CORNEILLE. CINNA. ^5 I
puis qu'il s'exprimait ainsi. Que dit-il actuelleaesat ?
O coup I 6 trahisou trop indigne d'un Lomme I Dnre , dure k jmniiîs Tèsclavage de Borne l FériBse mon «wour , pétiete mon espoir , Plutôt ^ue de ma main parie un crime si noir i
Au premier aete , il disait :
iiofii d'un coqp mortel la victime £c«ppee Fera voir si je suis du sang du grand Pompée.
Au troisième , 3 dit :
h» doHceiirs de rM^oiàr, oelles de la yengeaace, La ^oire ai affranchir le lieu de ma naissance , N*ont point assez d*2yppas -pour Jlatter ma raison , S'il faut les acquérir par une tnJkiton , S'il faut percw Je danc d'um prince magmmimf. Qui da peu que Je suis fait une telle estime.
Du peu que Je suis !Le sang du grand Pompée!
Comment accorder ensemble des idées û dispa* rates?
n avait dit , en parlant d'Octave :
Qaand le ciel par bos maint k le panv erappréte. Un lâche repentir g^arantira sa tétel
Et dans l'acte suivant , il c&t :
Le cid a trop fait voir, en de tels attentats | Qa'îl liait in mfMUiÎM et pnnit les mgruU
aSs COURS D£ UTTÉRATURE.
Que croire ? Voilà le ciel qui veut punir Octave ; voilà le ciel qui le défend et qui le vengera ! Et qu'on ne dise pas que les remords et les combats qu'il éprouve , quoique venant trop tard pour être vraisemblables , l'autorisent cependant à varier à ce point dans ses pensées et dans ses sentimens. Non , quand même ce repentir serait à sa place , quand même la confiance et les bienfaits d'Auguste auraient fait sur lui leur impression au moment où ils devaient la faire , il ne peut raisonnablement rien dire de ce qu'il dit ici. Les choses en elles-mêmes n'ont pas pris une autre nature depuis qu'Auguste lui a confié le dessein d'abdiquer , et lui a donné Emilie. Si c'était auparavant une belle chose de tuer un tyran et d'afiranchir Rome , comme il le disait , rien n'est changé ; Octave est encore un tyran , et Rome est encore esclave. Que devait-il donc dire? « Il est » beau , il est glorieux de délivrer sa patrie d'un )) tyran; c'est la vertu d'un Romain : mais ce )) qu'Auguste a fait pour moi m'ôte la force d'exer- » cer une vertu si cruelle. » Voilà ce que pourrait dire un homme que l'on n'aurait pas annoncé comme un Brutus. Mais appeler la même action , tantôt un efibrt de magnanimité , tantôt une lâche trahison ; refuser jusqu'à la liberté quand il faut la tenir d'un tyran , et dire ensuite en propres termes que c'est être esclai^e ai^ec honneur que de Tètre d'Octave^ et rassembler dans un même
CORBEILLE. Ciy^A» ^5^
personnage un tissu continuel de contradictions si choquantes ; c'est violer trop ouvertement l'unité de caractère, ce précepte cju'Arîftote, Horace et Despréaux ont puisé dans la nature et dans la droite raison.
Servetur ad imum Qualis ah ineapto processerit, et sihi conttet.
Qu'en tout avec lui-même il se montre d'accord , Et c[u*il soit à la fin tel ^'on l'a tu d'abord.
Il faut se figurer que le spectateur dit au personnage qu'il voit sur le théâtre : Qui êtes-vous et que voulez-vous? Je ne puis prendre de vos actions que l'idée que vous m'en donnez vous-même ; car à cette idée est attaché l'intérêt que je puis éprouver. Voyons donc de quoi il s'agit. Auguste est-il un tyran qu'il faut punir , et ceux qui le tueront seront-ils de bons citoyens , vengeurs de la patrie ? Vous , Ginna , êtes-vous ce citoyen? êtesvous ce vengeur ? est-ce là votre opinion ? est-ce là votre caractère ? Je le veux bien. Ce parti est très-plausible , je m'y range , et sous ce point de vue je m'intéresse à ce que vous allez faire. Mais si, au bout de deux actes, vous devenez tout à coup un autre homme, s'il faut blâmer ce que j'approuvais, et aimer ce que je haïssais , je ne peux plus vous suivre : et comment m'intéresser à ce que vous pouvez vouloir , quand vous-même ne le savez pas ? Il est inutile d'avertir que ce principe n'est pas applicable quand il s'agit des passions violentes ,
