SECTION XIII
L'Orphelin de la Chine.
Voltaire nous apprend qu'il conçut l'idée de -cette pièce à la lecture de ces informes essais où l'art du théâtre , comme tous les autres arts , s'est arrêté. chez les Chinois, qui, en les cultivant les premiers , n'ont eu que Tinutile avantage de l'antériorité , laissant à ceux qui les ont perfectionnés l'honneur réel de la supériorité. L'auteur de V Orphelin de la Chine ïs^wait d'ahord arrangé en trois actes ; il s'ohstina depuis à l'étendre jusqu'à cinq , et c'est , je crois , la première cause des défauts de cet ouvrage. Ceux qui ont assez étudié l'économie dramatique pour marquer dans un sujet les points principaux qui
2']2 COURS DE UTTE&ATUBE.
en déterminent la distribution naturelle , en aperçoivent trois dans FOrphelin : la résolution prise par Zamti de livrer son fils à la place de celui de l'empereur ; l'entrevue de Gengis et dldamé , qui amène l'aveu de ce généreux sacrifice ; et la résolution désespérée des deux époux , que le dénoûment doit suivre immédiatement. Quoique ce fond ne semble pas oflfirîr beaucoup d'événemens, il y en aurait assez si le sujet était de nature à fonder un grand péril sur le caractère de Gengis , et un grand intérêt sur son amour : dés lors le champ était ouvert aux développemens de passion qui peuvent produire la terreur et la pitié , et soutenir la même situation sans Ja ressource des incidens. Mais l'objet principal de l'ouvrage commandait un autre plan : l'auteur voulait et devait nous représenter cet exemple unique dans'les annales du monde , et qui fait tant d'honneur à celles des Chinois , l'exemple d'une nation conquérante qui se soumet aux lois de la nation conquise : tel devait être le dénoûment de sa pièce ; et cette partie , capitale dans son plan, devait nécessairement assujettir toutes les autres. Dès lors il fallait que Gengis -Kban eût un caractère qui s'accordât avec ce dénoûment, et le rendît vraisemblable ; il fallait qu'il se montrât supérieur à son peuple et à sa fortune par l'élévation de son âme et de ses idées. Ce ne pouvait plus être un destructeur féroce , un impi-
toyable tyran ; il devait avoir de la politique et de la générosité. Ce ne pouvait pas non plus être un amant forcené : occupé depuis cinq ans de la conquête de l'Orient, et n'ayant conservé de son ancien amour pour Idamé qu*un souvenir mêlé de ressentiment, le temps, l'absence, la guerre, Tambition, la prodigieuse grandeur où il est parvenu, tout éloigne de lui cet excès d'emportement et d'ivresse qui n'appartient à l'amour que quand il règne sans partage. De ces convenances décisives pour un homme qui les connaissait aussi bien que Voltaire, il résultait queGengis ne pouvait être ni assez tendre pour nous toucher, ni assez terrible pour nous effrayer. D'un autre côté Zamti , capable de sacrifier son fils pour sauver celui de son empereur, ne pouvait être qu'un homme respectable et cher à une épouse aussi vertueuse qu'Idamé. Elle avoue qu'autrefois elle a été flattée de l'hommage de Gengis lorsqu'il n'était que Témugin ; mais elle n*a eu pour lui qu'un sentiment de préférence qui aujourd'hui ne peut rien coûter à son devoir. Il s'ensuit qu'entre ces trois personnages, l'amour ne saurait faire naître des émotions bien vives , et j'en conclus qu'il eût mieux valu ne pas le faire entrer dans la pièce : l'auteur pouvait s'en passer , en se restreignant à trois actes; mais engagé à en faire cinq , il a suivi un plan qui lui fournissait peu de mouvemens pour l'action , et qui en même XI. 18
