SECTION X
Sémiramis.
Le mérite réel des ouvrages devient toujours à la longue la mesure de leur succès et de leur réputation, mais rarement dans leur naissance. Ce serait demander aux hommes plus qu'on n'en doit attendre , que d'exiger d'eux , dans le premier moment , qu'ils ne jugent pas l'auteur au moins autant que l'ouvrage, et souvent beaucoup plus l'un que l'autre. Cette vérité commune ^ et qu'on a pourtant contredite plus d'une fois , est prouvée par l'expérience et fondée sur la nature. Il est defait, surtout au théâtre , que la médiocrité reconnue , qui ne fait ombrage à personne , ne peut pas avoir d'ennemis , et qu elle a des juges d'autant plus indulgens , qu'ils ont moins à espérer de ce qu elle peut faire. Parmi ceux qui ont quelque
habitude des spectacles , pas un n ignore que cent pièces qui ont été ou supportées ou applaudies , parce que les auteurs étaient indifférens au public et à la renommée, n'auraient pas été achevées /si par hasard il eût été possible qu un homme supérieur eût produit quelque chose d'aussi mauvais. Mais toutes les fois qu'un bon écrivain a été audessous de lui-même, on ne lui a fait aucune grâce, et il serait trop heureux que la sévérité n'eût jamais été plus loin : trop d'exemples attestent qu'elle a été poussée jusqu'à Tinjustice ; et ces considérations instructives doivent entrer dans l'histoire des travaux du génie. Il n'est pas inutile d'observer l'influence plus ou moins marquée que des circonstances personnelles ont eue de tout -temps sur le sort des meilleurs ouvrages : elles étaient favorables à Voltaire lorsque Mérope parut. La liberté de penser, sans éti*e alors aussi périlleuse à beaucoup près sous un gouvernement absolu qu'elle l'est devenue depuis sous une constitution libre j ne laissait pas d'avoir ses dangers; elle lui avait attiré des disgrâces , des exils , des emprisonnemens , qui même n'avaient pas toujours été des mesures de justice. Le talent maltraité en devient plus intéressant, et les punitions arbitraires , fussent-elles méritées , soulèvent l'opinion contre l'autorité. Le séjour souvent forcé qu'il avait fait long-temps à Cirey n'avait pas sans doute désarmé des ennemis particuliers,
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qii on ne désarme pas^ mais lui ayait rendu la £iyeur publique , qu'il est toujours plus aisé de sa concilier dans Téloignement. Enfin Mérope fut jouée au moment même où un minisU*e venait d'écarter Voltaire de l'Académie française , non- ^ulement contre le vœu général , mais contre le vœu particulier du roi Louis XV, qui avait annoncé son élection. On eut dit que le public voulait l'en dédommager par tous les honneurs qu'il lui prodigua le jour de la première représentation de Mérope : ce fut la première fois qu'un auteur recueillit en personne tous les honneurs d'un succès au théâtre. Il parut dans la loge de la maréchale de VillarSy qui n'était pas seulement une grande dame , mais une très-belle femme. Le public , qui était alors une puissance respectable partout où il était assemblé, parce qu'alors les convenances sociales étaient respectées, lui cria. Embrassez-le; et il fut embrassé. Mais bientôt après , lorsqu'on le vit honoré k la cour des mêmes distinctions, -des mêmes titres que le grand Racine, lorsqu'il fut ou quon le crut heureux, cet intérêt public, qui n'avait plus d'objet, fit place par degrés aux secrètes insinuations de l'envie , et l'on fut plus disposé à écouter favorablement ceux qui épiaient son bonheur et ses triomphes pour les troubler. Son entrée à l'Académie fut le premier signal de leur déchaînement : un plat libelle fut répandu clandestinement à la porte du Louvre, le jour que XI. 5
$6 COURS DE UTTSIUTUBE.