354 CUJRS Ufi LlïïililATUHE.
telles que Tamour et la jalousie, qui sont faites pour Louleverser rame et la porter sans cesse d'un mouvement à un autre. Noa-seulement alors Tunité de caractère n'est point violée , mais cette variation même est de l'essence du caractère établi : et quand le spectateur vous a dit , Je sais qiie vous aimez avec fureur, jje sais que vous êtes j^douz avec rage , il s'attend à tout ce que peuvent laire la jalousie et l'amour. Mais ce ^ est pas ici le a^s ; ce n'est point l'amour qui change les dispositioiis de Gnna à l'égard d'Auguste : au contraire , cet; amour a si peu de pouvoir sur lui , qu'il ne veut point d'Emilie si elle lui est donnée par Auguste ^ et qu'ensuite elle peut à peine obtenir de lui d^ ne pas renoncer à la conspiration. Il a donc toute sa raison; l'amour ne lui a point renversé la tête,! et ses contradictions n'ont point d'excuse. Je n'aurais pas même songé à prévenir cette objection^ improbable , s'il n'était pas très-conuuun d'éleveir sur les choses les plus claires des diffif.ultils eor; tièrement étrangères à la question.
Concluons que le rôle de Gnna est essentielLer ment vicieux, en ce qu'il manque à la fois et d'unité de caractère , et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque aussi de cette noblesse soutenue , convenable à un personnage principal , (£01 ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant. Or, actuellement que nous avons appris , en voyant ce qu'il est au troisième acte , que ce n est rien monas
CORNEILLE. CINNA. a55
qu'un républicain féroce, et que ce n'était pas la soif du sang d'Auguste qui l'engageait à parler contre son sentiment , l'excès de dissimulation où il s'est porté peut-il ne pas l'avilir aux yeux du spectateur ? N'a-t-il pas fait le rôle d'un malhonnête Ii(»nine quand il s'est jeté aux genoux d'Au guste pour le déterminer à garder l'empire ? Et qui l'obligeait à tant d'hypocrisie ? On n'en con?ç(Àt pas la raison, et il paraissait bien plus simple de laisser cette bassesse hypocrite à Maxime , qui n'est dans la pièce qu'un personnage entièrement sacrifié.
Nous avons vu déjà combien son am.our était firoid : sa conduite dans le quatrième acte est quelque chose de bien pis. Il fait révéler la con« spiration à l'empereur par l'esclave Euphorbe, qui dit en même temps à Auguste que Maxime s'est tué de désespoir ; et cependant ce même Maxime vient chez Emilie lui dire que tout est découvert ^ que Ginna est mandé au palais , qu'elle va être arrêtée par l'ordre d'Auguste ; mais (pie celui qui est chargé de cet ordre sei trouve heureusement, être un des conjurés , que œt homme attend Eniilie dans la msôson de Maxime, et que tous troi» ils peuvent prendre la fuite. Emilie répond , avec la fermeté qui lui convient, qu'elle suivra en tout le sort de Ginna. Là-dessus il répond que c'est un^ autre Cmna qiielle doit regarder en hUj que le ciel lui rend Farnant qu'elle a perdu ; que des
a56 COURS DE LITTERATURE.
mêmes ardeurs dont il fut embrasé.... EUelm-^ terrompt fort à propos.
Maxime, en Toilà trop pour un homme avisé.
Elle n'a que trop raison. A-t-il pu croire quelle donnât dans un piège si grossier? et jamais dé* claration d'amour fut-elle plus déplacée? Voltaire remarque qu'elle est comique , et qvielle achève de rendre le râle de Maxime insupportable. On est forcé d'en convenir : ce rôle est indigne de la tragédie.