ari4' GOUBS* DE UTTKBATUBS»
temps arrêtait oeax de la passion. Il n avait donc plus qu'une ressource , à la vérité toujours prête pour le ^and écrivain, et impossible pour tout autre , la l>eauté des détails et desr sentinobens ; et ee qu'il en a tiré lui fait, d'autant plus d'honneur^ qu'il avait alors plus de soixante [ans , et que sa verve dramatique , loin de paraître appauvrie ou cefroidie , n a jamais été plus vive ni plus féconde. Elle a soutenu et] racheté , autant qu'il était possible , les langueurs de l'action , mais pourtant n'a pu empêcher qu'on ne les sentît. H n!y en aurait pas: eu dan& sa première division en trois actes; mais aussi.il y aurait prodigué moins de beautés. Lequel de ces deux plans était préférable , ou celui qui , plus resserré , ne laissait désirer rien y ou celui qui , plus étendu , offrait plus à la critique et à l'admiration ? Cette question sera différemment décidée selon les différens goûts. Ceux qui ne peuvent pas se résoudre à perdre de beaux vers ( et cette faiblesse - là est bien pardonnable) ne pourront savoir mauvais gré a l'auteur d'avoir allongé sa marche , dût-elle paraître quelquefois lente et irrégulière. Le plus grand nombre , moins amoureux de la poésie et plus attaché à l'effet de la scène , pourra souhaiter d'être ému davantage, dût -il avoir moins à admirer. U peut y avoir un milieu entre ces deux opinions , et c'est peut-être celui-ci : Si l'auteur n'eût fait que cette tragédie ^ et qu'il eût voulu y
VOLTAIRB. LOa»«fiLIN« DE^ hh CHINE. 2fj5r
donner de son. talent la plus grande idée qine lesujet pût permettre ^ J3& crois qu'il aurait eu> ràLson de la Ëûre. tells qu elfe esl ; rien n'était plua propre à faire connaître de quoi il était capable : iBais uahomBSbequi a fait.se&pDeixves,.un maître, doit y ce me sennble , préféi^er à tont la perfection^ de son. art , et ae mettre au-dessus de l'ambition; hasardeuse d'étaler de brillantes ressources*, cpni sont plutôt glorieuses pour lui que suffisantes ^ pour l'ouvrage; Oh sait gré à un* jeune artiste de montrer ce qu'il peut : nous aimons en lui nos espéi^ances. On exige d'un homme couBommé' qu'il fasse ce qu'il doit : nous attendons de lui: des modèles.
C'en est un da moins que le rôle d'Idamé : Voltaire n'en a point fait de plus beau; il. est intérestsant et noble d'un bout à l'autre, et du plus? grand pathétique au second et au troisième acte. Il est sans exemple que le talent tragique ait pro^ duit un rôle de cette force dans \slvu poëte sexagénaire ; et c'est une des exceptions^ <pii étaient réservées à Voltaire. Idamé est sans contredit la partie la plus intéressante de la tragédie de EQnpheliîu Cet intérêt, fondé sur le péril dé son» fil» et sur ses alarmer maternelles, est enr eiffist celui, qui domine dansla pièce-yquoicpie' intitulée /'Onphelin de la Chins; mais c'est principalemeni) dans les premiers actes , et il ne sera que tropfà^ cile de faire voir pourquoi il s'affiiiblit ensuite ex-
3^6 COURS DE UTTÉRATURE.
trémement, et cesse même tout*à-fait depuis la fin du troisième acte jusqu'au cinquième, par une suite du plan que j'ai exposé, et par la malheureuse nécessité d'éloigner le dénoûment.
