CORNEILLE. LE CID. IQ
sont des invraisemblances, mais- non pas des ab* surdités. Cette distinction est trèfr-importantô, et nous aurons lieu de rappliigpaer quand il sera question àe Rodogune.
Il résulte de cet expose , que le Cid n est pas une pièce régulièrement bonne. Mais est-il vrai , comme le prétendait l'Académie , que le sujet n'en soit pas bon? Un siècle et demi de succès a répondu d'avance à cette question ; mais il peut être utile de la discuter , pour l'intérêt de l'art et l'instruction des amateurs.
Pour condamner le sujet du Gd, l'Académie se fonde sur ce qu'il est moralement bwraisenbbldble que Ghimène consente à épouser le meurr trier de son père le même jour où il l'a tué. U y a , si j'ose le dire , une double erreur dans ce jugement. D'abord il n'est pas vrai que Chimène consente expressément à épouser Rodrigue. Le spectateur voit bien qu'elle y consentira un jour > et il le faut pour qu'il emporte cette espérance , qui est la suite et le complément de l'intérêt qu'il a pris à leur amour. Mais écoutons la dernière réponse de Cbimène au roi de Castille , qui n'a consenti au combat de Rodrigue contre doù Sanche que sous la condition qu'elle épouserait le vainqueur.
II faut TaTouer, sire, Mon amour a pani^jeiM puî« m'Ai (Mire; Rodrigue a des yeKuft que je ne puis hafr.
Et Tout étM mou roi, je tous dois obéir.
aOO COURS DE UTTÉRATURE.
liais à quoi que déjà tous m*ayez condamnée , Pourrez-Tous à vos jeux souffrir cet hjménée ? Et quand de mon dcToir tous Toulez cet effort». Toute Totre justice en estpclle d*accord ?
Si Rodrigue à Tétat deTient si nécessaire , De ce qu'il fait pour tous dois-je être le salaire, £t me livrer moi-même au reproche étemel D*aToir trempé mes mains dans le sang paternel ?
Je ne puis mieux faire que de joindre à ce passage la note de Voltaire.
« Il me semble que ces beaux vers qiie dit Chi- » mène la justifient entièrement. Elle n'épouse » point Rodrigue : elle fait même des remontran- » ces au roi. J'avoue que je ne conçois pas com- )) ment on a pu Taccuser d'indécence , au lieu de » la plaindre et de Tadmirer. Elle dit à la vérité » au roi : Je dois obéir; mais elle ne dit point : » J'obéirai. Le spectateur sent bien pourtant » qu'elle obéira ; et c'est en cela , ce me semble , » que consiste la beauté du dénoûment. »
C'est ainsi que le grand ennemi de Corneille le défend contre TAcadémie. S'il est permis d'ajouter quelque chose à l'opinion d'un si grand maître, j'observerai que celui qui rédigea le jugement de l'Académie se méprend dans les idées et dans les termes, quand il dit que le sujet du Gd est son mariage avec Chimène. Ce mariage , dans le cas où il aurait lieu , serait le dénoûment et non pas le sujet. Puisqu'il faut revenir à la rigueur des termes techniques, le sujet de la pièce de Cor-
GORKEILLE. LE GID. 201
neille est ramour que Rodrigue et Ghimène ont. Tun pour l'autre , traversé par la querelle de dook Diègue et du comte , et par la mort de ce dernier^ tué par le Gid. La situation violente de Ghimène entre son amour et son devoir forme le nœud qui doit se trouver dans toute action dramatique ; et. ce nœud est en lui-même un des plus beaux qu'cov ait imaginés, indépendamment de la péripétie^ qui peut terminer la. pièce. Gette péripétie^ ouk changement d'état , est la double victoire de Rodrigue ; Tune sur les Maures , qui sauve l'état eL met son libérateur à l'abri de la punition ; l'autee sur don Sanche, laquelle, dans les règles de la chevalerie, doit satisfaire la vengeance de Ghi-^ mène. Jusque-la le sujet est irréprochable dans tous les principes de l'art , puisqu'il est conforme à la nature et aux mœurs. Il est de plus très^otéressant , puisqu'il excite à la £3is l'admiratioB d la pitié; l'admiration pour Rodrigue, qui ne balance pas à combattre le comte, dont il adcM:e 1% fille ; l'admiration pour Ghimène , qui poursuit la vengeance de son père en adorant celui qui Fa tué; et la pitié pour les deux amans, qui sacri«^ fient l'intérêt de leur passion aux lois de Th^Mineur. Je dis l'intérêt de leur passion , et non pas leur passion même; car si Ghimène cessait d'ai-^ mer Rodrigue parce qu'il a fait le devoir d'un fils^ en vengeant son père, comme le veut cet ignorant, de Scudéry qui n'y entend rien , la pièce ne ferait.
JKl4 COUBS DE LITTÉRATURE.
mais les sentimens sont vrais , et c'est toujours le ton de la tragédie.
