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ferme et sévère; mais voici le rigorisme outré, qui tombe dans la petitesse et la puérilité : « II » aura surtout une extrême indignation contre » toutes ceSi vaines fictions où les noms des an- N dennes divinités lui seront attribués ausd-bien » que leur prétendu pouvoir sur la terre ou sur la )^ m€r, sur la guerre ou sur la paix. H n'y a rien , ji d'un côté , de si fixnd que ces chimères y et de % l'autre, de plus impie ni déplus scandaleux. Je )> sais que les noms de Mars , de Neptune et de » Jupiter sont des noms vides de sens ; mais ce sont » des noms qui ont servi au démon pour tromper » les hommes ,.et pour se faire rendre par eux les 9 hcmneurs divins. C'est donc faire injure au prince » que de le mettre à la place de cet usurpateur ; » et le prince se déshonore en consentant à cette » impiété. Cependant les théâtres en retentissent , » la musique s'exerce sur ces indignes fictions ^ » les peuples s'infectent de cette espèce d'idolâtrie, » et les châtimens pleuvent en foule du ciel sur une « nation qui s'est fait un jeu d'un si grand mal. » Ce sont des passages dans ce goût qui ont contribué k décréditer de bons auteurs. Comment concevoir dans un auteur, qm d'ailleurs écrit en homme de sens , une si bizarre proscription et une colère si déplacée ! Voltaire a pu dire des mo- «^dicmes en plaisantant :
Ils sont cbrëtiens à .a messe , Ils sont païens à l'Opéra.
MORALE. DllGUET* 3^3
Mais , en bonne foi , Duguet a-t>-il pu penser que Ton fîit idolâtre pour donner le nom de Mars à un guerrier , ou de Vénus à une belle femme ? Comment n a-t-il pas voulu voir que ces dénominations n'étaient que des figures de style , une sorte de métaphore, et que Mars signifiait la vaillance personnifiée , Jupiter la puissance , Minerve la sagesse , etc. ? A-t-il cru que quelqu'un fût assez sot pour se croire une de ces divinités antiques, que les plus raisonnables des païens ne regardaient eux-mêmes que comme des emblèmes et des symboles ? Et qu'est-ce que le démon a de commun avec ce langage figuré et de convention? Boileau, qui était dévot, mais dévot sensé , s'est moqué ^ dans son j4rt poétique , des rigoristes de son temps , qui avaient manifesté le même scrupule que Duguet. Tout le monde sait ces vers ; mais ce sont les vers que tout le monde sait qu'il faut toujours citer , parce qu'ils font toujours plaisir. Le morceau où il explique les avantages du système mythologique est tm deH chefs-d'œuvre de sa plume.
Chaque vertu devient une divinité.
Minerve est la prudence , et Vénus la beauté. Ce n*est pins la vapeur qui produit le tonnerre , C'est Jupiter armé pour effrayer la terre.
Un orage terrible , aux jeux des matelots , C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots* £cho n est plus un son qui dans l'air retentisse , Cest une Bjmpke en pleurs qui se plaint de Narcisfe.
3^4 COLRS DE LITTÉRATURE.
Ainsi , dans cet amas de noLles fictions , Le poète s*égaie en mille inventions , Orne , élève , embellit , agrandit toutes choses , Et trouve sous ses mains des flem's toujours écIoMt. Qu'Énée et ses vaisseaux , par- le vent ëcartés , Soient aux bords africains d*un oragie emportés. Ce u*est c[u*une aventure ordinaire et conmiune, Qu*un coup peu surprenant des traits de la fortune. Mais que Junon , constante en son aversion , Poursuive sur les flots les restes d'IIion; QuTole, en sa faveur les chassant d'Italie , Ouvre aux vents mutinés les prisons d*Eolie ; Que Neptune en courroux , s*élevant sur la mer , D'un mot calme les flots, mette la paix dans Tair, Délivre les vaisseaux, des sirtes les arrache. C'est là ce qui surprend , frappe , saisit , attache. Sans tous ces ornemens , le vers tombe en langueur ', La poésie est morte , ou rampe sans vigueur.
De n'oser de la Fable emprunter la figure, De chasser les Tritons de Tempire des eaux , D*6ter à Pan sa flûte , aux Parques leurs ciseaux , D'empêcher que Caron , dans la fatale barqiiè , Ainsi que le berger , ne passe le monarque , C'est d'un scrupule vain s'alarmer sottement, Et vouloir aux lecteurs plaire sans agrément. Bientôt ils défendront de peindre la Prudence , De donner à Thémis ui bandeau ni balance , De figurer aux jeux la Guerre au front d'airain , Ou le Temps qui s'enfuit une horloge à la main. Et partout des discours, comme une idolâtrie. Dans leur faux zèle , iront chasser l'allégorie. Laissons-les s'applaudir de leur pieuse erreur.