Ce péril du fils d'Idamé ne commence pas avec la pièce, ni même celui de l'Orphelin. L'exposi- • tion, divisée en plusieurs scènes, moitié en dialogues , moitié en récits , n'annonce d'abord que la prise de Pékin par les lieutenans defiengis, les dévastations et les cruautés desTartares, le massacre de l'empereur et de toute sa famille , enfin toute cette ville immense, capitale de l'empire du Katay, réduite à l'esclavage. Tous ces faits , qui se passent au moment même où commence la pièce, racontés successivement, forment une peinture progressive de cette grande révolution , peinture qui devient encore plus frappante par le contraste des moeurs chinoises et tartares , des vainqueurs et des vaincus, tracées avec un éclat de couleur qui n'ôte rien à la fidélité , et qui couvre les traits négligés que des yeux sévères peuvent apercevoir • dans ce tableau aussi neuf qu'imposant. Le lieu de la scène motive les récits qui se succèdent ; elle est dans Un palais des mandarins , qui fait partie du palais impérial, et où le monarque, à l'approche des Tartares , avait renfermé ses gens de loi , ses prêtres , avec leurs femmes et leurs enfans. C'est là qu'Idamé, femme du mandarin Zamti, s'entretient avec, sa ''confidente Asséli, et
lui apprend que ce fameux Gengis , la terreur de rOrient, n est autre que Téiriugin , un Tartare fugitif qui, banni de son pays, était venu cinq ans auparavant cherclier un asile dans cette même ville dont il vient de se rendre maître , et avait osé demander la main dldamé. Cette confidence amène ces détails de mœurs où nul poète n'a été^ aussi loin que Voltaire, et qu'il enrichit de ces idées philosophiques dont il a fait usage le premier, et qu'il n'a placées nulle part plus heureusement que dans cette pièce. Elles s'y présentaient d'elles-mêmes, puisqu'il s'agit d'un peuple chez qui l'autorité, les lois, la police, sont dans la main des lettrés , d'un peuple dont la sagesse a subjugué ses vainqueurs, quoique nous sachions aujourd'hui que cette sagesse, ces lois, ces lu* mières , fastueusement exagérées par la mauvaise foi ou la crédulité de nos philosophes modernes^ n'en sont pas moins médiocres pour être anciennes, et que, si elles ont été adoptées par desTartares, elles sont encore à une distance immense de l'étonnant degré de civilisation où le christianisme avait conduit l'Europe, surtout depuis trois siècles, comme l'a prouvé Montesquieu , d'accord avec tous les écrivains qui n'ont pas sacrifié leur raison au fanatisme de l'irréligion.
Asséli , au nom de Témugin , témoigne sa surprise :
Quoi, c*est lui donl les voeux vous furent adresses!
ayo
GOTJRS DE CITTéllATU9E.
Qiioi,.e*e8t ce fugitif domt TasoDur jet Fhoiiunage  Yos pacens suqiris pamrent juq ,outrage.l Lui qui traîne après lui tant de rob ses «uivans. Dont le nom seiil impose au reste des vivans I
IDAMB.
Cest lui-même , AsséH : son superbe courage , 6a future grandeur, brillaient sur -son visage; Tout semblait., je lavoue., «sduve auprès de lui.; Et lorsque de la cour il mendiait Tappui , Inconnu, fugitif, il -ne parlait qii*en maître. 11 m*aimart , et mon caur «en applaudit peut-être ; Peut-être qu^ensacitet je tirais vanité •D adoucir ce lion dans mes fers arrêté^; De plier à nos mœurs cette grandeur sauvage.
D'instruire à nosTertijs son féroce courage, £t de le rendre enfin, gr&ces à. ses Mens, Digne un jour d*étre admis parmi nos xitojreAS. Il eût servi l'état, qu'il détruit par la guerre ; Un refus a produit les malheurs de la terre* De nos peuples jaloux tu connais la ^fierté .: . De nos arts , de nos lois Fauguste antimite,, Une religion de tout temps épurée,.
De cent siècles de gloire une suite avérée , Tout nous interdisait, dcms nos préventions ,• Une indigne alliance avec les .nations.
Enfin un autre hymen , un plus saint nœud m'engage ; Le vertueux Zamti mérita mon suffrage.
Qui l'eût cru , dams ces temps de paix et de bonheur, Qunn Scythe !méprisé senait notre vainqueur?
Voilà ce qui m'alamie et qui jae désespère.
J'ai refusé sa main ; je suis épouse et mère : Il ne pardonne pas; il se vit outrager, Et l'univers sait trop s'il aime à se venger. Étrange destinée «t revers incroyable !
Est-il possible, ô Dieu! que ce peuple innombrable Sous le glaive du Scjthe expire sans combats, Comme de vils troupeaux que l'on mène an trépas?