L'Académie tombe ici dans une sorte de contradiction , lorsque, après avoir approuvç l'amour de Chimène , elle dit : « Nous la blâmons seule* D ment de ce que son amour l'emporte sur son )) devoir , et qu'en même temps qu'elle poursuit »- Rodrigue elle fait des vœux en sa faveur.» Non, l'amour ne l'emporte point sur le devoir : voyex si , dans la scène où elle demande justice au roi y elle épargne rien pour en obtenir vengeance. H est vrai que , dans la scène où Rodrigue est à ses pieds plein d'amour et de désespoir, et lui demandant la mort, l'attendrissement la conduit jusqu'à dire :
Je ferai mon possible â bien venger mon père ; Mais, malgré la rigueur d'un si cruel devoir, Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.
Quoi donc! voudrait-on qu'elle lui dît qu'elle désire en effet sa mort? Ce sentiment serait injuste et atroce , puisque , de son aveu , il n'a rien fait que de légitime. Ce vœu serait l'expression de la haine, et Chimène n'en doit point avoir. Si elle allait jusque-là, c'est alors que l'amour serait ëteint par l'offense involontaire de Rodrigue; et si les passions combattues sont intéressantes , les passions entièrement sacrifiées sont froides. Et où serait donc le mérite de Chimène , si elle le pour-
CORNEILLE. LE GID. 2ùS
suivait en désirant yéritablement sa mort ? Cest parce quelle la demande en craignalït de l'obtenir qu'elle nous parait si intéressante; et quand nous l'avons entendue , devant le roi de Castille , crier justice et faire parler le sang de son père; lorsque ensuite , en présence de ce qu elle aime , touchée de l'infortune d'un amant aussi malheureux qu'innocent, elle avoue qu'elle ne peut souhaiter sa mort, notre cœur reconnaît également dans ces deux scènes le cri de la nature ; et , il faut bien le dire. Corneille. la connaissait mieux que l'Académie.
Elle donne raison à Scudéry sur ce qu'on appelle , en poésie dramatique , les mœurs : elle avoue que Chimène est , contre la bienséance de son sexe, amante trop sensible etjille trop dé^ naturée, et quelle est au moins scandaleuse y si elle ri est pas dépravée.
J'en demande encore pardon à l'Académie :
mais il m'est bien démontré qu'une Jrlle déna-turée ne serait pas supportée au théâtre , bien loin d'y produire l'efiet qu'y produit Chimène. Ce sont là de ces fautes qu on ne pardonne jamais , parce qu'elles sont jugées par le cœur , et que les hommes rassemblés ne peuvent pas recevoir une impression opposée à la nature. L'exemple de l'Académie nous prouve au contraire combien l'esprit peut s'égarer en jugeant les eflFets du théâtre par des principes généraux et abstraits.
ao6 COURS DE UTTÉRATURE.
Chapelain , qui avait étudié la poétique plus en savant qu'en homme de goût, induisit probablement r Académie en erreur sur ce mot de moeurs^ qui est ici mal entendu. Les mœurs faisant partie de rimitation théâtrale , il n'est pas nécessaire qu'elles soient rigoureusement bonnes ; notre premier législateur, Aristote, l'avait très-bien senti et le dit expressément. Les mœurs dramatiques sont donc subordonnées, non-seulement aux cir^ constances, mais encore au temps et au pays où se passe la scène; et c'est ce que l'Académie , qui n*en dit pas un mot dans sa critique, paraît avoir entièrement oublié. L'action du Cid est du quinzième siècle , et se passe en Espagne dans le temps du règne de la chevalerie. A cette époque , et dans les mœurs alors établies, un gentilhomme qui n'aurait pas vengé l'aflFront fait à son père aurait été regardé avec autant d'exécration que s'il eût commis les plus grands crimes : il n'eût pas été seulement méprisé , il eût été abhorré. Ce devoir étant si sacré, il n'est donc pas scandaleux que Chimène ne prenne pas le parti de renoncer entièrement à Rodrigue , comme le voudrait l'Académie, qui prétend que c'est ainsi que devait finir fe combat de rhonneur contre C amour '^ que cette victoire eût été (ï autant plus grande ^qu elle eût été plus raisonnable^ que ce ri est pas ce combat qu'elle désapprouve , mais la manière dont il se termine , et que cehd des deux à qui le
CORNEILLE. LE GID. ^C]
dessus demeure y dei^ait raisonnablement suc^ comber.
Je ne sais pas si cette victoire eût été bien raisonnable; mais je suis sûr qu'elle n'était point du tout théâtrale , et que si Corneille eût pris ce parti , l'Académie ne lui aurait jamais fait l'honneur de le critiquer. N'oublions pas qu'il y a dans le cœur de tous les hommes un fonds de justice naturelle , et que c'est elle qui dirige secrètement toutes les impressions qu'ils reçoivent au spectacle : c'est sur ce premier fondement que repose la morale du théâtre; c'est en conséquence de. ce principe qu'on s'y intéressé naême aux coupables, quand ils ont de grandes passions ou de grands remords , qui sont à la fois et leur excuse et leur punition : leur excuse, car tous nous sentons au fond du cœur de quoi les passions peuvent rendre l'homme capable; leur punition, et c'est ce qui répond à ceux qui craignent que ces exemples ne soient dangereux. Personne n'est tenté d'imiter Phèdre ou Sémiramis, malgré l'ivresse entraînante de l'une et la grandeur imposante de l'autre. Le poëte , au contraire , semble vous dire à chaque vers : Voyez comme Phèdre est tourmentée par un amour adultère! voyez comme Sémiramis, au milieu de sa puissance , est poursuivie par le repentir de son crime !
