‹ Lycée (volume 4)Chapitre 14 sur 37 · HÉRODE · texte numérisé non relu

HÉRODE

Si le divin objet dont je suis idolâtre Passe pour un rocher, c*est un rocher d*alLatre , Un écueil agréable, où Ton voit éclater Tout ce cpie la nature a fait pour me tenter. U n*est point de rubis vermeil comme sa bouche. Qui mêle un esprit d*ambre à tout ce qu'elle touche; Et Féclat de ses jeux veut que mes sentimens Les mettent pour le moins au rang des diamans.

Une roche dont il coule des sources de pleurs, un écueil agréable , un rocher d^ albâtre , des yeux que les sentimens mettent pour le moins au rang des diamans ! etc. C'est cette profusion de figures bizarrement recherchées , et d'idées puérilement alambiquées, qui, se mêlant, aux plu3 triviales platitudes , formait un ensemble vraiment grotesque; et tel était pourtant le style qui , chez les auteurs les plus renommés , dominait dans la tragédie , dans l'épopée , dans l'éloquence ,' à l'époque où Corneille donna le Cid.

Hérode finit par envoyer un message amoureux à Mariamne.

Observe bien surtout , en faisant ce message ,

iSa C0UB5 BE UTTBRÀTUBE.

£t le son de sa toîx, et Fair de son visage.

Si son teint devient pâle ou s'il devient vermeil :

Xen saurai la réponse en sortant du conseil.

C'est la fin du premier acte de Mariamne. Tout Je monde sait par cœur cette autre fin d'un premier acte :

Je vais donner une henre aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Ce rapprochement qui semble ici se présenter de lui-même, ofire les deux extrêmes du style. Mariamne, au second acte, se plaint de la mort de son jeune frère qu'Hérode avait fait noyer :

Ce clair soleil levant, adoré de la cour, Se plongea dans les eaux comme Tastre du jour, Et n*en ressortit pas en sa beauté première.

Car il en fut tiré sans force et sans lumière.

Voilà les concetti que l'Italie avait mis à la mode, et que l'on admirait au tbéàtre, comme dans la société le jargon des Précieuses ridicules. En voici d'autres exemples :

Votre teint composé des plus aimables fleurs Sert trop long-temps de lit à des ruisseaux de pie

eurs.

Mariamne a des morts accm le triste nombre.

Ce qui fut mon soleil n*est donc plus rien ^*une ombre!

Quoi I dans son orient cet astre de beauté

En éclairant mon âme a perdu la clarté I

TRAGIQUES AVANT CORNEILLE. l83

C'est Hérode qui parle ainsi en déplorant la mort de Mariamne. Il s'adresse au soleil : .

Astre sans connaissance et sans ressentiment, Tu portes la lumière avec ayeuglement.

Si Timmortelle main qui te forma de flamme , En te donnant un corps Tayait pourvu d*une âme , Tu serais plus sensible au sujet de mon deuil ; De ton lit aujourd'hui tu ferais ton cercueil , etc.

Il continue sur le même ton :

Aurait-on dissipé ce recueil de miracles?

Aurait-on fait cesser mes célestes oracles?

Aurait-on de la sorte enlevé tout mon bien?

Et ce qui fut mon tout ne serait-il plus rien ?

Tu dis qu*on a détruit cet ouvrage des deux?

marbàl.

Sire f avecque regret je Tai vu de mes jeux.

BÉaODE.

Viens m'en conter au long la pitoyable histoire.

La belle chute i Rien ne ressemble plus à cet amant de comédie qui, dans son désespoir^ est aUé se jeter..... par la fenêtre 9 twn^ sur son lit. Cette tranquille interrogation d'Hérode , apiès toutes ses lamentations y est absolmnent du mênie genre. Mais il n'y a pas de quoi s'en étonner : ees lamentations sont si froides ! et yoila le plus grand mal , c'est qu'avec tant de figures et d'antithèses il n'y a pas un mot de sentiment.

Et ce n'est pas ainsi que parle la nature.

C'est toujours là qu'il en faut revenir.

l84 COURS DE LITTÉRATUBE.

Ah I Yoici le plus court : il faut que cette lame D*un coup blesse mon cœur et guérisse mon âme.

