‹ Lycée (volume 3)Chapitre 17 sur 32 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

On exige d'un Hstorien qu il entremêle avec babileté et avec goût le récit des faits , Texamen des mœurs et la peinture des hommes ; qu il nous indique leurs rapports, leurs Kaisons, leur dépendance; qu'il raisonne sans pesanteur, qu'il raconte sans prolixité, qu'il décrive sans emphase. Nous voulons qu'il satisfasse la raison par des pensées, l'imagination par des tableaux, l'oreille par la diction. Tous ces devoirs sont, je l'avoue, difficiles à remplir. JTai rappelé le peu que nous eûmes , dans le dernier siècle, dTiistoriens estimables à plusieurs égards; et vous voyez qu'en mettant de côté Bossuet , comme un homme à part , il s'en faut qu'aucun d'entre eux ait réuni toutes ces qualités. Il ne paraît pas que l'on se fût fait une idée exacte et complète de ce genre de composition y l'un des plus importans que le talent puisse embrasser : on ne s'était pas représenté assez fidèlement quel doit ètye l'homme qui peint les siècles, qui assemble en esprit les générations passées et fiitures, pour dire aux unes ce qu'elles ont été, et aux autres ce qu'elles doivent être.

. Souvent on a demandé pourquoi la lecture des histoires anciennes est généralement beaucoup plus agréable et plus attachante que celle des histoires modernes. Cette différence ne vient pas seulement, comme on l'a cru, de la supériorité des sujets et de la nature des faits historiques; elle vient encore, il faut l'avouer, de l'excellence

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des écrivains qui ont travaillé sur l'histoire grecque et romaine. La nôtre ( pour ne parler que de cellelà ) est sèche et embrouillée sans doute dans les premiers temps; elle est barbare pour le fond des choses, et pauvre de matériaux. Mais en avançant dans la seconde, et surtout dans la troisième race, le sujet devient fécond et intéressant, et les secours ne manquent pas plus que le sujet. Croit-on que Tépoque singulière des croisades , ce mélange de l'Europe et de l'Asie , ce genre d'héroïsme pieux et guerrier, qui n'a point d'exemple dans l'antiquité; que le siècle de Charles-Quint et de François I". , le mouvement de l'esprit humain et les secousses du monde politique au temps de ce qu'on appelle la Réforme; que la Ligue, si fertile en grands crimes et en grands hommes , ne fussent pas des tableaux aussi intéressans qu'ils sont neufs , s'ils étaient coloriés par la main d'un Tite- Live, ou d'un Sàlluste, ou d'un Tacite? Le malheur de nos historiens , pour la plupart , a été de n'être ni peintres, ni philosophes, ni hommes d'état; et ceux de l'antiquité avaient au moins un de ces caractères : plusieurs les ont réunis.

n y eut du moins dans le genre historique und partie qui fut très-perfectionnée dans le dernier iiècle : c'est celle qu'on nomme la critique (car ce mot s'applique au jugement qui s'exerce sur l'histoire, comme à celui qui a pour objet les omTages de goût et d'imagination). Les bons cri-*

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tiques en histmre sont ceux qui savent discerner les pièces authentiques des pièces supposées , celles qui méritent créance et celles qui n'en méritent point; peser et concilier les témoignages , choisir les autorités, vérifier les dates , éclaircir ou épurer les textes et les manuscrits. On con« coitquil est plus aisé et plus commun d'avoir de bons critiques que de bons historiens; ce qui dépend du travail et du discernement étant moins rare que ce qui demande du talent. On distingua dans cette classe un P. Pagi, un Tillemont, un Çasaubon : ils rectifièrent les innombrables méprises de Baronius , à qui pourtant Ton avait Tobligation d'avoir,, dans le seizième siècle , débrouillé le premier le chaos de l'histoire ecclésiastique. Le P. d'Avrigny marcha sur leurs traces avec plus de succès encore : c'est à lui qu'on doit une suite chronologique des Annales de l'Église , depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'aux premières années du notre, qui ne laisse rien à désirer pour l'exactitude et la fidélité. Les Mémoires pour T Histoire unii^erselle du même siècle n'ont pas moins de ce mérite , et il y joint celui d'une diction nette et précise, sans aucune teinte de ce jésuitisme dont les Annales ecclésiastiques ne sont pas tout-à-fait exemptes. On peut citer dans le même genre ï Histoire des Juifs , f Histoire de F Église , Y Histoire des Préçinces-Unies , toutes trois de Basnage de Beauval , vm. 1 7

