MORALE. LA ROCHEFOUCAULD
» croire du mal sans l'avoir vu ; mais il n'y en a » point de qui il nous doive surprendre en le » voyant. »
Exagération satirique. L'étonnement est proportionné au défaut de probabilité ; et très-certainement il est des hommes en qui rien n'est plus improbable qu'un crime ou une bassesse.
<c La folie nous suit dans tous les temps de la » vie. Si quelqu'un parait sage , c'est seulement » parce que ses folies sont proportionnées à son » âge et à sa fortune. »
Autre exagération qui ne peut passer que dans une satire. U serait assez difficile de nous dire quelles étaient le^ folies de Sully ou du chancelier de l'Hôpital. Et comment accorder cette maxime avec celle-ci : <c Qui vit sans folie n'est pas si sage » qu'il croit. » Il y a donc des gens qui n'ont point dejblie* Et de plus on n'est pas très -sage pour n'en pas avoir. Tout cela est- il bien clair et bien, conçti , et, au lieu de chercher à se faire deviner, ne vaudrait -il pas mieux s'assurer de ce qu'on veut dire?
^ On a fait une vertu de la modération pour » borner 1 ambition des grands hommes, et pour » consoler les gens médiocres de leur peu de for- » tune et de leur peu de mérite. »
Autant de mots , autant d'erreurs. L'homme ne fait point de vertus : la modération en est une , parce qu'elle est opposée à tous les excès ^ qui
35o COURS DE LITTBÎtA'nJWB.
sont des vices. Les grands hommes ne sont point tous des ambitieux , et le désir de paraître modéré n'arrête point ceux qui ont de Tambiâon* Et comment un moraliste peut-^il faire entendre que la modération n'est le partage que des^erw mé'^ diocres ? Cette maxime est incompréhensible dans t tous les points.
« La bonne grâce est au corps ce qoc le bon » sens est à Fesprit. »
Cela ne serait-il pas plus vrai du goût qae du bon sens ? Ce n est pas que le premier ne suppose Fautre; mais le bon sens tout seul ne donne point Fidée de la grâce, et le goût donne au bon sens une délicatesse d'expression qui esft pour Fêsprit ce qu^est pour le corps Faisance et la justesse des mouvemexrs.-*
«On s'est trompé lorsqu'on a. cru que l'esprit » et le jugement étaient deux c^ses différentes : > le jugement n'est que la grandeur de ia la- % mière de Fesprit ; cette lumière pénètre le ibnd » des. choses ; elle y remarque tout ce quHl faut » remarquer, et aperçoit celles qui sont impieiv » ceptibles. Ainsi, il faut demeurer d'accord que » c'est Fétendue de la lumière de Fesprit qm » produit tous les efiêts qu'on attribue au jo- » gement. »
Toutes ces idées manquent de justesse et de clarté. Dans le langage philosophique , l'écrit n'est que l'entendement , la faculté pensante , et
MOtlAU:. LA HOCHEFOTTGAtTLD. 35 f
Otïtest pas de celui-là qu'il s^isigit ici. Dams Fusage eommun , le manque d'expressions nécessaires pour rendre chacune de nos idées a fait donner g^nériquement ce nom d^esprit à Tune de ses q[Qalités , dont Teffet est le plus sensible dans la société, à la vivacité des conceptions. C'est là ce qu'on nomme communément esprit , soit en par* ïant , soit en écrivant ; et je crois qu'on a eu raison de le distinguer du jugement. Celui-ci désigne uneautre qualité , la solidité des conceptions ; et Ton sait combien l'une tse rencontre souvent sans Fautre. Le jugement n*est pas non plus la grandeur des lumières ,• il n'en est que la netteté : la grandeur des lumières appartient à Fesprit étendu ;. le jugement appartient à l'esprit juste , et Fun ne suppose pas Fautre. Le premier embrasse beaué6Up d'objets ; le second juge bien ceux qu'il aperçoit. L'on pourrait ajouter, en poussant plus loin cette distinction des diverses sortes d'esprit j^ que la sagacité démêle dans les objets de nos idées les diflKrences difficiles à saisir ; que la profondeur en aperçoit les rapports les plus éloignés et les plus féconds; que la finesse y distingue deà nuances délicates et imperceptibles; que Fêlévation se porte vers ce qu'ils ont de plus noble et de plus haut ; que la force les assemble en grand tiombre pour en tirer des effets ou des conséquences : et toutes ces différences ne sont , en philosophie^ que des modifications delà substance
pensante , et , dans l'acception vulgaire , différens dons de la nature , qui constituent les dijSerentes sortes de talens.
Ce ne sont pas là les seules maximes qui soient susceptibles de censure ou de discussion : beaucoup ne sont que des répétitions les unes des autres ; plusieurs sont extrêmement communes ; plusieurs, mais en petit nombre , sont de mauvais goût. H y en a qui pèchent par l'expression, comme d'autres par la pensée ; mais il en est un plus grand nombre encore où Tune et l'autre sont d'une égale perfection. Le défaut général de cet ouvrage , c'est que la morale n'y est presque jamais que de la satire. Malheureusement l'auteur avait vécu dans toute la corruption et toute la folie de la Fronde, guerre civile d'une espèce particulière, guerre d'humeur et de légèreté, essen« tiellement diflïrente des autres guerres civiles, en ce que celles-ci, donnant à chacun toute l'énergie dont il est capable, tirent ordinairement de la foule quantité d'hommes inconnus à euxmêmes et aux autres, et dont elles font de grands personnages , au lieu que la Fronde , n'étant qu'un vertige épidémique, rabaissa même les grands hommes au niveau de la multitude. On conçoit aisément que la philosophie d'un écrivain nourri à cette école n ait guère été que de la misanthropie.