Voilà bien la prétendue idolâtrie qui échauffe si mal à propos le zèle de Duguet. Ces vers,
MORALE. DLGLET. 3^5 '
imprimés long-temps avant son Kvre, auraient , bien dû l'avertir de sa bévue. Je le réfute d'ailleurs dans toutes les règles ; car j'oppose à un docteur janséniste un poëte janséniste ausà , comme j'ai opposé tout à l'heure aux dévots intolérans un ' archevêque dévot et tolérant : c'est, ce me semble ^ , faire bonne guerre, et battre l'ennemi sur son , terrain.
Peut-être , dans cette invective contre les pro* logues d'opéra , entrait - il un peu d'animosité contre Louis XIV , que les jansénistes n'aimaient , pas plus qu'il ne les aimait. Mais , si ce monarque encourageait un peu ti'op les louanges , était-ce une raison pour traiter Quinault comme un païen ? Et , pour citer encore Boileau ,
Tant de fiel enlre-t-îl dans Fâme des dévots ?
Ne rendons pas moins de justice à ce que Duguet a dit de bon. Il parle fort sensément sur les inconvéniens de cette multiplicité d'ordonnances successives et souvent contradictoires qui révoquent aujourd'hui , et qui sont révoquées demain, c< Il n'y a point de plus grand mal dans l'état % qu'une foule de lois qui le chargent et l'embar- » rassent. Leur multitude a toujours été regardée » comme une preuve certaine d'une mauvaise ad- » ministration , parce qu'elle est un effet , ou de » l'imprudence qui ne sait pas choisir, ou de la w faiblesse qui ne sait pas exécuter, ou de l'in-'
3à5 COURS DE LlTTÉRATtlRE.
Il t^onstance qui ne sait rien soutenir , ou du caprice » qui convertit en loi toutes les fentaisies. »
Il s'exprime sur la nature du pouvoir léguai avec autant de justesse et de netteté que tous les philosophes que vous ayez déjà entendus ; et il importe de constater cette réunion de sentimens. « Le premier caractère de la souveraine autorité, » quand elle est pure, et qu elle n'a point dégénéré » ïi de son origine ni de sa fin , est de gouverner » par les lois , de se régler sur elles , et de se » croire interdit tout ce qu'elles défendent. Ainsi » le prince et les lois commandent la même chose; » Fàùtorité n'est point partagée : l'exemple du » prince n*aflfeiblit pas les lois, et les lois ne con- » damnent pas le prince. »
Il lui recommande spécialement de consulter la voix publique sur le choix de ses ministres. « XJn bon prince fait plus d'état d'une réputation » bîbn établie que des relations secrètes , qui sont » quelquefois l'éflEet des préjugés , et qui n'ont que » Fautorité des pattîculiers dont on les reçoit. II » e^ plus facile de les tromper que le public , qui ' » examine tout , et qui est composé d'une infinité » dfe sortes d*esprits et de caractères qui ne s*uni*- A sent guère dans Testime d'une* même personne, » S moins qu*elle ne le mérite. »
Tottt^ ce qu'il prescrit sur les encouragement que démande Tagriculture , sur le soulagement dû aux cultivateurs, sur la liberté nécessaire au com-
merce, sur les maux que lui font les droits de traite et de péage , est -eutièpemeiit confoMie aux documens de nos meilleurs économistes^ Il sélëte contre toute espèce d'abus. 4t Le princjs dcÀt exa-' y miner si Tétat n'est point chargé de doubles ïf emplois; si une province ne paye pas en mémo i> temps les appointemens du gouverneur et œoz 1^ du commandant qui en tient la place; s'il n'en 3» iest pas ainsi de plusieurs villes et de plusieurs 3» ports ; s'il n'en est pas ainsi de plusieurs em- » plois, dont l'un a le titre et les revenus, et » dont l'autre fait les fonctions avec des gages peu » difiërens de ceux du titulaire. Le prince doit re^ » garder ces doubles emplois conune des abus^ )> et il réduit tout à l'unité , sans avoir égard aux » raisons qui servent de prétexte à la multiplicationr » des officiers et au doublement de leurs gages* » Mais rien n'est mieux pensé que ce qu'il dit sur les impôts, sur la manière de les promulguer, sur l'obligation de les motiver et d'en limiter la durée». «lid manière la plus naturelle d'établir sur le » peuple des taxes nouvelles, est de les fsdre acr -» cepter par les états assemblés.... Il n'y n rien 9 dont* le peuple ne soit capable quand on prend m confiance en lui^ et qu'on parait l'admettre; -% dans les oonseik publics. Il s'anime lui-même » alors k sa propre dé&nse , et il entre avec 2èle 1^ dans tous les sentimens d'un prince qui veut » l»en lui en prouver la justice. Mais , si l'on p^
SaS COURS DB LITTÉRATURE.
