‹ Lycée (volume 2)Chapitre 5 sur 71 · POLYPHONIE · texte numérisé non relu

POLYPHONIE

Pour en tarir la source, il est temps qu'il expire: Qu'on l'immole, soldats.

MER OPE, s* avançant.

Cruel ! qu osez-vous dire?

iciSTHE.

Quoii de pitié pour moi tous vos sens son! saisis!

VOLTAIRE. MÉI10?B. 4^

Qa*il meure.

MÉKOPE.

Il est....

POLTPHONTC.

Frappez.

■ Êaopx , se jetant entre Eglsthe et Ids soldats»

Barbare ! il est mon fils.

EOTSTHE.

Moi ! voire fils?

M É A o p B , en r embrassant.

Tu l'es , et ce ciel que j'atteste , Ce ciel qui Va formé dans un sein si funeste ; Et qui trop lard, hélas! a dessillé mes yeux, Te remet dans mes bras pour nous perdre tous deux.

A qui donc appartient tout ce dialogue si vrai , si véhément, si pathétique , ce discours deMérope aux pieds de Polyphonte.

Que vous faut-il de plus? Mérope est à vos pieds; Mérope les embrasse et craint votre colère :

A cet effort afîreux jugez si je suis mère, etc. ;

et tout le reste, qui est de la même force? Au talent seul 9 et au talent le plus rare de tous. On ne prend k personne cette manière d'écrire la tragédie : on ne la trouve que dans son âme , dans son imagination; et c^est précisément pour cela que Tenvie s'obstine à la méconnaître.

Ce talent si éminent se soutient au même d^é

44 COUBS VE UTTéRATUBE.

dans toute la pièce ; il ne baisse ni ne se dément nulle part. Le dénoûment même et le récit , qui sont sans contredit ce qu'il y a de plus beau dans Mafl^i , sont encore dans Timitateur bien au-dessus de Foriginal , et cette supériorité tient principalement à la poésie de style, qui est portée aussi loin qu'dle puisse aller. Je ne balance pas à mettre ce récit au-dessus de tous les morceaux du même genre qu'on ait jamais faits, au-dessus même de celui àUphigénie enÀuUde. Qu'on lise, que roncompareyCtquonjuge si le feu delà narration , le choix des circonstances, cette vérité de détails et d'expresâons qui met sous les yeux la chose même , peuvent aller plus loin que dans le récit dlsménie. En vain les détracteurs de Voltaire , depuis Desfontaines jusqu à ses derniers successeurs , ont ridiculement affecté de mépriser ce cinquième acte : il est aussi admirable que les précédens. Le critique que j'ai déjà cité , et que Desfontaines loue de manière à faire croire que c'est lui-même, a beau dire avec ce ton de dédain que la haine veut prendre quelquefois, et dont personne n'est la dupe , Je ne perdrai point de temps à critiquer ce cinquième acte , le specta^ teur en a été peu content, et je n apprendrai rien au public en lui disant qu'il est mauvais ; le ré-* cit épique de la mort de Poljrphonte est ridicule et déplacé; mensonges et inepties : le dernier acte a toujours été applaudi avec transport ,

VOLTAIRE. MÉROPB. . 4^

comme tout le reste^: il n'y a rien diépique dans le récit, pas même de prétexte à cette ridicule critique ; la seule qui en eût un porte sur la scène entre Narbas et Euriclès. On a fait grand bruit de cette scène entre deux subalternes dans un cinquième acte ; on a prétendu qu'elle laissait le théâtre vide : cela est faux, Narbas n'est point un personnage subalterne i et la scène, qui n'est que d'une vingtaine de vers, est faite avec tant d'art, qu'elle transporte pour ainsi dire sous nos yeux ce qui se passe derrière le théâtre , le fait pressentir, et commence en quelque sorte le récit qui la suit. Serait-ce donc une scène de cette espèce qui pourrait gâter un cinquième acte, d'ailleurs si beau? Et quelle action plus théâtrak depuis le cinquième acte diAthalie ? quel plus grand spectacle que celui que présente Mérope lorsqu'elle arrive suivie de cette foule de peuple qui vient d'être témoin de la mort de Polyphonte ?

Guerriers, prêtres, amis, citoyens de Messéne, Au nom des dieux -vengeurs , peuples , écoutez-moi : Je vous le jure encore , Égisthe est votre roi ; Il a puni le crime, il a vengé son père.