Malheureusement ces défauts dans les caractères , les invraisemblances de iun et les ridicules de l'autre achèvent aussi de détruire l'intérêt de l'action , dont les ressorts ne sont plus tragiques. La trahison de Maxime, qui n'est motivée que par un amour de comédie dont personne ne peut se soucier , est un incident par lui-même trè&-considérable dans la pièce, puisqu'il change la situation de tous les personnages; mais il est amené par de trop petits moyens. Ses propositions à Emilie révoltent par leur 'maladresse. Cinna , qui a perdu toute cette grandeur qu'il avait au premier acte, et qui s'appelle lui-même un lâche et un parricide , ne peut plus nous attacher à une conspiration qu'il condamne. Que reste-t-il donc pour soutenir la pièce jusqu'au cinquième acte ? Le seul intérêt de curiosité : c'est un grand événement entre de grands personnages. La pièce est intitulée
COiaNEILLE. CIIfNA. 267
la Clémence d! Auguste, Il est informé de tout : il a mandé Cinna : il parait incertain du parti qu'il doit prendre ; il est violemment agité. On veut voir ce qui arrivera , et tel est l'avantage qui résulte de l'unité d'objet. Le spectateur, que l'on a toujours occupé de la même action, veut en voir la fin. Le poëte, malgré tant de fautes, se soutient donc ici par son art. Mais il se soutient aussi par son génie : c'est l'énergique fierté du rôle d'Emilie qui ne se dément jamais; c'est la scène vive et animée qu'elle a au troisième acte avec Cinna , le contraste de sa fermeté avec la faiblesse et les irrésolutions de son amant, et sa sortie brillante qui termine l'acte par ces beaux vers :
Qu'il achèye et dégage sa foi , Et qu il choisisse après de la mort ou de moi. c
C'est ensuite le monologue d'Auguste au quatrièm acte, rempli de traits de force et de vérité , heureusement imités de Sénèque. Ce sont ces beautés réelles qui, mêlant par intervalles l'admiration à la curiosité, soutiennent Tattention des spectateurs jusqu'au cinquième acte, dont le sublime les transporte assez pour leur faire oublier que jusque-là l'émotion et l'intérêt ont souvent faibli et varié.
Je ferai ici, à l'avantage de Corneille, une observation sur ce rôle d'Emilie , qui , dans le troisième et le quatrième acte, est certainement le v. 17
j58 COUBS DE LITTÉRATURE
jrand appui de cet édifice dramatique dont plu- 1 neurs parties sont a défectueuses. Voltaire , eo ] avouant qu il étincelle de traits admirables y en fait la critique de cette manière : « On demande )) pourquoi cette Emilie ne touche point; pourquoi » ce personnage ne fait pas au théâtre la grande )) impression qu*y fait Hermîone. E31e est Tâme* » de toute la pièce , et cependant elle inspire peu » d'mtérêt. N'est-ce point parce qu'elle n'est pas » malheureuse? n est-ce point parce que les sen- » timens d'un Brutus^ d'un Cassius, conviennent
)» peu à une fiUe? G^est Emilie que Bacine
» avait en vue lorsqu'il (fit dans une de ses pré- » faces qu'il ne veut pas mettre sur le théâtre de » ces femmes qui font des leçons d'héroïsme aux » hommes. »
Ces réflexions sont d'un goût fin et délicat; mais ce rapprochement d'Hermione et d'Emilie ne me paraît pas exact. L'une ne devait pas ressemhîer a l'autre. D est bien vrai que toutes deux exigent de leur amant une vengeance et un meurtre; mais leur injure , et par conséquent leur situation y n'est pas la méme^ et ne devait pas produire le même eflfet. Emilie poursuit la vengeance de son père Toranius, tué, il y a vingt ans, dans le temps des proscriptions. Ce sentiment est légitime , mais personne n'a connu ce Toranius. La perte qu'a faîte Emilie est bien ancienne ; Auguste même Ta réparée autant qu'il Fa pu , en traitant EmiËe conune
