‹ Lycée (volume 2)Chapitre 46 sur 71 · IDA.ME · texte numérisé non relu

IDA.ME

Quoi ! sur toi la nature a si peu de pouvoir.

ZA.MTI.

Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir, ^

Et je dois plus au sang de mon malheureux maître ^

Qu*à cet enfant obscur à qui j*ai donné Fétre.

idàme.

Non , je'ne connais point cette horrible vertu.

J*ai vu nos murs en cendre et ce trône abattu ;

J*ai pleuré de nos rois les disgrâces affreuses I

Mais, par quelles fureurs encor plus douloureuses,

Yeux-tu , de ton épouse avançant le trépas ,

Livrer le sang d*un fils qu'on ne demande pas?

Ces rois ensevelis , disparus dans la poudre ,

Sont-ils pour toi des dieux dont tu craignes la foudre?

A ces dieux impuîssans , dans la tombe endormis ,

As-tu fait le serment d^assassiner ton fils ?

Hélas I grands et petits, et sujets et monarques,

Distingués un moment par de frivoles marques,

Egaux par la nature , égaux par le malheur,

Tout mortel est chargé de sa propre douleur ;

Sa peine lui suffit « et dans ce grand naufrage,

Rassembler nos débris , voilà notre partage.

Où serais-je, grand Dieu! si ma crédulité

Eut tombé dans le piège à mes pas présenté?

Auprès du fils des rois si j'étais demeurée ,

La victime aux bourreaux allait être livrée :

Je cessais d'être mère , et le même couteau

Sur le corps de mon fils me plongeait au tombeau.

Grâces à mon amour, inquiète, troublée,

A ce fatal berceau l'instinct m'a rappelée :

J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs;

Mes mains l'ont arraché des mains des ravisseurs.

Barbare 1 ils n'ont point eu ta fermeté cruelle.

J'en ai chargé soudain cette esclave fidèle ,

xi. 19

:t^ COrU ]» UTTÉSATTIS.

Qui soatlent de son lait ses misérables joars ,

Ces jours «pi périssaient sobs moi , sans mon seconrs.

Tai consenré 1« sang <ia êh et de U mère ,

Et, j*ose dire encor, de son malheureux père.

Zamti ne peut s'empêcher de s^écrier :

Quoi , mon fils est TÎTant !

Et ce mouvement de la nature , plus fort en lui •que tout son héitrïsme, semble donner si pleinement raison à Idamé, que peut-être elle aurait pu le saisir avec plus de force , et s^en faire une arme puissante contre son époux ; dUe se contente de répondre :

Oui , rends grâces au ciel , Malgré toi farorable à ton cœur paternel.

Repens4oi.

D semble que ce cri de joie , qui vient ae sortir de Tàme de Zamti, et qui a été sa seule réponse Il tous les reproches qu'il vient d'entendre, devait donner plus d'avantage à Idamé; et c'est, je crois, le seul endroit de cette belle scène où le dialogue laisse quelque chose à désirer. Zamti revient bientôt à ses devoirs de sujet et à l'intérêt de ses rois : Idamé reprend avec une véhémence qui soutient la progression de la scène :

De mes roisi Va* te dis-je, ils nont rien à prétendre; Je ne dois point mm sang en tribut à leur cendre. Va , le nom de sujet n est pas plu» saint pour nous Que ces noms ai sacrés et de père et d^épouz.

Xa nature et rkjmen , voîlà ko lois premièret , Les devoirs , les liens des nations entières. Ces lois viennent des dieux ; le reste est des humains. Ne me hiè point Iialr le sang àcB sourefains. Oui, sauYons lorphelin d'un vainqueur homicide; Mais ne le sauvons pas au prix d*un parricide : Que les jours de mon fîls n* achètent point ses jours. Loin de l'abandonner, je volé à Soii secbni^ : Je prends pitié de lui ; prendis fiÔé dé toî-méme» De ton fiU innocent , de sa mère qui t'aime.

Je ne menace plus , je tombe à tes genoux.

O père infortuné! cher et cruel cpoux, Pour qui j*ai méprisé , tu t'en souviens peut-être , Ce mortel qu'aujourd'hui le sort a fait ton maître^ Accorde-moi mon fils , accorde-moi ce sang Que le plus pur amour a formé dans mon flanc , Et ne résiste point au cri ferrâile et tendre Qu'à tes sens désodés l'amour a fait eikteadt*e !