y^ raît compter pour rien son approbation, et ne » vouloir que ses richesses , il se détache des in- . n térêts du prince, comme s'ils étaient diflférens » des siens; il murmure contre toutes les împosi- >i tions nouvelles , et il est encore plus Liesse des » préfaces dont on tâche de colorer chaque édit.... ». La. condition la plus importante est d'être exao- ! » tement fidèle à la parole de les supprimer dès. 'D-que le besoin sera cessé. On ne saurait croire 3» combien le prince a d'intérêt à ne chercher sur » cela ni détour ni prétexte. U a toute la confiance » de ses sujets, s'il est sincère ; mais il la perd , et » avec elle sa réputation , s'il n'est exact jusqu'au » scrupule. Il n'y a point de contribution que le » peuple n'accepte, si elle n'est que pour un temps » limité, et s'il en est certain; mais là plus légère » taxe l'effraie avec raison, s'il la regarde comme » étemelle. U n'est pas assez injuste pour refuser D un secours extraordinaire dans un pressant be- D soin , mais il s'afflige avec justice de ce que , le » besoin étant passé , la charge extraordinaire de- » vient un joug perpétuel. U a donné à Louis XII, » roi de France , le nom de Père du peuple, quoi- » que ce prince ait eu presque toujours la guerre , » et qu'il ait fait de grandes levées d'honmies et D de deniers, parce que tous les tributs extraor- D dinaires étaient abolis dès qu'il lui était permis » de désarmer. Il en sera ainsi de tous les rois qui » auront la même conduite. Us trouveront dans
MORALE. DUGUET. 3:^9 ^
9 leurs sujets un zèle pour leur service, et une M préparation à tout entreprendre, à tout souflfrir )) pour leurs intérêts, c[ue rien ne sera capable de » » ralentir , s'ils observent religieusement leurs pro- » messes, et s'ils prouvent , par leur fidélité à sup- . )» primer les nouveaux tributs, qu'ils ne les exigent » que dans la nécessité, qu'ils consentent avec. » peine à les établir, et qu'ils les abolissent avec{ » joie. Ds rendront cette preuve complète en pre- ^ » nant part eux-mêmes à la condition du peuple, » en se privant avec plus de sévérité des choses ■ » qui ne servent qu'au plaisir, en retranchant » toute dépense qui ne sera pas inévitable, en » faisant suspendre tous les ouvrages commencés » pour le bien public , mais qui peuvent être sus- » pendus ; en témoignant qu'ils sentent et qu'ils » partagent la peine de leurs sujets, et qu'ils sont )> eux-mêmes dans une situation violente jusqu'à » ce qu'il leur soit permis de les soulager. Ils per- )) suaderont ainsi le peuple qu'ils sont plus jaloux » que lui-même de son repos , plus attentifs à son » bien , plus occupés de son intérêt. Ils établiront )> en son affection la principale ressource de l'état. » Ils mettront chez les étrangers leurs royaumes y en réputation , comme gouvernés par des princes » aimés uniquement, et comme pleins de sujets » préparés à tout entreprendre et à tout souffrir » pour leur querelle ; et ils empêcheront ainsi bien » des guerres étrangères et bien des entreprises
33q cotjks ds uttérature.
