SOPHONISBE
Plût aux dieux!
La réponse est naïve. Cependant elle ajoute un moment après :
Je n'attends rien du tout du calé de mes charmes. Ce remède , Phénice , est ridicule et yain ; 11 yaut mieux se servir de celui de la main»
Mais Phénice la rassure en fidèle suivante :
Donnez-yous, s'il vous plaît, un peu de patience, £t de votre beauté faites expérience.
Sachez ce qu'elle vaut et ce que vous pouvez. Mais comment le savoir, si vous ne l'éprouvez?
Une autre suivante , Corisbé , vient à l'appui :
De fait , la défiance où la reine se treuve
Ne peut venir à! ailleurs que d'un manque d' épreuve,
SOPHOIf I8BE.
Corisbé , prenez garde à Fétat où je suis , Et par là , comme moi , voyez ce que je puis. Quand hier j'aurais été la vivante peinture Des plus rares beautés qu'on voit en la nature , Le mojen que mes jeux conservent aujourd'hui Une extrême beauté sous un extrême ennui?
Et n'ajant plus en moi que des attraits vulgaires. Ils ne toucheraient point ou ne toucheraient guères; De sorte qu'après tout, je conclus qu'il vaut mieux Essayer le secours de la main que des jreux.
Voilà encore l'agréable alternative des jeux et de la main. Mais on a quelque peine à concevoir pourquoi cette veuve si résignée craint tant que le chagrin n'ait altéré ses appas. Ce n'est pas du moins celui qu'a pu lui causer la mort de son époux ; car elle ne lui a pas donné la plus petite larme. Aussi n'est-on pas étonné que la sage conseillère Phénice la félicite sur sa fraîcheur.
Au reste la douleur ne vous a pas éteint Ni la clarté des jeux ni la beauté du teint : Vos pleurs ^ vous ont lavée , et vous êtes de celles Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles. • .••..••••••••••■••••••• •
Crojez que Mossinisse est un vivant rocher^
^ Quels pleurs? Ce sont apparemment ceux qu'elle a répandus quand son mari Ta querellée.
174 COURS DE LITTÉaATUaE. •
Si vos perfections ne le peuyent tooclier; Et qu'il est plus cruel qu'un tigre d*Hircanie, S'il exerce envers vous la moindre tjrannie*
Assurément Massinisse n est point ce rocher et n'est point ce tigre ^ car à peine Sophonisbe at-elle répondu à son premier compliment , qu'il s'écrie :
O dieux ! que de merveilles Enchantent à la fois mes yeux et mes oreilles!
Et Phénîce dit tout bas à Corisbé :
Ma compagne, il se preud.
Il est vrai que Sophonisbe lui donne beau jeu , et commence par l'assurer qu'elle est ravie de sa victoire, et qu'il n'aura jamais tant de bonheur qu'elle lui en souhaite. C'est là le cas de ne pas perdre de temps : aussi le prince numide avoue qu'elle vient de lui raidir son cœur. Sophonisbe répond que c'est là un langage moqueur qui ne sied pas à un généreux vainqueur. Mais Massinisse , pour lui prouver qu'il ne se moque point , déclare qu'il est prêt à Tépouser. La reine ne se fait point prier , et s'écrie pour toute réponse :
O merveilleux excès de grâce et de Iwnheur, Qui met une captive au lit de son seigneur I
UàSSINISSE.
Puisque rons me rendez le plus heureux des hommes , Ma violente ardeur €t le temps oit nous sommes
Ne me permettent pas de beaucoup diiïerer.
GependaDt permettez que je prenne à mon aise
Un honnéle baiser pour g ige de la foi
Que le dieu conjugal veut de vous et de moi.
Et il prend en efiet ce baiser tout à son azVe.Cela
va bien jusque-là; mais il ajoute tout de suite :
Madame, s'il vous plaît, jMrai voir mes soldats, Et, les ordres donnés, je rei^ens sur mes pas.
Aux termes où ils en sont , ce brusque départ est peu civil et peu galant , et , dans le plan donné de la scène, c'est la seule disconvenance qui s'y trouve. Ce qui n'empêche pas la reine de s écrier:
O miracle d'amour I
Scipion a-t-il tort de dire dans l'acte suivant :
Massinisse, en un jour, voit, aime et se marie?