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lé plus célèbre de cette famille refilée des Bast nage, qui tous ont rendu des services aux let? très; Y Histoire du Manichéisme , par Beausobi:^} Y Histoire dés Conciles de Bâle , de Pise et de Constance, par Lenfant. Tous ces écrivains protestons luttèrent contre 1^ savans catholiques, dan^ <:e genre de recherches qui demande autant d iippartiaïité que d'érudition» et ne montrèrent pa» t9^jour0 autant de rona que de Tautrç. Mai» la sécheresse de leur style fait qu'ils sont plus e»» tjxnés.des gens de lettres qui cherchent Tinstructipn , que. des gens du monde qui veulent y joindre Tamusement. Cest ce qui ôta beaucoup de son prix à ï Histoire d'Angleterre ^ de Rapin deThoiras , quoiqne regardée comme la meilleure y mênfie par les Anglais , du moins jusqu'à ce que le célèbre Hume eût écrit. Mais , sans parler de ces locutions étrangères ou vieillies qui ternissent un peu ce qu'on appelle le stjle r^tgiéy aucfin de ces auteurs n'a cbnnu l'éloquence de l'histoire : leur principal mérite est de s'être préservés beaucoup plus que les autres de cet esprit de parti qui^ infecta les productions de tant d'écrivains de leur • secte 9 autant pour le moins que celles de lemrs adversaiteso H est fâcheux que Le Yassor^ Cât* pour valoic inieux que cette foule de libellistes ^ aujourd'hui confondus dans le même oubli , les ait imités dans leurs emportemens, et qu'il ait crû • faire assez de ne pas les imiter dans leurs meiï-^ "^

songes. Son Histoire de Louis XIII retdferiue^ dans sa volumineuse prolixité , une niultitudè 4t faits curieux ; mais il oublie entièrement qu'une histoire n'est pas unfactu^. ïî déclame avec une animosité indécente contre Louis XIV ; et s'il ne trompe guère sur les faits , il est très-souvent in* juste pour le3 p^r^oues. Il xi'a pa^ÂU distivguer la sévéritié judjjpieuse d'up historien de l'amerturaç virulente d'un satiricjue, La justice de l'histoirç doit s'exercer çoitime celle des lois : Kune doit ju* ger, coj^jxie l'autre doit punir, sans aolère et sans passion; ejt\c'est infirmer son jproprç jugemen^ <jue de n y pas porter cette raisQu tranquille et déaiutéressée qui est h première dispositif pour bien juger.

On ne peut mettre que dansl^ classe des sava;:]us en recherches historiques le «comte de Boulaixi"* villiers et Tahhé Dubos. Leur érudition n'a pas été dirigée par un jugement sain : il y a , dans ce ^'ils ont écrit sur YHistoire de France, dés vues et des lumières dont on peut profiter : m^iis ils son( le plus sQuvent égarés par l'esprit de système, aussi dangereux en histoire qu«n philosophie^ et qui^ dans Tune comme dans l'autre^ commence par dénaturer les faits pour amener des i'ésult^ts| erronés. Heureusement ]es erreurs de ces deux écrivains ont été solidement réfutées par Montesquieu et le président Hénault, qui ont fait voir que Boulainvilliers et Dubos n'étaient , dans lé

a6o COUBS DE LITTÉRATURE.

genre de Thistoire , ni bons critiques , ni bons pu« blicistes.

SECTION II

Les Mémoires

Les nombreux mémoires qui nous restent du dernier siècle offrent un plus grand fonds d'instruction, et surtout plus d'agrément que les Historiens. Ils représentent plus en détail et plus naïvement les faits et les personnages; ils fouillent plus ayant dans le secret des causes et des ressorts; et c'est avec leur secours que nous avons eu , dans le siècle présent , de meilleurs morceaux dliistoire. n est peu de lectures plus agréables , si Ton ne veut qu'être amusé ; mais généralement il en est peu dont il faille se défier davantage , si l'on ne veut pas être trompé. Ce sont, il est vrai , des témoins qui vous apprennent les circonstances les plus secrètes ; mais si l'on veut s'assurer de la vérité , autant du moins qu'il est possible , il faut les confronter l'un à l'autre , et comparer les dépositions. S'il est difficile qu'un écrivain hors d'intérêt se garantisse de toutes les préventions naturelles à Tesprit humain , il lest bien plus que celui qui a été un des acteurs dans les événemens qu'il raconte se dépouille de toute partialité , se désintéresse absolument dans sa propre cause ; qu'il ne soit jamais flatteur ou apologiste pour lui-même ,

ni ami ou ennemi pour les autres. Il y a même un danger de plus pour lui et pour ses lecteurs : il peut les tromper comme il se trompe , c*est-à-* dire de très-bonne foi. Les mêmes passions , les mêmes intérêts qui ont dirigé sa conduite, peovent encore conduire sa plume. Il y a plus : nous sommes assez disposés à écouter favorablement et à croire avec facilité celui qui nous raconte sa pro» pre histoire. Cest une espèce de confidence qui sollicite notre amitié : il nous gagne dès la pre^ mière page ; et si nous n y prenons garde , il nous met bientôt de moitié dans ses sentimens comme dans ses secrets.