Des critiques de mauvaise foi ont dit de ces pièces et de quelques-unes du même genre : Mais
ao8 COURS DE LITTÉRATURE.
comment s'intéresser à des personnages si crimi-, nels? Et fort souvent on les a crus , fauLe d'apet- ^ «evoir l'ospèce de sophisme qui est dans ce mot s'intéresser. Il y a deux manières de s'intéresser -j au théâtre : l'une consiste à désirer le bonheur J des personnages qu'on aime , comme dans Zaïre M et dans le Cid; l'autre, à plaindre l'infortune dej ceux qu'on excuse, comme dans Phèdre et ^Çé-J miramis : et ces deux sortes d'intérêt sont égale* tuent fécondes, quoique la première soit la plus! Heureuse.
Appliquons maintenant au Cid ces principe!
de justice universelle, et avouons qu'au fond les.'j spectateurs ne font pas le moindi-e reproche Rodrigue, et conséqnemment désuent son liouîieur. Or, le poëte a toujours raison quand il se ■conforme aux dispositions secrètes des spectateurs, et il ne leur déplaît jamais tant que quand 11 les trompe. Le Cid a tué le père de ChJmène, ïl est vrai ; mais il le devait , mais elle-mêmo en convient; mais il a sauvé l'état; mais il a vaincu et désarmé le champion qui avait pris querelle pour Chimène; mais le roi n'a permis ce combat qu'à condition qu'elle recevrait la main du vainiqaeur : combien de contre-poids qui balancent le devoir de fille ! Cependant la drcenci; ne permet |>as qu'elle accepte la main d'un lionune qui , dans le même jour, a tué son père : elle la refuse donc; mais elle ne dit pas qu'elle la refusera toujours.
CORNEILLE. LE CID. 20g
La bienséance est satisfaite; le spectateur, k qui l'on permet d'espérer le bonheur du Cid , s'en va content, et le poëte a raisoiï,
Je ne me serais pas permis d'insister sur l'apologie d'un ouvrage que , dans sa naissance , le public défendit contre l'Académie , et dont le temps ■ a consacré les beautés, si ce n'avait été une occasion de développer une théorie qui peut êti'e de quelque utilité , et faire connaître sous quel point de vue il faut considérer l'art dramatique. C'est à quoi peut servir principalement l'analyse des ouvrages célèbres depuis long-temps appréciés. Concluons que dans le Cid le choix du sujet que l'on a blâmé est un des plus grands mprites du poëte. C'est , à mon gré , le plus beau , le plus intéressant que Corneille ait traité. Qu'il l'ait pris h Guilain de Castro, peu importe : on ne saurait trop répéter que prendre ainsi aux étrangers ou aux anciens pour enrichir sa nation, sera toujours un sujet de gloire, et non pas de reproche. Mais ce mérite du sujet cst-11 le seul? J'ai parlé de la beauté des situations, il faut y joindre celle dos caractères. Le sentiment de l'honneur et l'héroïsme de la chevalerie respirent dans le vieux don Diègue et dans son lils, et ont dans chacun d'eux le caractère déterminé par la difl'érencc d'âge. Le rôle de Chimène, en général noble et pathétique , tombe de temps en temps dans la déclamation et le faux esprit dont la contagion s'étendait V. 14
aïO COURS DE LITTÉRATURE
aux)re jusqu'à Corneille, qui commençait le pre* mier à en purger le théâtre ; mais il o&e les plus beaux traits de passion qu'ait fournis à Tauteur la peinture de Tamour, à laquelle il semble que son génie se. pliait difficilement. Us sont daiUeurs trop connus pour les rappeler icL Je ne m'arrêterai point non plus à discuter quelques autres observations de l'Académie, que je ne crois pas plus fondées que celle qu'on vient de voir, et qui partent du même principe d'erreur. GdQes qui portent sur la partie dont ce tribunal devait le mieux juger, la diction , ne sont pas non plus à l'abri de tout reproche, et marquent une application trop rigoureuse de la grammaire à la poésie. Je me bornerai à deux exemples :
Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir, Je le remets au tien pour venger et punir.
Ces deux vers sont admirables. En voici la critique : « Venger et punir est trop vague ; car » on ne sait qui doit être vengé ou qui doit être » puni. »
J'ose croire cette critique mal fondée, et je louerai ces deux vers précisément par ce qu'on y censure. D'abord le sens est clair : qui peut se méprendre sur ce qu'on doit venger et sur ce (ju'on doit punir ? Mais ce qui me paraît digne de louange , c'est cette précision rapide qui est avare des mots parce que la vengeance est avare du
temps. VeM^r et punie: mem% ùa tm:'9^iÊk les mots qui se pitécipiteai dans ki bDttd«è dVtti' homme fiirieux|il voûâmitn'eiv poB^ Aity JTai ft i Wi .