La Bruyère est meilleur moraliste, et surtout
MORALE. LA BRtJTÈRË, 3^3
bien plus grand écrivain : il y a peu de livres en aucune langue où Ton trouve une aussi grande quantité de pensées justes, solides , et un choix d'expressions aussi heureux et aussi varié. La sa tire est chez lui bien mieux entendue que dans La Rochefoucauld : presque toujours elle est particularisée , et remplit le titre du livre. Ce sont des caractères ; mais ils sont peints supérieurement. Ses portraits sont faits de manière que vous les voyez agir, parler, se mouvoir, tant son style a de vivacité et de mouvement. Dans l'espace de peu de lignes , il met ses personnages en scène de vingt manières différentes; et en une page il épuise tous les ridicules d'un sot, ou tous les vices d'un méchant, ou toute l'histoire d'une passion, ou tous les traits ^d'une ressemblance morale. Nul prosateur n'a imaginé plus d'expressions nouvelles , n'a créé plus de tournures fortes ou piquantes. Sa concision est pittoresque et sa rapidité lumineuse. Quoiqu'il aille vite , vous le suivez sans peine; il a un air particulier pour laisser souvent dans sa pensée une espèce de réticence qui ne produit pas l'embarras de comprendre, mais le plaisir de deviner : en sorte qu'il fait , en écrivant, ce qu'un ancien prescrivait pour là conversation ; il vous laisse encore plus content de votre esprit que du sien.
On citerait des exemples sans nombre du grand sens qu'il renferme dans son énergique brièveté, vui. 23
354 comis JiE iHTimAniiŒ.
4c II n'y a pour rhomme que trois événemens , D naître , i^ivre, et mosuidr : il ne 6e ^ent pas naître , » a sottiQre à mourir, et àloublie de vivre.
» L'écrit s'use oomnie tentes ^ases : les sden- » ces sont ses alxaieiia; «lies le xiourrissent et le n consument.
» Deux choses toutes contraires nous prévieii » fient égalemeait : Ti^bitude et la ncmreauté.
» Le devoir des jug^ est de renclre la jxistioe ; » leur métier est de la différer : quelques-uns sa- » vent leur devoir et font leur métier.
» LW confie son secret à Tanûtié; mais il » «échappe dans Tamour.
» La cour ne rend pas content ; elle empêche » qu on le soit ailleurs.
» Il semble qu estimer qudkju un , c'est Tégaler » à soi. »
Je ne citerai aucun de ses portraits ; ils sont plus étendus, et l'abondance dés matières me force d'économiser le temps. On convient , d'ailleurs , qu'il excelle également comme observateur et consme peintre. Je consâllerai toujours à mi poëte c(»nique d'étudier La Bruyère : il y trouvera des sujets, des idées et des couleurs. Tant de mérites ne sont pas sans quelques dé&uis : j'essaierai de les indi- <quer en discutant quelques-unes cle ses pensées.
a II faut briguer la faveur de ceux à qui l'oii » veut du iÂeUf plutôt que de oeux de qui l'on » es^^e du laea. »
MORALE, ik BR^Y^aUS. '355
Cette ixiaxij3[^e fait voir <jue L9 Bruyère n*est |>as toujours exempt d'dbscuiûj^é. Opl peut isoupçoaner ce qu'il a voulu dire ici : H faut $e ^omner plus de soins pour se faire pardoiXuer Je tien qu'on fait que pour obtenir oelui qu'ojEi espère. MaisIedit-UP
« Après l'espiit de discernement^ ce qu'il j a » de plus rare au monde , ce sont les diamans et » lés perles. »
Quel rapproche(KCient bizarre et himU pour dire que le discernement est rare! Et puis les diamans et les perles , sontnce des choses si rares ?
« Tout notre nîial vient de ne pouvoir être seuls : » de ]à le }eu, le luxe , la ddssipatLon , le vin^ les DjfemmeSy l'ignorance, la médisance^ l'envie, » l'oubli de soi-même et de Dieu, ji
Ce passage prouve une vérité humiliante, c^est que de grands esprits peuvent écrire des choses absolument dénuées de sens. Tout nptre mal <ne vient pas de ne pouvoir être seuls , car nul être n'est mal en suivant sa destination naturelle, et l'homme n'est point né pour être seul. Si les vices existent dans l'état de société, hors de cet état il n'y aurait non plus aucune vertu , et ni l'un ni l'autre n'a son principe dans l'état social , mais dans la nature de l'homnîe, susceptible <de mal et de bien. C'est une vérité triviale qu€ La Bruyère a oubliée , on ne sait comment , dans cet endroit de son livre.