sa fille adopttve;. elle a reçu ses bîeniaits : sa situa^. tion, comme le remarque très-biea le commenta*, leur, n'est point à plaindre. Ainsi donc , lorsqu'elle demande la tête d'Auguste, c'est un sentiment tout au moins aussi républicain que filial^ ennoUi surtout par le dessein de rendre la liberté aux Romains : c'est un de ces sentimens auxquels on peut se prêter^ mais que le spectateur n'embrasse paa comme s'ils étsûent les siens, qu'il ne partage pa» aiirec toute la yivacité de ses affections; ces sortes de rôles sont plutôt, des moyens d'action que des mobiles d'intérêt. H n'en est pas de même d'Her^ naione. Son injure est récente , elle est sous les yeux du spectateur : c'est une femme, une princesse cruellement outragée et fortement passiionnée., L'offense qu'elle reçoit est de délies que tout son, sexe partage , et son infortune est de celles qui excitent la. pitié du notre. Sa yengeance n'est pas un devoir; c'est une passion, et une passion si aveugle et si forcenée , que l'on sent bien qu'Hermione isfi fait illusion à elle-même, et qu'elle sera plus & plaindre encore dès qu'on l'aura vengée. H résulte de cette <Ë6ëiie|ice essentielle entre les deux rôles, que celui de Racine est infiniment plus théâtral j^ mais que GaradUe, en fiiisant l'autre pour un plan diffiérent, n'était pas obligé de produire la même impressioa. Il ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous t^uch^y mais seulement qu'elle nous, attache^ ^ c^esl à quoi l'auteur a réussi en
2f6o COURS BB UTTÉRATUBE*
hti donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse d'âme que rien ne peut abaisser, d une résolution intrépide que rien ne peut ébran* 1èr. De ce côté, ce me semble, Corneille a bien connu son art , en ce qu'il a senti , ce qu'on peut poser pour principe, que, toutes les fois qu'un caractère ne peut pas nous émouvoir par des sentimens que nous partagions, il ne peut nous subjuguer que par une énergie et une grandeur qui nous imposent. Un pareil personnage ne peut pas Touloir trop décidément ce qu'il veut; car ce n'est que par cette volonté forte qu'il peut suppléer à Fintérêt qui lui manque. C'est à quoi Corneille a réussi dans le rôle d'Emilie; et s'il voulait en of^ fiîr le contraste dans celui de Cinna , les principes de l'art exigeaient qu'il le peignît, dès le commencement , balancé entre le pouvoir que sa maîtresse a sur lui , et l'horreur d'un assassinat , comme, dans la tragédie de BrutuSy le jeune Titus est continuellement partagé entre son amour et son devoir.
* Je ne parle pas du rôle de livie , que l'on a retranché à la représentation, comme l'Infante dans le Cid. Il était non-seulement inutile , mais il affaiblissait le mérite de la clémence d'Auguste , en lui faisant suggérer par les conseils d'autrui une belle action que la générosité seule doit lui dicter. Id l'exactitude historique trompa l'auteur, qui ne s'aperçut pas que ce conseil de livie était du nom«
CORNEILLE. CINNA. * a6l
bre des faits que le poëte dramatique est le maître de supprimer.
A l'égard du cinquième acte, un siècle et demi de succès l'a consacré. La beauté des vers et la simplicité sublime du style font voir que , si l'auteur est redevable à Sénèque de tout le fond de cette scène immortelle, il avait dans son âme le sentiment de la vraie grandeur, et en connaissait l'expression. Il n'y avait qu'Auguste, mis en scène par Corneille, qui pût dire:
Je suis maître de moi comme de l'unirers. .
Je le suis , je yeux Fétre : 6 siècles ! 6 mémoire I
Conservez à jamais ma dernière victoire.
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux ^
De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous. ^
Sojons amis , Ginna , c'est moi qui t'en convie.
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie ;
£t , malgré la fureur de ton lâche dessein ,
Je te la donne encor comufe à mon assassin.
Ces paroles à jamais mémorables font couler des larmes d'admiration et d'attendrissement; et ce mélange est une des émotions les plus douces que notre àme puisse éprouver.