Les momens sont trop chers pour les perdre en paroles^
dit don Diègne en ce «éme momeve ; et c'est pmr cela* cpi'ii ks ménagis;
Cette ardeur <pm dans les jeux je porte, ■ Saia4ur q[ue c'est son sang ? le sais-tu ?
a Une ardeur ne pcul élire appelée Mi^ptf* » métaplviFe ni avtoementr w
Jen doute : Ton dirait &rt bien , Cettef anieur que j. ai dans les yeux , mon père- me Fa transillisef ' avec son sang ; et, par une figure très-cofiiiue', eA* mettant la cause pour Teffist , je dîraisy Gcitté af^ deur (pie vous Bue'vojezv ^^^ 1^ san^ de rxHm: père ; et tout le monde m'entendrait* Cette cridque est trop vétiUeii&e.
Au reste , rien* ne faii pk» d'honneur à TA^cail^ mie y et ne radbuète mieux se» erreurs , aloi^-trè»* pardonnables, que la maoièm dont die s'exprildis* en finissant un traieail dont die ne s'était chafigé«^ qu'avec la pluS' ^ailide xépujpanttev « Lai v^^éW » mence detf pasûonsy la S&tùfi et k. dâietttSMe' » des pensées^eftc^ agilement isnqriiieiblè ifà^ D se mélo-dans km&> W déftults dtt <ïdly bii oiit^ D acquis ua^ sangi <;oalBid<iabi»^ i^^ IbsipéftaiW » finmcais^ decâ f|ewre. Sr «M awMir ae^doit pan»
)) toute sa réputation à son mérite , il ne la doit » pas toute à son bonheur; et la nature lui a été 3» assez libérale pour excuser la fortune , si elle lui » a été prodigue. »
C'est beaucoup qu'un pareil témoignage, si Ton songe au cardinal de Richelieu; c'est trop peu , si l'on considère la disproportion immense entre Corneille et tout ce qu'on lui opposait. Mais quel est l'artiste à qui l'on donne d'abord le rang qui lui est dû ? Non-seulement le caractère de l'esprit humain s'y oppose, on pourrait même dire que cette justice tardive est en quelque sorte fondée en raison. Nos jugemens sont si incertains, si sujets à l'erreur, qu'ils ont besoin de la sanction du temps; et ce seul motif, sans parler de tous les autres , suffit pour rappeler sans cesse à l'homme d'un talent supérieur cette sentence de Voltaire : « L'or et la boue sont confondus pendant la yie » des artistes , et la mort les sépare. »
Le sujet des Jfforaces , qu'entreprit Corneille après celui du Cidy était bien moins heureux et bien plus difficile à manier. Il ne s'agit que d'un combat, d'un événement très-simple, qu'à la vérité le nom de Rome a rendu fameux, mais dont il semble impossible de tirer une fable dramatique. C'est aussi, de tous les ouvrages de Corneille, celui où il a dû le plus à son génie. Ni les anciens ni les modernes ne lui ont rien fourni : tout est de création Les trois premiers actes, pris
.CORNEILLE. LES HORACES. 2l3
séparément , sont peut-être , malgré les défauts qui s'y mêlent , ce qu'il a fait de plus sublime , et en même temps c'est là qu'il a mis le plus d'art. Fontenelle , dans ses Réflexions sur V Art poétique , dont le principal objet est l'éloge de Corneille et la critique de Racine, a très-bien développé cet art employé par l'auteur des Horaces pour pro- . duire de la variété et des suspensions dans une . situation qui est en elle-même A simple , et qui tient à un seul événement , à l'issue d'un combat. Il faut l'entendre ; car , malgré sa jpartialité ordinaire, tout ce qu'il dit en cet endroit est très-vrai. <c Les trois Horaces conibatteut pour Rome , lès » trois Guriaces pour Albe : deux Horaces sont » tués , et le troisième , quoique resté seul , trouve » moyen de vaincre les trois Curiaces; voilà ce » que l'histoire fournit. Que l'on examine quels » ornemens , et combien d'omemens diflPérens le » poëte y a ajoutés : plus on l'examinera , plus on » en sera surpris. Il fait les Horaces et les Curiaces » alliés et prêts à s'allier encore. L'un des Horaces » a épousé Sabine, sœur des Curiaces, et l'un » des Curiaces aime Camille , sœur des Horaces. » Lorsque le théâtre s'ouvre , Albe et Rome sont n en guerre , et ce jour-là même il se doit donner » une bataille décisive. Sabine se plaint d'avoir 3) ses frères dans une armée et son mari dans » l'autre, et de n'être en état de se réjouir des » succès de l'un ni de l'autre parti. Camille espé-
:ii4 cwa3 Jm LiTTEiurriHUE.
» imît la paisite }oiu^ taÊme , «et ciH^jait devoir
:» éfùWÊOt Cmaoe^ «or ta Je A'n]|i<€Nracle qui lui
» atak élè^reMiu; Mai» mn wnge iâ irenonv^é «es
» ccaûites. Gqpei hpt Cdsdace kd "fient annoncer
a» fM ks dsid&idf JJtfia <t de IknoM , «or le point 4e
àomier ImtKSkt ^ «nt en iMrmur de tout le
ji-gaBgi{itii a'aUttit répandre ^ et ont résoin de finir
j» .^etlîe giienre fmt un condMit de trois contre
31 trais, et qu'en aflMMidutit ils ont &it une tapère.
