C£SAR
'On Be partage point la grandeur souveraiae.
VOLTAIRC. ROM£ Sik^Y^B. :^B
Va, ne te flatte pas <jue jamais à son chajr
L*heureux Gatilina puisse enchaîner Q?sar.
TNi m*a$ vu ton anii , je le suis «.je yeux Fëtre;
Mais jamab mon ami ne deviendra mon maître.
Pompée en serait digne , et, s'il To»^ t«^f ,,
Ce bras levé sur lui l'attend pour Tafréter.
Sjlla , dont tu reçus la valeur en partage ,
Dont j'estime rkiidac« , et dont je hais la rage,
SjlU noust a rédiûts.à la capUiiib^;
Mais s*il ravit Fempirç, il l'avait mérilé :
Il soumit THelIespont, il fit trembler l'Euphrate,^
Il subjugua FAsie, il vainquit Mithri4iltok
Qu'as-tn hiiî quels états^ quels fleuves,, qn^lesmess»
Quela rois par toi vaincus ont adoré nos £^rs?
Tu peux, avec le temps, être un jour un gran4 homme;
Mais tu n*as pas acquis le droit d'^asservîr Rome :
Xt mon nom , ina grandeur et mon autorité
N*ont point enQor l'éclat et la maturité.
Le poids qu'exigerait une telle entreprise*
Je vois que tôt ou tard Rome sera soumise.
J'ignore mon destin ; mais , si j'étais un jour
Forcé par les Romains de régner à mo& tour.
Avant que d'obtenir une telle victoire
J'étendrai , si je puis , leur empire et leur gloire ;
Je serai digne d'eux, et je veux que leurs fers ,
D'eux-niémes respeetés, de lauriers soient couverU^
Ce n est pas là une grandeur idéale; c'e^ celle qui demande plus que de l'iniagination poétique; c est celle qui consiste dans la créatioia d*aii langage qui soit au niveau des grandes choses. Pour faire pea^ler ain^ César, il faUait TamHr étudié dans îiùstoire et le connaître par&itement. Il fa]r liut se souvenir que le but de tous ses effort», l'objet de sa réunion avec Pompée et Cra^m».,
qu*on appela le premier triumvirat, fut d'obtenir le commandement dans les Gaules, où les Romains n'avaient pas encore porté leurs armes, d'ailleurs victorieuses dans les trois parties du monde; qu'ainsi le premier effort de son ambition fut de briguer des dangers , son premier succès de les obtenir, sa première fortune d'aller attaquer des peuples redoutés des Romains depuis quatre cents ans , et regardés par eux-mêmes comme les plus belliqueux de la terre; qu'il y resta dix ans; qu'il soumit des contrées qui n'étaient pas même connues des Romains; qu'il n'en voulut sortir qu'après avoir tout subjugué, et que, pendant ces dix années , il laissa ses concurrens régner paisiblement dans Rome, tandis qu'il combattait dans les Gaules , et jouir d'un pouvoir qu'il n'eût tenu qu'à lui de partager, s'il n'eût voulu que du pouvoir. Mais il voulait des triomphes et de la renommée; il pensait, il agissait comme il parle ici. On aime à entendre un homme qui veut faire de si grandes choses dire à un Catilina , qui ne veut que régner: QiC as-tu fait'? Quand il dit.
Je vois que tôt ou tard Rome sera soumise,
on sent que c'est à lui de la soumettre ; et quand il ajoute que, s'il devient le maître de Rome, il en sera digne, on avoue qu'il dit vrai , et on lui pardonne.
VOLTAIRE. KOME SAUVÉE. 2^^
Je ne vois qu'un seul mot de répréhensible dans ce dialogue sublime :
• . Jamais mon ami ne deviendra mon maître Pompée en serait digne.
Cet hémisticlie me fait de la peine; il n est pas de César : non , jamais César n a dit que quelqu'un fut digne dêtre son maître. Sûrement le poëte a voulu dire que Pompée, par ses talens et ses exploits, était digne de commander dans Rome, mais non pas décommander à César; et ce qui le prouve , c'est qu'il ajoute ;
Et , 8*il Tose tenter.
Ce bras leyé sur lui l'attend pour Farréter.
Voltaire , pour cette fois , n'a pas rendu sa pensée : c'est l'espèce de faute la plus rare dans les grands écrivains.
Catilina , que le parallèle avec Sylla n'a pas dû flatter, se hâte d'en venir au résultat , et le presse avec une impatience mêlée d'aigreur.
Le moyen que je t'offre est plus aisé peut-être.