Et montrant le corps sanglant de Polyphonte qu'on apporte dans le fond du théâtre :

Celui que vous vojez traîné sur la poussière ,

C'est un monstre, ennemi des dieux et des humains;

Dans le sein de Cresphonte il enfonça ses mains.

j|6 CQC9LB V£ UTTÉftATUKE.

Ci M pL oate mon époux, non ap pa i , Tolie

Mes deux fils scmt tombés soos les coops de ce traire.

n opprimait Messéne, il usurpait hk» rasç;

n fli*offrait une auiii famante de non san^.

Et montrant E^sthe qui arrÎTe tenant encore à la main la hache dont il a frappé le tyran.

Geloî que Tout TOjez rainquear.de Poljplioikte« CTcst le fils de tos rois, c'est le sang de GrespkoAte« Cest le mieB, c'est le seul qui reste k ma doskar. Quels témoins tooIcz-toiis pins certains qne Boa covf

Et montrant Narbas :

Regardez ce vieillard : c'est Ini dont la pradcBee Anx mains de Polyphonie arracha soft rafamcf; Les dieux ont fait le reste.

■ âkbâs.

Oni . j'atteste cet dkmt Que c'est là Totre roi qui comliattait pour

xcisTni.

Amis, poniFCz-TOtts bien méconnaître une mère. Un fils qu'elle défend, un fils qui venge un père. Un roi rengenr du crime?

■ élOPE.

Et si TOUS en dontex.

Reconnaissez mon fils aux coups qu'il a portés.

Ces derniers mots , qui ne seraient aiUenrs qiw nobles, deviennent ici sublimes par la situation : ici la tragédie parait dans tout l'appareil qn'eUe peut naturellement joindre à un grand i

VOLTAIRE. MEROne. ' 4?

dans sa simplicité majestueuse. Bien de forcé ^ rien de petit ; rien d'équivoque : tout est vrai , tout est grand, tout est tragique.

Une des choses qui font le plus d'honneur à Voltaire^ c'^st le rôle d'Égistbe. D est d'une perfection peut-^tre plus étonnante que celui de Merope. Avec le talent qu'il avait pour le pathétique, Mérope était dans ses mains un rôle pour ainsi dire toul; fiiit. Elgisthe demandait la connaissance de l'art la phis consommée , et Voltaire en a fait un modèle que les écrivains peuvent étudier, comme les artistes étudient la belle nature dans les monumens antiques. Ce rôle était très-diffîcile : Égisthe est^ pendant les premiers actes, dans une situation dépendante et subordonnée ; il ne se connaît pas. Il fallait pourtant que le fils de Mérope , le petit-fils d'Hercule , se fît apercevoir dans l'élève de Narbas. C'est ce dont Maffei ne s'est pas douté ; il a cm que tout devait être vulgaire dans ce jeune homme, et se ressentir de sa condition obscure et subalterne; il a cru que c'était \kde la venté : il s'est trompé. La vérité des arts d'inaitation , fondée sur des aperçus plus justes , sur des vues j^os réfléchies, veut que le premier trait de la nature se retrouve toujours , même sous les formes qui la déguisent. Donnez à un habik peintre à représenter le fils d'un roi , d'un héros ^ élevé parmi des bergers , et confondu au milieu d'eux ; en ]m donnant le même habillement , il se gar-

48 COURS DE UTTÉRATUBE.

dera bien de lui doonarla mêoie figure^ le même maintien , le même air de tête ; il tous fera remarquer en loi qaelqae chose qui le distingue de tous les autres. Il en est de même du théâtre, où cette distinction doit être encore plus mar* quée : c'est là surtout que le personnage que l'on connaît ou que Ton devine doit répondre à notre imagination , qui lui a déjà donné une physionomie , et qui cherche à le reconnaître. Cette théorie est essentiellement celle des arts , puisqu'ds doivent embellir la nature, et de plus elle ne la contredit pas. Il est généralement vrai , d'une vérité physique et morale, que la naissance, les sentimens, l'éducation , nous montrent tous les jours , dans une personne malheureuse et bîen née , quelque chose de supérieur à l'état où la fortune a pu la réduire. A plus forte raison aimons-nous à retrouver au théâtre cette supériorité naturelle, qui nous est toujours plus chère qu'aucune autre , parce qu'elle est tout entière à l'homme, et non pas à la fortune. Vous avez vu , messieurs , par tout ce que j'ai rapporté du rôle d'Égîsthe, qu'il est tracé sur ce plan , d'autant mieux rempli , que la mesure y est habilement gardée. L'auteur, en relevant toujours son jeu i se héros au-dessus de sa condition , ne Fa ja^ îs agrandi jusqu'à l'enflure , ne lui a jamais donné ni orgueil ni arrogance. Quand il faut mourir, il ne brave point la mort , il s'y résigne : il ne s^abaisse point p

comme dans Mafîei , h implorer en gémissant la protection de Polyphonie ; il ne le remercie pas humblement de lui avoir sauvé la vie ; il ne flatte pas ce grand roi, mais il lui dit avec une fermeté aussi noble que raisonnable:

