‹ Lycée (volume 3)Chapitre 22 sur 32 · MÉTAPHYSIQUE. FÉNÉLON · texte numérisé non relu

MÉTAPHYSIQUE. FÉNÉLON

» représente l'infini. Qui dit borne dit une néga- » tion toute simple ; au contraire , qui nie cette » négation affirme quelque chose de très-positif: » donc le terme d'infini , quoiqu'il paraisse dans w ma langue un terme négatif, et qu'il veuille » dire non fini , est néanmoins très-positif. C'est » le mot de fini, dont le vrai sens est très-négatif: M rien nest si négatif qu'une borne; car qui dit » borne dit négation de toute étendue ultérieure. » 11 faut donc que je m'accoutume à regarder » toujours le terme àejîni comme étant négatif : » par conséquent celui di infini est très -positif. )) La négation redoublée vaut une affirmation : » d'où il s'ensuit que la négation absolue de toute » négation est l'expression la plus positive qu'on » puisse recevoir, et la suprême affirmation : donc » le terme d'infini est infiniment affirmatif par sa » signification, quoiqu'il paraisse négatif dans le » tour grammatical. »

Au fond , la question me paraît assez inutile ; car il importe fort peu que l'infini soit pour nous une idée négative ou positive : il n'en peut rien résulter. Dans tous les cas , nous ne pourrons jamais rien concevoir de l'infini, si ce n'est qu'il ne peut appartenir qu'au seul être qui , existant par soi et nécessairement , ne peut ni avoir commencé ni finir. De plus , le raisonnement de Fénélon ne me parait pas concluant , au moins pour l'idée de l'infini considéré en lui-même. Que Ton

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s'occupe un moment dé l'infini en espace et en durée, on sentira que notre entendement ne peut faire .autre chose que d'écarter toujours l'idée d'un terme quelconque , et de la reculer aussi long-temps que nous pourrons y penser ; voilà ce qu'on éprouve par le sens intime : d'où il suit que l'infini n'est pour nous que la négation de

• toute limite. On peut même le prouver encore par un raison très-sensible. H est reconnu que nous ne pouvons rien embrasser par notre conception qui ne soit fini , €t c'est pour cela que nous, ne pouvons embrasser l'essence dé Dieu qui est infini , quoique nous concevions très-bien la nécessité de son existence : donc l'idée de l'infini étant seule hors de l'ordre de toutes nos autres idées , nous ne pouvons la concevoir autrement que comme une négation du fini , de ce fini qui

- est tout ce que nous connaissons. J'en conclurais que l'infini est une idée positive pour Dieu, qui

' embrasse tout, et négative pour nous, qui trouvons des bornes partout.

On ne trouve aucune trace de ces recherches un peu trop raflSnées dans ses admirables Lettres sur la religion , faites pour plaire même à ceux

' qui ne l'aiment pas. Ce qui pourra surprendre ceux qui n'ont lu de Bossuet que ses oraisons funèbres et ses discours sur l'histoire , c'est que ses 'Méditations sur F Evangile n'ont pas moins

• d'onction , d'enthousiasme et d'eSiision de cœur ^

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que ces Lettres du tendre Fénélon :• seulement Bossuet conserve toujours cette tendance au sul)Ume qui lui est naturelle. Mais j'ose dire que ceux qui n ont pas lu ces Méditations ne coniPaissent pas tout Bossuet ^

Pendant que les philosophes dont je viens de .parler établissaient les fondemens de la morale et de la religion sur- la certitude d'un petit nombre de principes démontrés, un honmie d'un génie tout différent travaillait de- toute sa force à établir un scepticisme presque général, qui fut ia première atteinte portée à Tune- et à l'autre. A ce trait caractéristique on reconnaît le fameux Bayle , qui , dans ses nombreux écrits , porta sur

^ Inespéré que l'on me pardonnera d'égayer un peu le sérieux de cet article par une singularité du moment , qui parut fort plaisante. Parmi les annonces de ces innombrables almanachs qui naissent et meurent au commencement de chaque année, on en trouvait une conçue en ces termes : La Matinée de Paphos , ou le Passe-Temps des Darnes^ par Voltaire, Rousseau, Fénélon, etc. On imagine bien que ni Voltaire , ni Kousseau , ni Fénélon , ni ceux que Ton cite. après eux,. n'ont fait la Matinée de Paphos i ni le Passe-Temps des Dames, Cela veut dire «seulement que Falmanacb qui porte ce titre est composé de pièces de ces illusti*es écrivains, qui ont pu s'amuser , comïne d'autres , à faire quelques chansons.^ Mais on se deinandera peut -être à quel titre . Fénélon obtient les honneurs de l'almanach ? C'est qu'il . a plu à Voltaii^e 4e fui attribuer, de sa seule autorité, le couplet suivant.