Ou bien , meurs du regret de ne pouvoir mourir.

Est-ce \k le langage de la douleur? Cherche-t-elle jamais des pointes et des subtilités? Ce n'était point la peine de se tuer à réciter de pareils vers. Nous venons de voir le style de Marini , voici celui de D. Japhet :

Ak ! Cerbère têtu , fatal à ma maison ,

Tu sais bien contre moi produire du poison.

Mais inutilement ta bouche euTenimée

Jette son aconit contre ma renommée ;

Elle est d*une candeur que rien ne peut tacher, etc.

Quelque chose de bien pis encore , c'est le rôle que l'auteur fait jouer a la mère de Mariamne , Alexandra : elle prononce dans un monologue de justes imprécations contre le bourreau de sa fille, contre le tyran qui vient de condamner l'innocence ; mais , dans la crainte qu'on ne la soupçonne elle-même de complicité dans la prétendue trahison de Mariamne , elle attend au passage cette infortunée que l'on mène au supplice , et l'arrête pour l'accabler des plus atroces invectives , pour applaudir à sa condamnation , insulter à son infortune , lui reprocher un crime qu'elle sait trop bien être supposé. On n'a jamais donné à la nature un démenti plus outrageant, et c'est une nouvelle preuve qu'avant Corneille on ne la connais-

TRAGIQUES AVANT CORNEILLE. l85

sait guère plus dans la fable et dans les caractères que dans la diction.

n n'y a dans toute cette pièce qu un seul beau vers : Hérode s'indigne contre les Juifs de ce qu'ils ne viennent pas venger sur lui la mort d'une reine qu'ils adoraient ; il s'adresse aux cieux , et

s'écrie

Punissez ces ingrats cpii ne m*ont point puni.

Ce n'est point là une antithèse de mots , c'est un sentiment vrai et profond , rendu avec énergie.

D'après ce que nous avons vu de la Sophonishe et de la Mariamne^ jugeons maintenant ce que Corneille avait à faire , et ce qu'il fit. Rappelonsnous ce qui a dû nous frapper davantage dans ces étranges scènes de deux pièces , les meilleures ou les moins mauvaises qu'on eût encore faites. Il en résulte que Ton ignorait presque entièrement le ton qui convenait à la tragédie ; et sans ce point si important , tout ce qu'on avait fait était peu de chose. On avait lu les Grecs ; on avait étudié la Poétique d'Aristote ; on y avait appris les règles essentielles de la construction du drame ; le simple bon sens suffisait pour les adapter : c'était là le premier pas. Mais il s'agissait de saisir l'ensem* ble de toutes les convenances et de tous les rapports dont la réunion produit ce qu'on appelle un art» En effet, à quoi tient cette agréable illusion que l'art produit sur nous quand il est à sa perfection^

l86 COURS DE LITTERATURE.

et que nous avons appris à le juger ? N*est-ce pas à ce tout artificiel dont les parties bien liées , bien assorties^ nous présentent , non pas la nature réelle ( elle est toujours près de nous y et nous n'avons pas besoin des arts pour la trouver ) , mais une nature assez vraisemblable pour ne contredire en rien la réalité, et assez embellie pour être fort audessus de la nature ordinaire ? Quand ce but est atteint, qu*arrive-tril ? C'est que nous jouissons, non-seulement des efforts de l'art , mais encore du talent de l'artiste qui en a vaincu les difficultés ; et il suffit de connaître un peu l'esprit bumain pour sentir que cette admiration qu'on nous fait éprouver est encore un plaisir de plus ; car nous aimons naturellement tout ce qui nous rappelle l'idée du beau ; il semble que le modèle original en soit gravé dans notre imagination , et que , chaque fois que nous en apercevons les images , nous ne fassions que le reconnaître dans sa ressemblance. D'ailleurs, cette surprise agréable qui naît des efforts du génie, ce souvenir qui nous avertit, au milieu du spectacle , que ce n'est qu'une illusion bien préparée , est nécessaire pour adoucir en nous les impressions de la tragédie , qui , sans cela , seraient trop fortes, et ressembleraient trop à la douleur réelle. C'est ce que l'on a tenté d'exprimer dans ces vers :

A tous les mouyemens dont mon âme est saisie Se mêle un charme heureux né de la poésie :

En me faisant frémir, en me faisant pleurer j Elle me donne encor le plaisir d*admirer , Et ce doux sentiment que son art me procure Est un nectar dirin yersé sur ma Messure.

