‹ Lycée (volume 3)Chapitre 25 sur 32 · MORALE. LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

MORALE. LA ROCHEFOUCAULD

Je ne crois point du tout cette proposition vraie , pas même en mettant Tamour de soi à la place de Yorgueil; ce qui pourtant se rapprocherait de la vérité, du moins en ce sens que Tamour de soi est commun à tous les hommes; et il leur est commun, parce qu'il leur est nécessaire : il ne devient un vice que par l'excès , et alors il s'appelle orgueil. Dire que cet orgueil est égal dans tous , c'est anéantir une vertu qui lui iest opposée , la modestie. Il n'est pas vrai qu elle ne consiste que dans les formes extérieures. Prétendre que personne n'est véritablement plus modeste qu'un autre , c'est dire que nul homme n'a plus de bon sens qu'un autre homme; que nul n'est capable de restreindre par la réflexion l'idée trop avantageuse qu'il est tenté d'avoir de lui-même ; que nul n est assez raisonnable pour apprécier à leur juste valeur les avantages de la fertune, de la naissance et de la nature, et de compenser ce qu'il a par ce qui lui manque , ce qu'iT sait par ce qu'il ignore. Or , cette assertion est démentie par l'expérience. Vous voyez de grands seigneurs estimer au juste le ha^rd de la naissance, et des bourgeois ennoblis entêtés de leur noblesse d'un jour. Vous voyez des hommes instruits discuter avec réserve, et des ignorans qui tranchent sans discuter; des hommes d'un grand talent le révérer très-sincèrement dans les autres , et de plats écrivains se mettre de la lïieil-

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leure foi du monde au-dessus des plus grands génies. Si la. maxime de La Rochefoucauld était vraie , il faudrait mettre sur la même ligne Racine, <jui disait à son fils , Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens ; et ce rîmeur écervelé * , qui de nos jours disait publiquement , // /ly a pas dans Fbltaire un seul vers que Je voulusse avoir Jait.

« La force et la faiblesse de notre esprit sont » mal nommées; elles ne sont en eflfet que la » bonne ou mauvaise disposition des organes du » corps.»

Si La Rochefoucauld était matérialiste, on croirait quil a voulu dire que tout est physique dans nous. Mais dans tout son livre il se montre trèsreligieux. Il faut donc entendre sa pensée dans le sens de ces vers de Chaulieu :

Bonue ou mauTaise santé Fait notre philosophie.

Cest une vérité poétique, c'est-à-dire, du nombre de celles à qui l'on ne demande que de pouvoir être souvent appliquées avec fondement. Mais un moraliste doit écrire et penser avec une justesse plus sévère; et il est très-faux que la force d'esprit dépende toujours de la disposition du corps. Il est démontré par des &its sai^s nombre que cette force

* Gilbert.

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peut se trouver dans le corps le plus mal disposé» Quand le maréchal de Saxe , gonflé d'hydropisie , ne pouvant se mouvoir sans douleur^ se faisait porvter à Fontenoy dans une gondole d'osier^ etdisaèt en riant, Il serait plaisant que ce fût une bâtie ou un boulet qui me fit la ponction , la feroe dfe son âme était-elle mal nommée? tf était-^ce que tloL bonne disposition de ses organes?

a L'amour de la justice n'est, en la plupart dès )) hommes , que la crainte de souffrir Tinjustice;!»

Je n'en crois rien du tout. C'est le cri de la «conscience, c'est un sentiment qui précède toute réflexion. Il y a mille injustices que nous ne craignons pas de soufinr , et dont la seule idée nous révolte. En vérité , c'est un étrange projet que celui d'anéantir toutes les vertus, la bonté, la justice, la modération , la modestie , etc.

H ne lui restait plus qu*a détruire l'amîtîè. Voici ce qu!il en dit : « L'amitié la plus désintéres- » sée n est qu'un commerce où nôtre amour-propre » se propose toujours quelque chose à gagner ^.»

