‹ Lycée (volume 4)Chapitre 19 sur 37 · CORNEILLE. CINNA · texte numérisé non relu

CORNEILLE. CINNA

non moins puissantes qu'on peut y opposer , j*aî cru devoir traduire le récit de Sénèque d'où l'auteur de Cinna a tiré son sujet. Il l'aTait imprimé avec la pièce, mais en latin; et comme tout le monde sait à peu près par cœur la scène du pardon , on sera plus aisément à portée, en écoutant la traduction de Sénèque , de se rappeler ce que le poè'te a emprunté au pliilosophe Ce morceau se trouve dans le Traité de la Clémence,

« Auguste fut un prince doux et modéré , si » l'oa n'examine que son règne. Il est vrai que , » n'étant que simple citoyen, à Tâge de vingt et » un ans , ï avait déjà plongé le poignard dans lé }) sein de ses amis , et cherché â faire périr le con- » sul Marc-Antoine ; il avait partagé le crime des » proscriptions. Mais, dans la suite, et lorsqu'il » avait passé Tàge dé quarante ans, pendant un » séjour qu'il fit dans la Gaule , on vint lui rap- » porter que L. Cinna , homme d'un esprit ferme , » conspirait contre lui. Il sut en quel lieu, en » quel moment et de quelle façon l'on se propo- )> sait de l'attaquer : c'était un complice qui était » le dénonciateur. H résolut de se venger, et fit » venir ses amis pour les consulter.

» Dans cet intervalle , il passa une nuit fort » agitée, en réfléchissant qull allait condamner » à la mort un jeune homme d'aune naissance il- » lustre, d'ailleurs irréprochable, et petit-fils du » grand Pompée. Quel changement! On l'avait

a36 COURS DE LITTÊRATDBE.

» VU , triumvir avec Marc-Antoine, donner à table » des édits de proscription , et maintenant il lui » en coûtait pour faire périr un seul honuue. H » s'entretenait avec lui-même en gémissant, et » prononçait de temps à autre des paroles qui se » contredisaient. Quoi donc! laisserai^je vivre » mon assassin? Sera-t-il en repos tandis que je » serai dans les alarmes? Il ne serait pas puni, » lui qui y dans un temps oùjai rétabli la paix » dans le monde entier, veut, Je ne dis pas seule- » ment frapper, mais immoler au pied des autels » une tête échappée à tant de combats sur terre m et sur mer^ et que tant de guerres civiles ont » vainement attaquée? Ensuite, après quelques » instans de silence, et s'emportant contre luî- Y même plus que contre Cinna : Pourquoi vivre, » si tant de gens ont intérêt que tu meures? Quel » sera le terme des supplices? Combien de sang » faut-il encore verser? Ma tête est donc en butte y> aux coups de toute la jeune noblesse de Rome I » Cest contre moi qu'ils aiguisent leurs poi- » gnards! Ma vie n'est pas d'un si grand prix ^ » qu'il faille que tant d'autres périssent pour la » conserver I Son épouse Livie l'interrompit enfin : » Fbulez'vous recevoir, dit-elle , le conseil d'une » femme ? imitez les médecins : quand les remèdes » usités ne réussissent pas , ils essaient les con-- » traires. Jusqu'ici la sévérité ne vous a servi de » rien. Lépide a pris la place de SalvidienuSy

COR^*EILLE• CINNA. sSy

» Murœna celle de Lépide , Cœpion celle de Mu^ » rœna^ Egnatius celle de Cœpion^ pour ne pas yi parler d ennemis plus obscurs que f aurais » honte de citer après de pareils noms. Essayez » aujourd'hui si la clémence vous réussira. Par^ » donnez à Cinna. Il est découvert : il ne peut » plus vous nuire. Il peut vous servir en vousfai^ » sant une réputation de bonté. Charmé de ce » conseil, Auguste en rendit grâces à livie , fit » contremander ses amis, et ordonna que Cinna » se rendît chez lui. Alors ayant fait sortir tout » le monde de sa chambre, et approcher un siège » pour Gînna : Je te prie avant tout , lui dit-il , » de me laisser parler sans m* interrompre j de » ne pas même troubler mes discours par le » moindre cri : tu auras après toute liberté de )) parler. Tu as été mon ennemi en naissant; Je » t'ai trouvé dans le camp de mes ennemis , et je » t'ai laissé vivre. Je t'ai laissé tous tes biens,, » Aujourdhui ta richesse et ton bonheur sont » au point que les vainqueurs sont jaloux des » vaincus. Tu as désiré la dignité de grand pon-^ » tife : tu Vas obtenue au préjudice de ceux dont » les parens ont combattu sous mes enseignes. » Voilà les obligations que tu m'as : et tu veux )) m' assassiner ! A ce mot , Cinna se récria que » cette fureur insensée était loin de son esprit. » Tu tiens mal ta parole, reprit l'empereur. Nous w étions convenus que tune m' interromprais pas.

