‹ Lycée (volume 2)Chapitre 39 sur 71 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

C*est lui, lui qui Tassassina, Qui s'en ose vanter.

AURÊLIK.

O ciel I Catilina I

Et dans le même moment on revient de chez Nonnius : on a trouvé les armes , et les affranchis airetés ne déposent que contre lui. La situation

^ P^ivît? imo vero etiam in senatum venit^ fit publici consilii particeps ; notât et désignât oculîs ad cœdtn%> VJiumquemque nostrûni, ( Cic. , in Catll, , /, 1.)

a6o COURS DE UTTÉRATURE.

est terrible pour Aurélie : elle est même violente pour Catilina , témoin du désespoir de cette femme ^duite et infortunée , qui voit son père égorgé et calomnié par son époux. Qu'aurait-ce donc été si. la pièce eût été faite de manière que cette situation pût être graduée et approfondie? Ici tout est nécessairement précipité, Aurélie, qui ne trouve qu'un monstre , qu'un bourreau dans son époux , et qui a été en quelque sorte sa complice en dissimulant ses forfaits, n'a qu'un parti à prendre. Elle avoue tout, elle l'accuse, elle s'accuse elle-même •

Romains, voilà Tépoux dont j'ai suivi la îoi, Voilà votre ennemi... Perfide, imile-moi !

Elle se frappe du même fer qui a ôté la vie à son père. Catilina, démasqué et furieux, laisse éclater sa rage contre Cicéron et sa haine contre Rome. Sa sortie du sénat est une déclaration de guerre , comme dans l'histoire. On apporte au consul la lettre de Nonnius , qu'on a trouvée en secourant Aurélie. Nonnius trompé accuse César , dans son billet, par ce vers.

César, qui nous trabit , veut enlever Préneste ;

et Catilina du moins a réussi à le faire soupçonner. Cicéron lui montre ce billet. Il était facile à César de se justifier sur cet article , puisqu'il était innocent. Quel est le poëte qui n'eût pas

cru avoir une belle occasion de faire parler un héros injustement accusé? Voltaire a fait bien plus : il a senti que , dans une pareille scène , dans un quatrième acte , toute discussion particulière à César ne pouvait être que froide, et mettait un incident à la place du sujet. Il s'est tiré de la difiiculté par un trait de caractère , par un trait sublime : il a mis César au-dessus de la défense comme de l'accusation.

J'ai lu : je suis Romain. Notre perte 8*annoiice; Le danger croit, j'jr vole, et voilà ma réponse.

Cicéron dont Tâme paraît s'élever et s'agrandir au milieu des dangers de la patrie, porte alors dans tous les cœurs cette chaleur patriotique dont le sien est embrasé :

Vous, si les derniers cris d*Aurêlie expirante, Ceux du monde ébranlé , ceux de Rome sanglante, Ont réveillé dans vous Tesprit de vos aïeux, Gourez au Gapitole^ et défendez vos dieux:

Du fier Gatilina soutenez les approches.

Je ne vous ferai point d'inutiles reprocbes D'avoir pu balancer entre ce monstre et moi.

( A âLouiret ténaieurt* ) Vous, sénateurs, blanchis dans Tamour de la loi. Nommez un chef enfin , pour n'avoir point de maîtres ; Amis de la vertu , séparez-voas èxi traîtres.

Lts sénateurs se sépareni de Citkigtti et de Lentulus^Sura, )

Point d'esprit de parti y de sentiment jaloux :

C'est i*ar là que jadis SjHa régna tor nous.

Je vole en tous les lieux où vos dangers m'appellent»

a62 cocus DE LnTÉRATUBE.

Ofl db rc uib ra a cincDt les flammw ëtioccUcat. Dieux, aDÎmez ma roix, moa courage et mou bras, £t caorez les Komalxis , dussent-ils étie in^aSs!

Ce dernier mot est une prophétie. On dira que le poëte fa trouvée dans rhistoire. Non ; c est dans Tàme de Cîcéron.