« Les hommes n ont point de caractère , ou s'ils » en ont, c'est celui de n'en avoir aucun qui soit » suivi j qui ne se démente point, et où ils soient » reconnaissahles. »
Il est bien singulier de trouver ce principe dans un ouvrage qui a pour titre : Des caractères. Outre qu'il est en contradiction avec l'objet de l'auteur, il est, d'ailleurs, faux en lui-même. Le caractère, dans ceux qui en ont un, est généralement reconnaissable dans tout le cours de leur vie; et s'il n'est pas constamment suivi, s'il se dément quelquefois, il s'ensuit seulement qu'il n'y a rien dans l'homme de parfaitement régulier. Mais soutenir qu'il n'y a point de caractère, parce que tout caractère est sujet à quelque inégalité, c'est dire qu'il n'y a point de vertu, parce que la vertu la plus pure a quelques taches ; qu'il n'y a point de beauté, parce que la plus grande beauté a quelques défauts, etc.
« Si les hommes sont hommes plutôt qu'ours » et panthères , s'ils sont équitables , s'ils se font » justice à eux-mêmes et qu'ils la rendent aux au- » très, que deviennent les lois, leur texte et le » prodigieux accablement de leurs commentaires? » que devient le pétitoire et le possessoire , et tout » ce qu'on appelle Jurisprudence? où se réduisent » même ceux qui doivent toute leur enflure à » l'autorité où ils sont établis de faire valoir ces )> mêmes lois ? Si ces mêmes hommes ont de la
MORALE. LA BRUYÈRE. 35y
» droiture et de la sincérité, s'ils sont guéris de » la prévention , où sont évanouies les disputes de » l'école, la scolastique et les controverses? S'ils » sont tempérans, chastes et modérés, que leur » sert le mystérieux jargon de la médecine, qui » est une mine d'or pour ceux qui s'avisent de le ; » parler? Légistes, docteurs, médecins, quelle » chiite pour vous, si nous pouvions tous nons » donner le mot de devenir sages ! »
Que résulte-t-il de ce long verbiage , si ce n'est \ que celui qui sait mettre tant de sens en deux lignés , peut en écrire vingt qui n'en ont aucun ? . D'abord ce n'est point parce que les hommes sont , ours et panthères qu'ils ont des lois, des juges et des médecins; c'est précisément parce qu'ils sont Iiommes , car les ours et les panthères n'ont rien de tout cela , et l'auteur se contredit dans les ter mes. Et si les hommes ont besoin de toutes ces choses, qui sont un mélange de bien et de mal, c'est parce qu'ils sont eux-mêmes un composé de mal et de bien. N'est-ce pas une belle découverte que de nous apprendre que, si tous les hommes étaient sages , il ne leur faudrait point de lois , et que , s'ils n'étaient jamais malades, il ne leur fau ^ drait point de médecins?
«L'honnêteté, les égards et la politesse des » personnes avancées en âge, de l'un et de l'autre » sexe , me donnent bonne opinion de ce qu'on >i appelle le vieux temps. »
358 COURB BË tlTTÉKATUKE^
Pensée peu philosophique. On a dit la même clkose daûs tous les siècles ; ce qui prouve qu'un plus grffnd usage du monde dans les vieillards est seulement le fruit des années et de l'expérience ^ et que ce sont eux qui ont acquis, et non pas les autres qui ont perdu.
Non - seulement La Bruyère a sur plusieurs points des opinions outrées, mais même il n^est pas exempt de préjugés sur les matières politiques. Il se répand en invectives contre Guillaume, prince d^Drànge et roi d*Angîeterre. L'aversion que l'on avait généralement en France pour ce prince n'est point une excuse suffisante pour La Bruyère. lï était d'un philosophe , non pas de suivre la mul* titude , qui ne voyait dans Guillaume lll qu'un ennemi de Louis XIV, mais de devancer la? posté* rite, qui l'a mis au rang des grands hommes. La Bruyère, en parlant de lui, descend jusqu'aux idées et même jusqu'au langage du peuple.
« Vous avez surtout un homme pâle et livide , » qui lia pus sur soi cUx onces de chair ^ et que Von » croirait jeter h terre du moindre souffle. Slfaii » néanmoins plus^ de bruit que quatre autres , et » ntet tout en combustion. Il vient dépêcher en » eau trouble une (le tout! entière. Ailleurs, à la i> vérité , il est battu et poursuivi ; mais il se sauve » par les marais , et ne veut écouter ni paix ni >> trêve. Il a montré de bonne heure ce qu'il savsât i> faire; il a mordu le sein de sa nourrice : die
HORAEE. LA. BIUnriEBB. ^S^..
» 0vesi morte , la pauvre femme l Je Wtmlends : » il suffit. En un mot, U était né sujet , et il ne » Test plu&; aircoatiQtfbre^il est maître... H ^agity, » il estvraiy fi2e premire son père et sa mère par )i les épaules y et de tes jeter hors de leuarmair u son : on l'aide daiats une si honnête entreprise ; » les gens de delà [eau et ceox en deçà se eof* n tisejity et mettent chacun du leur pour lie rendre ir a eux tous de jour en.* jour plus redoutable......