^38 COL^RS DE UTXiiiiATLRE.

» Tu veux w! assassiner. Et tout de suite il lai » détailla les circonstances du complot , le nom » des conjurés, le lieu, l'heure , les mesures pri- D ses , celui qui devait tenir le glaive ; et voyant 2> Cinna muet nooins par obéissanœ que par con- 3) fusion : Quel est ton dessein? poursuit -ill 5) Est - ce de régner P Je plains la république » s^ il faut qu^ excepté moi il ri y mt rien qui £em,- » pêche d'y tenir le premier rang. Ce n'est pas » ta considération qui impose; tu n'as pas même » assez de crédit pour tes affaires domestiques , » et en dernier lieu tu as perdu un procès contre » un affranchi. Crois^tu qic'ilte soit plus facile de ^ te porter pour concurrent de César? Je le t^eux » bien y si je suis le seul obstacle à tes préten- ,» tions. Mais t' imagines-tu que les Faul-ÈnUle, m les Cossus , les SaviJius , les JFabii^s , tant dau- D très citoyens illustres ^ qui n'ont pas seule- » ment de grands noms, mais qui tes soutiennent » et les honorent i t' imagines-tu qu'ils consenti-- D ront à t' avoir pour maître ? H -serait trop long » de répéter tout son discours; car on dit qu'il » parla deux heures , comme s'il eut voulu pro- » longer ce seul châtiment qu'il lui imposait. H » finit ainsi : Je te donne la {de y Cinna , une se-- » condefois. Je te V avais donnée comme à mon » ennemi 'j je te la donne comme à m^on assassin. » Commençons dès ce moment à être amis , et » voyons lequel de nous deux sera de meilleure

ïi/oi avec Foutre^ ou moi qui te laisse la vie, ou D toi qui me la devras» Bientôt a,prè» il lui déféra » le consulat, se plaignant que Cinna ne Teut pas » osé demander. Il le compta depuis au nombre i> de ses plus fidèles amis, et fut institué son uni- I) que béritiier. Depuis cette époque, il ny eut j> plus aucune conspiration contre lui.»

Quoiqu'on ait du reconnaître dans ^e soorceau toutes les idées principales, et irouvent loéme les expressions dont Corneille s'est servi dans le monologue d'Auguste et dans la £3imeuae scène du cinquième acte , je ne crois pas qu'on me soupçonne d'avoir voulu dtminuer en xsien le mérite de louvrage ni celui de Fauteur* Jie me suis , au contraire, assez souvent expliqué sur l'honneur attaché à ces heureux emprunts , qui ne profitent que dans des mains habiles. Il y a loin d'une conversation à une tragédie. J'ai voulu faire connaître bien précisément le fonds que Corneille a. fait valoir, ce qui est à autrui et ce qui n'est qu'à lui. 'Cette connaissance est nécessaire pour apprécier le degré d'invention qu'il a mis dans chacun de ses ouvrages ; et cot exemple peut servir en même temps à repousser les reproches injustes tant répétés par les détracteurs de Racine et de Voltaire , qui, pour leur refuser le génie , rappellent sans cesse ce qu'ils nomment leurs larcins , comme s'il n'y avait qu'eux qui s*en fussent permis de semblables, comme s'il eût existé depuis la renaissance

34o GOUHS DE UTTÉRATURE.

des lettres un esprit qui ne dût rien à Tesprit des autres ; enfin , comme si cette importation des richesses anciennes ou étrangères n était pas , à proprement parler, le commerce du talent, espèce de commerce qui ne peut, comme beaucoup d'autres , se faire avec succès que par des hommes déjà fort riches de leur propre fonds , et capables d'améliorer celui d'autrui. ]N 'oublions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Qnna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont gravé dans tous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveU dans les écrits d'un philosophe , et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision , commandée par le rhythme poétique , a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste , qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Cor^ neille.

Après avoir exposé ce qui a fait la réputation et le succès de Qnna , il faut voir ce que Voltaire et avec lui tous les bons juges ont trouvé d'essentiellement vicieux dans l'intrigue et les caractères.