y> secrètes y dont le mécontentement public est » souvent l'occasion et le prétexte. »
Ce ne sont pas là de vaines prédications , ce sont des vérités essentielles en politique comme en naorale, fondées sur la nature des choses, prouvées par l'expérience, attestées par l'histoire de tous les temps. Quoique la violence et l'artifice paissent donner aux souverains quelques avantages passagers, il est démontré, par les faits, qu'en total et en dernier résultat, la puissance la plus solide est celle qui est appuyée sur l'affection des peuples, et que, par conséquent, pour être puissant , il faut être juste. Le proverbe connu ,
Si vous voulez la paix , so^ez prêt à la guerre ,
est d'une vérité éternelle : et quel meilleur moyen cTétre prêt à la guerre que d'établir l'ordre et l'abondance qui en est la suite pendant la paix ? Quelle différence entre les ressources pénibles, incomplètes , incertaines , que l'on peut tirer d'un peuple épuisé dès long-temps par des exaction» habituelles, et celles qu'on peut attendre, quand il le faut , des tributs faciles , volontaires, empres^ ses , que vous offre la reconnaissance d'un peuple à qui Ton a laissé ses propriétés naturelles et lé^ gitimes jusqu au mcnnent du besoin? GroitHon <pxe ^ce calcul échappe aux puissances ennemies; qu'eâe^ ne sachent pas à peu près à quoi se bornent les secours extraordinaires que peut fournir malgré
lui un peuple pauvre et mécontent; qu'elles ike comptent pas très^-souvent sur rimpossibilité de faire la guerte dansi^et état de déti^esse , et qu'elles nesachent pâsy proporûouner les sacrifices qu'elles exigent avec un orgueil insultant? De là^ les humir liationa qu il £iut dévorer^ la perte d'une consi*dér^tioni nationale, si impartante sous tous les rapports ; de là une foule de disgrâces dont le reg£wrd sévère et perçant de l'histoire apercevra la cause dans le désordre des finances, et dans le sj&^ tème funeste de porter les impositions jusqu'au dernier degré du possible. Mais aujourd'hui sur« tout que, la guerre étant si dispendieuse et si peu décisive, il ne s'agit presque plus que de savoir quel est celui qui pourra la pajer le pluà longtemps, on y regarderait à deux fois avant d'atta^ quer ou d'offenser un prince qu'on saurait avoir à sa disposition le coour, le bras, la bourse de vingt* cinq millions dé sujets heureux, dont on oserait troubler le bonheur. Toutes ces considérations sont renfermées imphcitement dans le paragraphe que je viens de citer. L'auteur ne s'échauffe pas souvent, mais ordinairement il raisonne bien. Un des endroits (et il y en a peu) ou il y a quelque véhémence, encore en s'aidant de l'Ecriture et des pix)phètes, -d'est celui où il montre à quels re* vêts s'expose un monarque qui a fait craindre aux autres son orgueil et son ambition, c II excite là » jalousie et la défiance des princes voisins , qui
33a COURS DE LITTÉRATUBE.
w s*umsseht pour réprimer son ambition , qm )» l'obligent à se défendre au lieu de les attaquer, » et qui tâchent de le réduire à un tel état qu'il » ne puisse les intimider. Il est contraint d'aohe- » ter la paix qu'il avait lui-même troublée , de » restituer pour cela des places usurpées, et d'en » raser d'autres qu'il avait fortifiées avec des dé- » penses infinies. Il est forcé de passer les der- » nières années de sa vie dans la guerre , au lieu » du repos qu'il s'y était promis : elle devient plus » générale et plus animée lorsqu'il en est las , et » qu'on sait bien qu'il désire de la terminer, même » à deis conditions honteuses. On commence à le » mépriser lorsqu'il ix'est plus en état de mépriser » les autres; on lui demande plus qu'il n'a pris. » On veut lui enlever son ancien héritage pour le » faire repentir de ses usurpations; et il éprouve » dans une triste vieillesse la vérité des impréca- » tions que l'Écriture fait contre les princes qui • » s'imaginent être grands parce qu'ils sont orgueiln leux et injustes : Malheur à vous , dit-elle à l'un » d'entre eux , qui ravissez ce qui rCest point à » vous ! Pensez-vous donc que vous ne serez pas » vous-même la proie dun autre, et qu après » avoir méprisé les autres , vous ne tomberez pas » vous-même dans le mépris? Il viendra un » temps oà vous cesserez d^usurper ce qui nest - » point à vous , et où vous serez la proie des » autres i où vous serez las de traiter les au^
MORALE. DUGTJET. 333
» très avec mépris ^ et où vous en serez méprisé, » L'idée fastueuse qu'un prince s'était efforcé de » donner de lui-même disparait alors. On lui in- » suite dès qu'on ne le craint plus , et il est con- » traint de soufl5îr qu'on dise hautement de lui » ce qui est marqué dans un prophète: Quoi!