» I>e& princes, des souverakis viennent trouvar y^ cet homme ^s quil a sifflé; ila se découvrent )!• dès son antichambre , et il& ne paslsnt que > quand il les interroge y etc. »
Tout ceci n'e^ qu^une parodie grossi^e , dont Kauteur ne s aperçoit pas que chaque trait de satire peut devenir, en examinant les faits, un âujetd'é' loge. Son éditeur Va si Hem senti , qpu'il s'est cru» obligé de mettre en note qioe La Bruyère s'exprimait plus en poëte qu'en historien. Voilà une plaisackte manière d'excusé un philosophe qui déraisonne^ de dire qu il parle^ en poëte t II n'y a rien dans to»t cela de poétique ^ il n'y a que du ; mauyvais^ espriL. C'était sans doute une chcNse délî * cate de parler d'un prince vivant, d'un prince qui faisait la guerre à Louis XIV; mais si La. Bruyère voulait à toute force en pairler,; quand rien ne L'y obligeait , il fallait songer à la bienséance et à la postérité. Il fallait se demander si la nation att<^ glaise n'avail pas usé de ses droits constitutionnels-
36o ■ COURS DE LITTERATUIUS.
en réprouvant un roi qui les violait , qui se déclarait l'ennemi de leur liberté et d'une religion erronée sans doute j puisqu'elle est séparée de l'Eglise , mais que les Anglais regardent comme une des bases de cette liberté ; il fallait se demander si le prince d'Orange , appelé au trône par les Anglais , n'y montait pas avec le plus légitime de tous les titres , le vœu des peuples qui le voulaient pour roi. Il était le gendre du roi Jacques , je l'avoue ; mais des intérêts de la plus haute importance devaient-ils céder à des considérations de famille , qui ne doivent jamais être les premières pour un prince? Si le prince d'Orange , par son caractère , par ses talens, par son activité , était digne d'être à la tête des -puissances protestantes , et de les défendre contre l'ennemi le plus puissant du protestantisme ; s'il était assez habile pour réunir dans la cause commune l'Angleterre et la Hollande , que Louis XIV eut d'abord l'adresse de diviser; s'il était le lien de leur union avec l'empereur et le duc de Savoie contre un monarque dont la puis* sance prépondérante menaçait d'asservir l'Europe ; c'était jouer à la fois le rôle le plus imposant et le plus glorieux; et ce fut en eflfet celui de Guillaume jusqu'à son dernier moment. La Bruyère lui reproche son ascendant sur tous les princes alliés contre la France , et il lui donne , sans y songer, la plus grande de toutes les louanges , en faisant voir qu'un stathouder de Hollande était l'àme de
MORALE. LA BRUYÈRE. 36l
cette ligue puissante et politiquement nécessaire ; qu'il la dirigeait par son génie, et réchauffait par son courage. Et où a-t-il pris qu'un prince de la maisQU d'Orange, qu'un stathouder de la république hollandaise était né sujet? Quelle petitesse de plaisanter sur sa maigreur, sur ses dix onces de chair ! On a honte qu'un écrivain de mérite ait imprimé ces platitudes. Est-ce qu'une âme forte dans un corps faible n'en est pas plus admirable ? Cet homme, qu'il semblait que l'on dut Jeter à terre du moindre souffle y ne put être renversé par tous les efforts de Louis XIV, et mérita d'être l'objet de sa haine en opposant une barrière inébranlable à son ambition. Il mérita d'être regardé par les Anglais comme le véritable fondateur de cette constitution que les autres peuples admirent , mais qu'ils auraient tort d'envier, parce qu'elle ne convient qu'à l'Angleterre ; il le mérita , parce que ce fut lui qui l'affermit sur des bases plus assurées.
C'est à ce titre que l'époque de son règne est célébrée tous les ans par la reconnaissance du peuple anglais ; et n est-ce pas un honneur pour sa mémoire que le règne des lois date du sien ?
N'oublions jamais que le zèle de la vraie religion, dans un écrivain catholique, ne doit jamais aller jusqu'à le rendre injuste envers les peuples et les rois qui ont le malheur d'être dans le schisme. La piété doit en gémir sous les rapports d'un ordre avenir; mais le jugement de l'histoire est de l'or*^
3621 COURS DH LlTTÉlUniBB.
dre temporel , et noQS savons ée plus qise les hérésies entrent dans celui de la Providence ^ ^ dbni nous ne pouvons ni juger ni pénétrer les décrets^
Si Tauteur , en injuriant avec tanidllndécence un roi d'Angleterre , ne voulait que flatter le roi de France , c'était encore un tort de pki&>Qu est-ce €faùn moraliste flatteur ? Il est trop vrai que La Bruyère Tétait : il dit qudque part : ^i^Les er^ans » des dieux, pour ainsi dire, se tirent des régies j> de la nature , et en sont comme Vexception. » Ds n'attendent presque rien du temps et de$ » années. Le mérite chez eux devance Tàge : ils » naissent instruits , et ils sont plus^ tôt des » hommes parfaits que le commun des hwnmes » ne sort de V enfance. »
En vodlà , pour cette fois , des hyperboles poé^ tiques y mais j^en déplacées dans un; Uvre de mo^ raie. Que veut dire cette expression : Les enfans des dieux ? A qui l'auteur veut-il l'appliquer ? Sans doute , comme l'éditeur nous en avertit en note , aux fils y aux petits-fils des rois : c'est eux en effet que les poètes appeHent souvent les enfans des dieux. Mais ce qui est une figure en poésie est ici une adulation très-blâmable. Pourquoi le censenr amer de toutes les conditions eherdie-t-il à corrompre celle de toutes qm est le plus près de la corruption? Comment nn philosophe os»-«^
'^ OpoHet hœrews esse. (S. Firo^^ I Cor., il, i^y .