Le premier motif de confiance qui doit balan^ cer ces considérations , c'est le caractère connu de Fauteur; ensuite l'attention à s'oublier soi-même ^ pour ne montrer les choses que comme elles sont. C'est ce double motif de crédibilité qui rend si précieux les Mémoires de Jeannin, deVilleroi^ de Torcy; ceux de Turenne, malheureusement trop courts ; les lettres du cardinal d'Ossat. Cest là que la véracité présumée dans la personne a été constatée par tous les témoignages. Les Mémoires de Sully y rédigés par ses secrétaires, et re* vus par l'abbé de l'Écluse , ont l'avantage de faire connaître , et par conséquent de faire aimer notre Henri IV, plus qu'aucune des histoires que Fou ait faites de ce grand homme; ils sont fidèles dans les faits essentiels : mais la tournure d'esprit

U^2 COURS iM& tiîTTÉÏlATURE.

de rtfulfeuft:, où il entre voloûtiert un ped de coitt-- {^[âiisafnce eu gà feVeui^, eftm.péu de dt^mépottr iés^ autre»^ ffrertk de tie pad toîr tcKïjotirs les bèmitiê et IpdobjMft dans le même jour ^u'il <rous ki préj^ente. H fenl ^e irrec pkrd de précautiofn «nrore les MétMîres de la Fronde, dont plusretir& amt été (iompodé^ par des gen» d*et^it et de iMé^ «te, tels ^[ne La BocbefouGauld, Gourvîlle, Bush 8^^ Lâft Fare^ ete«; mais qui ne sont pas, à hèAv^ ^aap prèii>, pttrgés du levain de la faction. Gekn que j'ai nommé le premier, comme le plus ingé^ srieux et le meilleur écrivain, La Rocheibneaiild, n'est pas plus exempt de préjugés en polili<]tie «p'ën moi^ale« L'avocat^général Talon , bien moins dgnsable à ■ lire, mérite beaucoup plus de con-^ fiança II faut dévorer Tennui de des Mémoires difiiis > qui sont un amas de matériant entas^ JBaàs cboix et Hans art , mais que Te^it de vérité fk de justice a rassemblés. C'était un excellent citoyen , os graind magistrat , un orateur mêufie |K>iir ce tempsv où Téloquence n'était pas encore épurée. On le voit assez par celle qui règne dans «el» harangues; et^ pour cc^mpt^ndre le grand effet qu'elles prodtnsaient ^ att^é d^imè vois nna^ mBÈBy il fitat songer qu'il avait àëax grands avan^ teges : Faction 9 qui est nulle sut le papier, mais Ipiâssante sur un aaâitoire; et la v^u , qui ani* maîtres paroles ainsi que son àme, et qui respire encore dans ses écrits, les plus utiles et les plus

iBstrucdÊ p<mv ij[te voiidrak écrire Ehistoûret de ces temps maOïeureax. Il n'avait aticua talent pour ce genre; mais oç hd pardonne:tQUt ei^iÊi*^

•' -veur dès seaitimens qu'il montre ^ d& sa candeur , de son amour pour le bien public, qui le mettâût au^essus de l'ei^rit de^XMrps, celui dq touftidont il «st le plus difficile de ste dfô&ire. Il déjdtnie avec sincérité les égaremens; et les ^seandale^ de ^a^compagnie : et nul ouvrage ûe fait mieux ynôri cotnbitm un corps de magistrature est par lui-mèipie

' étrangar k la science de Vadministration; côm^en des hommes pour qui les formes: sont txHijomrs l'essentiel sont loin de l'écrit des a&ires publiques, pour qui ces mêmes formels ne. sont jais^is qu'un accessoire de conventior.; enfin ktfûfl {in^înt peut sedénatm*er un^ corpa de judicatuiiey du; .Cornent où il Teut joindre au pouvoir des^kû^ cdui de la force qui les détruit^ ou tisAm de l'intrigue qui les déshonore.