Lorsqu'un moment auparavant Auguste dit à Cinna :
Apprends à (e connaître et descends en toî-méme.
On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime;
Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux ;
Ta fortune est bien haut; tu (>eux ce que tu veux : ,
262 COURS DE LITTÉr.ATURE.
Mais tu ferais pitié même à ceux qu elle irrite 9 Si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
Voltaire rapporte à ce sujet le mot connu au maréchal de La Feuillade : Tu me gâtes le soyons amis, Cinna. Si le tm m en disait autant ^ je le remercierais de son amitié. Cette remarque fait honneur à la délicatesse et au goût du courtisan ; elle est certainement fondée. Mais comme il faut toujours que la saine critique considère les objets sous toutes les faces, pourquoi ne nous apercevonsnous pas que cet endroit nuise en rien au plaisir que nous fait toute la scène? C'est qu'au fond le spectateur n'est pas fâché de voir Cinna humilié devant Auguste, qui devient alors si grand, qu'il attire à lui tout l'intérêt : disons plus , il attire toute l'attention , et, tant qu'il parle, à peine prend-ôn garde à celui qui l'écoute. De plus, Cinna lui-même a parlé de lui précédemment dans les mêmes termes; il a dit d'Auguste :
Ce prince magnanime , Qui du peu que je suis fait une telle estime.
Depuis la fin du second acte , on s'est accoutumé à n'avoir pas une grande idée de Cinna. On n'est donc pas étonné que l'empereur ne fasse pas de lui plus de cas qu'il n'en fait lui-même. On ne voit que' ia bonté qui pardonne, et l'on oublie tout le reste. Sans doute la bienséance dramatique eût été mieux obsei*vée , si ces vers n'y étaient pas; mais ce n'est
pas un de ces défauts qui blessent les convenances essentielles : tant il y a de nuances dans les £uite8 comme dans les beautés !
Voltaire remarque , en parlant du grand .succès de Cinna, que les idées qui dominent dans cet ouvrage, les discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernement , l'espèce de gloire atta* chée à Tbabileté et au courage des conspirateurs , devaient plaire à des esprits occupés des actions et des troubles qui avaient éclaté pendant le ministère de Richelieu, et produit des révoltes et des guerres civiles. On peut dire aussi de Poljeucte , qui suivit Cinna^ que les maximes sur la grâce divine, qui reviennent en plus d'un endroit de cette pièce, pouvaient avoir un intérêt particulier à cette époque, où les, querelles du jansénisme commençaient à diviser la France. Néarque , dès la première scène, dit, en parlant du Dieu des chrétiens ;
Il est toujours tout juste et tout bon ; mais sa grâce Ne desceud pas toujours avec même efficace.
Après certains momeus que perdent nos longueurs, Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs. Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré :
Le bras qui la versait en devient plus avare , Et cette sainte ardeur qui doit' porter au bien Tombe plus rarement ou n'opère plus rien.
Personne n'ignore que le christianisme, qui fait le fond de cet ouvrage, était une des choses qui l'avaient fait condamner par l'hôtel de Rambouillet.
d64 C0UBS DE LITTERATURE.
H est également concevable qu on y ait regardé le morceau qu'on yîent d'entendre, et beaucoup d'au^ très du même genre , comme plus faits pour la chaire que pour le théâtre, et que la multitude, qui entendait parler tous les jours de ces mêmes ma*tières, se soit trouvée par avance fiaimiliarisée avec ces discussions théologiques , et n'ait pas été blessée de les retrouver dans une tragédie. Mais ce qui est certain, c'est que la disposition des esprits, soit par rapport à la politique , soit par rapport à la religion, ne fit ni le succès de Cinna , ni celui de Poljeucte. Nous avons vu ce qui fit réusar l'un; voyons ce qui procura la même gloire à l'autre.