• • • Je suis malheureux , innocent , étranger ; Si le ciel t*a fait roi, c*est pour me protéger.

Quand il apprend qu'il est fils de Cresphonte, et quand les larmes de Mérope prosternée aux pieds du tyran avertissent Egîsthe de tout le danger de son nom , il ne parait ni plus fier de ce titre , ni plus attaché à la vie : ce qu'il dit ne fait voir que l'accord naturel de ses sentimens avec les devoirs de son rang et le malheur de sa situation. Il exhorte Mérope à ne pas s'humilier devant l'oppresseur.

Je sais peu de mes droits quelle est la dignité; Mais le ciel m*a fait naître avec trop de fierté, Avec un cœur trop haut, pour qaun tyran l'abaisse. De mon premier état j*ai bravé la bassesse , ;*. \ Et mes veux du présent ne sont point éblouis. Je me sens né des rois , je me sens votre fils. • Hercule, ainsi que moi, commença sa carrière; II sentit rinfortune en ouvrant la paupière , Et les dieux Tout conduit à Fimmortalité, Pour avoir, comme moi , vaincu Tadversité, S'il m*a transmis son sang, j*en aurai le courage : Mourir digne de vous , voilà mon héritage.

Ce sublime simple rappelle celui dont les exemxu 4

5o COrSS DE LirrUATUIlE. •

pies sont finéqoeBS dans Yir^e , surtout dans la amrenatkm dX^andre arec Enée. Mérope est »

de tons les ouvrages de Yoitûre , odm où il s*est le plus pénétré de Fe^nrit des anciens. On croît les entendre dans ce discours ^*£g;islhe tient à Narbas au dnqoiëme acte :

Eh quoi ! ioof les Balkears anx Inmuhw rëserrês, Faot-ily si jeone encor, les arotr ëprooTës!

Les raragci, FezA , la aort« r^Boniaie, Dés ma première aurore ont assiégé ma rie.

De déserts en déserte, errant, persécuté « Xai laogoi dans Topprobre et dans robscorilér Le ciel sait cependant si, parmi tant d'injures, l*ai permis â ma Toix d'éclater en marmnres.

Malgré Fambition qni dévorait mon coeur, J'embrassai les verlus qu'exigeait mon malbeur: Je respectai, j*afmai jusqu'à Totre misère; Je a'aorais point aux dieux demandé d'autre père;

Plus on lit cette tragédie , et plus on est étonné de la multitude de beautés qu'elle réunit , et de Vart qui les a rassemblées : il éclate surtout dans la manière dont le dénoûment est amené. Mafiei l'indique et le fait prévoir maladroitement : à peine Egistbe se connaît-il, que ce jeune homme, si timide auparavant, qui suppliait Polyphonie, et fuyait devant Mérope, ne voit rien de si facile que de tuer le tyran au milieu de ses soldats. Il n'a pas même encore une épée, et il s*écrie : « Le » tyran périra au milieu de la garde qui l'en* )> toure; je veux lui plonger un fer dans le sein. »

VOLTAIRE. MSROPE. 5l

Le vieux Polydore lui représente que cette fureur aveugle ne peut que le conduire à sa perte, et aussitôt Égisthe lui témoigne la plus entière soumission à ses avis. Ce sont deux excès également défectueux : il ne fallait, ni annoncer ce qu Egisthe fera , ni soumettre sa conduite à qui que ce fût. Voltaire a évité ces deux écueils. Égisthe semble méditer un grand dessein , mais il ne l'exphque pas ; lui-même parait attendre l'inspiration àm dieux y celle du moment , celle de son courage : et en effet , le succès de sa témérité, quoique les circonstances le rendent très-vraisemblable, ne pouvait être ni combiné ni prévu. Aussi ce dénoûment remplit toutes les conditions : il est naturel, imprévu et intéressant. Egisthe s^écrie:

Hercule , instruis mon bras à me yenger du crime. Éclaire mon esprit du sein des immortels t Polyphonie m*appelle au pied de tes autels»

Et j' j cours.

