FRAGMENS
Sur BOULLANGER.
Boullanger fut un des plus grands ennemis du christianisme 9 et s'en repentit amèrement à sa mort , qui fut prématurée. Il mourut à trentecinq ans. On convient que son érudition était fort embrouillée. L'envie de trouver partout des preuves du système qu il s'était fait de l'antiquité indéfinie du globe terrestre , le portait à étudier précipitamment beaucoup delijrares et de langues ^ et toute cette nourriture^ dévorée à la h&te^ devait être très-mal digérée. Les athées encyclopédistes, qui, en prenant de sa main quelques articles d'é-»" conomie politique pour leur Dictionnaire , lui avaient tourné la tête d'amour-propre et d'impiété , et dont ,' en mourant , il détestait les le- ' çons , cherchèrent à lui faire une réputation que ses ouvrages ne soutinrent pas , et se servirent de son nom , aprè^ sa mort , pour le mettre à la tête des plus scandaleuses productions. Mais Voltaire, qui ne ménageait pas toujours les athées , surtout quand ils l'ennuyaient trop , se moqua beaucoup
B013LLÂN&£R. 3oi
de t Antiquité dévoilée de BbuUanger, qu'il appelait r Antiquité voilée^ et il avait raison.
Boullanger , très-mauvais physicien , prétendait trouver dans le déluge ^ non-seulement la clef de toutes les fables païennes , ce qui est une exagéflatîon folle , mais la preuve physique de l'immense vétusté du globe. Des physiciens d'un ordre bien supérieur , tels entre autres que M. Deluc , y ont trouvé, au contraire, la preuve irrésistible de la vérité du récit de Moïse et de sa chronologie , et ont conclu que la Genèse ne pouvait être que divinement inspirée ^ Ce M. Deluc est si fort en géologie , et si convaincant en raisonnement , qu'aucun de nos savans athées n'a essayé de lui répondre , quoiqu'il les traite fort rudement. Mais les auteurs du Dictionnaire historique ne s'en soiit pas moins trompés en attribuant à Boullanger , sur le bruit public répandu par les philosophes , une très-mauvaise brochure , intitulée le Christianisme dévoilé. Elle n'était pas plus de lui que le Sj's^ tème de la Nuture n'était de Mirabaud , le traducteur du Tasse et le secrétaire de l'Académie française, et que \ Examen des apologistes de la religion n'était de Fréret , quoique Fréret n'ait pas été plus religieux que Boullanger.
L'auteur de ce dernier ouvrage ( V Examen ) est encore vivfl^nt au moment où j'écris, et c'est ce qui
^ Voyea les Lettres géologiques de M. Deluc.
3o4 COURS DE LITTÉRATURE
Sur le Système de la Natui^e.
Voulez-vous savoir ce que c'est que le Système de la Nature? Voici ce qu'il est dans le livre qui porte ce titre.
c( En s'attirant réciproquement, les molécules » primitives et insensibles dont tous les corps sont \A formés deviennent sensibles, forment des mixtes, » des masses agrégatives par l'union de matières :» analogues et similaires que leur essence rend pro- D près à se rassembler pour former un tout. Ces » mêmes corps se dissolvent , ou leur union est » rompue lorsqu'ils éprouvent l'action de quelque 3) substance ennemie de cette union. Cest ainsi que 1» peu à peu se forment une plante , un métal , un » animal, un homme... • C'est ainsi, pour ne ja- » mais séparer les lois de la physique de celles de » la morale , que les hommes , attirés par leurs » besoins les uns vers les autres , forment des » unions que l'on nomme mariages , familles , » sociétés y amitiés j liaisons y et que la vertu en- » tretient et fortifie , mais que le vice relâche ou > dissout totalement. »
Pour tout homme un peu instruit, il n'y a pas un mot dans cet incompréhensible amphigouri qui ne soit, ou une supposition gratuite , ou une contradiction palpable. Le discours de Sganarelle BUT les concantés de l'omoplate ^ et le cœur à
SYSTÈME DB LA NATURE. 3o5
droite et le foie à gauche , n'est certainement pas plus ridicule , et vaut beaucoup mieux ; car le delire bouffon vaut mieux sans doute que le délire sérieux. Comment descendre à réfuter cet amas de bêtises , qu'on ose appeler philosophie ? Que dire de cette tranquille confiance, de ce ton gravement dogmatique en débitant ces inconcevables inepties? Que dire de ces molécules , qui ne sont, sous un autre nom , que les atomes crochus , qui n'ont point fait le monde , mais dont le monde entier s'est tant moqué ? Que dire du vice et de la {^ertu , nommés sérieusement quand il s'agit d'un agrégat de molécules , qui certainement , dans tout état de cause , n est pas plus susceptible de vice et de i^ertu dans le tout nommé homme j que dans le tout nommé plante ou souris^ car où serait la raison de cette différence de résultat? On voit bien que l'auteur a eu peur de révolter trop en supprimant le vice et la vertu ; mais comment ne pas rire au nez d'un homme qui veut que la vertu entretienne un agrégat de molécules , ou que le Hce le dissolve ? Pour faire sentir que c'est la seule réponse que mérite ce passage , et par conséquent tout le livre, qui n'en est que le développement, faisons-nous l'effort de parler sérieusement sur un seul point. Disons à l'auteur , c'est-à-dire , à tous les athées qui expliquent tout par ce grand livre : Messieurs, je vous accorde que le premier homme et la première femme ont été faits par un agrégat XYiu. 20
3o6 COURS DE LITTÉRATURE.
de molécules analogues et similaires. Pourriezvous me dire pourquoi les hommes et les femmes qui se font aujourd'hui se font constamment par un agrégat de molécules , qui certainement n'est pas celui qui a fait le premier homme et la prendère. femme? car apparemment vous ne me direz pas que ce que nous appelons^îi/re des enfans ait pu avoir Heu avant qu'il y eut un homme et une femme. Je propose cette petite difficulté à tous ceux qui nient la création , et qui tiennent pour les agrégats ; et je les recommande à Dieu.