Ne prend-il pas ici l'amour de soi pour Tamouîrpropre? On les confond souvent dans le langaf^e philosophique ; dans le langage usuel, on les distiû-

^^ Maxime 81 . Yoid le véritable texte : « Ge quit les » hommes ont nommé amitié n'est qu'une $ociété, un mé- » nagement réciproque d'intérêts, un échange de bons of- » fices ; ce n'est enfin qu'un commerce où Tamour-propre 9 se propose toujours quelque chose à gagner. »

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gue; et Vamour-propre ne se dit ordinairement que de l'amour de soi porté jusqu'à Tégoisme ou la présomption, c'est- à-dire, jusqu'à tout rapporter à soi seul , ou présumer trop de ce que l'on yaut. Mais , en morale , l'amour de soi n'est point vicieux en lui-même, il ne le devient que par l'excès : aussi la saine philosophie et la religion se réunissent-elles pour nous avertir de nous en défier sans cesse, et de le combattre sans relâche, parce qu'il est toujours orès de cet excès qui en fait un vice

Tout amour ^ vient du ciel : Dieu nous chérit , il s aime ; Nous nous aimons dans nous, dans nos biens, dans nos fils. Dans nos concitoyens, surtout dans nos amis.

(Volt.)

Cette doctrine est parfaitement conforme à la raison ; et c'est en ce sens que Dieu nous ordonne expressément d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. En effet , l'amour de soi ou l'amourpropre bien réglé, soit qu'on les confonde ensemble, comme ont fait la plupart des moralistes, soit qu'on les considère séparément, sont des sentimens naturels et légitimes donnés à l'homme pour l'attacher au soin de sa conservation , ^t lui ' inspirer le désir de se rendre meilleur. Si La Ro- ~ chefoucauld a voulu dire que cet amour de nous entre dans Y amitié la plus désintéressée j c'est une

** £ien ordonné, s*entend.

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vérité , et non pas un reproche , car nul ne peut se séparer absolument de lui-même. Mais s'aimer ainsi dans nn autre n'est point un commerce cC amour-propre , du moins dans l'acception vulgaire de ce mot , qui répond à celle d'intérêt personnel : c'est au contraire l'usage le plus noble de cette heureuse faculté d'étendre nos sentimens hors de nous, et de nous retrouver dans autrui. On sait combien cet attrait réciproque a produit d'actions héroïques, et cet héroïsme ne sera pas détruit par la sentence équivoque et vague de La Rochefoucauld :

«Quelque éclatante que soit une action, elle » ne doit pas passer pour grande lorsqu'elle n'est » pas l'effët d'un grand dessein. »

Oui, dans tout ce qui suppose de la réflexion; niais dans ce qui est instantané, dans ce qui est l'effet d'un sentiment prompt, dans tout ce qui tient à la pitié généreuse , dans tout ce qui est l'élan du courage , dans l'oubli de sa vie et de ses intérêts , n'y a-t-il point de grandeur? H semble que La Rochefoucauld ne voit rien de grand qu'en ..politique : il avait toujours la Fronde devant les yeux.

« Les rois font des hommes comme des pièces » de monnaie; ils les font valoir ce qu'ils veulent, » et l'on est forcé de les recevoir selon leur cours^ » et non pas selon leur véritable prix. »

Comparaison plus ingénieuse que solide. Si cette

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pensée était vraie, tout liomme vaudrait dao^ JlV>pinion , en raison de la place qu il occupe dans k inonde. Heureusement il nen est pas aixisi; et quand Louis XIY envoyait YiUerpi conraiander i la place de Yillars ou de Gatinat , le dernier scir dat de Tarniée savait évaluer cette fausse monnaie : les chansons militaires du dernier sièck en sont la preuve.