Le cmqpième acte ne peut nous faire attendre que Tévénément du combat : la matière est pauvre , mais le génie a su encore l'enricliir. H commence, il est vrai, à peu présconune le précédent, par des discussions entre Caton et Clodius, qui, tous deux en habit de guerre, ainsi que quelques autres sénateurs , gardent avec un corps (le soldats Tenceinte du temple de Tellus. Cicéron a lui-même arrêté Lentulus et Céthégus qui marchaient à la tête des conjurés, et commandaient le carnage et l'incendie ; il les a fait conduire aux supplices. Cest aux yeux de Caton une justice courageuse, à ceux de Clodius un abus d autorité. Caton va au-devant de Cicéron qu'il voit revenir :

Viens ; tu yois des ingrats : mais Home te défère Les noms » les sacrés noms de père et de Tengeur, Et l'envie & tes pieds t*admire avec terrenr.

oioftaoH.

Romains, j aime la gloire, et ne yeux point m*en taire i ; Des travaux des humains c'est le digne salaire.

^ JErit profccto inter horum laudes aliquid loci nostrœ gloriœ, etc. (Cic. in CatiL, IV^ 10.)

Sénat, en vous serrant il la faut acheter:

Qui n'ose la youloir n'ose la mériter.

On se souviendra toujours que Voltaire, quelque temps avant de quitter Paris , y fit représenter Rome sauvée sur un théâtre qu'il avait élevé dans sa maison. Il jouait le rôle de Cicéron , qui certainement lui appartenait. J'ai souvent ouï dire à des personnes qui avaient assisté à cette représentation mémorable, et entre autres, au grand acteur Le Kain , qui , tout jeune qu'il était alors, était capable d'en juger, que ce fut un bien beau et bien intéressant spectacle que Voltaire représentant Cicéron. On rappelait surtout cet endroit , Romains , faime la gloire , etc. ; et, comme a dit ingénieusement l'éditeur de Kelh , . « on ne savait si ce noble' aveu venait d'échapper » à l'àme de Cicéron ou à celle de Voltaire. »

Le consul expose au sénat ce qu'il a fait, et l'état afireux de Rome, qui de tous côtés est en proie au fer et aux flammes. Catilina repoussé a franchi les portes, a rejoint son armée qui l'attendait, et va attaquer les remparts. On demande-: au consul ce que fait César.

Il a, dam ee jour mémorable, Déplojc, je TaTOuey un courage indomptable; Mais Rome exigeait plus d'un canit tel que le sien. Il n^est pas criminel : il n*est pas citoyen. Je Tai vu dissiper les plus faordîs rebelles ; Mais bientôt, ménageant des Romains infidélM,

a64 gCuas de littérature.

Il 8*efforçait de plaire aux esprits égarés ,

Aux peuples , aux soldais , et même aux conjurés.

Dans le péril horrible où Rome était en proie.

Son front laissait briller une secrète joie.

Sa Toix, d'un peuple entier sollicitant Tamour,

Semblait inTÎter Rome à le servir un jour.

C'est un tableau de Tacite poétiquement colorié. César parait à Tinstant où Caton ^ toujours le même , dit de lui :

Je le redis encore, et yeux le publier, De César en tout temps il faut se défier.

D se justifie, sur les menagemens qu'on lui reproche, avec ce ton de grandeur qu'il a dans toute la pièce :

Je parle aux citoj^ens, je combats les guerriers.

Mais il avoue que les vétérans de Sylla sont àes ennemis redoutables : ils sont sous un chef habile. Il demande les ordres du consul.

cicBaoïf.

Les voici : que le ciel m*entende et les couronne! Vous avez mérité que Rome tous soupçonne :

Je yeux laver l'affront dont vous êtes chargé; Je veux qu*ayec Tétat votre nom soit vengé.

