‹ Lycée (volume 3)Chapitre 15 sur 32 · MÉZERAI · texte numérisé non relu

MÉZERAI

la vie de Mézerai : « M. Colbert donna ordre à » M. Perrault, de l'Académie française , d'aller » trouver Mczerai de sa part , et de lui dire que » le roi ne lui avait pas donné une pension de » 4,000 livres pour écrire avec si peu de retenue; » que ce prince respectait trop la vérité pour exi- » ger de ses historiographes qu'ils la déguisassent » par des motifs de crainte ou d'espérance , mais » c[u il ne prétendait pas aussi quils se don-- » nassent la licence de. réfléchir sans nécessité : » sur la conduite de ses ancêtres , et sur une » politique établie depuis long-temps , et confir-- » mée par les suffrages de toute la nation. »

La suppression des appointemens d'historiographe fut bientôt la suite de cette semonce, dont les termes sont remarquables. On y regarde comme une licence de réfléchir sur la conduite des rois ancêtres du roi régnant. Il est vrai qu'on ajoute ces mots : sans nécessité. Mais que signifient-ils? Il n'y a jamais iiécessité de réfléchir , si ce n'est celle de s'acquitter de ses obligations d'historien, dont la première est de dire aux souverains qui sont dans la tombe les vérités que Ton a coutume de cacher à ceux qui sont sur le trône. L'histoire est évidemment déchue du plus beau de ses privilèges , celui d'être l'instruction des rois, si l'on défend qu'ils soient justiciables de son tribunal ; et réduire les historiens à l'emploi de narrateurs, c'est ôter Vusage de la raison à ceux qui sont

a/fi COURS DE LITTÉRÂTUBE.

dautant plus autorisés k s'en servir , qu'ils ne l'exercent qu'à juger les morts pour l'utilité des vivans.

Il n'est pas moins singulier d'appeler une jdo- Utique confirmée par les suffrages de la nation^ les accroissemens progressifs et arbitraires de là taille et de la gabelle , impôts originairement passagers, qui ne sont devenus perpétuels qu'avec le temps , et qui excitèrent tant de fois les plaintes de la nation assemblée. Rien n'est moins politique que la surcharge illégale des impositions : car elle produit une détresse habituelle qui finit par rendre la perception très -coûteuse, par les contraintes illusoires , par l'insolvabilité; et par la rendre , en dernier résultat , impossible. Le possesseur qui veut faire prospérer sa terre se gardera bien d'appauvrir et de vexer ses fermiers et ses vassaux.

Il est vrai que Mézerai , dépouillé de sa pension, écrivit ces mots sur un sac : « Voici le dernier » argent que j'ai reçu du roi ; aussi , depuis ce M temps, n'ai-je jamais dit du bien de lui. » L'humeur de l'historiographe est aussi mal entendue que celle du ministre. L'un aurait dû sentir qu'en laissant à l'écrivain payé le droit de censure , il purifiait les louanges ; l'autre , que cessant d'être payé , il gagnait en autorité ce qu'il perdait en revenu.

Mais , d'après ce qui lui arriva , estril étonnant

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que la plupart des historiens ne fussent que des gazetiers ou des rhéteurs ? Parmi ces derniers il faut ranger Maimbourg Tex-jésuite , historien des croisades ; Varillas , qui est plutôt un romancier qu'un historien ; presque tous les biographes et les compilateurs de l'histoire ancienne, qui ont écrit dans le goût du P. Catrou.

Vertot connut mieu3t le style de l'histoire ; il sait écrire et narrer avec élégance et intérêt. Ses ouvrages sont encore lus , et ses Révolutions, romaines sont fort estimées. Cependant je leur préférerais ses Révolutions de Portugal y quoiqu'il n'ait pas toujours écrit sur des mémoires fidèles; et surtout celles de Suède , s'il eut apporté autant de soin à la connaissance des mœurs et du gou-. vernement qu'à embellir le récit des faits par les grâces de l'élocution... Quant à ce qu'il a écrit sur les Romains , la supériorité des auteurs anciens, qu'il traduit le plus souvent, fait trop sentir à ceux qui les connaissent ce qui reste à désirer chez lui. Il n'a pu s'approprier ni l'esprit judicieux de Polybe qui instruit toujours, ni le pinceau de Salluste qui nous fait connaître les caractères. Quelquefois même Vertot, entre deux originaux; qu'il peut suivre , ne choisit pas le meilleur , et traduit Denys d'Halicarnasse lorsquHl pourrait prendre les plus beaux morceaux de Tite-Iivç.

Son Histoire de Malte tient un peu du roman , soit par les longues et poétiaues descriptloniç dq

combats et d'assauts , soit par les embellissémens de pure imagination qu'il se permettait d'y ajouter, avec si peu de scrupule, qu'ayant reçu de nouveaux mémoires très-authen tiques sur le siège de Malte, il n'en fit aucun usage, et se contenta de dire : Cest trop tard , mon siège est fait.

On a fait le mênie reproche à l'abbé de Saint- Réal , sur la Conjuration de Venise , mais avec moins de preuves, et peut-être parce que les détails d'une conspiration aussi singulière que celle qu'il écrivait ont naturellement une teinte un peu romanesque. Quoi qu'il en soit , c'est le seul écrivain du dernier siècle qui ait su donner à l'histoire cette espèce de forme dramatique qu'elle comporte , lorsqu'on sait y mettre la mesure convenable , et qui nous attache dans les historiens grecs et romains. Je n'irai pas jusqu'à l'égaler à Salluste , dont il n'a pas la concision nerveuse; mais il est sûr qu'il se rapproche beaucoup de ce modèle qu'il s'était proposé, et qu'il sait, comme lui , donner une physionomie à ses personnages , et jeter dans une narration vive et rapide des réflexions qui occupent le lecteur sans le distraire du récit.

Ce qu'il a écrit sur les Gracques n'est pas , ce me semble, d'un aussi bon esprit, et eut beaucoup moins de succès. Le titre seul annonce la partialité : il qualifie de conjuration l'entreprise généreuse de ces deux illustres citoyens, que les

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