l'auteur de Zaïre et de Mérope y vint prendre place. Cette satire insipide eût été oubliée, comme mille autres , au bout de huit jours ; mais la haine , qui n est pas toujours maladroite y avait fait son calcul sur Textrême sensibilité de Voltaire : il Fayait manifestée plus d'une fois , et surtout dans Je procès criminel qu'il intenta contre Tabbé Desjfontaines au sujet de la Fbltairomanie , autre libelle encore plus infâme , et pour lequel il n'avait obtenu, après six mois de poursuites, que la satisfaction légère d'un désaveu. On s'attendait, aon sans vraisemblance, qu'il n'éclaterait pas moins pour, un nouvel outrage du même genre : l'on comptait bien moins sur le mal qu on voulait lui faire que sur celui qu'il pouvait se faire luimême; et l'on ne se trompait pas. S'il était possible que la raison tranquille se fit entendre à une tête vive et à une âme ardente, Voltaire aurait senti qu'un homme tel que lui , outragé au milieu de sa gloire , n'avait qu'un seul parti à prendre , celui de laisser ce dédommagement tel quel à ses ennemis, et même à la malignité publique, qui n'est pas fâchée d'en jouir , mais qui en jouit toujours moins quand on y parait moins sensible. Il aurait apa:*çu que le procès qu'il allait entreprendre était précisément tout ce que désiraient ceux dont il voulait se venger. Malheureusement il est rare que le grand talent, qui sent tous les avantages de sa supériorité , sente aussi bien tous
•ceux que ses adversaires doivent à leur bassesse , et qui , dans une lutte semblable , sont aisément au-dessus des siens. Tout se réduit à ce raisonnement qu'ils font tout bas , et quelquefois tout baut : Quoi que nous fassions , nous ne pouvons jamais nous compromettre ; nous ne sommes rien , et l'œil du public n'est pas ouvert sur nous : quoi qu'il fasse au contraire, dès qu'il entre en lîce avec nous , il se compromettra ; et qui sait jusqu'à quel point? Ce fut là le résultat de ce malheureux procès dont les tribunaux retentirent , et dont les curieux conservent les pièces* Voltaire ne put convaincre les auteurs du libelle, ce qui est toujours très-difficile ; et sa vengeance exercée contre un violon de l'Opéra , nommé Travenol > qu'il fit emprisonner comme distributeur du libelle , parut odieuse et vexatoire , et l'exposa lui-même à un procès en réparation.
Des jurisconsultes qui ne demandaient pas mieux que de combattre sur leur terrain contre un homme célèbre , imprimèrent des Mémoires qui étaient de nouvelles satires , et , ce qu'il y a de pis, dés satires juridiques et autorisées. Les amis de Voltaire vinrent à bout de terminer cette querelle dans les tribunaux , mais elle lui nuisit beau- ' coup dans le public.
On cherchait en même teiîlps à le perdre à la cour ; ce qui était encore plus aisé. I^'indépeiidance de son caractère, l'ascendant de son esprit,
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la hardiesse souvent indiscrète de ses opinions, et la légèreté de ses paroles , alarmaient les uns , embarrassaient les autres , et déplaisaient à tous. Il ne s*agissait plus que de lui ôter l'appui qui le soutenait , celui de la favorite ; et il faut avouer qu'on s'y prit avec beaucoup d'adresse. Elle paraissait se faire honneur de son goût pour les lettres et de la protection qu elle leur accordait. On lui fit entendre qu'à cet égard rien ne pouvait mieux remplir ses vues que de tirer de la retraite et de l'indigence un homme de génie presque octogénaire , que l'on appelait le So^ phocle de la France ^ qui depuis long -temps semblait avoir oublié ses talens dans une obscure oisiveté , et ne voulait pas même finir un chef^ ^oeuvre qu'il avait commencé trente ans auparavant. C'était Crébillon ; et quoiqu'il ne fût point le Sophocle de la France , et que Catilina ne fut rien moins qu'un chef-d! œuvre , si l'on n eût voulu que récompenser et honorer l'auteur de BJiadamiste^ rien n'était plus juste et plus louable. Mais en faisant venir à la cour le vieux Eschyle, on prévoyait aisément ce qui arriverait de cette espèce de concurrence : on savait que les protecteurs, et surtout les protectrices, n'ont guère deux engouemens à la fois ; que toutes les préférences seraient pour le nouveau venu ; que l'intérêt général serait pour le vieillard que personne ne pouvait plus craindre , et que Voltaire ne résisterait
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pas aux dégoûts. Bientôt les œuvres de GrébîUon eurent les honneurs de l'impression au Louvre, que n'avaient eus ni Corneille , ni Racine , ni Molière. CatiUna fut joué vingt fois de suite avec un succès arrangé , qui faisait rire les gens de bon sens , qui fut le scandale du goût et le triomphe de l'esprit de cabale. L'auteur était proclamé dé tous côtés comme un de nos trois grands tragiques y et l'on permettait à Voltaire de venir après , comme un fort bel-esprit et un homme de beaucoup de talent.