mwMJTv ut BiunrioaB; 363» .
dire à ceux qvà eot k pitis besoin d'être instruit» qu'ilis^ naissent instruits? Si ces termes peuvent s'appli^er à des^ jbommes privilégiés, cest aux enfans de la nature qu'elle a le plus favorisés; et ceux-là se trouvent dans toutes les classes , aussi souvent pour le moins que parmi ceux que Tau* tôur appdle enfans des dieux.
Cest avec peine aussi qu'on voit un écrivain que son talent rend digne d'écrire pour la gloire , avouer qu'il écrit pour le gain, et se plaindre crû* ment au pi^lic de n'être pas assez payé de ses ouvrages. « Fous écrirez si bien! continuez d'è* » crire... Suîs-je mieux nourri et plus lourdement )) vêtu? Suis- je dans ma chambre à l'abri du » nord? Ai "je un lit de plume^ après vingt ans » entiers qu on me débite dans la place ? JTai un> » grand nom , dites-vous , et beaucoup de gloire. T» Dites que j'ai beaucoup de vent qui ne sert ii » rien. Ai-je un grmn de ce métal qui procure » toutes choses? etc. »
Ces sortes de saillies se pardonnent à uu poëte : les poètes, de temps immémorial , sont en possession de se louer de leur génie, et de se plaindre de leur fortune. Un livre grave exige d'autres Ihciv séanceS. Il y a trop d'amour^ropre d'auteur à se fait*e dire : ybus écrivez si bien! vous avez un grand nom et beaucoup de gloire'... ; et trop peu de k fierté d'un honnête homjaaie, à àive : Ai-je de Vor? Quand on a pris le rôle de plolosophe, il
faut le soutenir. On est fondé à vous répondre : Vous devez connaître les hommes et les choses , puisque c*est l'objet de vos études; et quand vous avez pris le parti d'écrire, vous deviez savoir que ce n'était pas le chemin delà fortune. «Il ne dé- >) pend pas de nous (a dit très-judicieusement » Voltaire) de n'être pas pauvres, mais il dépend » toujours de nous de faire respecter notre pau- » vreté. »
Je passe sous silence quelques phrases mal écrites , quelques tournures forcées , défauts moins essentiels que ceux dont je viens de parler; et je me hâte , pour terminer cet article , d'arriver à un écrivain qui n'a rien de commun avec aucun de ceux dont j'ai fait mention , si ce n'est d'avoir écrit sur la morale : je veux dire Saint-Évremond.
Il eut, dans le dernier siècle, une réputation prodigieuse ; il en a perdu beaucoup , et peut-être trop dans celui-ci ; et l'on peut assigner les raisons de cette extrême disproportion. D'abord c'était véritablement un homme de beaucoup d'esprit, un écrivain agréable, délicat et ingénieux , du moins en prose ( car il ne faut pas même parler de ses vers ) ; c'était en même temps un homme de cour , un homme de très-bonne compagnie. Sa naissance , ses places et ses agrémens l'avaient mis dans la société des plus grands princes : il jouit des mêmes distinctions en Angleterre; et la disgrâce même qui le relégua chez l'étranger , et les
MORALE. SAINT-éVREKOND. 365
correspondances qu'il conservait en France étaient de nature à donner un nouveau relief à sa célébrité. Il avait joué un rôle dans la Fronde , guerre de plume aussi-bien que d'intrigue ; et ses satires contre le cardinal de Mazarin, ses plaisanteries sur le voyage du duc de Longueville en Normandie, ses difFérens écrits politiques, qui ne manquaient ni de finesse ni de gaieté, et qui empruntaient un nouvel intérêt de celui des affaires publiques, le mirent à la mode, comme un des hommes qui possédaient le mieux la raillerie, l'une des armes alors le plus en usage. D'ailleurs, soit par insouciance , soit par une espèce de vanité que Ton sait avoir été dans son caractère , et qu'il ne cache pas dans ses écrits , il n'imprimait jamais rien , regardant comme au-dessous d'un homme de condition le titre d'auteur, en même temps qu'il désirait la réputation du talent. Ses ouvrages , circulant d'abord dans les sociétés qui donnaient le ton aux autres, y acquéraient cette sorte de renommée, la plus facile et la moins dangereuse, qui s'augmente par la curiosité d'avoir ce que tout le monde n'a pas , par l'indulgence que l'on a toujours pour les manuscrits, et par la disposition à juger ce qu'on appelle un homme du monde d'autant plus favorablement , qu'on lui suppose moins de prétentions , et qu'on exige moins de lui. De plus, rien de ce qu'il faisait n'avait la forme et l'importance d'un ouvrage :
366 GOUBS 1» UTTÉRATinai.
^c'étaient desinorceaux^étacbés qui paiaissaîent^ temps en temps par Tofficieuse infidélité de quelques amis; on se les arrachait de toutes parts. Ce qu'ils avaient de mérite excitait jsunns de jalousie^ soit parce que lauteur était âoigné, scHt parce que lui-même avait Tair d'abandonner tout ce iqu'Jl écrivait k ceux qui voudraient s*en empaver. Les Ëiutes n'étaient pas mises sur son cauEipte; ixn supposait de la négligence dans les copistes. JJious avons vu depuis beaucoup d'exemples 4e cette existence mixte de bel^esprit et d'homme da monde y et nous avons toujours vu que l'un de ces deux titres adoucissait extrêmement la sévérité ^e Ton a d'ordinaire pour l'autre.