Les Mémoires de mademoieelle de l^otpienlâer et de madame de 'MôtteviH^>, écrits ave^:i|ne extrême négligence, xnelarissmit pas;de nous <)pprendre Wmccmp de particularités et d'anee4cites qui ne s;on;l pas tontes indiffiâoentes. H y a beaucoup plus à porofiter dims'les^ derniers, pourvu qu'on ne s'en rappoi^e pas absolunoient à l'^x-

' tréme attachement de: cette dame pour A^ne d* Autriche , attachement trè»-louable dans l'amitié, mais qui pàit être suspect dans l'histoire.

364 COURS HE UTTERATURB.

Quant à ceux de Mademoiselle^ ce qu'on y voit surtout y c'est Tesprit le plus ordinaire à ceux qui ne sont de la cour que pour en être; c'est-à-dire, le sérieux des petites choses , et l'importance des bagatelles.

Mais pour la connaissance des hommes et des affîiiries, pour le talent d'écrire , rien ne peut se comparer, même de fort loin , aux Mémoires du fameux cardinal de Retz : c'est le monuûient le plus précieux en ce genre qui nous reste du siècle passé. Le nom de cet homme vraiment singulier réveille tant d'idées à la fois, qu'il est imposable de ne pas chercher à les démêler ; et la supériorité de rhomme et de l'ouvrage est une raison pour arrêter un moment la rapidité de ce résumé, et pour considérer avec réflexion un personnage qui, parmi tant d'autres plus ou moins célèbres, n'a de ressemblance avec aucun d'eux.

Peut-être ne lui a-t-il manqué, pour être un grand homme , que d'être à sa place. Mais , malheureusemest pour lui , il était , par son caractère, également déplacé et dans une monarchie et dans TËglise ; et la première instruction qui résulte de ses aventures et de ses écrits , c'est que des qualités éminentes, en contradiction avec des circonstances insurmontables de leur nature, ne peuvent produire qu'une lutte brillante et momentanée, une célébrité passagère, et une chute complète. La première loi d'une grande ambition , fondée

sur de grands talens, est donc d'en choisir et d'en décider Tobjet suivant les possibilités morales et politiques. Cest un grand acte de la raison, le plus important de tous, mais en même temps le plus diflicile , parce <pi'il dépend beaucoup du caractère , qui décide souvent contre la raison ; et c'est ce qui arriva au cardinal de Retz. Né avec du génie pour les affaires ^ audacieux et adroit, ferme et souple , éloquent en public , insinuant dans le particulier , actif et patient , habile à se procurer de l'argent et à le répandre; sachant descendre de son rang jusqu'à la dernière popularité , et le soutenir jusqu'à la hauteur la plus fière, il reunissait ce qui peut mener à tout dans un état républicain y où chacun a sa valeur personnelle^ et peut se placer en raison de ses facultés. Il sentait ses forces y il y mesura ses projets; mais il ne mesura pas les projets aux moyens. Dans une monarchie que Bicheliea venait de rendre absolue dans les principes et dans le Ëiit , il n'y avait pour l'abbé de Retz , désigné archevêque de Paris , de chemin à l'élévation que celui du ministère , ni de chemin au ministère que l'attachement à la cour. Toutes les conjonctures offiraient des facilités: une minorité, un roi enfant, une régente incapable de gouverner par dlle-méme, et qui avouait le besoin d'être gouvernée ; qui même , si l'on s'en rapporte k lui, ne donna la première place à Mazarin que faute de pouvoir se fier à un

'iS6 COURS M tlTTÉRATURE.

atrfre. Quoique c^ derûier fait soit doutefox: , quoi-

qaW ne safché pas Men précisément jusqu'cnî

allait nnfiuenèe de Ma2ànn au commencement

dé la régence, parce qu^il potivait être assez fin

pour la dissimuler , et que la reine pouvait être

intéressée à en déguiser le» causes , il est ati moins

^ certain que le coadjuteut pouvait alors balimcer

^ cette influence, et devait s'y appliquer avant tout,

s^il voulait fonder sa fortvine sur une base soilide.

' Il était beaucoup plus jeune que Màzariii : tétait

un désavantage réel pour ropimon ; « |XHivait

n'en être pai» un dans le cabinet de la régente.

^ Elle le voyait favorablement : illut ^ait redie-

■ vable de k coadjutorerie j qui lui assurait ïanche-

t vêché ; la route était ouverte, il fallait ia suivre :

c'était de ce côté qiië devaient se tOui'nér tiddtes les

séductions et tous les efimts. Il était >aimédê ML'le

Prince, qui ne pouvait soufiîrir le ministre. On

voyait avec peine un étt^ateger, un c^t^tsH , dans

un poste que Richelieu avait fait balf'^ redouter.