., A travers cette foule d'assertions et de suppositions, qui, avec un appareil de mots scientifiques dénués de sens ou pris à contre-sens, se réduisent toujours , en dernier résultat, à ce seul énoncé, Nous disons y nous répondons , nous (iffirmons que cela est ainsi ^ parce que cela est ainsi j l'auteur essaie pourtant quelquefois des objections qui ont un air de raisonnement, et il fait voir de quelle force est son argumentation. 11 veut prouver que \^ faculté pensante ^ que nous appelons âme, et que nous croyons immatérielle , ne peut être que matérielle *y et voici comme il raisonne :
<( Cette âme se montre encore matérielle dans » les obstacles invincibles qu'elle éprouve de la » part des corps. Si elle fait mouvoir mon bras » quand rien ne s'y oppose , elle ne fera plus » mouvoir ce bras, si on le charge d'un trop
SI STÈMt TfÉ LA NATtmS. ^iOJ
» grand poi<]s* Yoilk donc une masse de matière > qui anéantit Vimpulsion donnée par une causé 1» spirituelle, qui, n'ayant nulle analogie avec » là matière, devrait ne pas trouver plus de dîfy* ficulte à remuer le monde entier qu'à remuer » un atome, et un atome que le monde entier : » doù ton peut conclure qu'un tel être est une I) chimère, un être dé raison. C'est néanmoins » d'un pareil être simple, ou d'un esprit ^m- » blable , que l'on a fait le moteur de la nature » entière. »
Si les livres n'étaient lus que par des hommes^ raisonnables, il suffirait de répondre à un raisonneur de cette espèce : Ûest ce qui fait que^ votre fiUe est muette. Il n'y a pas en Europe utïe classe de philosophie où un pareil syllogisme ne fît rire aux éclats; et quand en l'examine sérieusement, on est stupéfait de la complication d'ignorance et d'absurdité dont se compose cette étrange proposition. Remarquez avant tout que l'auteur, dans tout son livre, admet, comme essentielles et nécessaires^ les propriétés de la matière et des Icns du mouvement. La différence qui se trouve entîe lui et nous, c'est que, frappés, comme tous les philosophes du monde entiet (les athées exceptés), de l'immuable régularité* des phénomènes physiques, qui sont le résultat de ces propriétés et de ces lois, et dont se fiorme ï ordre de l'univers^ mus voyons nécessairemenl
^8 COURS DE LITTÉRÂTTJBE,
une cause mtelUgente dans des effets qui supposent nécessairement 1 intelligence ; au lieu que l'auteur y avec tous les athées, n'y voit que la nécessité^ c'est-à-dire qu'il explique des effets réds, inexplicables sans une cause réelle, par une abi^tracdon qui revient à dire. Tout est ainsi f parce que tout doit être ainsii ce qui est ausâ profond que le serait le raisonnement d'un ^uvage qui, trouvant une montre, ne voudrait pas croire qu'elle fût l'ouvrage d'un horloger, attendu qu'il n'a aucune idée d'un horloger, et aimerait mieux dire que, si cette montre marque Theure, c'est qu'elle existe nécessairement de toute éternité pour marquer l'heure. Mais enfin , de quelque manière que ce soit, ces lois essen» tieUes sont du moins reconnues par l'auteur.
Maintenant concevez-vous que le même homme vienne nous opposer une objection qui , réduite à la substance et à la forme du raisonnement, revient à dire : « La faculté qui pense et qui veut « est matérielle , s'il est vrai qu*elle ne puisse pas » changer les lois du mouvement. Or, il est vrai « qu'elle ne peut pas les changer, puisque la t^o- » lonté qui fait mouvoir par mon bras un poids » de cent livres ne saurait lui en faire mouvoir un » de mille : donc , etc. »
Ahl du moins l'athéisme de Spinosa, à la £iveur de l'obscurité des termes, se retranchait dans ou nuage impénétrable pour échapper aux rayonâ
SYSTEMS DE LA NATURE. 3og
de l'évidence. Mais ici la déraison est à découvert; elle se montre dans tout son ridicule et dans toute sa turpitude. Et quelle grossière ignorance dans l'emploi des mots! «Voilà, dit-il, une masse » de matière qui anéantit \ impulsion donnée par » une cause spirituelle. » Et c'est un philosophe qui s'exprime ainsi ! Qui jamais a prétendu que la volonté fût une impulsion ? Qui peut ignorer que ï impulsion est une force physique? Si nous disons que c'est la {volonté qui meut le bras , nous disons une vérité prouvée par le sens intime, qui équivaut à l'évidence; et quand nous disons qu'elle meut , tout le monde sait , tout le monde entend que c'est comme cause déterminante, et non pas commeforce motrice. Mais quel est ce rapport si prompt et si fidèle entre cette détér^ mination dune faculté intellectuelle et le mouvement du levier matériel , qui est mon bras ^ entre deux substances d'une nature évidemment différente ? C'est , comme le disait Newton en s'inclinant, le secret de celui qui a tout fait, qui a créé la substance pensante et les nerfs qui lui obéissent. Mais ce que tout le monde comprend sans être Newton, ce qu'apprend le sens commun le plus commun , c'est que, quelle que soit la cause qui détermine mon corps à se mouvoir, ce corps ne peut, en aucun cas, être mû qu'en raison des lois du mouvement , en proportion du levier avec la masse; en un mot, suivant les loi&
3lO COTTKS DE LITTÉRATUBE.
essentielles de la nature des corps. U appartenait à un Newton , qui savait ignorer , 'de reconnaître la puissance suprême dans cette action inexplicable de la pensée sur le corps ; mais prouver que la pensée est matérielle , parce qu'elle ne peut pas changer les propriétés de la matière ^ et dire que la matière anéantit la volonté j parce que la volonté ne saurait anéantir les propriétés des corps y est tout aussi ridicule que si Mon prouvait que Tintelligence de Newton était matérielle j parce qu'en découvrant la tliéorie générale du mouvement des corps célestes, il n avait pas été le maître d'empêcher que la terre n eût un mouvement de rotation sur son axe , et que sa révolution annuelle autour du soleil ne s'achevât dans un cercle de trois cent soixante degrés.