» est-ce donc là cet homme qui troublait toute » la terre , qui ébranlait les royaumes , qui dé* » solait l'univers , et qui ruinait les villes ? »
Quand on ne saurait pas que le livre de Duguet a été composé dans les dernières années de Louis XIV, et dans les temps de la malheureuse guerre de la succession d'Espagne et des conférences trop mémorables de Gertruidenberg , il serait impossible de ne pas reconnaître dans ce tableau le prince que l'on y désigne si clairement. Le tableau n'est que trop fidèle dans tous les points ; et il n'est pas étonnant que les écrivains jansénistes, dont la persécution aigrissait la sévérité naturelle , aient été si odieux à ce monarque, qui les haïssait comme sectaires, et les craignait comme censeurs ; que les plus célèbres aient été forcés y sous son règne, de vivre et d'écrire dans les pays étrangers; et que plusieurs de leurs ouvrages, particulièrement celui-ci, n'aient été imprimés en France qu'après la mort du roi. L'on ne peut nier que la leçon ne fût vraie; mais il eût mieux valu, je pense, la laisser à la justice de l'histoire. Il était peu généreux et peu
d'objet à rétendue des détails. Us ne s'occupaient qu'à faire valoir une seule idée à la fois , à en tirer le meilleur parti possible , pour passer ensuite à une autre, sans aucune liaison qu'une étoile ou un alinéa. Mais en revanche ils se distinguèrent par les qualités propres à ce genre d'ouvrage; et la tournure réfléchie et les formes concises de leur style donnèrent à notre ^ prose un caractère qui lui a été utile, et une sorte de beauté qu'il convenait de joindre à tous les titres qu'elle avait déjà. Voltaire a dit que le Maximes de La Rochefoucauld étaient un des livres origmaux du siècle de Louis XIV; et J,-J. Rousseau n'a pas dissimulé son éloignement pour ce triste livre. Voltaire ajoute qu'il n'y a presque qu'une seule vérité , c'est que l'amour- propre est le mobile de toutes nos actions. Et tous ces divers jugemens sont fondés. On peut même aller plus loin, et dire que, non - seulement cet ouvrage attriste et flétrit l'àme , mais qu'il a un gran J défaut en morale : c'est de ne montrer le cœur humain que sous un jour défavorable. Il y aurait peut-être tout autant de sagacité, et sûrement beaucoup plus de justice , à démêler aussi ce qu'il y a dans l'homme de noble et de vertueux. Croit -on que la vertu ne garde pas souvent son secret tout aussi-bien que l'amour -propre, et qu'il n'y ait pas autant de mérite à l'apercevoir? Il y a de plus un avantage réel , celui de faire voir à l'homme tout ce qu'il
MORALE. LA ROCHEFOUCAUI^D. 33^.;
porte en lui de principes du bien , de lui faire sentir tout ce dont il est capable^ et de l'élever ainsi à ses propres yeux. Au contraire, en généra^ ; lisant trop la satire , il semble que tout le mondç i la mérite , et que par conséquent personne n'en I soit flétri : là où Ton inculpe tous les bommeft ,, nul ne peut être noté.
Les Maximes de La Rochefoucauld calomnient ^ souvent la nature humaine , en supposant que ce quelle a de meilleur part d'un principe vicieux* - « Cette clémence, dont on fait une vertu ^ se » pratique tantôt par vanité, quelquefois par pa- » resse , souvent par crainte , et presque toujotirs » par tous les trois ensemble. » D'abord, que si-' gnifient ces mots, dont on fait une vertu? Quoi donc! la clémence n'en est- elle pas une? Est- il. sûr qu'elle n'ait jamais d'autre source que la i>a* nité , la paresse ou la crainte ? Pourquoi donc ne naîtrait- elle pas ou de la pitié, qui est si naturelle à tous les hommes , ou d'une bonté généreuse, naturelle aux grandes âtnes? César était*il timide f étaLit-ïl paresseux ? et s'il sentit qu'il y avait quelque chose de plus noble à pardonner à tous les sénateurs prisonniers à Pharsale , qu'à les faire tous égorger; si ce sentiment lui fit éprouver quelque satisfaction de lui - même , estce là ce que La Rochefoucauld appelle de la i^amté? Ce terme serait très -impropre. La vanité est l'orgueil des petites choses : celui du vainqueiur VI [I. 22
338 'tùVRB rm littébuituu.
dePharsale pardonnant aux Romaâni}^ ne peul, dans aucun cas, s^appeler ainsi. Et puis est -^ il bien sûr que le plaisir de £edre une bonne action soit nécessai4^eine«t de Vargueil ? Si le eontente» ment de la bonne conscience n est pas autre chose, il ne ÉErtrt donc plus croire au bonheur quéUe procure , à ce bonheur regardé conlme le plus pu? de tdus et le plus doux; car, certainement^ Torgueil n*est rien de tout cela , et Voltaire l'a caractérisé parfaitement par ce vers :
Il renfle ràmê , et ne la nourrit pas.