Cette considération , l'appui du grand Condé,1es

avantages naturels du coadjutétir, qui aviait pour

lui l'élocution et )é^ maniérée ^^qui: ^tiv«nt rèn-

" daient Mazarin ridicule; l'intrigu» , ou ili était

aussi savant que personne : tous ces moyens réunis

Pouvaient lui obtébit Tentrée ata eonsèîl; et, ce

premier pas fait, il pouvait, comme Richelieu,

devenir le maitte dès qu'il aurait au Voreilie de

la maîtresse. Mais il eût fallu pour celia inontrer

MÉMOIRSS. ^^

tlti dévouement entier anx intérêts de la régente ,

li ceux de son autorité et de celle qu'elle devait

conserver au roi. Ce fut là le grand art de Ma-

*arin , qui lui servit plus que tout le reste; et ee

sera toujours la marche la plus sûre auprès des

souverains , surtout auprès de ceux dont le poru-

voir, affermi par sa nature, n'est combattu que

'par les circonstances. Tel était le plan d'ambition

que pouvait suivre le cOadjuteur : il n'était pas

infaillible, Fambition n'a rien qui le soit; maïs

U était probable, et surtout c'était le seul po*sibfe

dans l'exécution. Le apis-aller eût été de tester ar-

trbevêque de Paris; et s'il avait nn désir fort vif

du chapeau ^ qui dans ces temps était tm bien plus

' gtand objet 4ju'aujourd'htti , lui - même conviferit

dans ses Mémoires qu'un archevêque de Pafris de-

'vait natureHauènt l'espérer.

Maintenant , que Ton examine la conduite qu'il tint, et Ton verra que cet homme, qui dans ses écrits à tant raisonné sur les principes de Faihbition , manqua entièrement au premier de tous, qui est d'avoir un objet; et que la sienne , qui dans Rome ou dans Athènes eût pu Félever au plus haut degré, ne pouvait absolument que le perdre en France, comme en effet elle le perdit. Il suffit de * Kre dans ses Mémoires les motifs qui le (iétemrinèrent h la guerre civile, et dont il rend compte avec une bonne foi qui semble ne pas lui coûter dès qu'il s'agît de choses ttiri ont au moins un coté

a6S COURS DE lliTTÉRATURE.

brillant y et qui prouvent tout ce qu^il pouvait. C'était la veille de la journée des Barricades : il apprend qu au Palais-Royal on est persuadé qu'il a soufflé le feu de la sédition , loin de chercher à l'éteindre , et que par conséquent la cour le mettait au nombre de ses ennemis. Là-dessus voici comme il s'exprime. « Comme la manière dont » j'étais poussé, et celle dont le pubHc était men nacé , eurent dissipé mon scrupule , et que je » crus pouvoir entreprendre avec honneur et sans » être blâmé, je m'abandonnai à toutes mes pen- 9 sées ; je rappelai tout ce que mon imagination » m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus » proportionné aux vastes desseins ; je permis à » mes sens de se laisser chatouiller par le titre de » chef de parti, que faisais toujours honoré dans « les Vies de Pïutarque. Mais ce qui acheva d'é- )» touffer tous mes scrupules, fut cet avantage que » je m'imaginai à me distinguer de ceux de ma » profession par un état de vie qui les confond » toutes. Le dérèglement des mœurs, très -peu :» convenable à la mienne, me faisait peur.... Je • me soutenais par la Sorbonne, par des sermons, » par la faveur des peuples; mais enfin cet appui » n'a qu'un temps, et ce temps même n'est pas » fort long , par mille accidens , qui peuvent ar- » river dans le désordre. Les affaires brouillent les » espèces; elles honorent même ce qu'elles ne « justifient pas ; et les vices d'un archevêque peu*

» vent être , dans une infinité de rencontres , les ï> vertus d'un chef de parti. J'avais eu mille fols » cette vuei mais elle avait toujours cédé à ce D que je croyais devoir à la reine. Le souper du » Palais-Royal et la résolution de me perdre avec » le public l'ayant purifiée , je la pris avec joie , » et j'abandonnai mon destin à tous les mouve* » mens de la gloire. Minuit sonnant , je fis rentrer » dans ma chambre Laigues et Montrésor , et je 1» leur dis. . . : Je serai demain , avant qu'il soit midi y » maître de Paris. »

Ces aveux sont un morceau bien curieux : ilf contiennent en peu de lignes le caractère , le génie et l'histoire du cardinal de Retz. D^abord est-ce de bonne foi qu'il pouvait se plaindre de l'opinion de la cour ? et à la place de Mazarin , aurait-il jugé autrement le coadjuteur? Avait-il joué jusque-là un rôle qui dût inspirer beaucoup de confiance? Redevable à la reine d'une dignité plus considérable alors qu'elle ne l'a été depuis, il avait commencé par se déclarer contre le ministère dans une assemblée du clergé , et n'avait tiré d'autre fruit de ses menées que des querelles avec Mazarin, et le plaisir de braver impunément un ministre qui savait dissimuler les injures , mais qui ne les oubliait pas. L'adroit Italien en savait assez pour voir que le coadjuteur en voulait secrètement à sa place , maïs que , désespérant de gagner la cour, il cherchait à s'en faire craindre.

