MÉTAPHYSIQUE. FÉNÉLON
cieux : c'est de joindre naturellement , et par une sorte d'eflFusion spontanée, le sentiment à la pensée, même en traitant des sujets qui exigent toute la rigueur du raisonnement; et c'est l'attribut distinctif de la philosophie de Fénélon ; c'est ce qui répand une éloquence si afiectueuse et si persuasive dans son Traité de V existence de Dieu. Il est divisé en deux parties : la première est un magnifique développement de cette grande et première preuve d'un être créateur, tirée de l'ordre et de l'harmonie de l'univers ; preuve d'autant plus admirable qu'elle est k la portée du commun des hommes, qui la conçoit par le plu? simple bon sens, en même temps qu'elle épuise la méditation du philosophe. Cette preuve , saisie en elle-même par le sens intime, étonne et confond dans les détails la plus haute intelligence. Fénélon n'a fait qu'étendre et analyser ces paroles de TEcriture , si souvent citées : CœU enarrant gloriam Dei : Les deux racontent la gloire de ÏEternel. Mais c'est en développant cette idée que l'on sent mieux combien elle est juste et féconde. Les plus savans scrutateurs des choses semblent n'avoir travaillé que pour remplir l'étendue de cette idée. C'est ce que faisaient un Newton, dont Voltaire a dit qu'// démontrait Dieu aux sages ; un Locke , lorsqu'il faisait pour ainsi dire l'anatomie de l'entendement humain ; un Winslow , celle du corps de l'homme; et un vui. 19
Réauraur, celle des insectes. Mais aucun d*eux, ni aucun' de ceux qui les ont devancés ou suivis , ni aucun de ceux qui les suivront^ ni tous les hommes ensemble, s'ils pouvaient se réunir pour creuser cette idée immense, ne parviendraient à en trouver le terme. Les ouvrages de Dieu ne sontfinis que pour lui, et seront toujours infinis pour ^ous y non pas seulement dans- le vaste édî^. fice des cieux, qui semble ofirir à notre vue boi^ née une image de la toute -puissance; mais dans l'imperceptible structure de l'insecte qui touche au néant. Partout on rencontre également la main de Fauteur de la nature qui repousse notre- ? faiblesse; partout il nous dit : Je t'ai permis de -concevoir que je suis et que j'ai tout fait/ je t'ai» jpermis d'étudier et d'apercevoir quelques parties; ^de mon ouvrage; mais, quoique ce grand tout, ne soit rien devant moi , tu n'es pas plus capable de le connaître que de me connaître moimême.
A mesure que les sciences physiques ont fait plus de progrès, les merveilles sont devenues, plus sensibles ; mais les sages de tous les temps ont employé cet invincible argument des causes finales, qui sera toujours le désespoir des athées. Dans l'impuissance d'y répondre, ils ont essayé de le tourner en ridicule, sous prétexte qu'il était aussi vieux que le monde : sans doute; et il.i ^stvrai depuis que le monde existe. D'ailleurs^r,
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est-ce que toutes les vérités métaphysiques , qui ne sont que les rapports intellectuels des choses , ne sont pas nécessairement aussi anciennes que les choses mêmes? Si l'esprit de l'homme, qtii ne fait rien que graduellement , ne pput les aperce-* voir qu'à difiGârens intervalles , n'existent -elles pas avant d'être découvertes ? N''est41 pas' vrai que tduf effet supposait une cause avant que Cicéron y dans ses livres de philosophie , eût fait -valoir cet arga-^ ment avec cette éloquence que Fënélon a imitée dans les siens.
Il ne fait guère que le suivre dans> la brillante esquisse où il a tracé l'économie du mondé; mais il l'emporte sur lui dans la décomposition ansn tomique des différentes parties du corps humain ,? beaucoup mieux connues des mcwiernes que des anciens. Fénélon sait revêtir de couleurs br3» lantes tous ces détails scientifiques par eux-mê^ mes, mais dont le résultat offre le plus- merveiy leux spectacle , et faisait dire avec raison à une ânatomiste ^ qui venait- de détailler aux yetix d'un des plus célèbres athées de nos jours cette continuelle correspondance de causes et d'effets qqi compose et soutient notre organisation : JSk' bien ! marchand • de hasard , ai^ez '" vous assez d'esprit pour nous faire concevoir que le hasard' en ait tant? Je ne puis m'empêcher à ce sujet de*
^ Mademoiselle Bjron.