Si l'on ne veut pas lui pardonner d'avoir eu assez d'amour- propre pour opposer à l'intrigue ce sentiment de sa force , qu'heureusement on ne peut pas ôter au génie, et sans lequel il faudrait bien qu'il cédât la victoire à ses ennemis , l'on doit avouer du moins qu'il chercha une noble vengeance. Il revint à sa retraite de Cirey ; mais , pour mesurer ses forces de plus près avec le rival qu'on lui suscitait , il prit sur-le-champ le parti de traiter les sujets que Crébillon avait traités , et donna successivement Sémiramis , Oreste et Rome sauvée. Son talent lui donna sans peine la victoire dans tous les trois, et même ne laissa lieu à la comparaison que dans un seul. Mais cette victoire n'a été confirmée que par le temps, et le combat fut d'abord très -pénible : il commença dans Sémiramis.
C'était à peu près le même sujet qu'il avait
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autrefois vouju mettre en œuvre dans Erjphile ; et c'esit ici que j'aii= promis de dire un mot de cette pièce.
JLe fond çq esi tragique : c'est la faUe connue d'Alcméon , qui venge sur sa mère Éryphile Ja lîiort (Je ^on père Amphjiaraus. C'est , à quelqi»^ circonstances près, l'aventure d'Oreste sous d'autreç noms j et ij s'e^iç^uit que Voltaire a fait trois tragédies à peu près sur le même sujet , Erjphile , Sérniramis ejt Ores te.
Le plus grand défaut d! Eryphile , c'est que les caractères , les situations , les sentimep^ , tout içst simplçment indiqué , et rien n'est approfondi : c'est proprement une esquisse. Éryphile, reine d'Argos , a aimé autrefois Hermogi.dç , prince 4u sang d'Argos , et a consenti , ou du moij;is peu s'en faut , au meurtre de son époux Amphiaraii^ ; mai.s quand le crime a été copimis , elle en a çu bor«reur, et a pris le coupable en aversion. E&ayjç^ d'un oracle qui la menaçait, comme Clytewae^sti^ , de périr par la na.aiu de son fils, elle l'a fait élever dans un temple , sans lui laisser la connaissance de son sort et de son iiom, et a répandu le bruit de sa mort. Tout cela ixiéme est assej^ confusément expliqué , et l'on ne sait pajs trop pourquoi, dans les premiers actes, elle n'est pa3 mieux instruite de la destinée d'un fils qpi est si prè^ d'elle. Cependant de longues guerres civiles ont suivi la mort d'Ampbiaraiis, et il arrive ici la mêmç cbose
TOLTAIRE. SElfflRAlinS. «7**
qoe dans Messène , après la mort de CresphonteJ Hermogide y joue à peu près le même rôle que Polyphonte dans Mérope ; îl a un parti , il veut régner , et épouser Éryphile. Mais celle-«i , qui autrefois l'a aimé au point de se rendre pour kii si criminelle , aime actuellement le jeuneÂJernéon^ un guerrier qui passe pour fils de Théandre , et dont les escploits sont célèbres. Cet Âicméon , comme on s'en doute bien , est son fils , qu'Her* mogide a voulu faire périr dans son enfance , et qui a été sauvé secrètement par Théandre , personnage que l'auteur ne fait pas assez connaître , et qui ne tient pas dans la pièce une place convenable. Aicméon , de son côté , aime aussi Erypliile ; il aspire au trône : mais son ambition et son amour sont vaguement et feiblement énoa-^ ces. La reine a les mêmes remords et les naémes terreurs que Sémiramîs; elle est poursuivie oomsne elle par le ^spectre «de sonépouic; mais il s'en ùust bien qn'dle ait autant âe grandeur dans l'âme et de fermeté dans le caractère , et 'qu*efle sache imposer , comme Sémiranâs , à ses peuples et k son complice. La plupart des scènes principales offrent le même fond dans les deux pîèees ; nmi^ l'exécution en est si dispraprcrtaonnée , 4{u'eUe ne laisse pas même lieu au parallèle^ Ërypinle^ ainssi que Sémiramîs , doit nommer un roi et àioieir un époux au troisième acte ; et tout à eoup ^«lie annonce une résokition qui pourrait ^ètre infeé^
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ressante , si cette reine eût montré jusque-là un cœur plus maternel , et qu'elle n eût pas mêlé à ses remords Tamour qu'elle sent pour Alcméon. Mais , d'après les dispositions qui précèdent , ou est fort étonné de l'entendre dire que son fils est vivant; qu'elle va obliger le grand-prêtre de le produire devant le peuple ; que les dieux lui ont prédit que ce fils donnerait la mort à sa mère^ mais qu'elle n'en est point efeayée.