VOLTAIRE. L ORPHELIN IHE %k CHINE. 2JQ
Il n'y a pas un trait qui n'»t de la ^rité^<[ui n ait un' dessein. Les bommes instriHls y retnravent ce que l'histoire et les voyageurs nous ont appris du caractère de ces peigples, qui., jie sortant presque jamais de leur pays, et ne s'écartant point des coutumes de leur&aaoètres , ont toujours ■craint de s'allier avec les ouations étrangères, ont toujours peu 'Oommaniqué ai/iec elles, et nous rendent encore si diffîcj^ tout aocès dans leurs états et tout commence 'Oatre eux et nous. Ce nesl; pas là sans doute ce qu on peut blâmer en «ux ; la turbulente et ambitieuse activité des Européens peut alarmer un peuple paisible ; mais cet effroi même prouve la faiblesse de son gouvernement , et il faut qu'un empire si populeux et si puissant «oit bien peu avancé dans la politique et dans les arts protecteurs , puisqu'il est obligé de repousser le commerce ^pour prévenir les dangers.
Ces vers^ JE st^il possible^ etc. , donnent l'idée la plus juste de la différence de force et de courage qu'en tout teinps on a remarquée entre les Chinois et leurs voisins les Tàrtares orientaux , qui les ont assujettis deux fois,, et qui occupent encore le trône. Ce que dit Idamé du caractère de grandeur H3t de fierté naturel à Gengis, avant que la fortune l'eût Justifié., l'élève déjà dansl'esj>rit du spectateur , et les desseins qu'Idamé avait sur lui en font attendre toute autre chose que la £rocité d'un brigand. Il n'y a qu'un hémistiche ^
280 GOITBS DE UTTÊRATCBE.
peat-éCre amené par la rime, qui ne soit pas aussi yrai que tout le reste de ce morceau :
Toat aot iafamMit, atau morprepemlioms.
Une ind^ne alKamce xwtc les nations.
Les moti& énoncés dans les yers précédens , et qui fondent les principes qu^elle a reçus en nais* sant , ne lui permettent pas de les regarder comme des préventions : ils dcMvent être et sont en effet , dans tout le cours de la pièce , sacrés à ses veux. Ce n'est donc pas elle qui parle ici ; c'est le poète ^ mais c'est ausà la seule fois : nV a pas une antre faute du même genre. Ce scrupule sur un hémistiche qui manque de yérité peut former un sngulier contraste avec lliahitude étabBe d*en* tendre tous les jours des pièces où rien n'est si rare ( en mettant même la diction à part ) que des personnages qui parlent comme ils doivent parler; mais il peut en même temps donner une idée de la difficulté d'écrire une tragédie, puisqu*à chaque vers le poète doit avoir devant les veux le personnage, le lieu de la scène, Tépoque de Faction , les drconstances , tout ce qui précède et tout ce qui dmt suivre , en sorte quH n y ait pas on mot ou rien de tout cela soit démenti. Voilà sans doute de quoi épouvanter. Mais il &ut qu on se rassure : il y a nn moyen très-facile et trèscommun d'aplanir toutes ces difficultés ; c'est de n'en pas connaître une seule, et de n'y songer
même Jpas.Cest le parti qu'on prend depuis longtemps (piand on a ce qu'on appelle du génie. Le génie , comme on sait , dédaigne toutes ces minuties que la raison appelle des convenances ; et si j'étais dans le cas , dont je suis heureusement dispensé jusqu'ici , d'examiner quelques-unes de nos pièces écrites depuis douze ou quinze ans , et de faire voir que le plus souvent , sur mille vers / il n'y en a pas vingt que le bon sens voulût conserver, combien de nos nouveaux docteurs se récrieraient que ce sont là àes fautes heureuses ^ àes fautes de génie , puisque enfin ces pièces ont été applaudies, et que quelques-unes même le sont encore en attendant mieux ! Mais aussi Voltaire, aux yeux de ces mêmes juges , 71 a point de génie ,• il n'en a donc point les privilèges , et c'est du moins ce qui autorise mon observation.
Idamé parle, dans cette première scène, de cet enfant des rois qui va bientôt nous occuper; elle ignore encore le sort de l'empereur et de son épouse.