Que dites-vous de cette affectation continuelle de répéter que les théologiens ont imaginé la substance spirituelle, l^ immortalité j limmaté" rialitéj la Divinité ^ etc.? Qui est-ce qui se serait douté que tant de philosophes anciens et modernes , de tous les pays et de tous les siècles, fussent des théologiens ? Je crœs que Socrate et Platon seraient bien étonnés de s'entendre appeler de ce nom. Et tous les peuples sauvages y qui, sans même avoir aucune espèce dé religion , bien loin d'avoir une théologie , croient tous à un premier être , à un autre monde où les âmes vivront , «oot-ils des théologiens? A cpoi donc tend cû
SYSTÈME DE LA NATURE. 3ll
petit artifice puéril? Cest un moj^en philosophique , un mensonge officieux pour faire croire au lecteur ignorant que l'idée de Dieu , l'idée de l'àme y ne sont pas naturelles à Thomme ^ même à l'homme dont la raison inculte sembla diflSSrer peu de l'instinct; quelles ne datent pas de la plus haute antiquité connue, mais qu elles lui viennent de la théologie chrétienne. Ainsi , n'osant pas contredire un fait trop reconnu pour être contesté , on s'exprime de manière à le dérober, s'il est possible, à ceux qui Fignorent. Quel plat charlatanisme! il suffirait seul pour faire juger la cause de ceux qui s'en servent. Des moyens si vils n'appartiennent qu'à la cause du mensonge , qu*à des hommes qui sentent, malgré eux, le poids de la vérité qui les écrase , et sont intérieurement embarrassés et confus d*être seuls contre les nations et contre les siècles.
Les déclamations le plus souvent répétées par les matérialistes et les incrédules sont tellement dénuées de sens, que souvent il ne faut qu'une page, une phrase, un mot pour faire crouler un immense échafaudage de mensonges et d*inveo« tives ; et s'ils les répètent si souvent , c'est que , d'un côté, ils comptent sur l'ignorance et l'étourderie du plus grand nombre, et que, de l'autre, il y a des absurdités si ridicules , que les bons esprits ne daignent pas les réfuter; et ils ont tort. J'en vais donner un exemple frappant. A entendre
3l2 COURS DE LITTÉRATURE.
les philosophes, ce sont partout les prêtres qui ont imaginé , pour leur intérêt , la Divinité , la religion, le culte; ce sont eux qui ont trompé le monde : il n y a pas de lieu commun plus rebattu dans la philosophie moderne , et qui revienne plus souvent dans le Système de la Nature. U y a pourtant une petite difficulté, c'est que, avant d'avoir des prêtres, il a fallu nécessairement avoir des dieux -^ avant d'avoir des prêtres , il a follu convenir généralement de la nécessité d'un culte. Il faut donc que les déclamateurs avouent que l'idée de la Divinité et le besoin d'une religion ne sont pas des intentions des prêtres, et qu'au contraire nous n'avons des prêtres que parce que tous les peuples ont cru à la Divinité et même à une religion ; et certainement cette croyance , cette volonté , ce besoin, ne pouvaient venir des prêtres, qui n'existaient pas encore. Jugez maintenant du degré d'impudence ou d'ineptie que suppose une diffamation habituelle, tellement absurde et contradictoire , que , pour l'appuyer , il faut soutenir une impossibilité de principe et de fait; il faut soutenir que l'effet a existé avant la cause, ou, en d'autres termes, que deux et deux ne font pas quatre, et qu'il fait jour à minuit : c'est tout un.
Eh ! qui , hors les athées , peut ignorer , peut nier cette vérité générale, de sens intime et d'expérience, que l'idée d'un premier être est naturelle à l'homme ? Tout le monde ne l'a pas dit si éloquem-
SYSTÈME DE LA NATURE- 3l3
ïnent que Çicéron ^ ; mais tout le monde Ta dit , la vu, l'a senti. Les athées seront toujours seuls contre le monde entier , et ce n*est pas ce qui les embarrasse et les humilie; au contraire, ils en sont tout glorieux. Mais, s'il est beau d'être tout seul, il est honteux d'être absurde; et quel est l'athée qui osera essayer ici de se disculper de l'absurdité ? Je l'attends.
Une chose importante à remarquer dans les athées , et particulièrement dans l'auteur du Sjs^ terne de la Nature, c'est cette méthode uniforme qui parait chez eux une précaufaoii tacite et convenue, et qui consiste à paraître oublier qu'il y a eu avant eux des philosophes, des métaphysiciens, des logiciens, de grands hommes enfin, dont euxmêmes n'oseraient pas révoquer en doute le génie et les lumières, et qui se sont donné la peine de composer des théories rigoureusement raisonnées pour convertir en démonstration la croyance générale des hommes sur l'existence d'un Dieu créateur , la spiritualité et l'immortalité de l'âme. Il y a, par exemple, un Locke, qui n'était ni prêtre ni théologien , et qui ne passe pas pour un mauvais raisonneur, dont le nom même est sans cesse, depuis cinquante ans, dans la bouche de tous nos philosophes modernes» Ce Locke a surtout excellé, de l'aveu de tout le monde , par la justesse du rai-
^ De Naturâ deorum, II, 2, etc., etc.