Ce que j'ai dit de la clémence de Cé^ar, je le d» de celle de Tkus ^ de Trajan , de Henri IV, de ïiouis XII. Poarqtooi donc ne penserait-on pas^ qu'ils étai^at clémens , tout simplement parce qu'iU étaient bons? N'y a-t41 point de bonté dans Fhoiïime ? La Rochefoucauld voudrait * il nous défendre de croire à la bonJ^ ? .
« La constance des sages n'e^t que: l'art de renn fermer leur agitation dans leur ccEur* »
. Oà e^ la pïreuve de cettQ assertion générale? Restreignez'^ la, elle sera aussi vraie que commnajie; énoncée comme elle l'est, elle est démentie par cent exemplesi Comment savons^ nous que le calme apparent cache souvent Ya^tationi intérieure? Paroe que^ dans ce oas, quelque eflbrt que l'oat fasse , e^lie se trahit toujours par ^ehjQe indice* Mais lorsqu'on n'ea voit paraître
MORALE. LA ROGH^^POUCA^LD. 33^
aacun y de quel droit aiBrcaar que cette agita*^ tkm existe? Sera-ce en jugeant du cœur d autrui par le notre? Mais qui aursi le droit de dire : Nxà na plus de force d'âme que je n'en ai. IJaccu-:,sation est donc gratuite :' c'est vouloir en deux lignes infirmer le témoignage de tous les sièclea^* et lliommage qu'ils ont rendu aux âmes fortes qui ont fait honneur à là nature humaine pa^ leur inébranlable fermeté. Qui a dit à lauteur dea^ Maximes que Soranus et Thraséas étaient agités . à leurs derniers momens, quand un c^servateur tel que Tacite les représente tranquilles? Et cet électeur de Saxe, qui jouait aux échecs lorsqu'on vint lui annoncer €fUL il fallait aller à l'échafaud; qui , pour toute réponse , demanda la pemûsioa d'achever la partie /la gagna, et alla mouxirl Sommès^nous bien sûrs que sa constance ne fut qu'une agitation cachée? L'on dira peut-être qu'il, n'est guère possible qu'un souverain, quitte la vie, avec une indifférence absolue, et qu'il aurait mieux aimé ne pas mourir. Je te crois, et c'est pour cela que j'admire sa constance : elle ne détruit pas la nature , elle la dompte , et si promptement, qu'on . ne s'aperçoit pas du combat. Est-ce là de l'agita-* tion? Kon : c'est du vrai courage, qui n'est autre chose qu'une résignation tranquille à la nécessiter « La modération est une crainte de tomber » dans l'envie et le noëpris que mëriÉent ceux »> qui s'enivrent de leur bonheur ; c'est une vaine
34o COI7RS BB LIITÉRATURE.
» ostentation de la force do notre esprit : enfin la » modération des hommes dans leur plus haute )> élévation est un désir de paraître plus grands » que leur fortune. »
Toujours des généralités, qui font croire que ^^observateur n'a vu l'homme que d'un côté, ef que la différence des caractères lui échappe. Qui peut ignorer qu'il y a des hommes naturellement modérés, comme d'autres sont incapables de l'être; des hommes qui par eux-mêmes ne sont susceptibles d'aucune espèce d'enivrement, tandis que d'autres ont la tête tournée pour très-peu de chose? Pour en bien juger, il n'y a qu'à les suivre dans leur conduite habituelle. Était-ce par une vaine ostentation que Gatinat s'amusait à jouer aux quilles le lendemain d'une bataille gagnée ? On pourrait le soupçonner , si d'ailleurs on avait vU son humeur dépendre de sa fortune; mais quand on le voit le même dans tous les momens , n'est-il pas très-présumable qu'il était dans son caractère d'être de sang-froid dans toutes les circonstances, et qu'accoutumé à s'amuser des petites choses , comme à s'occuper des grandes , il ne voyait aucune raison pour que la victoire de la veille l'empêchât de faire sa partie de quilles le lendemain.
fc L'orgueil est égal dans tous les hommes , et » il n'y a de différence qu'aux moyens et à la ma- » nière de le mettre au jour. »