Enfin , il est juste d'avouer que plusieurs de ces morceaux avaient de quoi plaire , malgré leurs défauts 9 et peuvent encore aujourd'hui être lus avec quelque plaisir. Saint-Évremond sut éviter dans sa prose l'enflure de fialzac et Tafifectation de Voiture. I^avait réellement un caractère de style qui était à lui , et qui tenait à celui de son esprit. Sa philosophie était douce et mesurée : c'était ua épicurisme bien entendu ; sa raison n'avait point l'austérité chagrine des moralistes ée Port-Rojal ; son érudition était exempte du pédantisme dont les savans n'étaient pas encore entièrement défaits. Son goût pour le plai^r est du moins celui de ce qu'on appelle honnêtes gens ; il rejette tout excès. Son style , <paL(Âqae inégal , trop peu correct et
trop peu soigné , prouve générakment le talent d'écrire , celui de rendre souvent sa pensée avec une £aicilité assez élégante. Les expressions ne lui jaaiiqueni; points «t quelquefois elles sont heuj:^euaea. Il ^sit^ jsur plusieurs objets, des rappro- ^^hemeiis ^d'idées qm , sans être xigoureusemant -justes 9 ont un fonds de vérité ingénieusem^it aperçu , conune dans cet endroit : « Le plus dévot » ne peut -venir à lx)ut de croire toujours, m Je yè plusimpie de ne croire jamais;» et celui-ci: «La » sagesse nous a été donnée principalenGtent pmir D ménager nos plaisirs. » On trouve beaucoup -de tcboses bien pensées et Uen dites dans ses Considénotions sur les Romains y dans ses Dissertations monûbles , historiques et politiques y et Ton conçoit que cette liberté de penser sur toutes sortes de matières , <fm alors était rare , et sa manière d'écrine aisée et spirituelle , sa facilité à discourir de tout .agréablement, quoiqu'il n'approfondît rien , aient pu avoir assez d'attrait pour faire dire aux libraires ,;qui ne jugent que sur la vogue et le débit : jF\iitesrnous du Suint-Ei^remond.
Mais lorsque après sa mort, et dans im temps où les persono^ies et les choses qui l'avaient fait valoir n'ét^ent plus y on rassembla dans une vphijBÎneuse ocUection tous ces fragmens épars , qui séparément avaient fait tant de fortune , ce recueil, ^ui montrait Saint -Évremond tout entier, le ré* iduisiit à sa juste valeur. Les grands modèles ^^i
368 COURS DE LITTiRATUBB.
avaient paru en tout genre de poésie firent sentir le peu que valait la sienne , qui même n'en mérite pas le nom. Ses prétendues comédies, dénuées de toute apparence de comique ; ses froides galanteries y que ne soutenait plus le nom de la fameuse Hortense Mancini ; ses dialogues , ses madrigaux, ses épîtres , ses sonnets; cette foule de vers de toute espèce , qui ne sont que de la prose rimée , tout ce fatras fut mis au rang àes vieilleries du temps passé; et dans sa prose même, le mélange du bon et du mauvais , inconvénient ordinaire des recueils, et surtout des recueils posthumes, rendit les lecteurs d'autant plus sévères, que les éditeurs l'avaient été moins. Saint -Evremond, que tous les critiques avaient respecté , et que Bayle avait appelé un auteur incomparable , tomba peu à peu dans la classe des écrivains médiocres. H fut peu lu , et pourtant il mérite de l'être , du moins par ceux qui ne se font pas une peine de chercher et de démêler quelques morceaux estimables parmi beaucoup d'autres qui ne sont d'aucune valeur.
Il me semble qu'il y a beaucoup de sens dans ce qu'il dit de la vieillesse. « Quand nous sommes » jeunes, l'opinion du monde nous gouverne, et » nous nous étudions plus à être bien avec les au- » très qu'avec nous. Arrivés à la vieillesse, nous » trouvons moins précieux ce qui nous est étranî> ger. Rien ne nous occupe tant que nous-mêmes, D qui sommes sur le point de nous manquer. B
MORALE. SAINT-ÉYREHOND. 869
» en est de la vie comme de nos autres biens : tout se dissipe quand on pense en avoir un grand . fonds; Téconomie ne devient exacte que pour , ménager le peu qui nous reste. C'est par là qu'on voit faire aux jeunes gens comme une profusion de leur être , quand ils croient avoir longtemps à le posséder. Nous nous devenons plus chers à mesure que nous sommes plus près de nous perdre. Autrefois mon imagination errante et vagabonde se portait à toutes les choses étrangères; aujourd'hui mon esprit se ramène au corps, et s'y réunit davantage. A la vérité, ce n'est point pour le plaisir d'une douce liaison ; c'est par la nécessité des secours et de l'appui mutuel qu'ils cherchent à se donner l'un à l'autre. »
Saint-Evremond me paraît avoir démêlé avec assez de justesse cette vérité d'observation , que les jeunes gens, quoique naturellement portés aux voluptés de leur âge, sont pourtant très-vifs et trèsempressés pour les jouissances de l'esprit, et en font grand cas; que les vieillards, au contraire, se refroidissent sur les choses d'esprit , et sont prin- , cipalement occupés de tout ce qui tient aux facultés corporelles : et la raison en est simple , c'est que les uns courent après ce qu'ils veulent acquérir , et que les autres s'attachent à ce qu'ils craignent de perdre.