3l4 COUBS D£ LITTÉRATUBS
bonnement : c'est le plus puissant logiciea qui ait existe^ et ses argumens sont des corollaires de .mathématiques. C'est de lui que nos phi^losophes ont appris une vérité dont ik ont, je l'avoue, étrangement abusé , que toutes nos idées nous étaient transmises par nos sens , organes ^intermédiaires entre les objets et la pensée. Ils ont fini par en conclure que toutes nos idées n'étaient que des sensations ^ et que nos se?is et notre âme étaient la même chose : mais ce n'est pas la faute de liOcke, s'ils ont pris un des principes de son livre pour démentir le livre entier. L'objet du livre entî^ , qu'il a intitulé De F Entendement humain^ est précisément de démontrer en rigueur que cet en-^ tendement est esprit y et d'une nature essentielle^^ ment distincte de la matière. Personne n'en a donné des preuves plus frappantes et plus lumineuses ; seulement il ne veut pas affînner , par res* pect pour la puissance divine , que Dieu ne puisse pas rendre la matière susceptible de pensée. Ce doute I plus religieux que philosophique ^ > est la seule chose que les matérialistes aient vue dans son
** C'est peut-éti*e en effet le seul passage iè Locke ou l'oa ne retrouve pas cette exactitude sévère d'expression et de pensée qui le caractérise ; car , au fopd , ce doute n'est qu'un abus de mots : Dieu ne peut pas changer les essences, c'est-à-dire , ne peut pas faire qu'une ehose ne soit pas ce qu'elle est et ce qu'il a voulu qu'elle filt { et n la matière à&yexaàxpensant^^ elle ne «erait plue OAatièm^
STSTSMS DE LA NATURE. 3l5
livre , la seule qu'ils aient louée , à peu près comme un vieux guerrier ^ qui, tout entier à son métier ^ et fort étranger aux lettres , ne connaîtrait de Voltaire que son nom et un beau i^ers t
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Quand des professeurs d'athéisme se présentent pour détromper le monde de Tidée d'un Dieu , qui ne croirait qu'ils vont commencer du moins par détruire^ autant qu'il est en eux , ces imposantes séries d'argumens , déduites par cette foule de philosophes de tous les temps et de toutes les religions , dont le concours unanime ne laisse pas à présent que d'être une sorte d'autorité? Que l'athée rejette avec mépris toute espèce d'autorité, à la bonne heure : je ne la donne que pout* ce qu'elle est; et je sais qu'il n'y a point d'autorité contre un bon raisonnement. Mais commencez donc par me prouver qu'ils ont mal raisonné, et alors je vous abandonne et leur autorité et leur opinion ; osez mettre sous les yeux de vos lecteurs ces argumens qui paraissent à, clairs et â justes ; montres^y des paralogisme» , des inconséquences , des contradictions : vous aurez déjà &itbeaucoup, et vous aurez ensuite bien plus d'avanta^ k y substituer votre doctrine Mais point du tout, pas un ne l'a même esëSkyé; je dis plus y pas un ne l'essaiera : d'où je cooclos la mauvaise Sou L'on n'évite pas le combat lorsqu'on sent sa force, et s'y dérober toujours est un aveu
3l6 COURS DE LITTÉRATURE.
* de faiblesse et d'impuissance. Il n'y a pas moyen de dire que c'est par mépris ; on n'aurait pas bonne ^râce à mépriser un Locke , un Fénélon , un Clarke, etc.; nos philosophes eux-mêmes, nos athées, ne l'oseraient pas. Je sais bien qu'ils l'osent entre eux : on ne rougit de rien entre complices, et l'on peut hasarder beaucoup en conversation. Ce mépris même alors prend chez eux l'air et le ton d'une pitié philosophique : ils plaignent généralement ces beaux génies qui n'ont pas eu le courage de s'élever au-dessus des préjugés vulgaires, comme un fou plaignait bonnement Molière de ne s'être pas élevé jusqu'au drame. Mais par écrit et devant le public on est encore forcé, quoique athée, à quelque bienséance , et surtout il serait trop hasardeux àe mépriser ce même Locke dont on a tant célébré le doute, que tous les apprentis incrédules qui ne l'ont jamais lu s'imaginent qu'il a été le chef des matérialistes et le père des déistes. Il y a généralement, dans cette tourbe des élèves de J'inci'édulité, tant de légèreté et d'ignorance, que la plupart seraient fort étonnés d'apprendre que nonseulement Locke croyait en Dieu, maïs qu'il croyait en Jésus-Christ, et que ses dernières paroles au lit de mort furent celles-ci : Je meurs persuadé que je ne puis être sauvé que par les mérites de JésuS'Christ.