Corneille a dit dans l'examen de Polyeucte:
«( Je n'ai point fait de pièce où Tordre du théâtre » soit plus beau, et l'enchaînement des scènes mieux » ménagé.» Il dit vrai : c'est de toutes ses intrigues la mieux menée ; c'est aussi une de celles où il a mis le plus d'invention , et cette invention est en partie très-heureuse. Il s'en faut de beaucoup pourtant que cette tragédie soit sans défauts; elle en a d'assez grands. L'intrigue, nouée avec art, ne l'est pas toujours avec la dignité convenable au genre, et le choix des ressorts n'est pas toujours tragique, parce qu'il y a un personnage qui ne l'est pas; et comme toutes les parties d'un drame réagissent réciproquement les unes sur les autres, la discon- Tenance d'un caractère forme un défaut dans
CORNEILLE. POLTEUCT£« 3 65
l'intrigue. C'est ce qu'il y a de plus important k observer dans cet ouvrage, et ce que je vais développer.
Le martyre de saint Polyeucte , rapporté par Surius, n'a fourni à Corneille que la liaison étroite de ce jeune néophyte avecNéarque, qui l'avait converti au christianisme; son mariage avec Paujine, fille de Félix, proconsul romain, qui avait ordre de l'empereur Dèce de poursuivre les chrétiens; l'action hardie de, Polyeucte, qui déchire e^ public l'édit de l'empereur contre le christianisme, et brise les idoles que portaient les prêtres; et la vengeance qu'en tira Félix, qui, après avoir inutilement employé les prières de Pauline pour ramener son gendre à la religion de son pays, fut obligé de le condamner à la mort. Tout le reste appartient au poëte.
Sa fable, quoiqu'en général bien conçue, est fondée sur quelques invraisemblances assez fortes, mais qui heureusement portent sur l'avant-scène plus que sur l'action même qui se passe sur le théâtre; et ce sont celles que le spectateur excuse toujours le plus aisémeut. Sans doute il est peu vraisemblable que Sévère arrive jusque dans le palais du gouverneur d'Arménie, et jusque dans l'appartement de Pauline, sans savoir qu'elle vient d'être mariée à Polyeucte quinze jours auparavant, sans qu'un évéçiement si récent, et qui l'intéresse plus que personne, soit parvenu jusqu'à
:i66 COURS BE LITTéRATURE.
lui. n ne Test pas non plus que l'empereur, après sa victoire sur les Perses, dont il lui est redevable, renvoie en Arménie, comme on le dit, pour fedrc un sacrifice aux dieux. Il ne l'est pas davantage que Félix, qui craint tatit ses ressentimens et son crédit auprès de Tempereur , n'aille pas au-devant de lui, et que Pauline le voie avant qu'il ait vu son père. Mais ces circonstances sont à peu près indi^ férentes à l'effet théâtral , parce qu'elles ne portent m sur les caractères ni sur les situations. Le poëte a déjà mis le spectateur dans l'attente de ce que produira la vue de Sévère, qui est aimé de Pau- Une, et qui a voulu l'épouser : il n'examine pas trop comment ni pourquoi il arrive, parce qu'il est très-satisfait de le voir ; et il faut bien distinguer entre les fautes qui ne sont que pour les critiques et les juges de l'art, et celles qui sont pour tout le monde. Celles-ci influent sur le sort de la pièce; les autres ne concernent que le plus ou moins de perfection.
On convient unanimement que cet amour de Sévère et de Pauline forme un noeud intéressant , parce que le péril de Polyeucte les met tous deux dans une situation respective , propre à déployer cette noblesse de sentimens qui nous attache aux personnages de la tragédie , et nous fait partager des infortunes quils n'ont pas méritées. C'est une des créations qui font le plus d'honneur au talent de Corneille , et dont il n'avait trouvé le modèle
COBNEIUJL PÛLTEUGTB* 267
nulle part. Polyeucte est sur le point tfêtre conduit à la mort , s^O ne renonce point au christianisme. Les larmes de Pauline n'ont pu rien sur lui. Elle s'adresse , pour le sauver , à celui même qui est le plus intéressé à ce qu'il meure , à son rival , à celui qu'elle aime encore et k qui elle l'a même avoué ; à celui à qui P<dyeucte même , en chrétien élevé au-dessus de tous les objets terrestres y vient de la résigner en se préparant à moorir. Elle croit qu'un homme qui lui a paru digne d^elle doit être capable de ce trait de générosité , et elle ne se trompe pas. C'étaient là des beautéi neuves et originales , dont personne n'avait donné ridée. Cette délicatesse de senlimens ne se trouvait ni dans les théâtres anciens ni dans ceux des mo*> demes ; elle était dans l'âme de Corneille.