Il y a dans ce morceau de Saint-Evremond VIII. 24
370 GCKCJlSr DB EITTÉRATUBfi.
quelque chose àe k; vérité de Montaigne , quelque son imagination n'j soit pas^; mais on crmt retrouver lune et Vautre dans ceîui-ei, ou Ton reconnaît le vieux soupirant de la belle Hortense. c( Vous vous étonnez mal à propos que ks* vieilles » gens aiment encore ; car leur ridicule n'est pas » à se laisser toucher, c'est à prétendre imbéci- » lement de pouvoir plaire. Pour moi , j'aime le )) conmierce des belles personnes autant que ja- » mais; mais je les trouve aimables, sans dessein » de m'en foire aimer. Je ne compte que sur mes » sentimens , et cherche moins avec elles la ten-
» dresse de leur cœur que celle du mien Le
» plus grand plaisir qui reste aux vieillards, c'est » de vivre; et rien ne les assure si bien de leur » vie que leur amour. Je pense, donc je suis y sur » quoi roule la philosophie de Descartes, est une » conclusion pour eux bien froide et bien languis- » santé. J'aime , donc Je suis , est une consé- » quence toute vive, tout animée, par où l'on » rappelle les désirs de la jeunesse, jusqu'à s'ima- )) giner quelquefois être jeune enteore. Vous me » direz que c'est une double erreur de ne croire » pas être ce qu'on est , et de s'imaginer être ce » qu'on n'est pas. Mais quelles vérités peuvent p être si avantageuses que ces bonnes erreurs qui D nous ôtent le sentiment des maux que nous p avons , et nous rendent celui des biens que nous y> n'avons pas?»
MORALE. SÂINT-ÉYREMONB. 3^ V
Les Anacréon, les Saint - Aulaire n'ont rien dit de plus spirituel et de plus aiina<ble pour justifier le culte de la beauté pratiqué jusqu'au djernier moment. Cette morale ne saurait déplaire à un sexe flatté d^ faire sentir son pounnr k tous les âges , et surtout quand cela ne l'engage à rien.
L'on voit que Saint-Evtemond l'avait assez^ Kea conmu , ne fut-ce que par ce passage sur la manière de converser avec les femmes : « Le premier » mérite auprès des dames, c'est d'aimer; le second est d'entrer dans la confidence de leurs inclinations; le troisième, de fanre valoir ingénietisement tout ce qu elles ont d'aîmaMe. Si rien ne vous mène au secret du oo^ir, il Êiut gagner au moins leur esprk par des louanges; car , au défaut des amans h qui tout cède, celuilà plait le mieux qui donne aux femmes les moyens de plaire davantage. Dans leur conversation , songez bien à ne les tenir jamais indifférentes; leur âme est ennemie de cette langueur : ou faites-vous aimer , ou flattez-les sur ce qu'elles aiment, ou faites -leur trouver en elles de quoi s'aimer mieux; car enfin il leur faut de l'amour , de quelque nature qu'il puisse ) être.»
Il est clair que Saint-Evremond était un homme de fort bonne compagnie. Il ne s'exprime pas nioins agréablement sur la dévotion dans le dé^
clin de l'âge, c est-à-dire, sur les erreurs dont elle est susceptible, et qui sont le contraire de la véritable dévotion. «La pénitence ordinaire des fem- » mes, à ce que j'ai pu observer, est moips un re- » pentir de leurs péchés qu'un regret de leurs » plaisirs: en quoi elles sont trompées elles-mê- » mes, pleurant amoureusement ce qu'elles n'ont » plus, quand elles croient pleurer saintement
» ce qu'elles ont fait Quand elles étaient
)) jeunes, elles sacrifiaient des amans; n'en ayant » plus, elles se sacrifient elles-mêmes. La nouvelle » convertie fait un sacrifice à Dieu de l'ancienne » voluptueuse.... Quelquefois elles veulent s'éle- » ver au ciel de donne foi, et leur faiblesse les T» fait reposer en chemin avec les directeurs qui » les conduisent. La dévotion a quelque chose » de tendre pour Dieu, qui peut retourner ai- » sèment à quelque chose d'amoureux pour les I) hommes. »
Je ne citerai rien de plus sur ce chapitre des dévotes, qui devient un peu satirique. Ce qu'il y a de mieux , c'est le titre : La dévotion est le dernier de nos amours. On en ferait une maxime digne de La Rochefoucauld qui , en sa qualité de chrétien, aurait pu ajouter que cet amour-là sert à faire sentir le vide de tous les autres.