C'est lui qui , en saisissant une vérité inutilement aperçue et mal exprimée par les anciens ,
SYSTÈME DE LA NATUB£t Sl^
Nihil est in intellectu^ quod non prias fuerit in sensu , « Il n'y a rien dans l'entendement, qui n'ait été auparavant dans les sens ^ ^ » a distingué l'objet, l'organe, la perception et le jugement, qui, bien loin de tout donner à la matière et aux sens , les a dépossédés de ce qu'on leur attribuait faussement; a enseigné , ce dont personne ne doute aujourd'hui, que toutes nos sensations, la couleur, l'odeur, la saveur, le froid, le chaud, ne sont, ni dans les corps, qui n'en sont que l'occasion, ni dans nos sens , qui n en sont que les véhicules , mais dans la faculté pensante, qui en a la perception. Dans cette savante théorie de Locke, trèsingénieusement développée par notre Condillac , l'auteur du Système de la Nature a pris ce qui lui convenait , sans indiquer même où il l'avait pris; mais, au lieu d'une faculté pensante, d'une âme immatérielle , chez lui c'est le cerveau ^ T organe intérieur^ ce que d'autres philosophes ont appelé sensorium commune, qui seul a toutes les perceptions. Il ne s'aperçoit pas ou ne s'embarrasse pas des Conséquences de cette doctrine, qui vont l'arrêter tout court, dès qu'on l'aura fait ressouvenir que nous ne sommes encore ici qu'au commencement des facultés humaines , et qu'en supposant avec lui que les ébranlemens de V organe
^ Cela n'est pas vrai, comme on va le voir d'après Locke ; il fallait dire, qui n'ait passé par les sens.
3l8 COtîïtS DB tlTTÉRATUlCB.'
intérieur soient des perceptions , tout homme va rester sans action quelconque; car il ne suffit pas à^ percevoir j il faut combiner les rapports de ces perceptions y et en former des jugemens dont nos actions scnent la conséquence ; et c'est ici que le matérialiste ne peut plus que balbutier et déraisonner. Comment en effet concevoir que le cerveau , qu une membrane , un tissu spongieux, en un mot, une particule de matière quelconque forme des pigemens ! Le sens intime y répugne : tout homme de bonne foi doit l'avouer. Pourquoi mon cerveau jugeraiî^il plutôt que mon pied ou ma main ?
Pourquoi td morceau de matière serait-il capable de raisonner plutôt qu'un autre? Le tissu cellu^ laire a-t-îl plus de rapport avec le raisonnement et la pensée que mes nerfs ^ mes muscles , mes fibres, etc. ? Je conçois fort bien comment toutes les parties de mon corps sont affectées, ébranlées, modifiées par les corps étrangers qui ont des rap* ports avec le mien ; mais personne ne me fera jamais comprendre par qud privilège mon cerveau raisonnerait^ quand mon oreiDe ne raisonne pas. C'est ici que Locke triomphe , et j'y renvoie ceux qui voudront se convaincre.
Sur J.-J. Rousseau.
Da us Tordre naturd , les hommes sont toœégaux devant Dieu, dont ils sont tons les Gréatves; ^ainr
J.-J. ROtJSSBAr. 3ig^
parles mêmes imperfections et les mêmes besoins^ par les mêmes droits à ses bienfaits , à raison de sa souveraine bonté, cjui se doit également à tout ce qui tient de lui l'être et la vie ; égaux par les mêmes tributs d'hommages, de reconnaissance et d'amour que des enfans doivent à leur père.
Dans l'ordre social, qui n'est qu'une conséquence nécessaire de la nature de l'homme , créé essentiellement sociable , les hommes sont égaux entre eux , en 'ce sens qu'ils ont tous les mêmes droits d'être également protégés par les lois générales, expressément ou tacitement consenties par tous pour assurer à tous la jouissance paisible de leurs avantages naturels ou acquis, de leurs propriétés légitimes , des fruits de leur industrie , en un mot , de tout ce que l'intérêt commun maintient par la force commune contre les violences particulières. Quelque forme et quelque nom qu'ait pris cet ordre social , quel que soit le gouvernement adopté pour en être la garantie^ que sa constitution soit plus ou moins monarchique , plus ou moins républicaine^ ou , en d'autres termes , qu'elle se rapproche plus ou moins , suivant les convenances de territoire et de population , sdit du pouvoir d'un seid , soit du pouvoir de plusieurs, soit du pouvoir du plus grand nombre; telle est, en tout état de chose, la seule égalité sociale et politique. Jamais il n'y en eut, et jamais il ne put y en avoir d'autre. L'histoire de
3aO COURS DE LITTÉRATURE.
tous les siècles n'offre aucune exception à ce prin-» cipe , fondé sur la nature et l'expérience ; et , ce qui est plus fort pour le temps où j'écris , la seule nation qui , depuis le commencement du monde , ait appris de sa philosophie à méconnaître cette vérité , a été forcée d'y revenir, au moins en théorie , et de consigner dans un acte constitutionnel cette définition de Yégalité % comme elle s'est crue obligée de proclamer et d'ajfficher, à la fin du dix-huitième siècle, qaelle reconnaissait un Être suprême.
Hors de là tout est nécessairement inégalité. Le sens commun en convenait, comme on convient d'un fait évident. La raison exercée pouvait y voir et y voyait plus ou moins une disposition admirable de la Providence pour le plus grand hien possible. Il appartenait à un sophiste tel quf Rousseau de rechercher les causes de cette iné^ galité , et non pas pour développer celles qui st présentaient d'elles-mêmes à la réflexion, non pas pour expliquer un ordre réel et nécessaire , subsistant avec des abus nécessaires ^ dans un monde nécessairement ixaç^vîdiiU c'étaient là des notions trop vieilles et trop communes de la sagesse humaine rendant hommage à la sagesse divine.
Rousseau n'a vu dans cette inégalité , qui est l'or-
^ <i L'égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous , soit qu'elle protège , soit qu'elle punisse. » Constitution de 1 795.
j. j. ROUSSEAU. Bai
dre essentiel du monde physique et moral , qu un désordre accidentel ^ ouvrage de V homme dé" proi^épar la société et la civilisation.
