‹ Lycée (volume 3)Chapitre 16 sur 32 · SAINT-RÉAL · texte numérisé non relu

SAINT-RÉAL

auteurs latins les plus partisans de Tarlstocratie romaine appellent , à la vérité , des séditieux , mais non pas des conspirateurs , et se gardent bien de confondre avec des brigands tels que les Catilina, les Cînna et les Carbon. Il se peut que les réformes qu'ils projetaient ne fussent pas sans quelque danger, et demandassent plus de précautions ; que la résistance furieuse qu'ils éprouvèrent les ait portés eux-mêmes plus loin qu'ils ne voulaient aller; je ne doute pas non plus qu'ils n'eussent dessein de s'agrandir, mais par des voies nobles et républicaines.

Surtout je ne puis imaginer qu'ils aspirassent en aucune manière à la royauté, comme Saint- Réal paraît le supposer sans aucune preuve. Et s'ils ont été aussi cruellement égorgés que lâchement trahis, ce n'est pis une raison pour calomnier leur mémoire.

Je n'ai pas plus de foi à ses Considérations sur Antoine et sur Lépide, dont il veut faire de grands hommes, contre le témoignage de tous les historiens , qui nous montrent l'un comme un brave lieutenant de G3sar, qui n'avait que les qualités et les vices d'un soldat, mais d'ailleurs rien de grand dans le caractère, et qui fut redevable de sa fortune à l'attachement que les légions conservaient pour la mémoire du dictateur, et à l'espérance qu elles conçurent de s'enrichir sous un général qui leur abandonnerait tout; l'autre,

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comme un homme très-médiocre de tout point , qui n avait pour lui que Fillustration d'un des plus grands noms qu'il y eût à Rome , et que les circonstances portèrent un moment à un degré d élévation dont il tomba sur-le-champ dès qu'il fallut la soutenir par lui-même.

Saint-Réal, amateur des paradoxes historiques |^ s'efforce de rabaisser Auguste au-dessous de sa valeur, comme il voulait relever Antoine et Lépide. Il s'étend sur les cruautés si connues du triumvirat , que personne ne conteste ni n'excuse. Mais trente années d'un règne doux et modéré prouvent de deux choses l'une, ou qu'Auguste n'avait été cruel que par un calcul d'ambition et de politique, ou que, s'il l'était par caractère, il eut ensuite assez de force d'esprit pour vaincre le naturel. 11 n'est pas vrai non plus qu'il manquât absolument de valeur; il fit voir en plus d'une occasion le courage guerrier, et, ce qui est plus rare , le courage qui dicte une grande résolution dans un grand danger. Enfin , le ré* sultat de l'abbé de Saint-Réal, il fut ambitieux^ fort dissimulé , et fort heureux , en ferait un homme très-ordinaire; et ce n'est pas avec ces seuls moyens que l'on peut faire une si grande révolution, et accoutumer en si peu de temps au gouvernement absolu le peuple le plus amoureux de sa liberté. Je crois qu'Auguste n eut rien dans un degré supérieur, que les lumières de l'esprit^

SAIKT«R£AL« aSi

la politique, et la connaissance des hommes; maïs c est un peu plus que de la disâmulation , et il ne allait pas moins pour assujettir Tempire romain, et savoir le gouverner.

11 s'offrirait beaucoup de remarques à faire sur ses difieréns Traités historiques y où il cherche plutôt des idées singulières que des idées justes. Mais surtout je trouve peu digne de Tauteur d'un aussi bon ouvrage que la Conjuration de Venise y d'avoir contribué plus qu'aucun autre à accréditer ui]L genre de composition aussi frivole que celui de ces Nouvelles historiques y qui furent si longtemps à la mode dans son siècle , et qui heureusement sont tombées dans le nôtre. C'est une corruption de l'histoire, inconnue aux anciens, et qui caractérise la légèreté des modernes , que de défigurer par un vernis romanesque des faits importans et des noms célèbres, et de mêler la fiction à la réalité. D, Carlos et Epicharis sont dans ce goût. Cest un étrange projet que de nous donner les billets galans de Néron , et de s'égayer en inventions de la même espèce sur une aventure aussi tragique que celle du fils de Philippe II : un Tacite en aurait tiré un autre parti.

Saint-Réal, quoique né à Chambéry, écrivait en français avec assez d'élégance, mais non pas avec une pureté soutenue ni avec un goût sûr. C'était, ainsi que Saint-Évremond, un bel-esprit qui se pliait aisément à différens genres, mais

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bien plus solide et plus instruit que Saint-Évreniond , quoique , en exceptant sa Cojijuratîon de J^enise ,' on ne trouve rien chez lui au-dessus du médiocre.