(Maiitre à la mauffdlg saUe,)

Personne ne va au théâtre pour s'aiSiger de bonne foi ; mais chacun est bien aise de voir comment on s'y prendra pour le faire pleurer comme si en effet il s affligeait* En un mot , nous j allons pour être trompés, et tout ce que nous demandons , c'est qu'on nous trompe bien. Je citerai , à ce propos , le mot d'un Anglais qui était venu voir les tours d'adresse d'un fameux joueur de gobelets. A côté de lui se trouvait un de ces hommes toujours prêts à faire ce qu'on ne leur demande pas, et qui s'offiit , pour l'empêcher d'être dupe , de lui montrer d'avance le secret des tours d'escamotage qu'il allait voir. « Je vous en dispense ^ mon- » sieur , dit froidement l'Anglais , je paye ici pour » être trompé. »

Mais pour tromper avec le secours de l'art , il faut observer toutes les convenances sur lesqueUes il est fondé. Or , ime des premières est que chaque personnage agisse et parle selon le caractère qu'on lui connaît. Un héros , un roi , ne s'exprime pas comme un homme du peuple ; ni une reine , une princesse , comme une soubrette. C'est ce qu'enseignait Horace lorsqu'il a dit : Que chaque personnage parle le langage qui lui est propre. Un

^88 COURS DE LITTÉKATCRE.

héros ne doit pas s'exprimer comme Dai^e. Ce précepte parait bien simple ; cependant , jusqu'à Corneille, on avait été presque toujours, sur la scène , ou plat jusqu'à la trivialité , ou boursouflé de figures de rhétorique : ce dernier défaut était surtout celui de Garnier ; l'autre fut celui de Mairet. La tragédie nie montre des rois et des héros; elle me les montre , non pas dans les actions indifférentes de la vie , où tous les hommes peuVent ^e ressembler à un certain point , mais dans des momens choisis , dans des situations intéressantes. Je m'attends naturellement à entendre un langage digne de leur rang , conforme à leur caractère , adapté à leurs intérêts , à leurs passions , à leurs dangers ; et si je ne suis pas frustré dans mon attente, l'illusion s'établit et mon plaiâr commence. Mais , si je les vois agir et parler comme mon voisin et mes voisines que j'ai laissés à la maison, je Tois sur-le-champ que celui qui a voulu m'en imposer n'y entend rien ; et, sous les habits de Massinisse et de Sophonisbe, je reconnais les bourgeois de mon quartier. C'est cette disconvenance qui choque dans ce que nous avons vu de la pièce de Mairet. Est-ce bien la fille d'Asdrubal, l'épouse de syphax , cette reine que l'histoire nous représente si fière et si sensible , et qui accepta du poison de la main de Massinisse plutôt que d'ôtre traînée en triomphe au Capitole ; est-ce elle qui ise conduit et qui s'énonce comme une veuve co-

TKAG1(^U£S AYANT COaNEILLE. 1891

quette , pressée de se marier , et qui se jette à ht tête d'un jeune honune qu'elle a trouvé beau? Et M assinisse , qui ne l'a vue que dans ce seul mo-^ ment où ces avances indécentes devraient le pré* venir contre elle , peut-il convenablement lui offrir sur-le-champ de l'épouser ? Voilà pour le fidnd^ des choses. Et le dialogue n est-il pas entièrement de la comédie ? Il est vrai que cette séparation sl essentielle et si indispensable entre le langage fa«milier et celui de la tragédie ne peut s'établir qu'à mesure que l'idiome s'épure et s'ennoblit. Il fallait faire à la fois ce double travail. Mais heureusement l'un tient à l'autre , et c'est l'habitude de^ penser noblement qui donne de la noblesse aii. langage. Voilà le premier service que Corneiller rendit à la langue et au théâtre. C'est lui qui, le premier , marqua des limites entre la diction tragique et le discours ordinaire. En faisant de suite un grand nombre de beaux vers, il apprit aux Français que la dignité du style achève de caractériser les personnages de la tragédie , comme le costume et les attitudes caractérisent les figures sur la toile et sous le ciseau. Que serait-ce en effet si un peintre nous représentait Achille vêtu comme Sosie, et mettant le poing sous le nez d'Agamemnon ? C'est précisément ce que faisaient les poëtes tragiques avant Corneille. Des expressions ignobles dans la bouche d'un grand personnage sont des haillons qui couvrent un roi. Corneille écaarta