L'éloquence facile des lieux communs, et l'enthousiasme insensé qu'elle peut inspirer au vulgaire des lecteurs , ne m'en imposent en aucune manière. Je sens comme un autre le mérite de bien écrire; mais j'en apprécie la valeur relative, subordonnée à celle des choses, au degré de difficulté, et aux effets qui en résultent. On sait assez qu'en aucun temps je n'ai partagé , à l'égard de Rousseau , le fanatisme populaire. Je savais ce qui le produisait , avant même d'avoir pensé à ce qu'il pouvait produire. Je ne craignis nullement de le heurter, lorsqu'il était dans toute son effervescence , au moment où il tirait une espèce de force religieuse du respect qu'on a toujours et qu'on doit .avoir pour la tombe qui vient de s'ouvrir ^' Si elle n'ensevelit pas avec l'homme ses erreurs et ses fautes, elle sollicite d'abord l'intérêt pour le talent qui n'est plus , et réclame les honneurs qu'on lui doit. Je ne blessais aucune de ces bienséances , que je sentais. Je rendis tout ce qui était dû à la mémoire encore récente d'un homme que je reconnaissais pour un des plus éloquens écrivains du dix -huitième siècle; mais j'indi-
^ Dans un article du Mercure, en 1778, peu de temps après la mort de Rousseau,
xTffl. 21
^22 COURS DE UTTERATUllE.
quai dès lors tous les reproches qu on pouvait lui faire; je réduisis ^ comme je le devais^ la folle exagération des louanges. Je montrai dès lors les rapports y très-importans et très-déciâ&y entre Fauteur et s% doctrine^ entre sa vie et ses livres., entre son amour-prdpre et ses principes, entre ses ressentimens et ses jugemens, entre son caractère et sa morale , entre ses aventures et ses romans. Tout cela n était que sonunairement résumé avec une précûâon sévère qui ne manqua pas de m'attirer^ de la part des enthousiastes , quelques libelles, dont je fus affecté alors, et dont je m'applaudis aujourd'hui. Je n avais jamais pu goûter l'arrogance paradoxale qu'on appelait énergie y et le charlatanisme de phrase qu'on appelait chaleur. En un mot, je ne pouvais voir dans ce J.-J. Rousseau , tant vanté par une certaine classe de lecteurs, et surtout par lui-même, que le plus suhtil des sophistes y le plus éloquait des rhéteurs , et le plus impudent des cjrfùques. Combien ce jugement, que je crois juste, et qui est, à ma connaissance , celui de tous les bons esprits , laisse-t-il de places au-dessus de Jean -Jacques, pour ceux qui ont été dans la première classe des^ vrais philosophes, des orateurs et des poètes! Mais combien ce même jugement m'a paru encore plus fondé depuis que le Ciel a permis que ce funeste novateur fut si terriblement réfuté par tout le mal qu'il a fait ! Il faut détailler aujonr-
dliui ce que je n'avais qu'effleuré ; et je suis obligé de montrer l'homme en même temps que ses opinions: Tun sert à infirmer l'autre.
L'orgueil , et l'orgueil blessé , explique tous les travers et tous les paradoxes de Rousseau; l'or* gueil , et l'orgueil flatté, explique toute sa vogue et son influence.
Il avait vécu pauvre , et il avoue qixil hait na» ' turellement les riches. Ce sentiment , pour être avoué , n'en est pas moins vil ; car il faut prouver, ou que l'envie n'est pas vile , ou que cette haine .n'est pas de l'envie. Essayez.
Il avait vécu obscur et rebuté , et il avoue qu'«7 hait naturellement les grands. Essayez de prouver que ce n'est pas une injustice odieuse et absurde de haïr toute une classe d'hommes , dans laquelle on trouve, à l'examen, autant de mérite et de vertus que dans toute autre; qu'il n'est pas indigne d'un homme raisonnable de conCondre dans un même sentiment d'aversion toute une classe très-nombreuse, à cause des torts et des vices de quelques individus. Enfin, tâchez de trouver un motif réel à cette haine , si ce n'est celui-ci, que l'orgueil suggère et nç prononce pas : Je les hais y parce qu'ils sont placés au-dessus de moi.
U avait travaillé vingt ans dans tous les genres
d'écrire , sans parvenir à se faire connaître ; et à
peine commeace-t-il à goûter les prémices de sa
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réputation , qu'il affecte d'avilir la célébrité littéraire , qu'il a cherchée par tous les moyens et qu'il n'a pu encore atteindre, par des paradoxes insensés et brillans. Et pourquoi cette contradiction? D'abord pour se venger de la longue impuissance de ses eflforts et de ses prétentions; ensuite , pour paraître en quelque sorte au-dessus de la célébrité, en revanche de ce qu'il est resté si long-temps au-dessous; enfin pour humilier, autant qu'il est en luî , ceux qui ont été célèbres plus tôt que lui , ou qui le sont encore plus que lui. Je suis devenu auteur par mon mépris même pour cet état, ce sont ces propres paroles. Des sots peuvent y voir une noble élévation , uii grand air de supériorité ; le bon sens y voit ( et le bon sens se sert du mot propre , quand rien ne le lui défend), l"". un mensonge efironté, puisque ses propres Mémoires nous apprennent combien il a fait de tentatives inutiles pour être compositeur y auteur dramatique philosophe et publiciste; puisque ses ouvrages, publiés depuis, dans ces difierens gem*es, ont été conçus, préparés, èlKUiehéSy de son aveu, pendant le cours de sa vie, tour à tour errante et retirée; puisqu il nous raconte lui-même toutes les démarches qu'U a faites pour s'approcher des hommes célèbres, des académies, des protecteurs; puisqu enfin il avait concouru plusieurs fois pour des prix académiques^ et que les premiers édaiis de sa lépabe
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tion partirent d'une académie de province. Voilà sans doute un mépris pour F état d! auteur d'une espèce toute nouvelle.