Cette invocation à Hercule n'est point une simple figure de style; elle tient au sujet et au caractère: Egisthe est l'élève du malheur et l'enfant des dieux. Lorsqu'il aura triomphé du tyran par une heureuse audace , nous l'entendrons dire , au milieu de sa gloire :

Elle n*est point à moi ; celte gloire est aux dieux Ainsi que le bonheur la -vertu nous vient d*eux.

C'est le langage des héros d'Homère et de Virgile,'

qui , heureusement pour leur talent et pour nos plaisirs ; n étaient pas des philosophes de ce siècle. Narbas, Euriclës, veulent en vain le détourner de rien entreprendre qui puisse Texposer.

NàRBàS.

Ail! mon prince , éfes-vous las de virre?

ECKICLES.

Dans ce péril du moins si nous pouvions vous suivre t Mais laissez-nous le temps d*éveiner un parti Qui, tout faible quil est, nest point anéanti. Soufirez*»*

Égisthe les interrompt, et prend ici toute la «upériorité qui lui convient depuis qu'il est reconnu.

En d*autres temps, mon courage tranquille

Au frein de vos leçons serait souple et docile ;

Je vous croirais tous deux; mais, dans ,un tel malheur,

Il ne faut consulter que le ciel et son cœur.

Qui ne peut se résoudre, au coascil s'abandonne;

Mais le sang des héros ne croit ici personne.

Dans Maffei, Polydore, à Tarrivée de Polyphonie, fait cacher derrière des colonnes ce même Egisthe qui tout à l'heure ne parlait que d immoler le tyran. Je ne louerai point Voltaire d*a:voir évité ce défaut de bienséance théâtrale; mais on ne peut trop le louer d*avoîr exalté par degré le courage d'Egisthe à mesure que le péril ap* proche et au'il est pressé de choisir entre la sou*

mission et la mort. Cette préparation savante et nécessaire de la catastrophe du cinquième acte lui a fourni des beautés supérieures. Mérope ellemême, qui bravait Polypbonte , et qui ne le craint que depuis quelle a retrouvé son fils, exhorte Egisthe à céder au sort et aux conjonctures.

Fils des rois et des dieux , mon fils , il faut servir.

n répond :

Yoyez-Yous en ces lieux le tombeau de mon père? Entendez-vous sa voix? Étes-vous reine et mère? Si vous Têtes, venez.

MBKOPE.

Il semble <]ue le ciel Téléve en ce moment au-dessus d*nn mortel.

Elle a raison, et le spectateur pense comme elle. Mais la confiance dTgisthe n'est pas un fol oubli de tout danger ; le dialogue suivant prouve qu'il est capable d'examiner avant d'entreprendre.

Auriez-vous des amis dans ce temple funeste?

HBKOPB.

J*en eus quand fêtais reine , et le peu qui m*en reste Sous un joug étranger baisse un front abattu ; Le poids de mes malheurs accable leur vertu.

Poljphonte est haï; mais c*est lui cpi*on couronne : On m*aime et Ton me fuit.

54 COURS DE UTTÉRATURE.

ÊGISTBE.

Quoi! tout TOUS abandonne!

Ce monstre est à Fautel ?

MÈROPE.

11 m*atlend.

ÊGISTBE.

Ses soldats A cet autel horrible accompagnent ses pas?

3i£ROPE.

Non ; la porte est livrée à leur troupe cruelle ; U est environné de la foule infidèle Des mêmes courtisans que j*ai vus autrefois S*empresser à ma suite et ramper sous mes lois. Et moi , de tous les siens à Tautel entourée , De ces lieux à toi seul je puis ouvrir Fentrée.

EGISTBE.

Seul je vous y suivrai ; j'y trouverai des dieux Qui punissent le meurtre et qui sont mes aïeux.

Après cette scène on peut s'attendre à tout, et Ton ne peut deviner rien.

Voltaire a emprunté de Maflfei ce vers heureux qui termine la pièce :

Et vous, mon cber Narbas, sojez toujours mon père.

Il lui doit aussi cet endroit d'une vérité admirable, ces paroles de Mérope lorsque Egisthe, près de périr sous ses coups, invoque sa malheureuse mère :

Barbare, il te reste une mère

Je «erais mère eucor, sans toi , sans ta fureur s Tu m*as ravi mon fils.