Vous êtes généreux, sojez-le jusqn^au bout.
Mon père est en état de vous accorder tout :
Il vous craint , et f avance Cfneor cette parole ,
Que 8*il perd mon époux , c'est à tous qu'il Timmoie.
Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;
Faites-y ous un effort pour lui servir d'appui.
Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande ;
Ma» plus Fedort est grand, plus la gl<»re en est grande.
Conserver un rival dont vous êtes jaloux ,
C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous ;
Et si ce n'est assez de votre renommée ,
C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée.
Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher ,
Doive à votre grand cœur ce qu'elle a de plus cher.
Souvenez- vous enfin que vous êtes Sévère.
Adieu. Résolvez seul ce que vous devez faire :
2l68 COtIKS D£ LITTÉRATURE*
Si vou» n été» pas tel que je l'ose espérer, ' . ,
Four vous priser encor, je le veux ignorer.
Jjd caractère de Folyeucte , quoique d'une espèce très •• différente , n'est pas xnoins bien conçu m moins bien tracé. Il est plein de cet enthousiasme religieux , nécessaire pour justifier ses violences , et qui convient parfaitement à un chrétien qui court au martyre. L'hôtel de Rambouillet avait craint qu'il ne fût ridicule : il est théâtral , comme toute grande passion ; et ce zèle exalté qui va cher^ cher la mort , et que la religion ne propose nullement pour modèle , mais regarde comme une exception que le martyre seul a consacrée, est une des passions naturelles à l'homme. £lle a dans Polyeucte toute la chaleur qu'elle doit avoir. S'il ifeût été qu'un homme persuadé et résigné , il eut paru froid ; mais il est enthousiaste à l'excès ; il entraîne. C'est là le cas où l'extrême est nécessaire , et où la vraie mesure est de n'en pas garder. La conduite de Sévère répond à l'estime que Pauline lui a témoignée. Il s'emploie de tout son pouvoir auprès de Félix , pour l'engager à attendre du moins des ordres précis de l'empereur avant de se résoudre à faire périr son gendre , un homme considérable , qui descend des rois d'Arménie, et à qui tout le peuple s'intéresse au point qu'on craint une révolte en sa faveur. Cette demande est si bien motivée, qu'il semble très-difficile que Félix «y refuse , et d'autant plus qu'il a la plus grande
CORNEILLE. POLTEUC». ^^69
déférence pour Sévère , qu'il regarde comme l'arbitre de sa destinée. Cependant il ne se rend poînt^ et ordonne le supplice de Polyeucte , parce qu'il fallait que la mort du saint martyr fût le dénou» ment de la pièce. Cest ici qu'elle pèche à la fois par l'intrigue et par un caractère dégradé. Qoels sont en eflfet les motifs que l'auteur prête à Félix? Sont-ils naturels ? sont-ils sufiisans ? sont-ils tnK giques? Félix se met dans la tête que toutes les démarches de Sévère en faveur de Polyeucte ne sont qu'une feinte ; que c'est un piège qu'on lui tend j afin de le perdre ensuite auprès de l'empereur , comme ayant contrevenu à ses ordonnances* Mais d'abord, pourquoi Félix s'imagine- 1- il que Sévère , qui n'a montré jusqu'ici qu'un caractère fort noble , s'abaisse jusqu'à cet indigne artifice dont il n'a nul besoin ? De plus, comment peul-îl croire qu'on lui fasse un crime capital d'avoir demandé des ordres pour faire mourir son gendre? Rien n'est moins naturel que ce raffinement de politique : il n'y a qu'à l'entendre pour en être convaincu. H ouvre ainsi le cinquième acte avec son confident :
Albin, as-tu bien vu la fourbe de Sévère?
As-tu bien tu sa baine, et vois-tu ma misère?