S"". Le bon sens y voit une sottise dans toute ]a force du terme. Quoi de plus sot que de mépris ser ce qui en soi n'est rien moins que méprisable y et ce qui a honoré les plus grands hommes en tout genre, depuis Cicéron jusqu'à Fénéloii, qui pouvaient être grands sans être auteurs ^ et qui se sont fait gloire de l'être ?
S**. Le bon sens y voit un excès d'impertinence et de fatuité impardonnable. Comment suppor* ter qu'un homme qui ne serait rien , ou qui serait pis que rien , s'il n'était auteur, se donne l'air de mépriser ce qu'il a eu tant de* peine à obtenir, et ce qui seul a fait de lui quelque chose?
Il avait été long-temps aventurier, laquais, commis, etc.; et cette espèce d'existence est loin de la considération. Que Rousseau se sentit fait pour valoir mieux , je le comprends ; qu'il en ait conçu de l'humeur contre la société^ je ne puis l'excuser. C'est de lui seul qu'il avait à se plaindre, et non des autres. Le monde n'est pas obligé de reconnaître le mérite avant qu'il se soit fait connaître lui-même; et à qui la faute, si celui de Rousseau demeura si long-temps hors d'état de se produire? S'il avait eu assez de raison et de bonne foi pour s'appliquer les conséquences des aveux que le seul plaisir de parler de lui fait si
souvent tomber de sa plume , il se serait dit k lui-même ce que tout lecteur sensé lui dira : « Ce )) sont les défauts de ton caractère qui ont re- » tardé l'essor de ton talent. C'est ton invincible )> indolence, la mobilité de tes idées, la manie » de tout essayer et de ne rien finir; et si tu pré- » tends être philosophe, commence par te faire » justice , afin de la rendre à autrui* v
Mais ce n'est pas ainsi que parlent l'amourpropre souvent contristé et humilié, et l'imagination ardente long- temps exaltée dans ses rêveries solitaires. L'un et l'autre ont pris la parole, et ont dit : (( Comment un homme d'un mérite » si supérieur, un homme qui mérite des statues ^ » a-t-il été si long- temps dénué, ignoré, rebu- » té? C'est que l'ordre naturel est interverti par » Tordre social; c'est que tout est bien dans la M nature y et que tout se dégrade entre les mains » de r homme ^ ; c'est qu'il y a des riches et des » grands, des royaumes et des villes^ et qu'il » ne devrait y avoir que des peuplades sau- » vageSj ou tout au plus de petits états; et alors )) tu en serais le premier citoy^ot , le législateur : » qui en serait plus capable que toi? Voilà le D désordre. Ce ne sont pas les intérêts com- » niuns, les moyens naturels, les lumières ac- » quises, les talens divers, qui ont fait la société,
^ Cette phrase absurde est la première de VJEmile,
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» ce sont uniquement les vices. Tous les rangs » sont des usurpations. Il y a tout à parier que » les ancêtres dun gentilhomme étaient desfri-^ » ponSy etc., etc. »
Ce n'est pas qu'une arrière - pensée ne se fît encore entendre chez lui, et ne lui dît : «La rai- ^ » son de tous les siècles et la voix de tous les » hommes sages vont s'élever contre toi. » L'amourpropre répondait : « Qu'importe? Il s'agit d'être » lu et défaire effet : tout est dit en fait de vérité ; . >» on ne peut plus être neuf qu'en déraison. Et » d'ailleurs , combien je mets d'intérêts dans mon » parti ! C'est la classe inférieure qui est la plus » nombreuse ; elle sera tout entière pour moi con- » tre r inégalité. Tous ceux qui ne se trouvent » pas bien dans la société diront à coup sûr » comme moi que toutj est mal. J'ai pour moi » l'orgueil du plus grand nombre contre l'orgueil » du plus petit; il n'y a pas à balancer, le succès \ » est sûr. J'attaque tout ce qu'on envie , et je y » flatte tout ce qui est mécontent; c'est le moyeu » de faire secte. Et puis , quel beau champ pour » les belles phrases que la satirie continuelle du » gand monde et le panégyrique de la multitude ! » Qu'y a-t-il de plus moral , de plus philoso* » phique? Si l'on réfute mes pai^adoxes ^je ne ré- » pondrai jamais qu'en annonçant le plus pro- 9 fond mépris pour tous ceux qui n'opposent que X des préjugés à la vérité ^ qui est ma devise ; et
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» combien de fous prendront à la lettre cette de- » vise imposante : Sacrifier sa vie à la vérité , » Vitam impendere i^ero ! J'écris pour un peuple » qui ne fait cas de rien que de Y esprit : et^où » peut-on en mettre plus que dans des paradoxes? » J'écris pour un peuple ennuyé : et qui le réveil- » lera mieux que des singularités hardies? J'écris » pour un peuple amateur des nouveautés : et qu'y » a-t-il de plus nouveau que de prétendre tout » renou{^eler? »
Et voilà en effet les causes de l'engouement qu'a excité Rousseau. Ce prétendu martyr de la vérité ne fut jamais au fond qu'un très-adroit charlatan qui connaissait son auditoire. J'avais déjà observé qu'il avait surtout pour lui les femmes et les jeunes gens : et pourquoi ? c'est qu'il avait eu l'art pernicieux de donner à leurs passions favorites le ton et l'air des vertus. Quelle jeune personne, en ne consultant que son cœur, et non pas son devoir, ne s'est pas crue une Julie , et n'a pas été flattée de le croire ? Quel étourdi , en cherchant à séduire l'innocence , ne s'est pas cru un Saint-Preux ? Voilà ce que lui ont valu ses romans.