Hélas ! ce dernier fruit de leur foi conjugale^ Ce malheureux enfaut à nos soins confié.
Excite encor ma crainte ainsi que ma pitié.
Mon époux au palais porte un pied téméraire : Une ombre de respect pour son saint ministère Peut-être adoucira ces yainqueurs forcenés.
On dit que ces brigands, aux meurtres acharnés, Qui remplissent de sang la terre intimidée.
Ont d*un Dieu cependant conservé quelque idée s
13^83 COtRS BfE XTTTÉRATUnB.
Tant U iMtirre4aéi]a»,'oii';toii(e<nâtioti, Grava TJÊtre fiU]|MpéaM etlaix«Ugioii!
C'est Voltaire <juî a fadt ces vers que rien ne Tdbligeait'à faire, puisqu^il n était pas dëiH)t. Cette espèce de libertë qu'on laisse à '2^mtiy en Taveur du ministère sacré qui.Tattaclie aux autels, devait être motivée , et le sera encore tout àTheure d'une manière plus positive; et cela était nécessaire pour justifier les démarches dont il va rendre compte. Il paraît , et Idamé l'interroge en tremblant :
Hëks ! qu a^viez^TûUS vm?
Ge q»e4Je rtremble àcBre:
Le malheur est au comble, il. n est plus, cet empice: Sous le glaive ëtrauger j'ai vu tout abattu.
De quoi nous a servi d*adorer la yertu?
lifous étions yainement, dans une [pair profîiiide. Et les législateurs et Texemple du monde.
Vainement par nos lois Tuniyers fut instruit: La sagesse n'est rien , la force a toul détruit. J'ai yu de ces brigands la borde hyperborée.
Par des fleuves de sang se frajant une entrée^ Sur les corps entassés de nos frères mourans , Portant partout le glaive et les feux dévorans. Ils pénétrent en foule à la demeure auguste Où de tous les humains le plus grand, le plus juste» D'un front majestueux attendait le trépas :
La reine évanouie était entre ses^bras.
De leurs nombreux enfans , ceux en qiii le courage Commençait vainement à croître avec leur âge. Et qui pouvaient mourir lesarmes à la main.
Étaient déjà tombés sous le Ter inhumain.
Il restait près de lui ceux dont la tendre enfance
YOLIUEXBE. £onSEEm 1>E %A CHINE. 383
rTarait ^pie la faiblesse et des pleiirsçcor (déCsnse. On les Yojait encore «utoiir de lui .presoi^r. Tremblons à ses genoux cp'ils ienaîent embrasses. J*entre par des détours inconniis wa vtklgàîre ; J*approëhe« on iiw^nissim» et oe nalhenreux péfe. Je vois ces vils Humains» «ees inoastres desdésertst» A notre auguste maître osant donaer des fers. Traîner dans son palais, d'une main sanguinaire Le ipérsL, ies-enSans <et leur »mouf aateosèie.
lINLWi*
Cest daacilâ leur destin l^eliclunigcmeiitt 1^ cieuiBl
Ce .prince : infortuné tourne yxn mm les jcvol ; U m'appelle, il me dit, dans la langue sacrée^ Du conquérant tartare et du peuple ignorée :
CSonserre au moins le jour au dernier de mes fils. Jugez si mes «ermeos et -mon ooâur Font ^omis ; .Jugez de mon devoir quelle ^t la Toix pressante. J*ai senti ranimer ma force languissante; Tai Tcvolé Tcrs vous: les ravisseurs sanglans Ont laissé le passage âmes pas chancelant; Soit que, daus les fnreuis de leur borrible Joie^ Au pillage acbamés, occuj>és de leur j[>n)ie. Leur superbe mépris ait détourné les yeux ; Soit que cet ornement d'un ministre des dieux. Ce symbole sacfé du grand Dieu que J'adore., A la férocité puisse imposer encore^ ^Soît qii*enfîn ce grand Dieu, dans ses profonds desseins, OPour sauver cet enfant qu*il a mis dans mes mains, jBur Seurs jFeuS' (^^//ani vipanâaai vn nuage ^ Ait égaré leur vue ou suspendu leur rage.