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citer aussi Montesquieu , qui n'était pas , ce me $emble, un petit esprit. Voici ses paroles : « Ceux » qui ont dit qu'une fatalité aveugle a produit » tous les efiels que nous voyons dans le monde , » ont dit une grande absurdité ; car quelle plus » grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui » aurait produit des êtres intelli gens?
Cette ridicule hypothèse, inventée par Epicure, et chantée par Lucrèce, a pourtant, de nos jours encore, été la ressource de la plupart des athées dogmatiques ; et , pour le dire en passant , quand on renouvelle de si vieilles rêveries, on n'a pas trop bonne grâce à se moquer des vieilles vérités. Fénélon anéantit aisément ce système, qu'il examine dans tous ses points , et même un peu trop longuement ; car sa métaphysique est aussi fertile que sa diction est abondante , et un peu de redondance est le défaut de toutes deux. Mais quelle sagacité dans l'une, et quelle richesse dans l'autre! Que d'élévation dans ce morceau sur l'union de l'âme et du corps! « Comme l'Écri- » ture nous représente Dieu , qui dit Que la lu- » mière soit , et elle fut ; de même la seule parole » intérieure de mon âme , sans effort et sans pré- » para ti on , fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même , » par cette parole si intérieure, si simple et si » momentanée. Que mon corps se meuves et il )) se meut. A cette simple et intime volonté , toutes » les parties de mon corps travaillent ; déjà tous
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» les nerfs sont tendus , tous les ressorts se hâtent » de concourir ensemble , et to.ute la macliine )) obéit 9 comme si chacun de ses organes les plus » secrets entendait une voix souveraine et tout^ » puissante. Voilà sans doute la puissance la pl^us » simple et la plus efficace que l'on puisse conce- » voir. Il n'y en a aucun exemple dans tous lesi » êtres que nous connaissons. C'est précisément » celle que tous les hommes , persuadés de la » Divinité , lur attribuent dans tout l'univers. » L'attribuerai-je à mon faible esprit , ou à la puis» » sance qu'il a sur mon corps, qui est si différent » de lui? Croirai-je que ma volonté a cet empire » suprême par son propre fonds, elle qui est » si faible et si imparfaite ? Mais d'où vient que » parmi tant de corps, elle n'a ce pouvo'r que » sur un seul? Nul autre corps ne se. remue » selon les désirs de ma volonté. Qui lui a donné » sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun » autre?
Cette question porte sur un fait de tous les momens , et la solution en est impossible ; c'est un des mystères de la nature incompréhensibles pour l'homme. Quelqu'un disait à ce grand Newton qui avait calculé le mouvement de tous les corps: Pourquoi mon bras se meut-il quand je le veux , et quel rapport y a-t-il entre mon bras et ma pensée ? Le philosophe regarda le ciel , et répondit : Il ri y a que Dieu qui puisse le savoir.