:)70 COURS DS UTTÉRATURE.

On ne pouvait ignorer ses liaisons avec les plus déterminés frondeurs , ses intrigues dans le par* lement, les soins qu'il avait pris de se faire un parti dans le peuple, les sommes considérables qu'il avait répandues. Dans les premières émeutes, que le parlement avait encouragées , on avait en^ tendu plus d'une fois crier : Vive le coadjutenrl fit quand il avait paru pour les apaisa, il avait tenu cette conduite équivoque et ces discours, dun bomme qui ne veut modérer lu séditioa que de manière à faire voir qu'il este» état delà gott* yerner* Il avait pris ce xnoment pour tUer au Palais*-Royal , comme pour j<>nir de l'enibarràis da la r^me et du cardinal, et yi»r À' qiidi pôîrtt il pouvait se rendre néça^eaire. Ce moni^at ëtaît çdui qui pouvait le déci^ef : ^'il eût obtenu la confiance de la neiae, il se fût tr^^r^ertai^Qmrât rangé àe son parti , et aurait to^t f^jit pour h^ servir et pour cbasser Maisarin. Mafi c^te prûif? cesse , <jui avait toute la fierté du mng d' Autriche y ne put sou&*ir qn^uo suj^t qm lui dei^ait tmt prétendît se rendre impwtaat par Le mal cSpi'il ^vait fait ou qu'il pouvait Gsâre* H fkt reçu avec mépris ; et plus altier emx>re que sa âouyàAîne, il se livra dès c^ moment à la vetigeance » et ait plaisir, si flatteur ppoir un bomèae de soik carà<> tère , de lutter contre 1 autorité royiile. A Yent/w^ dre , il avait été retenu par la reoonn^i^sapcetWAis ce qu'il,^ dit prouve seulemeat qo'U^a^ait qttekpie

honte de Tingratitude. lies vrais motifs qui le di* rigeat se montrent ici d'eux-mêmes ; il lés produit avec cette effiision et cette complaisance que Ton remarque dans tout ce qui vient du Cœur. // ^ abandonne ^ ses pensées y aux vastes desseins y à ce que soit imagination lui avait fourni de plks éclatant, Àc^ titre de chef de parti qui chatouille sçs sens , et qu!U avait toujours honoré dans les Pies de Phùtarque. Ces expressions ^ient le caid^nal de Sets tCHit entiar : c est là tout ee qu'U ^t^ity to^utx^ «qu'il pouvait être, et, si Ton y fait atteutiQUi^ cet bomme, qui rapporte: iout à la pelitîqiie i était dominé ^pl^is qu'il s'en doutât , par une imagination où il entrait même un peu dé nQinajBKQ^çie^ puiaque le romanesque >efit <e qui va aii delà de la raisûn et du vraiseml^labie* // ho^ MQre le tkre de chef de parti ^ et il a tort* On peut admirer un chef de parti , comme on admxx» tout ce 4fû. est aiur dessus du médiocre; osx ne péiA honorer que ce qui est juste. // abandonne soi destin à tous îles mouvemens de la gloire. Yoilà de i>eaux mots;; noais il allait examiner «'il jr avut uxie gloire bien i^elle pour un acchévêque à se faire chef de eédîtion , à marcher dans Paris V eabtouré de ^aii^es, de mousquets et de poignards:; ai mémé^ ea séiConaidiéraiit.coiDumé homme d'état,' il y avait heauoDup degbdre à mettre Paris et le rotyiaume en feu, usâquesient pour renvoyer our isdBifitné; à excâter la ^^firre civile, sans pom^cfir

«7 COXJBB M UTTÉRATURE.

espérer, sans méditer même une révolution; à profiter des circonstances pour se rendre puissant un jour, et tomber le lendemain. Mais ce n étaient pas ces considérations qui occupaient Gondi : son génie le maîtrisait; et les troubles civils , les complots , les conspirations y étaient bOn élément naturel. Le coup d'essai de sa première jeunesse avait été une conspiration contre Richelieu , où il ne s'agissait de rien moins que de Tassassiner. Et un prêtre nous raconte froidement qu'il eut pendant trois mois dans le cœur le dessein d'assassiner un prêtre ! et pendant ce temps , dit-il , iljaisait un peu le dévot, et faisait même des conférences à Suint'Lazare.