igO COURS DE LITTÉRATUBE»

ces lambeaux qui rendaient Melpomène mécOD»

naîssable, et la revêtit d'une robe majestueuse : il y laissa encore quelques taches; et, après lui, Racine la couvrit d'or et de diamans.

Mais , dit-on , comment , avec cette noblesse continue d'expression et cette harmonie nécessaire au vers , conserver un air de vérité qui ressemUe à la nature ? A cette question il faut répondre comme Zenon à ceux qui niaient le mouvement : il marcha. Lisez nos bons écrivains dramatiques , et vojez si leur élégance ôte rien au naturel. C'est ici le moment de citer Corneille, puisqu'il a donné parmi nous le premier modèle de ce grand art da style tragique. Ecoutez don Diègue défendant son fils accusé par Chimène :

Qu'on est digne d'enyie Lorsqu*en perdant la force on perd aussi la vie l £t qu'un long âge apporte aux hommes généreux , Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi , dont les longs traraux ont acquis tant de gloire. Moi , que jadis partout a suivi la victoire , Je me vois aujourd'hui , pour avoir trop vécu , Becevoir un affront et demeurer vaincu.

Ce que n*a pu jamais combat, ûége, embuscade» Ce que n'a pu jamais Aragon, ni Grenade, Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux, Le comte, en votre cour. Fa fait' presque k vos yeux> ^ de votre dioiz et fier de Favantage lui donnait sur moi Fimpuissance de Fâge.

Sire f ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois , Ce sang pour tous servir jn>odigué tant de fois , Ce bras, jadis Fefîroi d'une armée ennemie ,

TRAGIQUES AVANT COBNEILLE. igi

Desceiidaieat au tombeau tout cLargcs d*infamie. Si je n'eusse produit un fils digne de moi , DîgnQ de son paj^s et digne de son roi.

11 m'a prêté sa main , il a tué le comte ; 11 m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.

Si montrer du courage est du ressentiment , Si yenger un soufflet mérite un châtiment ;

Si Chiméne se plaint qu'il a tué son pcre.

Il ne Feût jamais fait si je I* eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir Et ccMiservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chiméne ; Je uj résiste point, je consens à ma peine ^ TX loin de murmurer d*un rigoureux décret.

Mourant sans déshonneur je mourrai sans regret.

Eh bien ! ( excepté le mot de chef qui a vieilli dans le sens de tête , probablement parce qu'il est sujet à l'équivoque ) , y a-t-il dans tout ce morceau si vigoureux , si animé , si pathétique , un seul mot au-dessous du style noble? et en même temps y en a-t-il un seul qui ne soit dans la nature et dans la vérité ? On entend un beau langage , des vers nombreux ; et en même temps que l'oreille et l'imagination sont flattées , Tâme est toujours satisfaite et jamais trompée : elle avoue , elle reconnaît tout ce qu'elle entend. C'était là l'heureux secret qu'il fallait découvrir, le problème qu'il fallait résoudre; et peut -on s'étonner de l'efFet prodigieux qu'éprouva toute la France , des transports de l'admiration universelle, la première fois qu'on entendit un langage si nouveau , si su-

ig4 COURS DE LITTÉRATURE.

S*îl me peut aujourd'hui chasser impunément ,

Vous êtes sans pouToir ou sans lessentiment.

Et vous, troupe savante en noires barbaries ,

Filles de FAchéron, Spectres, Larves, Furies,

Fiéres sœurs, si jamais notre commerce étroit

Sur vous et vos serpens me donna quelque droit ,

Sortez de vos cachots avec les mêmes flanmies

Et les mêmes tourmens dont vous gênez les âmes :

Laissez-les quelque temps reposer dans les fers ;

Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers.

