‹ Lycée (volume 2)Chapitre 20 sur 71 · CLYTEMNESTRE · texte numérisé non relu

CLYTEMNESTRE

Vous rappelez des temps dont ils sont irrités. De mon cœur étonné vous vojez le tumulte :

L'amour brava les dieux , la crainte les consulte. N'insultez point , seigneur, à mes sens affaiblis : Le temps , qui change tout , a changé mes esprits; Et peut-être des dieux la main appesantie Se plaît k subjuguer ma fierté démentie.

Je ne sens plus en moi ce couiiage emporté Qu'en ce palais sanglant j'avais trop écouté Ce n'est pas que pour vous mon amitié s'altère; 11 n'est point d'intérêt que mon cœur vous préfère. Mais une fille esclave, un fils abandonné.

Un fils , mon ennemi , peut-être assassiné , Et qui, fl'il est vivant^ me condamne et m'abhorre: L'idée en est horrible, et je suis mère encore !

i8o COUS5 rr rirrÉRÀTURE.

Nous avons remarqué , entre Âssur et Sémiramisy ce même contraste de Fimpiété et du remords , et il produit ici le même efl^

n est juste de rapporter le seul morceau du premier acte de Y Electre que l'on puisse opposer à cette foule de beautés, à cet intéressant mélange de tous les sentimens de la nature entre Cljteni* nestre et ses deux filles^ qui ont déjà ému tous les cœurs dans le premier acte de YOreste. Le morceau de Crébillon est d'autant plus remarquable , que c'est peut-être le seul où il se soit approché de cette sensibilité touchante qui caractérise le style de Racine. Clytemnestre dit durement à sa fiUe:

Égisthe est las de voir son esclave en ces aeux Excftler par ses cris les hommes et les dieux.

ÊLECTBS. '

CoDtre un tyran si fier , juste ciel , quelles armes I Qui brave les remords peut-il craindre mes larmes? Ahl madame, est-ce à vous d'irriter mes ennub? Moi, son esclave! hélas l d'où vient que je le suis? Moi , l'esclave d'Égislhe 1 ah l fille infortunée l Qui ma.Jait ^ son esclave, et de qui sub-je née ? Était-ce donc à vous de me le reprocher ?

Ma mère , si ce nom peut encor vous toucher.

S'il est vrai qu'en ces lieux ma honte soit jurée t Ayez pitié des maux où vous m*avez livrée.

Précipitez mes pas dans la nuit du tombeau ;

^ La grammaire exigeait ici le participe dédiDable, qui

yOLTAIR£. ORESTE. l8c

Mais ne m'unissez pas au fils de mon bourreau ,

Au fils de Finhumain qui me priya d'un père ,

Qui le poursuit sur moi , sur mon malheureux frère.

Et de ma main encore il ose disposer !

Cet hjmen , sans horreur, se peut-il proposer?

Vous m'aimâtes : pourquoi ne tous suis-je plus chère ?

Ail! je ne tous hais point, et, malgré ma misère.

Malgré les pleurs amers dont j'arrose ces lieux ,

Ce n'est que du tyran dont je me plains aux dieux.

Pour me faire oublier qu'on m'a rayi mon père ,

Faites-moi souvenir que tous êtes ma mère.

Si Electre avait toujours parlé ce langage dans Crébillon, Voltaire se serait bien gardé de faire un Oreste.

On ne peut qu'applaudir à la manière dont il amène Oreste et son ami Pylade , qui ouvrent ensemble le second acte. Le naufrage les a jetés sur ces côtes, précisément le même jour qu'Égîstlie et Clytemnestre y viennent pour solenniser leur fête odieuse. Il apporte la vengeance des dieux au milieu des triomphes du crime : maïs eux-mêmes semblent d'abord s'opposer à l'exécution de leurs décrets; la tempête a détruit tout ce qu'on avait fait pour les remplir.

ORB8TI.

Tout ce qu'a préparé ton amitié hardie , Trésors , armes , soldats , a péri dans les mers.

Je n'ai contre un tyran sur le trône affermi. Dans ces lieux inconnus, qa'Oreste et mon ami.

L'auteur, qui voulait se confwmer, autant qvTû

l8^ COURS DE LITTÉRATURE.