» Camille reçoit avec transport ^t»e si heureuse
» «o wtelle , et Sabine ne ^dnit pas être moins
» 'Contente. EnwÉe les trois Horaces sont choisis
» pour être les eooaJbattans de fiome , et Guriace
)► les ielicite de cet honneur, et se fdaint en n^oie
» temps de ce qu'il £iut que aas beaux-^frères pé-
> rissent, ou qu Alla«, sa patrie ^ soit sujette de
» Rome. Mais cfàA rcdoublanent de douleur pour
3 lui , quand il api^rend que aes deux £rèi«es et lui
». sont choisis pour être les contbarltans df Albe !
» Qudi trouble recommence entre tous ies per-
» sonoagcss ! La guerre n'i&tait pas si terriUe pour
» euK. Sabine et Camille sont phiê alarmées que
31 jamais. Il faut que l'udaye pevdeonaon mari ou
3^ ses firèoes^ Tantre sas Ibères an îson amant, et
3) x:ela par les mains les um des antres. Les camn
]^bsrttans eux-mêmes soat •àcnus et attendris;
}» ^cependant il &ut partir,^ ils mot snrlecban^
» de bataille. Quaodies deux armées les jwmit ,
)» elles ne peuyent souffîdr 4fue des persmocies si
^ fipodhmB o^wàmlÉBat viiAaeaùAe j ^ ïf^a fàVt mu » wcri&ae piMor €wm la v^oaté tias ^iîevK. LW » pérance renaît 'dans le co&iir de SakiiÊe ; «lasi » Camille n augiure rien de bon. On lear ¥Îent » dire qu'à n y a plus rien à espérer^ qfaeleadieMX » approuvent le combat, et que les «4»ml»atlaiiis » sont aux n^in». Nouveau désesprâ* , trouUe plus » ^and que jamais. Ënsodte vient ia nouveUe que » deux H(»raoes sont tués , le troisîtene «en fiiite, >» et les trois Guriaces mMtres du ^ckaoïp de ba- 1» taille. Camille regrette ses deux frères , et a une » joie se<»*ète de ce que son antant «est vivant et » vainqueur : Sabine, qui ise perd ni ses frères ni » sen »ari , est contente ; mais le père des Horaees; » uniquement touché des intépâts de Rome qui «> va être si^ette d'Albe , et de la bonté qm re- » jaillit sur lui par la fuite de son fils , jure qu'il n le punira de sa làcbeté et lui ^tera la vie de 'ses » pro|Mres naaiiw; ee qui redonne une nouvelle ^ inquiétude k Sabine. Mm on apporte enfin au n vieil Horace une nouvelle iKMite eontraire. La » flûte de son &1b n'était qum stcatagèiiïe dont il » s'est servi pour vaincre les trois Cisriaoes qui sont » demeurés morts sur le diamp de batsîBe. fiien » n'estpltts admirablequela manièvedont cette ac- » tion est menée : on n'en troofera , ni l'original » chez les anciens, m la copie clKsles modernes, n Bien n'est pke juste : toutes «es aitematxvesde douleur et de joie , d'espérance «eA de «rainte , sont
2X6 COUHS DE UTTÉRATURË.
l'àme de la tragédie , et sont ici de l'invention de Corneille. Sur cet exposé, l'on croirait que la pièce est parfaite : il s'en faut pourtant de beaucoup , et l'auteur lui-même en convient avec cette noble candeur qui ajoute à la gloire du talent en contribuant au progrès de l'art et à l'instruction des artistes. Fontenelle , qui n'est pas tout-à-fait de si bonne foi, a ici un petit tort assez commun, soit qu'on veuille louer, soit qu'on veuille blâmer; c'est de ne montrer qu'un côté des objets. £n effet, d'où vient que Voltaire, dont les observations s'accordent jusqu'ici avec celles de Fontenelle , et qui , de plus , parle des beautés de détail avec cet enthousiasme d'admii*ation et ce sentiment profond qui n'appartient qu'à un grand artiste , iinit cependant par conclure en termes exprès que le sujet desHoraces n était pas /ait pour le théâtre? C'est qu'il considère l'ensemble dont Fontenelle n'avait considéré que quelques parties. Et d'abord, tout ce que nousvenons de voir ne forme que trois actes , et finit au commencement du . quatrième. La pièce est donc terminée. Le sujet est rempli. Il s'agissait de savoir qui l'emporterait de Rome ou d^Albe : les Curiaces sont morts ; Horace est vainqueur ; tout est consommé. Ce qui suit forme non-seulement deux autres pièces , ce qui est un vice capital, mais, par un effet malheureusement rétroactif, nuit beaucoup à la première , en ternissant le caractère qu'on vient d'admirer, et en
CORNEILLE. LES HORAGES. 21^
rendant odieux gratuitement le personnage d'Ho* race qui avait excité de l'intérêt. L'une de ces deux actions ajoutées à l'action principale est le meurtre de Camille , qui est atroce et inexcusable; l'autre est le péril d'Horace mis en jugement , et accusé devant le roi par un Yalère qu'on n'a pas encore vu dans la pièce ; et cette dernière action est infiniment moins attachante que la première , parce qu'on sent trop bien qu'Horace , qui vient de rendre un si grand service à sa patrie, ne peut pas être condamné. Ces trois actions biea distinctes , qui , ne pouvant se lier , ne peuvent que se nuire , composent un tout extrêmement vicieux ; et il est bien sûr que , sans le juste res-^ pect que l'on a pour le nom du père du théâtre > on n'entendrait pas ces deux derniers actes y aussi inférieurs aux trois premiers qu'ils en sont indé-pendans.