J'avoue que c'étaient les mœurs de ce temps , et que l'humeur implacable et sanguinaire de Richelieu , qui n'écrasait le pouvoir des nobles que pour établir le despotisme y ne pouvait guère produire d'autre effet. La tyrannie ne recueille que la haine : la £3rce appelle la force, et , à «on défisiut, l'impuissance appelle la trahison. Mais il n'est pas moins vrai que tous, les exemples que le coadjuteur avait devant les jeux étaient plus faits pour l'avertir que pour l'égarer. Il devait voir clairement qu'en allumant la guerre civile contre Mazarin, il avait moins d'excuse , moins de consistance, moins de moyens de sûreté que ceux qui avaient voulu renverser Richelieu. Des princes du sang, tels que Gaston et le comte de Soissons, devaient

H^MpIRES. 373

penser que leur naissance les sauverait toujours des derniers dangers, et qu un ministre , quel qu il fut , croirait toujours avoir assez fait s'il n en avait rien à craindre. Montmorency, en servant Gaston, pouvait se flatter quà tout événement cet appui le sauverait : c'était un homme bien autrement considérable qu'un coadjuteur de Paris ; il avait pourtant été décapité à la vue de la France qui le pleurait. Cinq-Mars , favori de Louis XIII , avait eu le même sort. Que pouvait raisonnablement espérer Gôndi en se déterminant à la guerre civile ? Rien n'était si facile que de la commencer : sur ce point Mazarin l'avait servi à souhait. Depuis six mois les édits bursaux les plus odieux et les plus ridicules avaient montré la plus basse avidité; et la résistance des parlemens et du peuple , d'à* bord traitée de révolte, ensuite enhardie et autorisée par des édits de révocation , puis éludée par mille petits artifices , avait arraché au ministère Faveu de ce qu'il y a de plus méprisable dans un gouvernement, la violence qui hasarde tout, la faiblesse qui ne soutient rien , et la mauvaise foi qui est la plus vile des faiblesses. Paris d'ailleurs était alors assez redoutable : la bourgeoisie était armée; elle l'était légalement et pour la défense de la ville. Il y avait des colonels et des compagnies de quartier, et le coadjuteur s'en était assuré par ses séductions, ses libéralités, et par l'ascen^ dant de sa place. Il disposait aussi des curés , qui yiii. 18

^74 COURS M UtHhULTURB.

disposaient de la {x^ulace. Le piariement ^ outré , «t avec ra^n^ txmtte Ma^rin, était résola à pousser à toute extrémité un tmniâtrè qui aTait eu la double imprudence de le ménager trop ^ après f avoir tnénagé trop peu y et de faire ^ntir k ofts vieux corps toute leur force , après avoir attaqué leuris prérogatives. La difficulté n'était donc pis de faire la guerre domestique; il s'agissait /de savoir quelle en serait l'issu©. Un lumime tel que le coâdjuteur devait être capable de la prévoir, et le rapport du présent à l'avenir est l'étude du vrai politique. Il n'y avait encore rien k attendre des princes du sang : Gaston était absolument sans cat*actère let sans dessein, dépendant toujours des circonstances , et alors de la reine. Le prince ' de Condé , vainqueur à Rocroy et à Lens, le kéros du siècle , était le protecteur naturel de la régente ' et du roi pupille, et d'abord il le fut effectivement. De plus, quelque parti que prissent ces deux princes, le coâdjuteur, qui n'était auprès d'eux qu'un particulier , ne pouvait pas croire que leur destinée fât îa sienne, quand même leur cause serait commune. Bans tous les cas , il était inipossible que ni Gaston, niGondé, ni le parlement , songeassent à détrôner leur roi , ni à renverser la monarchie; et en ïsfFet, personne n'y songeait. Le résultat vraisemblable était donc «n accomnxKlement , soit que Manarin fût chassé , soit qu'il ne le fût pas ; et Gondi.pouvait-il pré-