Voltaire, qui a tiré parti de tout, s'empare quelquefois des idées de Saint-Evremond, jusqu'à mettre sa prose en vers ; témoin cet endroit : c< Ce-
MORALE. SAINT-ÉYREMOICD. 3^3
» sar profita des travaux de tous les Romains; les » Scîpîons, les Emiles, Marcellus. Marius, Sylla » et Pompée, ses propres ennemis, avaient com- » battu pour lui : tout ce qui s'était fait en six » cents années fut le fruit d'une heure de combat. » Et dans la Mort de César :
Nos împrudens aïeux n*ont yalncu que pour lui : Ces dépouilles des rois, ce sceptre de la terre , Six cents ans de vertus , de travaux et de guerre, César jouit de tout, et dévore le fruit Que six siècles de gloire à peine avaient produit.
Il y aurait beaucoup à observer dans ce que Saint-Evremond écrit sur l'histoire. Quoique le jugement ne manque point chez lui, en général, il n'est ni assez sûr ni assez étendu ; et nous verrons ailleurs qu'il en est de même de sa critique en littérature ^ Il n'a guère, sur tous les sujets qu'il traite , qu'un premier aperçu , quelquefois assez vivement saisi par un goût naturel, mais qui s'arrête ou s'égare là où il faudrait que la réflexion vînt diriger ou étendre ses vues. Quant à sa diction, quoique peu soutenue, quelquefois elle n'est pas au-dessous de sa matière. Il dit , en parlant d'Alexandre : « Il n'était proprement dans son » naturel que dans les choses extraordinaires; s'il » fallait courir, il voulait que ce fût contre des 1» rois; s'il aimait la chasse, c'était celle des lions.
^ Dans le nouveau Commentaire de Racine.
374 COUKS Bfi LITTÉBATUaS.
n II ayak peine à Ëiire un présent qui ne fût digne ;» de lui. Jamais m résolu , jamais si gai qae dans « rabattement des troupes, jamais si constant, » si assuré que dans leur désespoir , en un mot , il M) •cooDomençait à se posséder pleinement où les » hommes ordinaires, soit par crainte, aoit par » quelque autre faiblesse , ont accoutumé de ne se » posséder plus. »
Ce qu on appelle les Œuvres de Saint-Evre" mond est en grande partie composé de Lettres. Il était à la mode de les écrire comme des ouvrages ; et c'était le plus souvent un moyen pour qu'elles ne fiissent bonnes, ni comme ouvrages ^ ni comme lettres. Les siennes sont, pour la plupart, trèsmédiocres. On y a joint Jusqu'aux billets les plus insignifians, tant on était avide de tout ce qui sortait de sa plume. Mais heureusement il s'y rencontre aussi quelques lettres de la célèbre Ninon de Lenclos. Celles-là n'étaient pas écrites pour le public, on le voit bien: et on les lit avec dWtant plus de plaisir, qu'elle y montre avec la même franchise fet son caractère et son esprit , et que tous deux la font aimer. C'est Saint-^Evremond qui fit pour elle ces quatre vers , à peu près les seuls qu'on ait retenus de lui :
L'indulgente;, et sage nature A formé Tàme de Ninon De la Volupté d'Epicure Gt de la yerta de Caton.
MORALE. sAinT'twwmovt). 3^
On peut cepeiKlant y joindre ceaK-<i ,.qu'il adresae à cette méaie Ninoa :
Je vis éloigné de la France, Sans besoin et sans abondiuice ,
Content d'un vulgaire destin.
J*ainie la yertu sans rudesse ;
Taîme le plaisir sans mollesse ;
Taîme la vie, et n'en crains pas la fin.
Si les Mémoires pour la duchesse de Mazarin , imprimés dans les Œuvres de Saint-'Évremond , étaient de lui , il y aurait de quoi s'étonner que cet homme , qui professait la galanterie , écrivît mieux comme avocat que comme galant. Mais il est avéré qu'ils sont d'Erard, célèbre avocat de ce temps, et qui méritait sa réputation, à n'en juger que par ces Mémoires. On les crut long-temps de Saint-Evremond, parce qu'ils étaient d'un style piquant et d'une tournure légère; ce qui prouvait seulement que l'avocat , homme d'esprit , avait quitté le style du barreau pour prendre celui dé son sujet.
Il serait superflu de s'étendre sur les autres bagatelles de ce recueil; elles prouvent à tout nio-V ment l'extrême incertitude de son goût. Cepen- j dant les pièce? réunies à ses œuvres, comme lui' ayant été attribuées, prouvent aussi son mérite; et quand un abbé Picque et un La Valterie veulent ^£re du Saint-Evremond y ils sont encore fort loin de lui. Mais il n'en est pas de même de la
conversation si connue du Père Ganajre et du maréchal d'Hocquincourt. Ce morceau, qui est de Charleval, est connu comme un modèle de finesse , de gaieté et de bonne plaisanterie , et je ne serais pas surpris qu'on aimât mieux l'avoir fait que tous les ouvrages de Saint-Evremond.
BOMANS. 3^7