‹ Lycée (volume 4)Chapitre 18 sur 37 · CURIACE · texte numérisé non relu

CURIACE

Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir. Je n*ai point consulté pour suivre mon devoir* Notre longue amitié , l'amour ni l'alliance N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance; Et puisque par ce choix Albe montre en effet Qu'elle m*estime autant que Rome vous a fait ^ Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome ; J'ai le cœur aussi bon : mais enfin je suis homme. Je vois que votre honneur demande tout mon sang , Que tout le mien consiste à vous percer le flanc; Près d'épouser la sœur, qu'il faut tuer le frère, Et que pour mon pays fai le sort si contraire* Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur, Mon cceur s'en effarouche , et j'en frémis d'horreur. Xai pitié de moi-même , et jette un œil d'envie Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie.

Sans souhait toutefois de pouvoir reculer, Ce triste et fier honneur m'émeut sans m*ébran1er.

uniquement pour la rime. J'avoue que cette espèce de répétition ne me choque point : elle me semble naturelle , amenée par le sens et par le ton de la phrase.

CORNEILLE. LES ÏIORACEs. 220

Xaime ce qu'il me donne et je plains ce qu'il m*ôte ; Et si Rome demande une vertu plus haute , Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain , Pour conseryer encor quelque chose d'humain.

boràce.

Si TOUS n*étes Romain , sojez digne de Tétre ; Et si TOUS m'égalez , faites-le mieux paraître. La solide vertu dont Je Jais vanité ^ N'admet point de faiblesse avec sa fermeté ; jEt c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière Que dés le premier pas regarder en arrière.

Notre malheur est grand : il est au plus haut point \ Je l'enyisage entier, mais je n'en frémis point. Contre qui que ce soit que mon pajs m'emploie. J'accepte aveuglément cette gloire avec joie. Celle de recevoir de tels commandemens Doit étouffer en nous tous autres sentimens.

Qui , prés de le servir , considère autre chose , A faire ce qu'il doit lâchement se dispose.

Ce droit saint et sacre rompt tout autre lien : Rome a choisi mon bras, je n'examine rien.

Avec une allégresse aussi pleine et sincère Que j'épousai la sœur, je combattrai le frère ; Et pour trancher enfin ces discours superflus, Albe vous a nommé , je ne vous connais plus.

CDRIACK.

Je vous connais encore , et c'est ce qui me tue. Mais cette âpre vertu ne m'était pas connue : Comme notre malheur , elle est au plus haut point ; Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

Ecoutons encore Voltaire sur cette imposante

^ Il y a ici une sorte de contradiction dans les termes. On ne peut faire ç'anité de ce qui est solide. Il fallait dont Je me Jais un devoir, ou dont Je fais gloire.

^So COURS DE LITTÉRATURE.

et superbe scèn^ : c'est au génie qu'il appaslient de sentir et de louer le génie.

« A ces mots,ye ne vous connais plus je

» vous connais encore, on se récria d'admiration. » On n'avait jamais rien vu de si sublime. If n'y » a pas dans Longin un seul exemple d'une pa- » reille grandeur. Ce soat ees traits (pii ont mérité » à GorneiUte le nom de grand, non-seulement » pour le distinguer dé son frère , mais du reste » des hommes. Une telle scène fait pardonner » mille défauts. » C'est ainsi que ^exçriraele grand détracteur de Corneille.

Il relève avec le même plaisir des beautés d'un ordre inférieur , meus encore étonnantes par rapport au temps où Fauteur écrivait ; par exemple , le récit du combat des Horaces et des Curiaces , imité de Tite-Iive , et comparable à l'originaL Ce n'est pas un petit mérite d'avoir su exprimer alors avec élégance et précision des détails que la nature de notre langue et de notre versification rendait très-difficiles. C'est une observation que je ne dois pas omettre dans un article où je me suis proposé' cte marquer tous les genres d'ef&rts et de succès qui sont autant d'obligations que nous avons à Corneille»

Resté seul contre troisy mais en cette aventure 1 Tous trois étant blessés et lui sec! san» blessure ,

^ Hémistiche fait pour la rime.

CORNEILLE. LES HOBACES. 2Z1

Trop faible pour eux tous» trop fort pour chacun d^euz.

Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux.

Il fuit pour mieux combattre , et cette prompte ruse

Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.

Chacun le suit d*un pas ou plus ou moins pressé ^

Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé.

Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ;

Mais lemH coups "^ iné^MOi séparent kau* pontmdtt;

Horace, lei yojant Tun de Tautra écartés,

Se retourne, et déjà les croit demî-domptés.

Il attend le premier, 6t c'était rôtre geûdre.

r autre, tout fndSgisé qU*H aie oié TattAiidre,

En yain en- l'attequMU fait paraître no grand camr :

Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigutur.

Albe à son tour conmience à craindre un sort contraire |

Elle crie an second qa*il teeoufe son frère :

Il se bâte et 8*épuite en eiSofti superflus ;

11 trouve en les joignant q^e son frère n'est plus.

. . . Tout hors d'haleine , il prend pourtant sa place ,

Et redouble 2 bientôt la victoire d'BTorace.

Son courage sans forcer est un débile oj^ptii |

Voulant venger sou frère , il tombe auprès de lui.

L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie.