Ces tableaux de 'désolation -isemUent tmettre en effet sous nos yeux le renversement d'un grand empire, et toutes les horreurs qui accompagnent une invasion de barbares dans un pays policé. Le
serment qu'a fait Zaniti à son empereur est un lien de plus qui Fattachè à cet enfant, le dernier rejeton de tant de rois. La langue sacrée dont il est ici question est encore une circonstance prise dans les ' mœurs : la langue des lettrés n'est point, à la Chine, celle du peuple. H faut convenir que cet acte produit une illusion complète , et nous transporte au lieu de la scène. Le théâtre nous avait montré cent fois les Grecs et les Romains : c'était pour la première fois qu'on y voyait cette nation de Chinois que tant de singularités rendent intéressante pour notre curiosité, et qui l'est encore plus dans le moment d'une révolution , et placée en contraste avec un peuple de guerriers dont elle est si diflfêrente. L'un et l'autre sont peints dans toute la pièce avec une égale vérité et une égale force de pinceau ; et pouvait-on ne pas voir avec plaisir ces richesses nouvelles que Voltaire apportait sur la scène ?
Etan, mandarin d'un ordre inférieur, vient annoncer la mort du monarque et la destruction de toute la famille impériale. Il ne reste aucun moyen de se dérober au vainqueur : l'enceinte où se passe l'action est investie de tous côtés , et bientôt paraît Octar, l'un des généraux de Gengis-Khan.
Esclaves , écoutez ; que votre obéissance Soit Tunique réponse aux ordres de ma voix !
11 reste encore un fils du dernier de vos rois : G*est TOUS qui Télevez ; votre soin téméraire Nourrit un ennemi dont il faut se défaire.
VOLTAIRE, l'orphelin DE LA CHINE. ^85
Je TOUS ordonne, au nom du vainqueur des humains. De remettre aujourd'hui cet enfant dans mes mains : Je vais Tattendre, allez , qu*on m'apporte ce gage. Pour peu que vous tardiez , le sang et le carnage Vont de mon maître encor signaler le courroux Et la destruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit ; vous , avant qu'il finisse » Si vous aimez la vie , allez , qu*on obéisse.
On commence à s'apercevoir, dès cette scène, que Tauteur a eu soin de gagner du temps. Ces mots,ye uais F attendre, â//ez , semblent faire entendre que le Tartare .va demeurer là jusqu à ce qu'on lui apporte la "victime qu'il demande; et c'est en effet ce quil devrait faire. Il ne faut pas beaucoup de temps pour lui remettre cet enfant qui est nourri dans ce même lieu. Pourquoi donc s'éloigne-t-il ? Pourquoi des soldats ne se font-ils pas conduire par Idamé et Zamti jusqu'à l'endroit où est cet orphelin, qui ne doit pas être difficile à trouver? C'est la conduite que doivent naturellement tenir des guerriers tartares qui ont ordre de faire périr une victime d'état , et dont le premier devoir est de s'en assurer. Il semble au contraire que cet Octar veuille laisser à Idamé et à Zamti le temps et les moyens de le tromper.
Zamti envoie son épouse auprès de l'Orphelin; il reste avec Etan.
Écoute : cet empire es(-il clier a les veux?
Reconnais-tu ce Dieu de la terre et des cicux. Ce Dieu que sans mélange annonçaient nos ancôtrcs. Méconnu par le bonze, insulté 02s .^os maîtres ?