Qu'était donc ce Sylla qui s* est fait notre maître ?
Il avait une armée , et j*en forme aujourd'hui ;
Il m*a fallu crépr ce qui s'offrait à lui.
Il profita des temps, et moi je les fais naître.
Je ne dis plus qu'un mot : il fut roi , yeux-tu Tétre?
Veux-tu de Cicéron subir ici la loi ,
Vivre son courtisan , ou régner avec moi?
n entre de la menace dans cette alternative ; et
aSo COURS bB littAhatcrs.
César y avant de quitter GatiliBa, se crdrt obligé de lui faire entendre qu il n est pas plus capable de le redouter que d'abuser de sa confidence.
Je ne veux Fun ni l'autre : il n'est pas temps de feindre.
Xestime Qcéron sans Faimer ni le ccaiodvcu
Je t*aime , je Favoue , et je ne te crains pas.
JMvise le sénat, abaisse des ingrats :
'Fu le peux y jfy consens ; mais si ton âme a0|Mre
Jusqu'à m*oser soumettre à ton nouvel empire»
Ce cœur sera fidèle à tes secrets desseins.
Et ce bras combattra Fennemi des Romains.
Cette scène , où la beauté des vers est égale à cefle des pensées, a encore le mérite de préparer le dénoûment et de motiver toute la conddÈte de César dans le cours de la pièce. On le verra en eSiet
défendre Catilina dans le sénat, sans pourtant se compromettre, et le combattre sans en avoir cherché l'occasion.
Dans des sujets de cette nature, les rôles même inférieurs doivent être travaillés avec le plus grand soin. Les principaux agens d'une conspiration ne doivent pas être de simples confidens du chef. Voltaire a donné à Céthégus et à Lentulus un caractère marqué et diffîrent. Céthégus paraît servir Catilina par penchant : il est sdbjugué ; il admire son génie; il désire son élévation; il est prêt à tout faire pour lui, sans songer à lui disputer rien. Lentulus, enorgueilli du sang des Cornéhens qui coule dans ses veines, est entré dans le pavtî de
T01.TA11IE. IlOMC SAUTÉE. 2^1
CSatilina par ambition, et Bspire à r^ner av«c lui. Catilina le peint dans ce seol vers quil dit à Géthégns:
Sais- tu que de César il ose être jaloux }
La scène où il témcûgne à Catilina son mécontentement de le voir rechercher César, où il lui déclare même qu'il renonce à tout, si César a sur lui quelque avantage , est une peinture très-vraie des difficultés qu'éprouve un chef de parti à concilier les intérêts et les passions de tous ceux dont il a besoin. Il n'y a pas dans toute la pièce une scène de confident : elles sont toutes de caractères et de moeurs.
Ce second acte finît par représenter rassemblée des conjurés. Catilina les harangue avec la sorte d'éloquence convenable au sujet; mais son discours ne peut être que le résumé de tout ce qu'il a dit en détail dans les scènes précédentes. Celle-ci n'offire rien de nouveau, rien d'important; et dans tout ce second acte , l'action n'a pas fait un pas. Elle avance même fort peu dans le troisième.
Tout se passe en préparatifs et en menaces du €oté des conjurés , en précautioBS de la part du consul, n fait arrêter quelques affiranchis en présence de Catilina, de Lentulus et de Céthégus, «et l'on ne voit pas ni que cet acte d'autorité soit lûien motivé, ni qu'il exige la présence du consul, m qu'il produise rien, puisque, dans le quatrième
:252 COURS DE LirrÉRATURE.
acte, Cîcéron ne paraît avoir tiré d'eux aucune lumière nouvelle. En général, le défaut de ces trois premiers actes, c'est le manque d'action et Ja faiblesse de l'intrigue; et c'est l'inconvénient ordinaire de ces sortes de sujets. Le second acte commence par ces vers <jue dit Céthégus à Catilina:
Tandis que tout 8*appréte et que ta main hardie Ya de Rome et du monde allumer rinceDdie, Tandis que ton armée approche de ces lieux.
Sais-tu ce qui se passe en ces murs odieux?
On croirait que ces vers annoncent quelque événement. Catilina répond, à la vérité en très-beaux vers, qu'il sait que le consul se prépare à repousser l'orage sans savoir de quel côté il viendra , et le reste de la scène ne contient que des développemens. Catilina commence encore le troisième acte par ce vers :
Tout est-il prêt enfin, l'armée avance-t-elle?