Mais du moins l'auteur , en se réduisant à ces trois actes, pouvait-il faire un tout régulier ? Je ne le crois pas , car il n'y avait pas de dénoûment possible ; et c'est ici qu'il faut examiner le côté des objets que n'a pas présenté Fontenelle. Nous y verrons que les ressources si ingénieuses qu'a trouvées Corneille pour relever la simplicité de son sujet , ont un grand inconvénient : c'est de mettre des personnages principaux dans une situation dont il ne peut les tirer heureusement. Car je suppose qu'il voulût finir à la victoire
ai^ COURS DE LITTERATURE.
âTHoraee , comme la nature du sujet le lui prescrivait ^ que deviendra cette Gambie qui vient de perdre son amant ? C'est un principe convenu que le dénomnent doit décider de Tétat de tons es personns^es d'une manière satisfaisante. Que faire de Gamffle ? La laisser résignée à son malbenr était bien froid , «t , de plus , contraire à l'histoire qui est si connue. La tuer flétrit le caractère d'Horace , et , de plus , connnence i^ icesfianrement une seconde action ; car on ne peut 'pas finir la pièce par un meurtre si révoltant. lËt 'Sabine? EUe n est pas si importante que GamiDe : mais il faut donc la laisser aussi pleurant ses trois HWres ? Rien de tout cela ne comporte un dênoûjtnent eonvenaUe , et quoiqu'il y ait de Tart à *fBettre les personnages dans des situations diffieflcs, cet art ne suffit pas ; fessentiel est de savoir les en faire sortir. Corneille , n'en trouvant pas le ■moyen, a pris le parti de suivre jusqu'au bout toute llâstoire d'Horace , sans se mettre en peine ^ la multiplicité d'actions. Ce ne fut pas ignorance des règles ; dles étaient connues , et il avait observé l'unité d'objet dans le Cid , et même à çeu près ccHe de temps et de lieu : ce fut împos- «ï)ilité de faire autrement ; et c'est pour cela , ■sans doute , que son illustre commentateur pense que ce sujet ne pouvait pas fournir une tragédie. Ce n'est pas tout , et voici ce que Fontenelle , en louant l'invention des personnages de Sabine et
COBNEILUS. LES HORACES. 2ig
de Camflle , n'a pas tu ou n a pas voulu voir. Ces deux rôles , que Fauteur a imaginés pour remplir le vide du sujet , ne laissent pas de le faire sentir quelijttefois , même dans ces trois premiers actes si admirables d^ailleurs. Qs occupent la scène, mais plus d'une fois ils la font languir ; enfin , ils n'excitent guère qu'un intérêt de curiosité. Cette langueur se &it sentir dès les premières scènes ; par exemple , lorsque Sabine , après avoir ouvert la pièce avec sa confidente Julie , là quitte , sans aucune raison apparente , en voyant paraître Camille , et dit à celle-ci :
Ma soeur, entretenez Julie
' et lorsque Camille dit k cette confidente :
Qu'elle a tort de youloir c[ue je tous entretienne'!
Il est reconnu que des personnages dramatiques ne doivent pas venir sur le tbéàjfcre uniquement pour s'entretenir y et que chaque .scène doit avoir un motif. Ce défaut est encore plus sensible au troisième acte que Sabine commence par un monologue inutile, et dans la quatrième scène de ce même acte , où Sabine et Camille disputent à qui des deux est la plus xoalheureuse.
Quand il fatal tjpt Tun meive, «t par lesznainB'de Tavtre, C'est un paUonr^uneni JneawtatmajÊ qne le 'vâAre.