Xa tragédie na jamais été plus élocpiente. La comparaison se présente ici naturellement entre cette scène et celle de Clytemnestre avec A^memnon. Le fond de la situation est le mêmis: c'est une mère qui défend la vie de son enfaBt contre un père qui se croit obligé de la sacrifier. Mais la différence des circonstances et des p^etsonnages a du en mettre beaucoup dans Texécution. Aussi les deux poètes ne se sont-ils pas rencontrés une seule fois; le ton général et la marche des deux scènes , les sentimens , les pensées y tout diffère absolument. La cause de Zamti est beaucoup plus favorable qjue celle d'Agamemnon. Dans celui-ci , rint<;rêt de son aidr

bition se mêle trop visiblement à celui des Grecs; et il a Mlu l'art infini de Racine pour ménager cette nuance nécessaire , et en sauver tout Todieux. Le sacrifice de Zamti est pur : il est évident qu il immole Tamour paternel au serment qu'il a fait à son empereur mourant, et au seul désir de conserver la dernière espérance d'un grand empire. Agamemnon , en exhortant sa fille à mourir pour la patrie, mêle aux sentimens d'un père aJSligé la dignité d'un roi, et d'un roi flatté de commander à tant de rois. Zamli n'a point les consolations de l'orgueil; ses combats sont plus douloureux : il eût été trop cruel de le traiter avec autant de dureté et de violence que Clytemnestre traite son époux ; et d'ailleurs Idamé ne ressemble pas plus à Clytemnestre qu Agamemnon ne ressemble à Zamti. De cette diversité de circonstances essentielles , il s'ensuit qu'entre deux hommes qui savaient leur métier, l'une des deux scènes ne pouvait être en rien une imitation de l'autre , et que , dans une situation semblable , ce sont en effet deux productions également originales. L'altière et terrible Clytemnestre n'a pas le moindre ménagement pour son mari ; elle l'accable des plus injurieux reproches, des plus amères invectives , et , dès qu elle a pris la parole, il n'est pas même possible à Agamemnon d'opposer un seul mot à son emportement désespéré , ni d'empêcher qu elle n'emmène sa

VOLTAIRE. LORPHELIN DE LA CHINE. 3g3

fille de force et d'autorité. Idamé, élevée dans des mœurs plus douces, et qui a montré la réserve et la modestie conforme à ces mœurs, Idamé respecte la vertu et la douleur de son époux , même en s'opposant de toute la force d'une mère a un héroïsme qui lui paraît outré et inhumain ; elle n'emploie pour sa défense que les droits de la nature. Ceux qui voient toujours comme un défaut dans les tragédies de Voltaire cette espèce de philosophie qui souvent y est une beauté , ont été jusqu'à blâmer ces beaux vers :

Hélas, grands et petits, etc.

Ils n'ont pas vu que, si ces vers expriment des idées générales, le mérite en est d'autant plus grand , que l'application particulière a ici plus de force , et que rien n'est plus beau que de tirer d'une vérité commune des vers de sentiment et de situation ; c'est même une des beautés propres au genre dramatique. Ils n'ont pas fait plus de grâce à ceux-ci,

La nature et Thymen , etc. ,

et ils n'ont pas vu que ces vers sont tellement puisés dans la situation , que ce idées sont tellement inhérentes au sujet, qu'il n'était pas possible de n'en pas faire usage. Ils n'ont pas vu quldamé parle à un sage , à un lettré , à un homme qui lui oppose ses devoirs de sujet et son amour pour ses

rois. Et que peut-elle faire de mieux que de lui <^poser ses devoirs de mère et son amour pour son. fiis , et d'attester les droits de la nature contre lest sacrifices de la vertu ? Cest là vraiment le fond de sa cause; et s'il est des occasions où la patrie doit remporter sur tout, ee n'est pas à elle à en convenir. Des vérités générales deviennent donc personnelles dans sa bouche, et le poëte a su leur éter , par la vivacité des tournures, ce qu elles ont (f abstrait et de sentencieux. C'est un art singulier et nouveau qui caractérise le tajent de Voltaire ; c'est un des mérites éminensde cette scène; et si l'on fait attention à cette double force de sentiment et de paisée, toutes deux soutenues et augmentées Tune par l'autre, à cette progression si nécessaire et si heureuse dans le pathétique, à ces nuMivemens rapides et multipliés, tels que ceux-ci.