C'était bien autre chose qu'un bel-esprit que ce Bossu et , si supérieur dans ses oraisons funèbres : il ne Test pas moins dans son Discours sur rHU" toire unwerselley d'autant plus admirable, que Téloquence de Torateur ne prend jamais la place de celle de l'historien ; mais il possède lune comme l'autre. Nous n'avons en français rien de nnieux écrit que cet ouvrage , qui n'avait point de modèle.

Voltaire a dit très-ridiculement que Bossuet n'a été que F historien du peuple juif. Non : il a été celui de la Providence, et personne n'en était plus digne que lui. Personne , sans exception , n'a mieux saisi l'enchaînement des causes secondes, quoiqu'il les rapporte toujours à la cause première. Chez lui , tout est conséquent , et ses résultats moraux tirent leur évidence des faits. Sa pensée marche avec les temps et les événemens , depuis la naissance du monde jusqu'à nous, et jette à tout moment des traits de lumière qui éclairent tout et font tout voir, les siècles , les hommes et les choses.

n est honorable pour le christianisme que ce soit un prêtre qui ait fait l'Histoire de l'Eglise , et qu'il l'ait faite en vrai philosophe et en vrai chrétien. Ces deux titres, loin de s'exclure, serappro-

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chent et se fortifient l'un par l'autre , dès qu fls sont dans leur vrai sens ; et l'abbé Fleury en est la preuve. On n'a pas une piété plus vraie ni plus éclairée : plus il aime la religion , plus il sépare, dans son histoire , ce qui est de Dieu et ce qui est tlu monde; et on lui rend ce témoignage, que chez lui le prêtre n'a jamais nui à l'historien. Ses Dis^ cours ^ entremêlés d'abord dans son ouvrage, et réunis ensuite en un seul volume, ont été loués même par les ennemis de la religî®n. Ces louanges n'étaient que justes : ils les croyaient adroites, elles ne l'étaient pas. Fleury, en devançant leur censure sur tout ce que la corruption humaine a pu mêler à la sainteté d'une institution divine , leur ôtait le mérite , quel qu'il soit , d'un genre de critique très-facile , et gardait pour lui le mérite beaucoup plus rare de ne jamais confondre la chose avec l'abus. En se faisant juge impartial , il les avait convaincus d'avance de déclamation et de calomnie. Il dissimule d'autant moins les fautes, qu il gémit plus sincèrement sur le scandale ; et , dans tout ce que l'ignorance des peuples ou l'ambition des grands a pu produire de mal , au nom d'une religion qui ne fait et ne veut que le bien , le clergé et la cour de Rome n'ont point eu de censeur plus sévère, et ceux qui en ont été les calomniateurs forcenés se condamnaient euxmêmes en louant Tabbé Fleury.

Au reste, son volumineux ouvrage, continué

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depuis sa mort, et dans le même esprit, quoique avec moins de talent , est plutôt une compilation qu'une histoire. Elle pourrait être élaguée consi* dérablement sans y rien perdre , et serait beaucoup plus lue. On pourrait réduire les faits à Vessentiel, en prendre la substance, et laisser à Baronius , aux érudits, aux biographes, aux contro^ versistes , les détails du martyrologe , les procès verbaux des miracles, les disputes des hérésiarques^ et les cahiers des conciles. En général , on: ne dis* tingue pas assez l'histoire de ce qui doit servir à la faire ; et Ih-dessus les modernes ont été moins judicieux que les anciens, et beaucoup moins so» bres de paroles. Il est trop aisé et trop inutile de recueillir tout ce qu'on a lu. Le discernement con^ siste à laisser aux savans, ou à ceux qui veulent l'être, ce qui est de leur ressort , et à se resserrer dans ce qui convient au plus grand nombre des lecteurs, selon la nature des objets , et le degré d'intérêt et d'attention qu'ils peuvent y donner ^ c'est là l'esprit de l'histoire. Il est comme étouflë sous des monceaux de volumes : au lieu que , dans un espace borné , Ton recueille ce qu'il y a de substantiel et de fructueux.

Le style de Fleury, clair, simple et naturel , a un caractère de candeur qui va , s'il est permis de le dire, jusqu'à une sorte de bonhomie affeo tueuse, qui ne rabaisse point l'écrivain, et qui fait aimer et estimer l'homme.

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