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^Sl Fénélon a suivi Gicéron dans la première partie'de son traité, dans la seconde 'il suit Descartes» n ' «e sert du moyen de son doute méthodique , pour parvenir à la connaissance i d'une première térité ; et bientôt il arrive ,< comme lui , à celte proposition fondamentale^ base de toute certitude : Je pense ^ donc Je suis. Il s'élève ensuite, conune ïai ,i de conséquence en conséquence, jusqu'à l'idée de Tétre nécessaire et nécessairement infini que nous appelons Dieu« Cette^idéeexalte son imagination sensible ^«naturellement portée à se répBUilre en spiritualité , et il commente éloquemment , quoique avec un peu de diffusion , ices paroles: de Moïse : Celui qui est m'a ens^jé i^rs i^ous.- 11 prouve très-bien que rien ne caractérise miejux la '.divinité- que ce. mot vraiment sublime: Celui qui est: Il ne veut pas qu'on y ajoute rien ,: pas niéme le mot d'infini. « Quand je <dis de Dieu » qu'il est l'être par excellence, sanst riea ajouter,
» j'ai tout dit C'est pour ainsi dîre dégrader
» l'être par excellence que de croire avoir, besoin » d'ajouter quelque chose quand on; a dit. qu'zV » est. Dieu est donc l'être : l'être est son «nom es- » «sentiel , glorieux ^ incommunidable^ »
Eénélon réfute , eûipassant y ; ce, qu'on nomme
le spinosisme , ; mais en peu de mots ; • qtl rvoit; quHl
dédaigne, de s'occuper longrtempst dup système
-en général si obscur^ et monstrueux dans ce qufon
en peut comprendre. C'est une peine bien perdue
MÉTAPHTSiqUE. -FÉNÉLOIf. ^§5
que de chercher k entendre un homme qui peutêtre ne s*est pas entendu lui-rtiême. Fénélon firit ce * qu'il peut pour Tinterpréter , et résume soa inintelligible livre en quatre pages , qui contiennent en eflFet tout ce qu'il est possible 'd'y apercevoir. Il en fait toucher au doigt tonte l'extravagance , et ressemble à Hercule confibattant Gacus dans les ténèbres ; mais ce combat était assez inutile. H est vrai que l'obscurité' même de Spinosa est ce qui a le plus contribué à sa réputation : on l'a cru profond , parce qii'il fallait le deviner, et quelques gens se sont piqués d'en venir à bout. Mais si l'écrivain qu'il faut deviner exerce quelques curieux , il rebute la plupart des lecteurs ; et si la philosophie , comme on n'en peut douter, a l'évidence pour but, quoi de moins philosophique que' l'obscurité ? Gomment peut -^on établir un système quelconque , en ne 'définissant rien qu'en termes équivoques ? Locke , Glarlie , Gondillac , sont assurément des métaphysicien» profonds ; sont-ils jamais obcprs? Et quaiid on s'est accoutumé à marcher à leur lumière, a-tM)n le courage de s'enfoncer dans la nuit'def-Spinosa? Au reste , si l'on pouvait soupçonner quelque prévention dans ce jugement, ou le croire uniquement dirigé sur celui des jphilosophes théistes ou chrétiens , qui n'ont vu dans Spinosa que l'ennemi de tout système religieux , je citerai ce} <ju'en a dit un homme connu par son îndiffé—
C^gÔ COURS DE LITTÉRATURE.
..rence sur cet article, Bayle , qui certainement' t ne voyait dans Spinosa que l'ennemi du bon sens : i « Tout homme qui cherchera sincèrement les vé- -j» rites philosophiques, et qui verra qu'on ne > » saurait faire un pas dans l'école de Spinosa sans .. » rejeter comme fausses les règles les plus certaines » que la logique et la métaphysique nous puissent . » donner pour nous conduire en fait de raisonne- . » ment , rejettera un pareil système avec le der- .. ». nier mépris.»
Il n'était pas possible, dans un livre où l'on ^ traite de Dieu , de ne pas traiter de l'infini , puisque ridée de l'infini est contenue dans celle de l'être nécessaire. On peut penser avec quelle vi- • vacité l'imagination de Fénélon s'élance dans . cette haute sphère de pensées contemplatives , r qui paraît être son élément , et combien il aime ; à s'y perdre. On est étonné de la fécondité de sentimens et d'expressions qu'il montre dans ces . matières purement intellectuelles ; mais ce qui peut étonner aussi d'un philosophe tel que lui , c'est , qu'il lui arrive quelquefois d'aller jusqu'à la subtilité. J'ai cru en voir deux exemples dans ce traité , et c'est beaucoup pour Fénélon. Je n'en citerai qu'un, qui surprendra peut-être un peu ceux qui ne connaissent en lui que l'auteur du - Télémaque ; « L'idée que j'ai de l'infini n'est ni » confuse ni négative ; car ce n'est point en ex- » cluant indéfiniment toutes bornes que je me