Mes mains Font arradié des mains des ravissçurs. BarlMure ! ils n*ont point eu ta fermeté cruelle ,

à ces derniers efforts de la tendfli^ maternelle et conjugale, qui finit par n'avoir plus que des larmes pour défense quand un long combat a épuisé ses forces,

J« iM Menace ]^«s , je tombe à fts genoux ,

enfin , à ce trait d'un art mervnlleuz , à cet en» droit ou Idamé rappdle à Zamti, comme en

sant , ^*autrefois elle Ta préféré à ce mdme mortel à qui aujourd'hui il veut sacrifier le fruit de leur hymen , peut-être ne trouvera-t-on pas extraordinaire que , sans vouloir comparer une pièce aussi imparfaite que V Orphelin à un ouvrage aussi achevé cpi Iphigénie , je trouve cette scène], prise à part, égale à celle de Clytemnestre , pour Téloquence , fart et les mouvemens. J'avoue que cet éloge est grand : égaler une des plus belles scènes de Racine vaut peut-être une belle tragédie; mais aussi c'est de Voltaire quil s'agit; et sans doute celui qui a fait Mérope et Idamé a connu aussi bien l'expression de l'amour maternel que celui qui a fait Andromaque et Clytemnestre.

Ce n'est pas que je prétende que cette scène de r Orphelin produise un intérêt aussi vivement senti que celle à'Iphigénie. Non; et cette dijBTérence tient à celle du sujet et du plan, à ce principe de l'unité auquel tout est subordonné. Le péril d*!phigénie fait le sujet de la pièce : c*est à son sort qu'est attaché celui de tous les personnages ; elle est sous les yeux du spectateur. Ici le péril de cet enfant n'est qu'épîsodique : on ne fa point vu,onv ne le verra point ; et bientôt cet intérêt va s*affîii« blir beaucoup en se confondant avec d'autres intérêts qui diminueront le danger. C*est le vice delà fable, irrégulièrement construite; mais cela n'ôte rien de l'admiration particulière que Ton doit à cette scène, qui, dans son genre, est au

premier rang , et qui , composée à soixante ans , doit paraître une espèce de prodige.

Octar reparait , et ne s'informe même pas pourquoi Ton a repris cet enfant qu'on avait d'abord livré. Il se contente d'ordonner de nouveau qu'on apporte la victime aux pieds de Gengîs-Kan qui va venir, et il remet Idamé et Zamti sous la garde de ses soldats. L'entrée de Gengis-Kan égale toute la pompe du style oriental :

On a poussé trop loin le droit de ma conquête ; Que le glaive se cache , et que la mort s*arréte : Je yeux que les raincus respirent désormais.

J*enYojai la terreur, et j'apporte la paix.

I^a mort du fils des rois suffît à ma vengeance : Étouffons dans son sang la fatale semence Des complots étemels et des rébellions Qu'un fantôme de prince inspire aux nations.

Sa famille est éteinte; il vit , il doit la suivre.

C'était là le moment de demander si ses ordres étaient exécutés ; Octar, qui en a été chargé, devait lui en rendre compte : aucun des deux n'en parle. Gengis distribue les commandemens et les conquêtes; il s'entretient avec Octar de son élévation présente et de son ancien abaissement ; il se rappelle ses prétentions sur Idamé et les refus qu'il a essuyés , de manière à &ire voir qu'Idamé a laissé en lui des impressions qui ne se sont point effîicées ; mais de l'Orphelin , pas un mot; Osman^ un autre des généraux de Gengis, supplée du moins

à ce silence par le récit qu'il vient faire, récit plein de la plus vive expression :

La victime, seigneur, allait être égorgée.

Une garde autour d*elle était déjà rangée;

Mais un éyénement que je n'attendais pas

Demande un nouvel ordre et suspeud son trépas.

Une femme éperdue, et de larmes Laigaée,

Arrive, tend les bras à la garde indignée;

Et nous surprenant tous par ses cris forcenés :

Arrêtez t c'est mon fils que vous assassinez 1

G*est mon fils ; on vous trompe au cboix de la victime.

Le désespoir affreux qui parle et qui Tanime ,

Ses jeux, son front, sa voix, ses sanglots, ses clameurs,.

Sa fureur intrépide au milieu de ses pleurs ,

Tout semblait annoncer, par ce grand caractère ,

Le cri de la nature et le cœur d*une mère.

Cependant son époux , devant nous appelé ,

Non moins éperdu qu'elle, et non moins accablé.