Il est clair que ces raisonnemens sont nécessairement froids , et qu'une sœur et une amante y
aao COURS de littérature.
pendant que le frère et Tamant sont aux mains , doivent faire autre chose que raisonner. On sent ici le côté faible du sujet. Sabine, quoique plus liée à faction que l'infante du Cidj quoique dans la première scène elle dise de très-belles choses, est pourtant un rôle purement passif et qui ne sert essentiellement à rien. Elle ne peut que s'affliger de la guerre qui sépare les deux familles , -et l'on est trop sûr qu'elle n'empêchera pas son époux Horace d'aller au combat , et que Camille n'aura pas plus de pouvoir sur Curiace son amant. XiC caractère de ces deux guerriers est trop prononcé pour qu'on puisse en douter. Les voilà donc réduites à attendre l'événement sans pouvoir y influer en rien ; et toutes les fois que l'on établit sur la scène un combat d'intérêts opposés , c'est on principe de l'art que l'issue en doit être douteuse, et que les contre-poids réciproques doivent se balancer de manière qu'on ne sache qui des "deux l'emportera. Quand Sabine vient proposer à son frère et à son mari de lui donner la mort, et qu'elle leur dit :
Qu'un de vous deux me tue, et que Fautre me yenge,
on sait trop qu'ils ne feront ni l'un ni l'autre. Ce n'est donc qu'une vaine déclamation ; car Sabine ne doit pas plus le demander qu'ils ne doivent le faire : c'est un remplissage amené par des senti mens peu naturels.
CORNEILLE. LES HOBAGES. 2^P
D'un autre côté , Tamour de Camille , dans ces trois premiers actes, ne saurait produire un grand eflFet. Pourquoi ? D'abord , c est qu'il est exprimé assez faiblement ; ensuite , c'est que les deux Horaces, et surtout le père , du moment qu'ils parais* sent, ont une grandeur qui efface tout, et s'emparent de tout l'intérêt. Tel est le cœur humain r quand il est fortement rempli d'un objet , il n'y a plus de place pour tout le reste ; et c'est sur cette grande vérité , démontrée par l'expérience , qu'est fondé ce principe d'unité qu'on a si ridiculement combattu , comme si c'eût été une convention arbitraire , et non pas le vœu de la nature. Transportons-nous au théâtre; mettons-nous au moment où Horace et Guriace , près d'aller combattre,, sont avec Sabine et Camille qui font de vains efforts pour les retenir : voyons arriver le vieil Horace :
Qu*est ceci , mes enfans ? Écoutez-rous- tos flammes ? Et perdez-YOus encor le temps ayec ces femmes ? Prêts à Terser du sang, reçardez*yoa» des pleurs ? Fujez , et laissez-les déplorer leurs malheurs.
Dès cet instant, Sabine et Camille ne sont plus; rien. On ne voit plus que Rome , on n'entend plusi que le vieil Horace. Les deux femmes sortent san& qu'on y fasse attention; et, lorsque le vieux Romain interrompt les adieux des deux jeunes guer-^ riers par ces vers :
Ah ! n'attendrissez point ici mes sentimens.
Pouii vous enEsouragtry tna^voix manque* de iesmes : Mon cœur ne forme point de pensers assez fermes ; Mbwnéme, en cet adi(^, j*ai lès liumes amc yeuxr. Faïtea" votn dem» et bâssez^ ftârer aax dieuii^ -
Cette kcme paternelle qui tombe, des yeux de riuQexible vieillard, touche cent fois plus que lea plaintes superflues des deux femmes. On ceconnait. la vérité de ce qu'a dit Voltaire,, que Tamovr a est point fait pour la seeoade place. Oa est enchanta qn'un critique tel que lui , aussi grand juge que. grand modèle, rende à Corneille ce témoignage»
« J'ai cherché dans tous les anci^iset dans tous » les théâtres étrangers une situation pareille ,= un. » pareil mélange de grandeur d'âme, de douleiur » et de bienséance,, et je ne l'ai point trouvé. »
C'est ce rôle étonnant et original du vieil Horaœ^. c'est le beau contraste de ceux d'Hoirace le fils <ft de Curiace , qui produit tout l'effet de ces Uxm premiers actes; ce sont ces belles créations du génie de GorndUe qpui couvrent de leur éclat les défauts méléi à tant de^ beauté», et «p», malgré le hors-d'œuvre absolii deS daix dtenriers' actes , et la froideur iné\itd)le qu» en lésultey. malgré le. meortberilcCWiBBlle'y. ai^ pe» toiéffabiirct^â peu fût pourlai aoène ,. j- cemepveniiil* tonton» cette- pîèee, mœns- oomoie' «ne belle- tragéofe iqne «oamme u» ouvBageqm'y daiB8»plkisienBr pasliefty fia* fattnnciiff à l'esprit humain, en montrant jpiaqo'«n iil- pent s'élever sans aucun modèle et par l'élan de sa pro-
GORN£ILL£. LES HORACKS. "" 2123
pre force. Un sentiment intérieur et irrésistible , plus fort que toutes les critiques , nous dit qu'il serait trop injuste de ne pas pardonner, même les plus grandes fautes, à un homme qui montait si haut eu créant à la fois la langue et le théâtre. On peut bien l'excuser, lorsque, emporté par un vol si hardi , il ne songe pas même comment il pourra s'y soutenir. Il tombe , il est vrai , mais ce n-est pas comme ceux qui n'ont fait que des efforts inutiles pour s'élever ; il tombe après qu'on l'a perdu de vue, après qu'il est resté long-temps à une hau^ teur où personne n'avait atteint. Des juges sévères, en trouvant tout simple que l'admiration qu'il inspirait ait entraîné les esprits , dans la nouveauté de ses ouvrages et dans les premiers beaux jours qu'il fit luire sur la France , s'étonnent que longtemps après, lorsque l'art fut perfectionné et que le théâtre français eut des ouvrages infiniment plus achevés que les siens , le nonibre et la nature de ses &utes n'aient pas nui à llmpression de ses beautés. Ils attribuent cette indulgence à la seule vénération qui est due à son nom : je crois qu'il y en a une autre raison plus puissante. Dans un siècle où le goût est formé, on voit toujours avec une curiosité mêlée d'intérêt ces monumens anciens, sublimes dans quelques parties , et imparfaits dans l'ensemble , qui appartiennent à la naissance: des arts. La représentation dés pièces de Corneille nous met à la fois sous les yeux et son
2^4 COURS DE lilTTÉRATURE.