« Les vertus se perdent dans Tintérêt» comme » les fleuves ^ perdent dans la mer» »

Autre comparaison beaucoup plus £iusse ; ta^ les fleuves tendent à la mer , et la vertu ne tend point à Y intérêt , si ce n est celui d être bien avec ^ et avec les autres, et ce nest pas ce quon entend ordinairement par intérêt. U serait plus vrai de dire que la vertu s'arrête souvent quand elle rencontre \ intérêt dans son cbemin ; c'est là sa véritable épreuve ; si la vertu est &iUe , eUe recule ; si elle est forte y Tintérêt se range devant elle et lui fait passage.

ti La constance en amour est une inconstance » perpétuelle , qui fait que notre coeur s'attache » successivement à toutes les qualités de la per* » sonne que nous aimons, donnant tantôt la pré- » fêrence à l'une , tantôt à l'iautre ; de sorte que » cette constance n'est qu'une inconstance arrêtée » et renfermée dans un même objet. »

Ceci est bon pour une chanson Ou un madrigal, et on l'y a vu vingt fois, mais n'est pas assez

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solide pour un livre de morale. C'est une subtilité fiivole d'imaginer que l'on aime sa maîtresse , aujourd'hui pour son teint, demain pour sa taille , ensuite pour sa chevelure , et puis pour sa conversation , etc. La vérité est que toutes ces choses ensemble sont hors de comparaison dans la personne aimée , tant qu elle est aimée. Ce n'est pas que l'on ne convienne qu'elles peuvent être, ab- ^lument parlant , plus parfaites dans une autre; xnais dans ce qu'on aime elles ont toujours un charme qui n^est point ailleurs : et si l'on demande quel est ce charme, c'est l'amour.

Veut-on savoir, ce que La Rochefoucauld pense <le l'amour ? Voici ce qu'il en dit : « Il est difficile » de définir l'amour : ce qu'on en peut dire est » que, dans l'âme , c'est une passion de régner ; » dans les esprits , c'est une sympathie ; dans le » corps , ce u est qu'une envie cachée et délicate « de posséder ce qu'on aime , après beaucoup de )• mystères. »

Je crois quon en peut dire tout autre chose , et je doute que beaucoup de gens goûtent cette <léfinition. On est souvent tenté de dire aux moralistes qui parlent de l'amour, comme à Burrhus :

Mais, crojrei-moî, Famonr est une autre science.

D'abord, ce nest point une passion de régner i car celui des deux qui aime le plus est toujours le plus gouverné* Ce n'est pas toujours une sym-

pathie ; car il y a des amans qui n'ont entre eux aucune conformité de caractère, d'esprit ni d'humeur , et qui ne peuvent s'accorder sur rien , si ce n'est à s'aimer. Quant au désir de posséder, après beaucoup de mystères, je ne crois pas que ces mystères-là entrent dans les vues de celui qui aime; mais heureusement ils entrent dans l'amour, parce que l'attaque est d'un côté, et la défense de l'autre; et plus ces mystères -là durent, plus il y a à gagner pour l'amour. Au reste, je pense, comme La Rochefoucauld, qu'il est trèsdifficile à définir : aussi ne le définirai-je point, d'abord parce qu'il me convient d'être plus réservé que lui , et puis parce que chacun ne définit que le sien.

« Nous ne pouvons rien aimer que par rapport » à nous, et nous ne faisons que suivre notre » goût et notre plaisir quand nous préférons nos » amis à nous-mêmes. »

Maxime qui rentre dans l'explication que j'ai ' donnée ci-dessus de l'amour de soi , explication dont un moraliste tel que La Rochefoucauld ne devait pas se dispenser. H est vrai que , s'il l'eût donnée , il eût retranché la moitié de son livre , qui roule sur l'équivoque de l'amour de. soi , qui est légitime, et de l'amour-propre, qui est vicieux, dans l'acception usuelle qui en a fait l'abus de l'amour de soi.

« Il y a des gens de qui l'on ne peut jamais

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