Mais sombre et recueilli dans sa douleur funeste :

De nos rois, a-t-il dit, voilà ce qui nous reste ;

Frappez : voilà le sang que vous me demandez.

De larmes en parlant ses jeux sont inondés.

Cette femme, à ces mots, d*un froid mortel saisie,

Long-temps sans mouvement, sans couleur et sans vie.

Ouvrant enfin ses jeux d*horreur appesantis ,

Dès qu'elle a pu parler, a réclamé son fils.'

Le mensonge n*a point des douleurs si sincères;

On ne versa jamais de larmes plus améres.

On doute , on examine , et je reviens confus

Demander à vos pieds vos ordres absolus.

Gengis deaiande quelle est cette femme.

On dit qu'elle est unie A Tun de ces lettrés que respectait l'Asie; Qui, trop enorgueillis du faste de leurs lois.

9jg|8 COURS DE ZJTTéRATTJRE.

Sur lent rain tribumal oflaient brarer cent ras.

Leur foule est innombrable ; ils sont touft dans 1« chaînes :

Us connaîtront enfin des lois plus souyeraines.

Zamti , c'est là le JBom de cet esciave altier

Qui veillait sur FenCant qaou doit sacrifier.

Toujours des peintures de mœurs. Cet incident était peut-être assez extraordinaire pour <jiie Gengis fit amener devant lui cette femme et son époux ; mais les délais étaient nécessaires au poëte. Gengis commande seulement qu'on les interroge tous les deux; il sort^ et sa sortie nest pas plus motivée que sa venue. En effet , pourquoi vient-il dans cette retraite où il n'y a que des lettrés , des femmes et des enfans? Il semble que son entrée et l'appareil qui la suit devaient plus naturellement avoir lieu dans le palais impérial. Enfin,, toute scène doit avoir un but relatif à l'action , et son entretien avec Octar n'en a aucun. Il commence le troisième acte par demander si l'on a tiré la vérité de la bouche du mandarin et de son épouse. On lui répond que tous deux persistent dans leurs déclarations contradictoires , mais que cette femme désolée demande à se jeter à ses pieds. Il y consent, et , dès qu'il a reconnu Idamé , il ne lui parle plus que d'elle-même. On amène Zamti , et Hentôt Idamé est forcée de confesser la vérité : ce morceau est un des plus beaux de la pièce. La fermeté de Zamti ne se dément point ; il refuse de découvrir 1 asîle où il a cacbé^

YOLTAIBJB. LORHIELIN D^ LA CHINE. 2^

le fils de son roi : on a su , dès le deuxième acte , <|ae c'est dans les tombeaux de ses pères. U brave le pouvoir , les menaces de Gengis , qui le fait retirer, ainsi quidamé, et dît à celle-ci :

Allez y dis-je , Idamé ; si jamais la clémence

Dans mon cœur malgré moi pouvait encore entrer.

Vous sentez cpels aOhwts il faudrait x-éparer.

Ces vers font déjà pressenidr que la pièce va changer d'objet , et que |Gengîs va jouer un rôle qui parait un peu au-dessous de lui. Cet amour , qui n'est qu'un ressouvenir de cinq ans , pour une femme qu'il doit voir à une si grande distance, et qui est mariée , est peu digne d'un conquérant tel que Gengis , et ne promet rien d'intéressant. Il va même avoir des inconvéniens plus marqués, à mesure que Gengis s'y livrera davantage. Octar lui dit :

Quels ordres donnez-vous Sur cet enfsuit des rois qu on dérobe à nos coups?

GENOIS.

Aucun

OCTAB.

Yous commandiez que notre vigilance Aux main» d'Iduné même enlevât son enfance.

0BHGI8.

Qn on attende.

Ob ! non : dans une tragédie l'on vl attend point sans de bonnes raisons; et où sont-elles? Il faut

300 COUBS DE UTTiRATUBE.

que toat marche à révénement. Voltaire le savait mieux que personne; mais il yoolait &ire cinq

OCTA.&.

Yoakz-TOiis de ses rois consenrer ce ^ reste?

cxvcis.

Je Tcnx ^*Idaiiié Tire; ordonne tout le reste. y M. la tr ouv er .... liais non, dier Octar, idie4oi De forcer wm éftmx à llëd^ soos ma loL Cesl pcB de cet cnCnt, c'est pen de soo supplice; n &Bt liiea ^H mut £hw m pins grand sacrifice.

Lu?

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