J'ai fait mention de toutes les beautés dont Voltaire est redevable à Maffei. Elles sont en petit nombre y mais précieuses. J'eusse été beaucoup trop long y si j'avais voulu détailler toutes celles qui appartiennent en propre au poëte français; je^me suis borné aux principales :- mais je n-ai pas rapporté non plus celles qui appartiennent aiji plan et à la manière du poëte italien , elles trouveront leur place ailleurs.

Quant au style , Mérope est , sans contredit^ ce que Voltaire a écrit de plus parfait. H a des pièces dune versification plus forte et plus brillante, selon la nature des sujets; mais dans toutes il arrive quelquefois, ou que le poëte se montre trop, ou que le versificateur s'oublie trop. Aucune , pas même Zaïre , n'est tout-à-fait exempte de ces deux défauts. Ici je n'en vois aucune trace : le poëte ne prend jamais la place du personnage; et, à l'égard des vers, jamais il ne s'est plus approché de la pureté , de l'élégance et de l'harmonie de Racine. Il y a des scènes entières où , de même que dans Racine , la critique la plus rigide ne découvre que des beautés et n'aperçoit pas un défaut. Je ne crois pas que l'on trouvât dans Mérope douze vers faibles, et à peine y a-t-il deux ou trois expressions impropres.

Vous achetiez sa mort avec mon hjménée.

Cette tournure me semble un peu prosaïque , et même un peu louche.

Triste effet de Famour dont votre âme est atteinte

C'est à Mérope que l'on parle ainsi : je ne sais si le mot atteinte est bien juste. H le serait parfaitement, s'il s'agissait d'un autre amour. On a dît très-bien qu'une femme est atteinte d'un amour violent , funeste , coupable , parce que la passion de l'amour emporte avec elle l'idée d'une blessure , et que cette figure est naturelle et vraie. Mais je ne crois pas que l'on puisse dire les at-teintes de l'amour maternel , sentiment qui , par lui-même, est habituel et doux. Au reste, comme l'amour maternel est dans Mérope une cause de douleurs, l'expression peut encore se justifier, et mon observation est moins une censure qu'un doute que je propose , et qui prouve un examen bien scrupuleux.

Plusieurs causes peuvent avoir concouru à la perfection de cet ouvrage, où le talent de l'auteur parait dans sa plus grande maturité. D'abord la simplicité du sujet, le premier où , depuis Atha^ &e, on se fût passé d'amour, commandait en même temps les plus grands efforts dans Texécution , et la plus grande simplicité dans le style. Un écrivain tel que Voltaire ne pouvait pas se méprendre à cette analogie nécessaire. Ensuite les alarmes au'on lui donnait de toutes parts sur le suc-

VOLTAIRE. MEROPE. 67

ces d'une pièce sans amour lui firent garder la sienne pendant six ou sept ans; et Mérope , composée en 1736, ne fut jouée quen 1743. Il eut donc tout le loisir de la revoir ; il sentit la nécessité d'imposer à la critique et à l'envie; et, dispensé d'invention , il put réunir toutes ses forces sur les détails. Enfin cet esprit flexible, occupé longtemps d'un sujet ancien, se rapprocha plus qu'ailleurs de la manière des tragiques grecs, sut profiter de leur naturel heureux qu'il avait goûté dans Mafiei ; et quand celui-ci outrait leurs défauts en imitant leur simplicité , Voltaire sut se garantir de ce mélange. De tant de secours joints à un si grand talent il est résulté un des plus beaux modèles de l'art, une tragédie qui est du très-petit nombre de celles où l'on ait été aussi près de la dernière perfection qu'il soit donné à l'esprit humain d'y arriver.

On demandera s'il est possible que, dans un ouvrage où il y a tant à louer, la critique ne voie rien à reprendre. Voltaire nous dit que ni MaflFeî ni lui Ti exposent des motifs bien nécessaires pour que Poljphonte veuille absolument épouser Mérope. Cette observation, quoique faite par l'auteur, me semble extrêmement sévère : elle est fondée pour le Polyphoute de Maffei , qui se donne pour ce qu'il est, pour un franc scélérat; mais non pas pour celui de Voltaire, qui met sa politique à en imposer aux Messéniens , et à soutenir le rôle

d'un honnête homme. Son mariage avec la veuv^ de Cresphonte, dont la mémoh*e est chère au peuple , ne contrarie point son ambition et entre dans ses vues.