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tous les objets la liberté de penser beaucoup plus loin qu'aucun écrivain n'avait encore osé le faire avant lui, mais pourtant avec un art et des précautions qui laissent encore douter si c'était en lui un fonds d'incrédulité raisônnée, ou le jeu d'un esprit porté à la dispute et k la controverse. Ce qui est certain, c'est que, hors de ses excursions métaphysiques, où il se plaît à soutenir tour à tour tous les systèmes , il ne parle jamais des objets de la révélation qu'avec un respect qui paraît sincère, et même un ton d'affirmation qui, s'il était faux, supposerait une hypocrisie dont il parait bien éloigné.

qu'il avait vu, dit-il*, imprimé dans un exemplaire du Télémaque :

Jeune , j'étais trop sage , Et voulais trop savoir.

Je ne veux en partage

Que badinage, Et touche au dernier âge

Sans rien prévoir.

Il est un peu étrange de supposer que Fénélon, tou* chant au dernier dge, se soit permis une semblable légèreté. On a dit, avec beaucoup plus de vraisemblance , que ce couplet était de madame Guyon : mais Fénélon l'eût-il fait , je crois qu'il ne se serait jamais attendu à se voii* annoncé dans le Passe^temps des Dames.

* Non ; mais il le tenait , dit-il , du marquis de Fënëlon , neveu de Tauteur du Télémaque y et il garantit la certitude de ce fait.—^ 5ièc/e d« Louis Xif^ <hap. 38

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Peu de savans ont été aussi laborieux , peu ont été doués au même degré de cette étendue de mémoire qui est un si grand secours pour l'érudition , et qui en conserve les richesses comme dans un dépôt où Ton peut toujours puiser. Nul n'a eu une pénétration aussi prompte et aussi vive pour envisager sous toutes les faces les matières philosophiques, et une dialectique plus adroite et plus versatile pour se charger succesr sivement de l'attaque et de la défense. Il avait acquis assez de réputation pour que les incrédules qui sont venus après lui se soient empressés de se l'associer. Mais je présumerais volontiers qu'entouré d'écrivains dogmatiques qui tranchaient sur toutes les questions, et de théologiens de toutes les sectes qui s'anathématisaient réciproquement , il s'amusait à leur faire voir combien la plupart des sujets de leurs querelles offraient de difficultés qu'ils n'avaient pas soupçonnées ; et , se faisant sans peine l'avocat de chaque cause , il évitait de se faire juge , de peur de se compromettre.

On lui doit d'ailleurs cette justice, que le modique profit qu'il retirait du prodigieux débit de ses ouvrages suffit, jusqu'à la fin de sa vie, à la modération de ses désirs et à la frugale simplicité de ses mœurs ; et qu'il n'eut d'autre passion que l'étude ^ d'autre ambition que celle de vivre et d'écrire en homme libre. Mais il avoue

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lui -môme son goût pour un certain pyrrhonisme dans une de ses lettres : « Cést la chose du » monde la plus commode. Vous pouvez împu- » nément argumenter contre tout venant , et sans » craindre «ces argumens ad hbminem^ qm font V quelquefois tant de peine. Vous ne craignez y> point là rétorsion , puisque, ne soutenant rien , » vous abandonnez de bon cœur à tous lés so-^ D pbismes et à tous les raisonnemens de la terre » quelque opinion que ce soit. Vous n'êtes jamais » obligé d'en venir à la défensive; en un mot , vous » contestez , et vous daubez sur toute chose tout )) i^otte soûl y etc. »

Le style de Bayle est naturel , facile et agréable, mais souvent diffus , négligé , et fatailier jusqu'à cette trivialité d'expressions qu'on a pu remarquer dans le passage ci-dessus, où cependant elle est moins répréhensible que dans les livres sérieux, qui n'admettent point la liberté épîstô- Isfire. On lui reproche avec raison un autre défaut^ l'emploi de termes grossiers et obscènes : ce n'était pas que ses mœurs ne fussent pures; mais, accoutumé à vivre dans la retraite et avec ses livres , il oubliait ou ignorait les bienséances de la société; L'extrême vivacité de son esprit s'accom^ modait peu, et il en convient, de la méthode et de l'ordre. Il aimait à promener son imagi^ nation sur tous les objets, sana trop se soucijef dé' leur liaison : un titre quelconque lui suffisait

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pour le conduire à parler de tout. C'est ainsi que, dans son premier ouvrage , à propos de la comète qui parut en 1 680 , il traite en quatre volumes de toutes les* t questions métaphysiques , morales j théologiques, historiques et politiques qu'il- est possihle d'imaginer; mais on le suit avec quelque plaisir dans ses digressions , parce qu'il pense toujours et fait penser. Cette marche , ou plutôt ce défaut de marche , se remarque aussi dans son Commentaire sur ces mots de l'Evangile ; Com*p0lle intrare , « Contrains -les d'entrer. » Cest là surtout qu'il étabht Je plus formellement celui de tous. les principes qui lui était le plus cher, la tolérance civile , et dont alors on avait le plus de besoin , à commencer par ceux mêmes en faveur <le qui Bayle Ja réclamait , et qui n'en eurent pas pour lui. On sait qi^e c'est chez les protestans de Hollande qu'il trouva des persécuteurs acharnés : aussi a-t-il bien su leur dire qu'ils ne prêchaient la tolérance que là où ils n'étaient pas les plus forts.