Comme ' notre héros se Voit prés d'achever.

C'est peu peur lui à» viûnere , il veut énaor bratef.

« J'en viens d'immoler deux aux màaes de mes frères ^

m Rome aura le dernier de mes trois adversaires :

» C'est à ses intérêts que je veux l'immoler , »

Dit-il , et tout d'an temps on le voit j voler.

La victoire entre cicc deux n'était pas incertaine |

^ Le mot propre était leur force inégale,

2 Hedouble la victoire, geminatâ victorid, expression

plas latine que française.

3 Comme 9 etc., constractiim pefu faite pour la vivâ-'

cite dTun récit.

a3a COURS DE LITTÉRATURE.

L'AIbain percé de coups ne se traînait qu*à peine , Et y comme une victime aux marches de Fautel , 11 semblait présenter sa gorge au coup mortel. Aussi le reçoit-il, peu s*en faut, sans défense , Et son trépas de Rome établit la puissance.

Ceux qui connaissent les entraves de notre poésie sentiront tout ce qu'il y avait ici de difficultés à surmonter , surtout dans un temps où la langue n'était pas à beaucoup près ce qu elle est devenue depuis , et avoueront que Corneille ne fut pas étranger à cet art d'exprimer et d'ennoblir les petits détails que Racine porta depuis au plus haut degré de perfection. C'est ce que fait remarquer le commentateur , à propos d'un autre morceau qui n'est aussi qu'une traduction deTite-Iive, je veux dire le discours du général des Albains , qui a pour objet d'empêcher le combat entre les deux nations , en remettant leur querelle entre les mains de trois guerriers choisis dans chacun des deux partis. « J'ose dire que le discours de l'auteur fran- » çais est au - dessus du romain , plus nerveux , » plus touchant; et quand on songe qu'il était » gêné par la rime , et par un langage embarrassé » d'articles et qui souflfre peu d'inversions , qu'il a )) surmonté toutes ces difficultés, qu'il n'a employé > le secours d'aucune épithète , que rien n'arrête » l'éloquente rapidité de son discours , c'est là » qu'on reconnaît le grand Corneille. »

Finissons ce qui regarde les Horaces par cette

CORNEILLE. GUïNA* ^33

intéressante apostrophe de Sabine , d'abord à la ville d'Albe où elle était née , ensuite à celle de Rome où elle avait pris un époux. Ce morceau , d'un pathétique doux , se fait remarquer d'autant plus , qu'il contraste avec le ton de grandeur qui domine dans le reste de la pièce.

Albe , où j*ai commencé de respirer le jour ,

Albe , mon cher pays et mon premier amour ,

Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte ,

Je crains notre yictoire autant que ^otre perte.

Home , si tu te plains que c*est là te trahir ,

Fais-toi des ennemis que je puisse haïr.

Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre ,

Mes trois frères dans Tune et mon époux dans l'autre ,

Puis-je former des vœux, et sans impiété

Importuner le ciel pour ta félicité ?

Je sais que ton état , encore en sa naissance ,

I<fe saurait sans la guerre affermir sa puissance ,

Je sais qu'il doit s'accroître , et que tes grands destins

Ne se borneront pas chez les peuples latins ; ,

Que les dieux font promis Tempire de la terre ,

Et que tu n*en peux voir l'effet que par la guerre.

Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur

Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur ,

Je voudrais déjà voir tes troupes couronnées ,

D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.

Ya jusqu'en Orient pousser tes bataillons ;

Ya sur les bords du Rhin planter tes pavillons ;

Fais trembler sous tes pas les colonnes d*Hercule ;

Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.

Ingrate , souviens-toi que dn sang de ses rois

Tu tiens ton nom, tes ijaurs et tes premières lois.

Albe est ton origine : arrête et considère

Que tu portes le fer dans le stin de ta mère.

Tourne ailleurs les effiirU de tes bras tHomphanf ,.

^34 COIJM DE LITTERATl RE.

Sa joie éclatera dans Theur de ses en fans ; Et, se laissant ravir à Tainour maternelle , Ses vœux seront pour toi , si tu n'es plus contre elle.

Cinna, qui suivit les Horaces, est un drame* beaucoup plus régulier. L'unité d^action , de temp^r et de lieu y est observée : les scènes sont Béi» entre elles, hors en un seul endroit où le théâtre reste vide, et l'action ne finit qu'avec la pièce.

Le pardon généreux d'Auguste, les vers qu'il prononce, qui sont le sublime de la grandeur d'âme; ces vers que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus, et cet avantage attaché à la beauté du dénoûment , de laisser au spectateur une dernière impression qui est la plus heureuse et la plus Vive de toutes celles qu'il a reçues, ont fait regarder assez généralement cette tragédie comme le chefd'œuvre de Corneille ; et si l'on ajoute à ce grand mérite du cinquième acte le discours éloquent de Cinna dans la scène où il fait le tableau des proscriptions d'Octave ; cette autre scène si théâtrale , où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu de l'assassiner ; les idées profondes et Fétiergie de style qu'on remarque dans ce dialogue, aussi frappant à la lecture qu'au théâtre; le monologue d'Auguste au quatrième acte; la fierté du caractère d'Emilie et les traits heureux dont il est semé ; cette préférence paraîtra suj£samment justifiée* Avant de détailler les raisons peut-être

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