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sumer que la régate , 4<^s ipi'elle serait nzaitresse , ou le TOïy dès qu'il seirait majeur ^ pardooBât à mx archevêque .46^ Paris d'avoir été le boute-feu de la eéditiou, et d avoir wulevé ja capitale/ ylioi-méme ne s'aveuglait pas sur le 450rt qui l'attendait. A peine fot-il engagé dans la carrièx;^ , qu'il vit le précipice au bout; il vit que .son esàr flitence était dépendante et secondaire. Il fallut d'abord s'attacher au parlement, ensuite à Gaston; .ai il n'ignorait pas que c'étaient là de ces appuis qui bientôt vous laissent tomber. Enfin y il prophétisa véritablement lorsqu'il dit à Monsieqr.; f^ous serez ^Is de France à Bloisi et moi cardUnah à

yîncennes^

On sait ce qui lui arriva quand la paix. fut faite, les rigueurs de sa détention j, les périls et les accidens de sa fuite , son voyage k Borne. Jl eut encore le plaisir d y faire un pape ^ mais il ne put même demeurer archevêque; il feUut donner la démission de, cette belle place, lU fallut n'être rien , pour avoir voulu être tout ; paraître devant Louis XIV, qui k jiiéprîsa cpmm^ un homme qui n'avait rien été de ce qu'il devait être ; vieillir dans l'obscurité ; se bompr pour toute gloire à l'acquit de quatre millions de dettes , dont le paiement , quoique très -louable, n'en ■ faisait pas oublier l'origine; et se réduire, povir toute considération, à une régularité . de mœurs un peu tiardive, et qui pouvait paraître forcée

a^jÔ COURS DB LITTÉRATURE^

après des scandales si longs et si éclatans. Cest là dernière observation qui reste à faire sur les motifs de ses entreprises. Il avoue que ce qui acheva d'étouffer tous ses scrupules , fut principalement le désir de couvrir du nom d'un chef de parti les vices d'un archevêque. Ainsi, en dernier résultat, il fut cause de quatre années de guerre civile , parce qu'il avait du goût et du talent pour la faction, et parce qu'il voulait être moins obligé de cacher ses débauches ; et le reste de sa vie fut sacrifié à l'expiation de ces quatre années d'un pouvoir employé à faire du mal Certes, iln*y a là rien de grand, ni dans les principes ni dans les effets : il n'y a de louable que le repentir.

La seule gloire qui lui soit restée est celle à laquelle il songeait le moins, celle . d'écrivain supérieur. Ce n'est pas que je le compare, comn:e on l'a fait un peu légèrement, à Tacite, dont il n'a ni la profondeur de vues ni la force de pinceau; à Salluste, dont il n'égale ni la précision originale ni l'expression heureuse. Son style est comme son génie , plein de feu et de hardiesse , mais sans règle et sans mesure. On peut reprocher à quelques-uns de ses portraits des antithèses accumulées et forcées; mais ce défaut, qui est rare chez lui , n'empêche point que le naturel de la vérité ne domine dans sa diction. De même ses inégalités n'en diminuent point l'éclat ; elles

sont évidemment les négligences d*un homme qui adresse ses mémoires à une amie intime , comme une confidence épistolaire. H sait raconter et peindre ; mais on voit , par les témoignages de ses contemporains, que sa mémoire le trompe assez souvent sur les faits et les dates, et que ses prétentions le rendent quelquefois injuste sur les personnes. H a beaucoup de franchise sur ce qui le regarde , moins pourtant qu'il n'en veut fair^ paraître , et son amour- propre , qui le conduîsai dans ses écrits, comme dans ses actions , avoue quelques fautes, pour faire croire plus aisément à une suite de combinaisons qu'il est trop facile d'arranger après les événemens pour que l'oa puisse toujours les attribuer à la prudence. Malgré cet artifice , ce qu'il peint le mieux dans ses ouvrages , c'est lui-même; et l'on peut dire de lui , comme de César , qu'il a fait la guerre civile et l'a écrite avec le même esprit ^ Ses inclinations et ses principes percent de tous côtés; sa politique est tournée tout entière vers les dissensions domestiques; toutes ses maximes sont adaptées à des temps de cabale et de discorde , et il ne juge presque les hommes que par ce qu'ils peuvent être dans les factions , c'est-à-dire , sur le [modèle qu'il est plus que personne en état de fournir d'après lui. Enfin, ses Mémoires, pleins

^ Eodem animo scripsit çuo hellavit.

dirjS COURS UIÈ lITTÉllftTURE.

d'esprit y d'agrément , de saillies , d'imagination , de trait» heorèui^ laisseroiH: tonjonrs Videé d^oiï homme fort! au-dessus du commun. H n y a guèr? de défauts que ceux qu'il était capable d'éviter eik coniposant avec plus de soin; comme dans sa conduite ' èe qu*9 y a de plas vicieux n'etnpéche pas i^'on ifapereoive ce qu'il aurait pu être, û là fortuné l'afvaît autr^iient placé.

MÉTACnTfKpE. 2.79»;

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