De mon fils désormais il n*est rien que je craigne : Qu'on me rende mon fils, quil m'immole, et qu'il régne.
Mais si telle était sa résolution , pourquoi donc a-t-elle paru si peu occupée de ce fils? pourquoi n'en a-t-elle pas dit un mot au grand -prêtre qu'elle a vu au premier acte ? pourquoi veut-elle Y obliger à montrer ce jeune prince? L'a- 1- il ïefiisé? S'est-elle elle-même informée de son sort? Elle y a si peu pensé , qu'Hermogide , qui prend aussitôt la parole , lui apprend , ainsi qu'aux Argiens , qu'il a tué ce fils il y a quinze ans , pour le dérober au parricide, et pour la sauver ellexnême du trépas dont elle était menacée. Il atteste ses services; il réclame les droits de sa naissance , et , résolu à les soutenir par la force , il sort avec tous ceux de son parti. Cette scène , imaginée pour produire des surprises, ne Test pas de manière à produire de l'effet. La reine y est indécemment bravée par un sujet qui se vante
devant elle d*avoîr tué son fils , et d'être en état de disputer le trône à la na.ère. Il ne faut pas que f dans un personnage principal , les remords ressemblent à la faiblesse et à Timpuissance , et tout ce rôle d'Eryphile est mal conçu. Quelle contenance peut-elle faire devant cet Hermogide qu'elle a aimé , et qu'elle n aime plus ? Point de milieu : il fallait, ou qu'elle ne l'eût aimé jamais, ou qu'elle l'aimât encore. Les quinze ans qui se sont écoijlés rendent ce dernier point fort peu praticable : il fallaitdonc exclure l'autre. Aujourd'hui elle aime Alcméon, et n'ose pas le proclamer roi; elle hait Hermogide , et n'ose pas lui parler en reine. Rien de moins théâtral que ces caractères indécis et ces volontés indéterminées. Je ne puis savoir trop tôt ce que vous voulez , et vous ne pouvez pas le vouloir trop tôt, si vous désirez que j'y prenne intérêt.
Alcméon , présent à cette scène , Alcméon , le héros de la pièce, qui a vaincu deux rois, qui a un parti dans Argos et une grande renommée, à qui la reine a confié ses intérêts , n'ouvre pas la bouche dans un moment si critique, et laisse, sans dire mot , sortir Hermogide , qui court ouvertement à la révolte; ce n'est qu'après sa sortie, qu' Alcméon fait à Éryphile des oflS'es de service. Alors, en présence du peuple, elle lui décerne la couronne , le nona.me son époux , le déclare roi. Demeurée seule avec lui , elle lui avoue
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son amour^ et il n'a pas encore parlé du sien , dont il a long-temps entretenu Théandre dans les^ctes précédens , et qu'il semUait a:Toir tant de peine à renfermer. Il convenait au moins qu'à en dit ^elque chose; mars il ne s'en avise pas, lors même qu'il y est autorisé; c'est une suite d'inconséquences.
Dans Facte suivant, lorsque Erypliile, prête à oélébrer son hvmen avec Alcméon , veut entrer dans le temple, l'ombre d'Ampfaiaratis en sort onenaçante, ensanglantée :
Arrête malheureux.
ALCMEOTV.
Ombre fatale , Quel dieu te fait sortir de la unit inferaaie? Quel est ce sang qui coule ? et quel es-tu ?
LOMBRE.
Ton roi.
Si tu prétends régner, arrête, oLéis moi.
ÂLCMEON.
Eh bien ! mon bras est prêt. Parle : que faut-il faire?