Au salut des Romains je vous crois nécessaire. Je vous connais, je sais ce que vous pouvez faire; Je sais quels intérêts vous peuvent éblouir : César veut commander, mais il ne peut trahir. Vous êtes dangereux y tous êtes magnanime; En me plaignant de vous , je tous dois mon estime»

Partez , justifiez l'honneur que je vous fais : Le monde entier sur tous a les jeux désormais. Secondez Pétréius, et délivrez Tempire; Méritez que Gaton vous aime et vous admire.

Dans l'art des Scipions vous n^avez qu'un rival. Nous avons des guerriers, il faut un général : Vous Têtes, c*est sur vous que mon espoir se fonde. César, entre vos mains je mets le sort du monde.

césiR, en F embrassant,

Cicéron à César a du se confier :

Je vais mourir, seigneur, ou vous justifier.

Il sort , et les dernières paroles du rôle de Caton sont celles-ci :

De son ambition vous allumez les flammes.

Celles de Cicéron , qui croit devoir à Caton de lui expliquer ses motifs , sont peut-être ce qu'il y a de plus admirable dans ce rôle, où il y a tant à admirer :

Va , c*est ainsi qu'on traite avec les grandes âmes.

Je l'enchaîne à Fétat en me fiant à lui :

Ma générosité le rendra notre appui.

Apprends à distinguer l'ambitieux du traître:

S'il n'est pas vertueux, ma voix le force à l'être.

Un courage indompté, dans le cœur des mortels,

Fait ou les grands héros ou les grands criminels.

Qui du crime à la terre a donné les exemples.

S'il eut aimé la gloire, eût mérité des temples.

Gatilina Iui*méme, k tant d'horreurs instruit,

Eût été Scipion, si je Tavait conduit.

Je réponds de César; il est l'appui de Rome:

Tjr vois plus d'un Sylla, mais j'j vois un grand hommt.

!i66 COURS DE LITTÉRATURE.

Cette scène si neuve et si Lien conçue , ce choix que fait Cicéron , cette confiance aussi éclairée que magnanime , cette intelligence de deux grandes âmes^ séparées sur tout le reste, et se rencontrant dans Taùiour de la gloire , sont des beautés supérieures qui soutiennent ce cinquième acte, et remplacent par l'admiration ce qui manque de mouvement et d'effet à l'action théâtrale : c'est le caractère général de la pièce. Cette scène nécessaire a pourtant un inconvénient inévitable dans la disposition du cinquième acte; L'intervalle d'un acte à l'autre, qui est ordinairement le temps où se livrent les combats , leur laisse une durée vraisemblable. Ici César rentre vainqueur un moment après qu'il est sorti pour aller comibattre, et la vraisemblance est un peu forcée. Rome triomphe, et Catilina est tombé sur un monceau de morte.

Romain , je le condamne, et soldat, je Tadmire.

C'est le témoignage que lui rend César, et César mérite celui que lui rend Cicéron dans ces beaux vers qui finissent la pièce :

Tu n*as point démenti mes Ttsux et mon estime. Va , conserve à jamais cet esprit magnanime : Que Rome admire en toi son éternel soutien.

Grands dieux! que ce héros soit toujours citoyen ! Dieux, ne corrompez pas cette âme généreuse , Et tfK tant de vertu ne soit pas dangereuse !

L'expression des caractères et des mœurs, la peinture du génie de Rome dégradé , et du génie naissant de César, le développement de la belle âme de Cicéron, l'éloquence de l'orateur, qui a passé dans les vers du poëte , le sublime des sentimens et des pensées, auquel il ne manque qu'un siècle de plus pour inspirer la même vénération que celui de Corneille , feront compter Rome saui^ée parmi les pièces qui, sans être les plus tragiques , soutiennent singulièrement la dignité de la tragédie, et la font goûter aux esprits les plus sévères et les plus élevés : peut-être même, pour la faire goûter au plus grand nombre , ne manque-t-il que des acteurs.

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