Ainsi l'on attend toujours , et l'on n'agit point. Peut-être l'auteur se serait-il ménagé plus de ressources , s'il eût mis en scène Nonnius , le père d'Aurélie; peut-être , en saisissant supérieurement l'esprit de son sujet, n'en a-t-il pas conçu le plan et noué l'intrigue avec assez d» force. Le nœud principal , qui est l'événement de la conspiration , ne pouvant offrir au'un dénoûment , il était né-
cessaîre d'y mêler le jeu des passions tragiques pour échauffer et remplir la pièce. Aurélie pouvait [lui en fournir les moyens; mais ce rôle est le plus [faible de tous, ou plutôt c'est le seul qui soit faible : c'est la partie qui demandait de l'invention , et Voltaire l'a négligée. Cet ouvrage est un tableau de la plus belle couleur ; l'expression des têtes est parfaite, tous les accessoires sont soignés , mais il n'y a pas assez de mouvement et d'effet. Aurélie est un personnage trop passif; dès le deuxième acte , Catilina donne ordre de la faire sortir de Rome avec son fils :
Nos femmes , nos enfans.
Ne doivent point troubler ces terribles momens.
Au troisième , elle a reçu une lettre de son père qui lui révèle tous les crimes de son époux. Elle la lui montre , et Catilina , un moment après , apprend que Nonnius arrive et va tout découvrir au consul ; que l'entreprise sur Préneste a été manquée , et n'a servi qu'à éventer ses complots. Aurélie , effrayée du danger qui le menace , s'engage à fléchir Nonnius , pourvu que Catilina renonce à ses projets criminels; il paraît y consentir. Elle le quitte pour travailler à le sauver , et il prend le parti d'assassiner Nonnius avant qu'il puisse parler à Cicéron. Ce parti est bien dans son caractère , et un meurtre ne doit pas lui coûter. Ce meurtre produit au quatrième acte
a54 G0DRS DE UTTÉRATDBE.
^uBie situatioa tragique , et met en évidence tonte la conspiration et Tàme atroce de Gatîlina. Cet acte est sans contredit le plus théâtral de la pièce ; le ressort en est Lien conçu ; mais je crois que le 'poëte Ta mis en <3euvre beaucoup trop tanl, et que , s'il s'en fut servi dans les premiers actes , s'il lui avait donné plus de jeu et d'action ^ il en eût tiré de Hen plus grands elTets dans le quatrième , et aurait eu de quoi faire une véritable intrigue , la seule cbose qui manque à cette tragédie pour être un chef-d'œuvre. Quoi qu'il en soit 9 voyons ce qu'il a fait au quatrième acte. Le lieu de la scène , qui doit être changé , est le temple deTellus, où va s'assembler le sénat. On voit paraître d'abord Lentulus et Céthégus qui s'entretiennent à Fécart de leur dessein, de leurs espérances et de leurs craintes; c'est une conversation de conjurés. Les sénateurs arrivent en foule ; et Caton , qui a observé en entrant les deux conspirateurs , dit à Lucullus :
Lucullus, je me trompe, ou ces deux confîdens S'occupent en secret de soins trop importaus. Le crime est sur leur front qu*irrite ma présence : Déjà la traliison marche avec arrogance.
Le sëoat, qui la Toit, cberclie à dissimuler. Le démon de SyMa semble nous aveugler :
I/âme de ce tjrran dans le sénat respire.
CÊTBÉCCS.
Je vous entends a/ç«ez , Caton ; qu^osez-vous dire?
VOS.TAIIUB. HOME SXVYÈ& Jl5S
CàTON.
Qoe les dieux dti sénat» les dieux de Scipion , Qui contre toi peut*étrc ont inspiré Caton, Permettent quelquefois les attentats des traîtres ; Qu ils ont à des tjrans asservi nos ancêtres ; Mais qu*ils ne mettront pas en de pareilles main» La maîtresse du monde et le sort des humains. J'ose encore ajouter que son puissant génie.
Qui n*a pu qu'une fois souffrir la tyrannie^ Pourra , dans Géthëgus el dans Catilina , Punir tous les forfaits qu*il permit à Sjlla.
CESAR
Caton, que faites-yous? et quel affreux làngagef Toujours votre vertu s'explique avec outrage , Vous révoltez les cœurs , au lieu de les gagner.
càtoic.
Sur les cœurs corrompus vous chercliez à régner. Pour les séditieux César toujours facile Conserve eu nos périls un courage tranquille.
CÉSAR
Caton , il faut agir dans les jours de combats ; Je -suis tranquille ici : ne vous en plaignez pas.