génie et son siècle. C'est pour nous un double, plaisir de les voir en présence, et de juger ensemble l'un et l'autre. Ses beautés marquent le premier , ses défauts rappellent le second. Celleslà nous disent : Voilà ce qu'était Corneille ; ceuxci : Voilà ce qu'étaient tous les autres.
Qu'on ne craigne donc point , par un intérêt mal entendu pour sa gloire , de voir relever des défauts qui ne la ternissent point. Elle est protégée par le sentiment légitime de l'orgueil national, qui revendiquera dans tous les temps le nom de cet homme extraordinaire, comme un de ses plus beaux titres d'illustration.
Nous n'en sommes encore qu'à son troisième ouvrage; et quoique les Horaces forment un tout infiniment plus défectueux et plus irrégulier que le Cid y quoique l'auteur n'y remplisse pas à beaucoup près la carrière de cinq actes , il y a pourtant , si l'on considère la nature des beautés , un progrès dans son talent. Celles du Cid ne sont pas d'un ordre si relevé que celles des Horaces : c'est ici qu'il atteignit au plus haut degré du sublime , et depuis il n'a pas été au delà , pas même dans Cinna. J'ai parlé du quHl mourdt en expliquant le Traité de Longin : et comment ne l'aurais-je pas cité , puisqu'il s'agissait de sublime ! Je n'y ajouterai rien aujourd'hui que la note qu'on trouve à cet endroit dans le Commentaire de Voltaire « Voilà ce fameux qu*il mourût ^ ce trait
GOHNEILLE. LES HORACES. 2^5
» du plus grand sublime , ce mot auquel il n'en » est aucun de comparable dans toute Tantiquité. » Tout l'auditoire fut si transporté , qu'on n'en* » tendit jamais le vers faible qui suit : et le mor- » ceau,
> N*eûtril que d*un moment reculé sa défaite, etc.,
» étant plein de chaleur, augmenta encore la force » du qu'il mourut. Que de beautés ! et d'où nais- » sent-elles? d'une simple méprise très-naturelle, » sans complication d'événemens , sans aucune » intrigue reclferchée , sans aucun effort* H y a » d'autres beautés tragiques ; mais celle-là est du » premier rang. »
J'oserai, à l'occasion de cette note, proposer un avis contraire à celui de Voltaire qui trouve faible ce vers :
Ou qu*un beau désespoir alors le secourût.
Je sais que c'est l'opinion commune ; mais est-el\e bien fondée? Je n'appelle faible que ce qui est audessous de ce qu'on doit sentir ou exprimer. Or, je demande si, après ce cri de patriotisme romain , quil mourut , on pouvait dire autre chose que ce que dit le vieil Horace. Sans doute , en jugeant par comparaison , tout paraîtra faible après le mot qui vient de lui échapper. Mais en ce cas, dès qu'on a été sublime, il faudrait se taire; car on ne peut pas l'être toujours , et nous avons vu V. 15
2a6 COI us D^ LlTTERATUai:.
4eriiièrement dans Cicéron qu il eat insensé dy jprétaiidre. Xa nature, que Ton doit consulter en .(gyt, exige seulement que Ton suive Tordre des idées qu elle prescriL Horace devait-^il s^arréter sur le mot qu il mourut? Il est beau pour un Romain, mais il est dur pour un père ; et Horace est à la fois 1 un et l'autre : on vient de le voir dans Tadieu paternel qu'il faisait tout k l'heure à son fila. Quelle est donc ridée qui doit suivre natureUement cet arrêt terrible d'un vieux républicain , qu*U moujik? C'est assurément la possibilité consolante que, même en combattant contre trois , en se résolvant à la mort , il y échappe cependant ; et après tout, est-il sans exemple qu'un seul honune en ait vaincu taiM P Pourquoi donc Horace n'embrasserait^il pas tetXfi idée, au moins un instant? C'est Rome qui a prononcé qu'il mourût ; c'est la liatwe qui , ne renonçant jamais à l'espérance , ajoute tout de suite :
Ou qii*un beau désespoir alors le soeouràt*
Je veux bien que Rome soit ici plus sublime que la nature : cela doit être. Mais la nature n'est fSiS faible quand elle dit ce qu'elle doit dire. Telles sont les raisons qui m'autorisent à penser que nonseulement ce vers n'est pas répréhensible , mais même qu'il est assez heureux de l'avoir trouvé.
Mais en admirant dans le vieil Horace cette énergie entraînante, cette grandeur de sentimens