aSS^ GDXIB5 BE UXTBfiiiafGRSn
La distinction étaMieentrelacrojance d'un Dieu, qui est la religion des lettrés, et les superstitions des bonzes y qui. adorent Fidole dîe Fâ et la font adorer à la popuiace séduite, est eisactement. conforme à la vérité Mstorique. Étan jure â Zamti l'obéissance et lé secret, et reçoit de lui Tordre de livrer au Tartare le propre fils de Zamti au lieu de rOrplielin. Ce dévoûment terrible, qui n'étonnerait pas dans une république telle que Bome^ ou Sparte , peut étonner d'abord dans un état despotique, et cependant n'est point contraire aux mœurs. Le despotisme , à la. Chine , a un caractère particulier;. il est pour ainsi dire consacré par l'autorité paternelle qui s'y est jointe; et l'empereur est à la fois le maître et le père de ses sujets* Il est même d'usage de Tappeler de ce dernier nom, que quelquefois la douceur du gouverne-^ ment et des mœurs a justifié; et, ce qui est beaucoup plus singulier, c'est que l'observation des formes légales se mêle au pouvoir absolu. Enfin, les annales de cet empire ofS'ent peut-être autant d'exemples de l'héroïsme , du zèle et de la fidélité des sujets , que Rome et la Grèce peuvent offrir de traits de républicanisme. C'est ce que l'auteur de rOrphelin a rappelé dans ces vers du quatrième acte:
De nos parens sur nous vous savez le pouvoir : Du Dieu que nous servons ils sont la vive image: Nous leur obéissons en tout temps , à tout âge.
TOLTAIRR. l'oBPHELIN DE LA CHINE. 287
Cet esapire défruli, qui dut être immortel , Seigneur, était fondé sur le droit paternel , Sur la £ôi dé I^jmen, sur Tlionneur, la justice, ]îe'rospeot/de»8erni€us : et s*il faut qu'il périsse. Si le aori TalundcHine à yo& heureux forfaits , L'espf it qui Tanima ne périra jamais.
L^amvée de Gengis-Kan est aussi annoncée dans ces vers du premier acte , qui ofirent en même temps les traits les plus caractéristiques sur les mœurs tartares :
On prétend vque ce roi des fiers enfans du Nord, Gengis-Kan, que le ciel envoya pour détruire , •Dont les seuls lieutenans oppriment cet empire , Dans nos murs autrefois inconnu , dédaigné , Vient , toujours implacable et toujours indigné» Consommer sa colère et yenger son injure.
Sa nation farouche est d'une autre nature Que les tristes humains qu'enferment nos remparts ; Ils habitent des champs , des tentes et des chars ; Ils se croiraient gênés dans cette yille immense : De nos arts, de nos lois la beauté les offense. Ces brigands vont changer en d'éternels déserts Les murs que si long-temps admira l'univers.
C'est pourtant ce que ces brigands ne firent point; et quoique le poëte ait raison , en faisant parler des Chinois, de leur donner pour les Tartares ce mépris qu'ils ont toujours eu pour toutes les autres nations , il n'est pas moins vrai que ces peuples de laTartarie orientale, qui, sous Gengis et Tamerlan , conquirent deux fois une grande partie du globe, méritent à beaucoup d'égards d'être
388 COURS ï)E LIÏTÉRAIX'RE.
distingués de la plupart de ces hordes barbares et destructives qui étaient sorties long-temps auparavant des Palus -Méotides pour écraser l'empire romain. Mais ces considérations, qui peuvent trouver place ailleurs, m'éloîgneraient trop de l'ouvrage qui nous occupe, et je reviens à C Orphelin. C'est au second acte que se trouve la scène la plus pathétique. Les cruels desseins de Zamti contre son propre fils n'ont pu échapper à Idamé, et lesTartares, qui n'en voulaient qu'au sang des rois, n'ont pu résister aux cris d'une mère qui réclamait son enfant. Elle arrive hors d'elle-même , et la preraiière expression de son désespoir est aussi tragique que la situation.
Qu'ai-je vu? Qu'a-t-on fait? Barbare! est-il possible? L'avez-vous commandé , ce sacrifice borrible ? Non, je ne puis le croire, et le ciel irrité N'a pas dans votre sein mis tant de cruauté.
Non, vous ne serez point plus dur et plus barbare Que la loi du vainqueur et le fer du Tartare. Vous pleurez 4 malheureux ï
ZÂMTI.
Ah! pleurez avec moi| Mais avec moi songez à sauver votre roi.
IDIMB.
Que j'immole mon fils!
Zà1CTX«
Telle est notre misère :
Vous êtes citoyenne avant que d'être mère.
TOLTAIRE. L*ORPHELTN DE LA CHINE. 289