Mais voici qui est plus curieux. Après «qne la v^uve de Sypbax et le prince numide sont mafriés , celuici, tout en causant avec elle dans la première scène du quatrième acte, lui fait une question qu'on ne peut s'empêcher de trouver très-raisonnabl« :
ji propos, où naquit, en quel temps, et pourquoi, La bonne volonté que vous arez pour moi?
De grâce , aecordesHUoi le plaifir de Tentendre* Voii8plaîl41?
SOPBOiriSBX.
Volontiers : je m*en vais tous TapprendrCé
.t'jG COURS DE LITTÉRATURE.
Il a bien fallu exposer toutes ces platitudes pour faire voir d'où nous sommes partis , et ce qu'étaient nos chefs-d'œuvre avant Corneille. Il faut encore joindre à toutes ces fautes les pointes et le phébus des sonnets italiens. Massinisse, dans cette même ^scène^ s'exprime ainsi :
n est yraî que d*abord j^ai senti la pitié :
Mais, comme le soleil suit les pas de raurcMre, L*amour <]ui Fa suiyie , et qui la suit encore , A fait en un instant , dans mon cœur embrasé , Le plus grand changement qu*il ait jamab causé.
de jargon domine d'un bout à l'autre dans Sjlvie, 4Tagi-comédie de Mairet, jouée en 4621 , quinze lans avant le Cid^ et qui fit courir tout Paris peuplant quatre ans. H est vrai que cet insupportable abus d'esprit tomba entièrement lorsqu'on eut entendu le Gdy qui en oflSre fort peu de traces , et qui lit .connaître un genre de beauté bien diflFérent. Mauret lui-même appela depuis cette Sylvie les jféchés de sa jeunesse : tant un seul homme peut influer sur ses contemporains ! Mais il n'est pas jxioins vrai que Mairet ne put pardonner à Corneille d'avoir éclairé son siècle , et qu'il fut , à sa honte 9 un des plus ardens détracteurs du Gd.
Que Sophonisbe ait réussi lorsque l'on ne connaissait rien de mieux , ou plutôt lorsqu'elle était meilleure que tout ce que l'on connaissait , rien n'est plus simple; mais on demandera comment 4:e succès a pu durer encore cinquante ans après
TRAGIQUES AVANT CORNEnXB. fJJ
la lumière apportée par Corneille. Cest ici qu*iL faut rendre à Mairet le tribut d'élc^es qui lui est dû. n convenait d'abord de faire voir les vices grossiers qui dominaient dans les ouvrages les plus estimés ; mais je dois dire à présent que , dans les deux derniers actes de cette pièce^ il y a des beautés. A la vérité , le style en est trop faible et trop défectueux pour en citer des morceaux quand nous sommes si près de Corneille ; mais il y a ^ dans les sentimens, du pathétique et de l'élévation. La douleur de Massinisse , quand il faut sacrifier So* phonisbe ^ est touchante , quoiqu'elle ne soit pas toujours assez noble , et qu il s'abaisse aux supplications beaucoup plus qpi'il ne sied au caractère d'un monarque et d'un héros. Son désespoir tour à tour impétueux et tranquille produit de l'effet ; et ce qui dut en faire encore plus^ c'est le moment où il montre à Scipion son épouse mourante du poison qu'il lai a donné , étendue sur le lit nuptial. Ce spectacle , qui n'est point une vaine pompe y mais qui fait partie d'une action tragique ; ce dénoûment théâtral était fort au-dessus de ce qu'on avait vu jusqu'alors. C'est là sans doute ce qui a fait vivre la pièce jusqu'au temps où le grand nombre de modèles rendit les spectateurs plus difficiles , et c'est aussi ce qui engagea Voltaire à tenter un dernier effort sur ce sujet , déjà traité sept fois pour la scène française. Il y a plus : quand le grand Corneille , dans toute sa gloire ^ V. 12
t^8 ccnnis de littératube.