Apportez-moi du fond des antres de Cerbère

La mort de ma rivale et celle de son père ,

Et, si vous ne voulez mal servir mon courroux ^ 4

Quelque chose de pis pour mon perfide époux.

Qu'il coure vagabond de province en province I

Qu*il fasse lâchement la cour à chaque prince I

Banni de tous côtés , sans bien et sans appui ,

Accablé de malheurs, de misère et d'eiinui.

Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse l

Qu*il ait regret à moi pour son dernier supplice »

Et que mon souvenir, jusque dans le tombeau»

Attache à son esprii un étemel bourreau l

Jason me répudie , et qui l'aurait pu croire ?

S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire?

Me peut-il bien quitter après tant de bienftûtft ?

M'ose-t-il bien quitter après tant de iorfaHs ?

Sachant ce que je puis, ajant tu oe que j'oee,

Groit-il que m'offenser ce soit si peu de chose ?

Quoi ! mon père trahi, les élémens forcés »

J}* un frère dans la mer les membies diiperaés «

Lui font-ils présumer mon audace épuisée ?

Lui font-ils présumer quà mon tour iné|»i8ée •

Ma rage contre lui n'ait par. où s'aMOuvir ,

Et que tout mon pouvoir 80 borne à le servir ?

On peut TeleTCT quelques fautes de langage; mais , en total , ce morceau est cTun style infini-

(.>«^.i.«i:.iL.i.E. L£ CID. loS

ment élevé au-dessus de tout ce qu'on écrivait dans le même temps. Ces deux vers surtout ,

Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M*ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?

offrent un rapprochement d'idées de la plus grande énergie : il est impossible de dire plus en peu de mots : c'est le vrai sublime.

La littérature espagnole était alors en vogue parmi nous. Nous avions emprunté beaucoup de pièces du théâtre de cette nation , mais nous n'en avions guère imité que les défauts. Corneille , ea s'appropriant le sujet du Cïrf, traité d'abord en Espagne par Diamanté , et ensuite par Guilain de Castro , ne fit pas un larcin , comme l'envie le lin reprocha très-injustement , mais une de ces conquêtes qui n'appartiennent qu'au génie. Il embellit beaucoup ce qu'il prenait, en ôta beaucoup de défauts , et réduisit le tout aux règles principales du théâtre. Il ne les observa pas toutes : qui peut tout faire en commençant? ^*

On connaît depuis long-temps ce qu'il y a de défectueux dans le Cid; mais ce qui est -trèsremarquable , et ce qu'il importe de démontrer , c'est que , dans la nouveauté de l'ouvrage , ce qin lui fut reproché comme le plus répréhensible est véritablement ce qu'il y a de plus beau. Cet exemple prouve ce que j'ai établi au commencement de ce Ck)urs , que le génie précède nécessairement

iq6 cours de littérature.

le goût , et rqu il devine par instinct avant que nous sachions juger par principes. Je ne parle pas de Scudcry, qui était aveuglé par la haine; mais l'Académie en corps condamna le sujet du Cidy et déclara expressément qu «7 n était pas bon. Je sais de quelle estime jouit la critique qui parut alors sous le titre de Sentiment de P Académie sur le Cid: cette estime est méritée à beaucoup d'égards; mais je crois pouvoir dire , sans blesser le respect que je dois à nos prédécesseurs , que cette critique est fautive en bien des points; qu'on a été trop loin quand on l'a qualifiée de chef- d œuvre , et qu elle est plutôt un modèle d'impartialité et de modération que de justesse et de lK)n goût. Ce fut Chapelain qui la rédigea , et cet ouvrage fait honneur à ses connaissances et à son esprit. Malgré quelques expressions , quelques tournures qui ont vieilli ; malgré quelques traits qui sentent l'afFectation et la recherche , alors trop à la mode; en général, les pensées et le style ont de la dignité , et les motifs et les principes de l'Académie sont noblement développés. On y rend un légitime hommage au talent de Corneille : le cardinal de Richelieu en fut très-mécontent , et c'était en faire l'éloge. Quant aux erreurs qui s'y trouvent , et dont Voltaire, qu'on accuse être le détracteur de Corneille, a déjà relevé une partie , elles sont très-excusables, parce que l'art ne faisait que de naître. H y a peu de mérite à les rectifier aujour-

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