Dans la critîqae dont j'ai parlé , et que Desfontaines, en l'insérant dans ses feuilles, trouve />o/ie et pleine (ï égards , il est dit en propres termes que rien rCest plus sifflahle que la folle corir struction de Mérope. Sans m'arrêter à cette politesse et à ces égards^ sans réfuter une foule d'objections frivoles qui ne méritent pas de réponse , j'observerai seulement que la seule qui soit spécieuse n'a aucun fondement. Elle porte sur la conduite de Polyphonte , qui consent à laisser vivre Égisthe j pourvu qu à l'autel même où sa mère va prendre un nouvel époux il vienne jurer obéissance à Polyphonte en présence des Messéniens« On veut trouver de la contradiction entre cette conduite et ce que dit Polyphonte au premier acte :

Si ce fils tant pleuré dans Messéne est produit. De quinze ans de travaux j*ai perdu tout le fruit. Crois-mcH, ces préjugés de sang et de naissance ReTivront dans les cœurs, j prendront sa défense-.

Ëgîsthe est Tennemi dont il faut triompher.

Non-seulement il n'y a point ici de contradiction , mais il ''y a conséquence. Ces vers prouvent bien que Polyphonte doit chercher à faire périr

VOLTAIRE, MÉROPE. 5g

Ëgisthe^ de peur qu'il ne vienne à reparaître dans Messène; mais ils ne prouvent nullement qu^il doive le faire, quand Égisthe vient dy être re^ connu. Au ccmtraire, ce <pi'il a dit des sentimens qu on a pour Egisthe démontre que la violence •serait extrêmement dangereuse , et que le meurtre de ce jeune prince pourrait rendre trop odieux un homme de néant ^ qui ne doit son élévation qu'à un parti trc^ long-temps balancé et aux suffrages d'un peuple séduit.

Quant k notoi , les seules objections qui me paraissent raisonnables ne regardent que l'avantscène, et c'est heureusement la partie dramatique où les législateurs eux-mêmes sont convenus que le poète avait le plus de liberté. Que Polyphonte ait pu massacrer le roi et ses deux fils dans le tumulte d'une attaque nocturne, sans être vu de personne que de Narbas; que Narbas, en sauvant le seul Égisthe , n'ait pu instruire M érope de la vérité, et que Polyphonte passe depuis quinze ans pour le vengeur de ceux qu'il a égorgés ; ce ce sont des événemens d'un genre fort extraordinaire, et qui approchent du merveilleux : mais ils ne sont pas absolument impossibles; ils sont même justifiés autant qu'ils peuvent l'être; enfin ils précèdent l'action; et, comme je l'ai remarqué plus d'une fois , le spectateur, toujours indulgent dans cette partie , adopte volontiers tout ce que le poëte a besoin de lui persuader.

6o COURS DE LITTÉRATURE.

On sait que, de toutes les pièces de Voltaire, Mérope est celle qui eut le succès le plus complet; il alla jusqu'à Tenthousiasme, et les larmes coulèrent depuis le premier acte jusqu'au dernier. Ce qui dut y contribuer beaucoup, c'est que la fortune, qui lui avait donné une Gaussin pour Zaïre et Alzire^ lui donna une Dumesnil pour Mérope. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que ses ennemis aient respecté l'ouvrage [ni le succès; l'un et l'autre redoubla leur fureur : elle s'exhala en libelles multipliés, dans l'un desquels on parodia contre lui deux de ses vers avec la plus grossière impudence.

Quand on a tout pillé, quand on n*a plus d^espoir. Écrire est un opprobre, et se taire un deroir.

Mais le public était entièrement pour lui. ilferope fut aussi l'époque des récompenses et des honneurs qu'il reçut enfin du gouvernement , mais elle n'en fut pas la cause. S'il obtint des titres et des pensions , la charge de gentilhomme ordinaire du roi et celle d'historiographe de France, s'il fut chargé des ouvrages destinés aux fêtes de la cour pour le mariage du dauphin , si le philosophe de Cirey devint le poète de Versailles , il dut tout à la protection d'une femme qui était alors toutepuissante. Ce crédit même fut nécessaire pour le faire entrer enfin à l'Académie, où ses talens l'auraient porté bien plus tôt, s'il n'en eût déjà beau»

VOLTAIRE. MÊROPE. 6l

coup abusé : aussi cette victoire ne fut pas celle qui coûta le moins. Mais ce fut aussi le terme de ses prospérités, et les choses étaient déjà bien changées lorsqu en i 748 il donna Sémiramis.

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