Le premier acte présente une conspiration contre Auguste , formée par Cinna , petit-fils du grand

CORNEILLE. CINNA. DiJ^l

Pompée; par Maxime , ami de Cinna; par Emilie , fille de Toranius, (jui est le tuteur d'Octave, et qui fut proscrit par son pupille. Emilie aime Cinna et en est aimée; mais elle ne veut consentir à Tépouser qu'après qu'il l'aura vengée du meurtrier de son père , et sa main est à ce prix. Cinna paraît animé contre Auguste, et par l'horreur qu'un Komain a naturellement pour la tyrannie, et par l'indignation que doit inspirer le souveniï* des cruautés d'Octave. C'est la peinture énergique de ces sanglantes proscriptions et des crimes du triumvirat qui lui a servi , plus que tout le reste , à exciter la fureur des conjurés qu'il vient de rassembler pour prendre les dernières mesures, et déterminer le moment de l'exécution. Cet efirayant tableau , tracé par Cinna dans la troisième scène du premier acte , met dans son parti les spectateurs , qui ne voient dans son entreprise qu'une vengeance légitime , et le dessein toujours imposant de rendre la liberté à Rome et de punir un tyran qui a été barbare. H importe de se rendre un compte fidèle de ces premières impressions qui s^établissent dans Texposition du sujet : elles sont les fondemens nécessaires de l'intérêt que la pièce doit produire; elles dépendent absolument du poëte , et le spectateur les reçoit telles qu'on veut les lui donner, pour peu qu elles aient un degré suffisant de probabilité morale, et sans doute elles l'ont ici. C'est un principe de l'art, fondé sur la V. 16

nature du cœur humain, que tout le reste du drame ne doit être que le développement succès^ sif de ces premières dispositions que Fart du poëte a fait naître dès le commencement; et c'est ce qui constitue l'unité d'intérêt. Voyons comment cette règle si essentielle est observée dans Cdima.

L'ouverture du second acte nous fait voir Au» guste entre les deux cliefs de la conspiration , qoi sont en même temps ses deux confidens les pind intimes, délibérant avec eux sur le dessein qn'S a d'abdiquer. H s'en rapporte entièrement à leur avis sur le parti qu'il prendra de déposer on dfe garder la souveraine puissance. Cette idée est grande et dramatique; elle est d'un homme de génie , et il n'y a personne qui n'en ait été frappé. Voltaire voudrait que ce projet d'abdîcàtion ne fût pas si subit , parce que rien ne doit l'être anci théâtre ; il voudrait que cette délibération fût amenée par quelque motif particulier , et qu'Auguste rappelât à ses confidens qu'il a déjà eu plusieurs fois la même pensée : et en effet, dans l'histoire, lorsque Aug;uste traite cette question avec Agrippa et Mécène, c'est à propos d'une nouvelle coiïspiration qu'il vient de découvrir, et des périls dont sa vie est continuellement menacée. La remarque du commentateur est juste ; mais il est le premier à reconnaître que ce défaut n'affaiblît point le grand intérêt de curiosité que produit

CORNEILLE. CINXA. :jt^

cette bçll^ sotoe; et l'iMi peut ajouter que c'est Racine (jui a connu le premier cette observatîoii exacte de toutes les convenances , qui ne laisse lieu à aucune objection ; c est le complément de la théorie dramatique, et il appartient naturellement au génie qui perfectionne ce que le génie a créé.

Voilà donc Cinna et Maxime , deux républicains décidés, maîtres du sort de Rome et de celui d'Auguste. Que vont-ils faire? Maxime ne balance pas à conseiller à Tempereur de renoncer à un pouvoir toujours odieux aux Romains et toujours dangereux pour lui. Çînna prend lé paîti contraire , et le soutient par les meilleures raîsoilS possibles; et , ce qui est très-remarquàble , c'est qu'il ne les appuie pas sur l'intérêt partîcùïîèf d'Auguste, mais sur celui de Roriie qui a besoiiï de lui. Il démontre que, dans l'état où sont les choses, l'eriiirire nepeut se passer d'un maître, et qu'il ne peut en avoir un meilleur qu'Auguste. Il soutient que l'autorité de l'empereur est légitimement acquise , qu'il ne la doit qu'à ses vertus ; il affirme que le gouvernement démocratique est le plus mauvais de tous; enfin il le conjure à genottx, comme le génie tutélaire de Rome , de veiller à sa conservation, et de ne pas l'abandonner aux guerres civiles: et à l'anarchie. B va jusqu'à dire que. les dieux mêmes ont voulu que Rome perdit %a liberté \ et sa pcditique est si bien raisonnée^^

si persuasive qu'elle entraîne Octave , qui finit par lui dire :

Cinna, par vos conseils je retiendrai Fempire; Mais je le retiendrai pour tous en faire part.

n lui donne pour épouse Emilie, à laquelle il tient lieu de père depuis qu'il lui a ôté le sien.