Il fut à son aise plus que jamais dans son Dtc-tiormairei .rien n'étant plus commode pour se passer de plan et de suite qu'une nomenclature ^ alphabétique. Il est reconnu depuis long-temps ^ et par l'aveu de l'auteur lui- même, que ce die-. tionnaire-, qui contient, ainsi que les Réponses à un provincial^ beaucoup d'érudition frivole et de controverse superflue , ppuvait être réduit à .ueu

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seul volume. Il dit , dans une de ses lettres , qu'il est obligé de fournir au jour marqué de la copie à ses libraires, en même temps qu'il reçoit les épreuves. Ce n'est pas le moyen d'abréger, de corriger et de choisir; mais la quantité d'articles curieux qui sont dans ce recueil lui donnera tou-t jours une place dans la bibliothèque de tous Ceux qui ont des livres pour s'instruire.

Quelque inclination qu'il eût pour le scepticisme , on voit cependant , par ses écrits , qu'il n'était pas capable de tomber dans le doute absolu de Pyrrhon,qui n'était qu'une folie complète. Il est vrai que, dans une de ses Lettres, il nous dit que les pyrrhoniens se tiraient admira-* hlement de la chicane de leurs adi^ersaires , qui voulaient conclure de cette proposition , On peut douter de tout , quils posaient donc affirmative^ ment quelque chose ,• ils s* en tiraient , dit-il , en soutenant que leur proposition était aussi sujette à la loi générale du doute que les autres propositions. J'en demande pardon à Bayle, mais probablement il n' eût pas soutenu dans une discussion réfléchie ce qu'il hasarde dans une lettre fort légèrement , et peut - être pour s'amuser. Quand on a fait l'honneur aux pyrrhoniens de leur répondre , on leur a opposé un raisonnement qui est sans réplique, c'est qu'en disant ye doute y on énonce une action de la faculté pensante , qui suppose nécessairement l'existence de cette faculté,

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quelque nature qu'on lui attribue, puisque lactîon suppose de toute nécessité un être agissant : donc , en énonçant le doute , quel qu'il soit , on affirme l'existence de l'être qui doute. Si quelqu'un essayait sérieusement de réfuter cette preuve, il ne faudrait pas plus l'écouter que s'il niait que deux et deux font quatre; ce qui nous rappelle encore, en passant, que les vérités mathématiques suffiraient seules pour démontrer l'extravagance du pyrrhonisme.

Sur l'existence de Dieu , et sur l'immatérialité du principe pensant, Bayle est si loin du scepticisme, qu'il énonce une opinion affirmative : Je ne crois pas quil soit possible qu aucun corps , aucun assemblage de divers corps y aucun atome soit susceptible, de la pensée. Il parle contre l'athéisme dans les termes les plus, forts : « Si l'on » regarde les athées dans les jugemens qu'ils for- » mejit de la Divinité dont ils nient, l'existence , » on y voit un excès horrible d'aveuglement, une » ignorance prodigieuse delà nature des choses, » un esprit qui renverse tous les lois du bon sen^, » et qui se fait une manière de raisonner fausse et » déréglée, plus qu'on ne saurait le dire... Si l'on » regarde les athées dans la disposition de leur )) cœur, on trouve que , n'étant ni retenus par la » crainte d'aucun châtiment divin , ni animés par » l'espérance d'aucune bénédiction céleste, ils doi- )• vent s'abandonner à tout ce qui flatte leurs paa- VIII. 20

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» sions. » U«n prédicateur chrétien parlerait -il autrement? Il faut que les athées de nos jours, qui se plaignent si haut du mépris que leur marquent les auteurs vivans, ^n'aient jamais' lu les morts; ou, s'ils les ont lus, de quel nom appeler des hommes qui nous disent formellement quil ri y a de philosophes que les athées? en sorte que , depuis Socrate jusqu'à Bayle, et depuis Bayle jusqu'à Montesquieu , il faut rayer du nombre des philosophes tous les grands esprits qui n'ont parlé de l'athéisme qu'avec autant d'horreur que de dédain.

A l'égard des Pensées sur la comète ^ la plupart des vérités qu'elles contiennent sont devenues d communes , qu'aujourd'hui , soit qu'on les soutint , soit qu'on les combattît , on ne se ferait guère écouter.' Il épuise sa logique à prouver que les comètes ne ; peuvent avoir aucune influence , ni morale, ni physique, sur notre globe. Il ne peut y avoir ici de difficulté que sur le physique .* à l'égard du moral, la chose est hors de doute; et pourtant l'on croyait alors très-communément que cette espèce de phénomène présageait des événemens sinistres , des révolutions dans les empires, des guerres , des désastres publics, la mort de quelque grand personnage ; et, de nos jours encore, un grand seigneur, qui apparemment savait gré à sa destinée d'avoir quelque rapport avec les comètes, disait à un particulier qui riait

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de ces terreurs puériles : Vous en parlez bien à votre aise , vous autres que cela ne regarde jamais! Et remarquez que cet homme, qui croyait aux influences morales des comètes et à cent autres superstitions aussi plates, ne croyait pas à l'Évangile ; et ce contraste est ce qu*il y a au monde de plus commun.

SECTION II

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