vonlat faire une Sopkonisbe y trente ans après celle de Mairet^ il ne put la déposséder du théâtre ^ et resta au-dessous de ce qu'il roulait efiacer. Ce n'est pas qu'il fôt tombé danâkdes fautes pareilles à ceUes qu'on vient de Toir ; il ayait enseigné aux autres à les éviter : mais son intrigue est froide ; sa pièce est bien moins tragique que les deux derniers actes de Mairet ; en un mot y elle a le plus grand de tous le» défauts ^ celui d'être absoluinent san^ intérêt. Tj reviendrai dans l'examen de son théâtre ; mais avant d'y entrer, il convient de parler d'une autre tragédie qui eut autant de succès que Sophonisbe^ et qui vaut encore moins : ce qui est d'autant plus remarquable , qu'elle fut jouée immédiatement avant h Gd. C'est la Mariamne de Tristan , pièce long-temps célèbre, même après Corneille, et vantée après ses chefs-d'œuvre : tant le bon goût a de peine à s'étaMir ! Le sujet est connu ; c'est le même qu'a traité Voltaire , et à plusieurs repriseç^ sans pouvoir jamais en faire un bon ouvrage ; ce qui prouve qu'en lui-même le sujet n'est pas heureux. Il est tiré de l'historien Josèphe, qui raconte avec beaucoup dlntérêt les infortunes de Mariamne, conduite à l'échafaud par les fureurs jalouses d'un époux barbare , de cet Hérode signalé dans l'histoire par ses talens et ses cruautés. Mais un événement tragique n est pas toujours une tragédie ; il s'en faut de beaucoup. Il faut une action , une intrigue : celle de Tristan ne suppose pas beau-
TRÂGIQtTES AYANT CORNEILLE. 179
coup d*inveiition. Salome, la sœur d'Hérode et rennemie de Mariamne, sans qu'on dise même pourquoi , corrompt un échanson du roi son frère, et l'engage h déposer que M ariamne lui a fait Thorrible proposition d'empoisonner Hérode. Sur cette accusation , destituée d'ailleurs de toute espèce de preuves , il prononce la sentence de mort contre une femme qu'il idolâtre ; et quand on vient lui apprendre que la sentence est exécutée , il tombe dans un désespoir qui remplit tout le cinquième acte 9 sans que Tauteux ait eu même le soin de faire reconnaître l'innocwice deMariamne et la perfidie de Salome. Toute la pièce nest donc qu'une déclamation dialoguée; elle est absolument sans art, mais non pas cependant sans quelque intérêt, puisqu'une femme innocente et mise à mort inspire toujours quelque pitié. Mondory,le premier acteur de ce temps-là , devint femeux par le succès qu'il eut dans le rôle d'Hérode , que sans doute il jouait avec autant d'emphase et d'exagération qu'il y en a dans les sentimens et les idées. Sa déclamation ne pouvait pas être moins outrée que tout le reste ; elle l'était au point que Mondory pensa périr des efforts qu'il faisait dans les fureurs d'Hérode , et fut emporté presque mourant hors de la scène , où il ne put jamais reparaître.
Mais quel était le style et le dialogue de cette tragédie , jouée en même temps que le Cid , et avec de d grands applaudissemens ? C'est ce qu'il
l8o COURS DE LITTÉRATIJRE.
est curieux de voir, non pas tant pour juger Tristan que pour apprécier Corneille.
Hérode , à l'ouverture de la pièce , est réveillé par un songe effrayant. Il appelle son capitaine des gardes Phérore , et lui parle de ce songe dont il est encore troublé. Phérore l'assure que les songes ne signifient rien du tout.
Et, selon qu*un rabbin me fit un jour entendre, G*e8t les prendre fort bien que de n'en rien attendre.
HEBODE.
Quelles fortes raisons apportait ce docteur,
Qui soutient que le songe est toujours un menteur?
PHÊBOBE.
U disait que Fhumeur qui dans nos corps domine A voir certains objets en dormant nous incline. Le flegme bumide et froid, s*éleyant au cerveau, Y yient représenter des brouillards et de IVau. La bile ardente et jaune , aux qualités subtiles , N*y dépeint que combats, qu*embrasemens de yilles. Le sang qui tient de Tair, et répond au printemps , Rend les moins fortunés dans leurs songes contens , etc.
Après cette dissertation sur les rêves, qui occupe toute la scène , Hérode veut enfin conter le sien , et Salome sa sœur se présente à la porte en disant :
, • Vous plaît-il <pie j'entende aussi cette aventure?
Hérode conte son aventure , c est-à-dire , son rêve ; ensuite il se plaint à Phérore et à Salome des chagrins que lui donne Mariamne , qui ne ré-
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pond nullement à Tamour qu il a pour elle. Les deux confidens s'efforcent de l'aigrir de plus en plus contre son épouse.
8ÀLOME.
Quel plaisir prenez-vous de chérir une rocbe Dont les sources de pleurs coulent incessamment , Et ^i pour Totre amour n*a point de sentiment?