On est déjà un peu étonné du parti que prend Gnna , et des discours qu'il tient ; de voir le même homme que tout à l'heure il a peint comme un monstre exécrable, comme un tigre enivré de sang, devenu tout à coup pour lui un souverain légitime , le bienfaiteur des Romains et leur appui nécessaire. Mais ce n'est pas encore le moment d'examiner s'il a dit ce qu'il devait dire, à. ses paroles s'accordent avec le caractère de son rôle. Je n'en suis pas à l'examen des caractères : je ne considère que les ressorts de l'action et la marche de la pièce. On peut être surpris que Ginna ait changé de langage jusqu'à ce point. Mais lorsque Maxime, dans la scène suivante, lui dit,

Quel est yotre dessein après ces beaux discours?

et qu'il répond ,

Le même que j*ayais et qae j'aurai toujours,

on voit que du moins il n'a pas changé de sentiment, n ne veut pas qu'Auguste en soit quitte pour V effet dun remords i que la tjrrannie soit

CORNEILLE. GINNA. JUfS

impunie. H ne veut épouser Emilie c[ae sur la cendre d'Octave : ce serait un supplice pour lui de la tenir d'un tyran. Il n'a donc dissimulé que par un excès de haine et de rage; il est altéré du sang d'Auguste : il ne lui suffit plus que Rome soit libre , il faut que l'oppresseur périsse. Cette fitreur peut paraître atroce, si Ton considère qu'il a montré dans le premier acte beaucoup moins de ressentiment personnel contre Auguste, qui d'ailleurs le comblait de bienfaits, que d'ardeur pour la liberté , pour l'honneur de la rendre à sa patrie, et enfin pour l'hymen d'Emilie qu'il ne peut obtenir qu'à ce prix. On pourrait donc croire que, puisque l'abdication d'Octave et l'offre de la main d'Emilie lui donnaient ce qu'il désirait le plus , il ne pouvait s'acharner à vouloir la mort d'un homme qui ne lui a fait aucun mal, et qui même ne lui a fait que du bien. Mais on peut encore le justifier en ne voyant en lui qu'un inflexible républicain, qui veut , à quelque prix que ce soit , venger sa patrie et le sang de ses concitoyens. Le spectateur, accoutumé à la férocité des maximes romaines , peut encore se prêter à cette disposition de Cinna. D'ailleurs, il persiste dans ses résolutions , et le danger reste le même , puisque l'empereur n'est instruit de rien. L'intrigue est donc soutenue jusque-là , sans que la vraisem* blance morale soit absolument blessée. Mais l'kitérêt a déjà soufiêrt , parce qu'au premier acte on

slntéressait à la oonspiraticm du petite fils dç Pompée etde VamaAt d'Smiliç cootxe un usurpateur représ^ité conuue ]e bourreau des Homaîus , et qu après le second acte ou coasEoence à s'iutéresser davantage à Auf^uste , dont on a esitendu Ginna lui-même légitîmar Tusurpation , excuser lès cruautés comme nécessaires , et exalter les vertus eonimie la sauvegarde de Tempire. Ce nouvel intérêt s'augmente encore par la confiance intime 4pi*Auguste vient de itoontrer pow* Cinna et pour MtxÎBtie, par les témoignages d'anûtié dont il les a QOiOEiblés , par les grâces qu'il leur a prodiguées : de plus, il n'est guère pos^le de voir encore dans leur conspiration l'intérêt de la liberté publique , puisqu'il n'a tenu qu'à eux qu'cdle fût rétablie sans .fffiision de sang. L'intrigue , sans s'être arrêtée , ert donc an moins affîiiblie, parce que l'intérêt a changé d'objet. Le t]H>ifiième acte va nous o&ir bien d'autres fitutes d'une nature plus grave, et qu'il est difficile de justifier. Dans la première àûtee, Maxime nous apprend qu'il est amoureux cTÉmilie : il sait que Ginna en est aimé , et que c'est pour elle qu'il confire. Il est balancé entre la répugnance qu'il sent à servir son rival , et la bonté de trahir ses amis en révélant leur complot à l'empereur. Il ^e peut d^ailleurs se cacher à luiiSdié^e que c'est un très^-mauvais moyen pour obtenir Emilie que de peidre son amant. L'esclave Euphorbe , son confident , avoine que la conjonc^

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