était possible, au goût des anciens, dans un-si^et qu'ils lui avaient fourni, a mis dans la bouche de Pylade et de Pammène la morale religieuse qui est le fond le plus ordinaire des chœurs grecs. Pylade répond ici :

C'est assez , et du ciel je reconnais Fouvrage. Il nous a tout ravi par ce cruel naufrage ; H Tcut seul accomplir ses augustes desseins : Pour ce grand sacrifice il ne veut que nos mains. Tantôt de trente rois il arme la vengeance ; Tantôt, trompant la terre et frappant en silence, •Il veut, en signalant sou pouvoir oublié, N'armer que la nature et la seule amitié.

Ils n ont sauvé du naufrage que l'urne qui contient les cendres dePlistène, quOreste a tué dans les bois d'Epidaure. Ils ont caché cette urne entre les rodiers , et ils comptent s'en servir pour tromper Egisthe, en lui donnant les cendres de son fils pour celles d'Oreste. Ce jeune prince a d'autres moyens encore pour abuser son ennemi, l'épée et l'anneau d'Agamemnoh^ qui furent enlevés par les mêmes personnes qui sauvèrent Oreste dans son enfance, et le firent élever en Phocide. Ces armes qui passaient d'une main dans l'autre . dans une même famille, et qui avaient quelque chose de sacré, sont des moyens familiers aux tragiques grecs, et pris dans les mœurs anciennes. La scène suivante offre la peinture la plus fidèle de ces mêmes mœurs : C'est un des mérites particuliers

VOLTAIRE. ORETTE. l83

de cette tragédie , et ce n'est pas cekd qui plaît le moins aux amateurs.

Oreste et Pjlade ne savent encore où ils sont, ni quel cbenûn peut les conduire à la cour d'Égisthe.

Regarde ce palais, ce temple, cette tour, Ce tombeau , ces cj^prés, ce bois sombre et sauyage : De deuil et de grandeur tout offre ici Tîmage. Mais un mortel s*ayaace en ces lieux retirés. Triste, leyaut au cie! des jeux désespérés.

Il paraît dans cet âge où Thumaine prudence Sans doute a des maàkeurs la longue expérience : Sur ton malheureux sort il pourra s*attendrir.

OKSStE.

Il gémit : tout mortel est donc né pour souf&ir 1

Ce vers pourrait ailleurs n'être qu'une réflexion triviale : dans la situation d'Oreste , il a de la vérité. Ce vieillard n*est autre que Pammène, qui vient pleurer sur la tombe de son ancien maître, Pylade s'adresse à lui :

O qui (pie TOUS soyez, tournez vers nous la me^ La terre ou je vous parle est /wur nous iuconnue. Vous voyez deux amis et deux infortunés A la fureur des flots long-temps abandonnés.

Ce lieu nous doit-il être ouitinests ou propice?

PAimîlCE.

Je sers ici les dieux, j*implore leur justice^ J*exerce en leur présence, en ma simplicité, Les respectables droits de l'Iiospîlalité.

Daignez , sous Thumble toit ^'babite ma TÎeilIeittY

l84 COUKS DE LITTÊRATUEE.

Képriser des grands roU la superbe richesse; Venez : les malheureux me sout toujours sacrés.

ORXSTB.

Sage et Juste hahitant de ces bords ignorés.

Que des dieux , par nos mains , la puissance immortelle

De votre piété récompense le zélé.

Malgré quelques fautes de diction, c'est bien là l'esprit et le style de l'antiquité : on croit lire \ Odyssée j et les deux plus beaux vers sont imités de Virgile. Il s'y joint un autre mérite : chaque question des deux amis et chaque réponse de Pammène , naturellement amenées par les circonstances, vont former une situation.

Quel asile est le v<Mre, et quelles sont vos lois? Quel souverain commande aux lieux où je vous vois?

pàxmène.

Égisthe règne ici ; je suis sous sa puissance.

ORSSTE.

Egisthe? ciell 6 crime! ô terreur! 6 vengeance!

PTLAns, à Orcste. Dans ce péril nouveau , gardez de vous trahir.

OEESTE.

Éçiithe? justes dieux! Celui qui fît périr....

FÂMMÈNK

Lui-même.

OBESTB.

£t Cljrtemnestre , après ce coup funeste.. ••

fàmmsns.

iUle tèpït avec lui : Funîvers sait le reste.

VOLTAIRE. ORESTE. l85

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