Il avait bien compris qu'on lui reprocherait l'inconséquence d'une production de ce genre, si peu compatible avec la morale austère qu'il professait dans d'autres ouvrages; mais rien n'embarrasse un homme qui se tire de tout avec une
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phrase tranchante. H faut des romans à un peuple corrompu i et tout est dit pour les sots. Combien de sottises dans cette phrase ! C'est comme si Ton disait : Il faut des poisons à un malade. Vil charlatan ! si ce peuple est assez corrompu pour rechercher les ouvrages où le talent n'a servi qu'à orner le vice, est-ce à toi de lui en fournir, toi qui fais profession de prêcher la vertu? Tu conviens que les romans sont un aliment de la corruption ; et c'est toi , moraliste , qui prépares le plus dangereux de tous ! Du moins , dans les romans les plus répandus, les passions ne sont montrées que comme des faiblesses ; et toi , tu emploies tout l'art possible à leur donner le langage de toutes les vertus, de l'élévation d'âme, du désintéressement, de la pudeur, du courage , etc. Ton héroïne fait des sermons en donnant un rendez-vous à son amant dans la maison de son père ! Ton héros a l'insolence scandaleuse de donner par écrit à une jeune fille qu'il a lâchement séduite, sous le nom de précepteur , la permission de dis» poser delle^mêmei et il n'y a pas même, dans ton ouvrage , un seul mot d'improbatîon contre cet excès d'impudence , présenté comme un acte de générosité. Qu'y a-t-il de plus sacré partout que l'autorité paternelle ? et c'est toi qui l'avilis à ce point, toi qui te donnes pour l'apôtre de la vérité et des mœurs ! Ne sens-tu pas les terribles conséquences d'un scandale si contagieux ? Veux-
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tu persuader à toutes les jeunes personnes que Yaurtorité paternelle , qui n'est autre chose que Texpérience protégeant la fragilité, est en effet une tyrannie plutôt qu'une sauvegarde? Elles ne seront que trop portées à le croire; mais toi, Toserais-tu dire? lîon sans doute, puisque tu as cru toi-même que cette autorité devait finir par triompher. Ma^ comment triomphe-t-elle chez toi? Par un autre scandale encore érigé en exemple. Tu nous donnes pour modèle une fille qui, après avoir appartenu à un homme dont elle est encore éprise, en épouse un autre par principe de conscience , et un sage ( car il est athée) qui , par principe de délicatesse , épouse cette même fille dont il sait les aventures, et fait venir auprès d'elle son SLïnsLnt, par principe de prudence. Quel renversement inouï de toute raison et de toute morale ! H. n'est pas sûr, comme tu le prétends, que toute Jille qui-itt des romans est déjà perdue ,• car il n*est pas sûr que , pour avoir commis une faute, on les commette toutes, et tous les romans ne^ont pas, à beaucoup près, aussi dangereux que le tien. Cette sévérité outrée, à la tête d'un roman licencieux , n'est qu'une inconséquence de plus, et une excuse très-maladroite, qui consiste à supposer le mal déjà fait, pour te disculper du mal que tu faisais. Mais ce qui est sûr, c'est qu'un peuple chez qui un pardi ouvrage^ quel qu en soit le coloris , n'est pas généralement réprouvé comme un attentat contre les mœurs pa*
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bliqaes, est un peuple qm extravague à force âHes^ prU^ qui, à force àe philosophie, a perdu Tinstinct moral , et que lamour des nouveautés rend capable de tous les excès.... Et c'est ce que la suite a prouvé. Bien n'est plus visiblement marqué dans les écrits de Rousseau que cette tendance habituelle à se faire pour ainsi dire le centre de tout , le point de comparaison dont il rapproche tous les obj^;s , le modèle sur lequd il veut tout régler. Il n'estime que sa manière de vivre , de manger, de voyager , de feire l'amour ; il déprécie tout ce qui n'est pas lui ou de. lui; et le plus souvent l'approbation et le blâme, ou, pour mieux <^ire, l'enthousiasme et le dénigrement , ne sont chez lui (la diction mise à part) que déclamation et sophisme. Il n'avait guère réussi en amour qu'auprès de quelques femmes de son pays , et encore quelles femmes et quels succès! et il fait un portrait épouvantable de toutes les femmes de Paris. On convient pourtant que, si elles ne sont pas généralement aussi bdles que dans quelques autres contrées de l'Europe, on n'en trouve nulle part de plus aimables et derplus séduisantes, ni d'une meilleure sodété : c'est l'honimage que leur rendent même les étrangers : mais, à ses yeux, elles avaient deux grands défauts; elles ne l'avaient pas accueilli , et ne ressemblaient pas aux Julies du pays de Vaud. On lui passerait de s'extasier sur les femmes qu'il a aimées : rien n'est plus naturel
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et plus excusable. On peut eucore savoir gré à la reconnaissance, qui a pu dicter les éloges outrés qu'il prodigue à madame de Warens , et qui n'empêcHent pas que le détail des faits, démentant les exagérations de phrase , ne laisse voir une femme très -commune, bonne par faiblesse, facile par tempérament ou par înconsidération , également accessible à tous les aventuriers et à tous les projets, qui la ruinent également. Rien ne ressemble moins à un ange ni à une merveille,- et quand on ne connaît pas Rousseau, on ne revient pas de surprise , de voir avec quel sang-froid il nous représente tout à coup cette femme jusque-là céleste dans les bras de ses domestiques , et trouvant tout simple d'y être, comme lui-même le trouve aussi fort simple, à raison des principes et des arrangemens qu'elle a cru devoir se faire. Pensez un moment à tout ce que Rousseau dit ailleurs , et avec beaucoup de vérité , de Topinion qu'on doit avoir de toute femme qui a renoncé aux vertus propres à son sexe , la pudeur et la modestie ; et vous conviendrez qu'il feut être aussi voué à l'inconséquence et aux contradictions que l'est d'ordinaire Jéaa - Jacques , pour nous faire de.