DIDEROT. VIE DE SÉNÈQUE
ront en se le disputant. N'auras-tu pas fait un bel ouvrage!.... Hélas! il est consommé. Ton vœu sacrilège est rempli ; et si tu ne Tas pas vu, les flammes de Saint-Domingue*, et ces vastes embrasemens dont la lueur est venue à travers TOcéaix épouvanter TEurope, les cris de tant de victimes , aussi nombreuses 9 et plus peut-être que tu ne pouvais le désirer^ ont pu du moins apprendre , même à tes successeurs et à tes disciples, quel bien ton humanité pouvait faire au genre humain. Le genre humain , vous le savez , messieurs , est Temphatique et hypocrite refrain de tous ces écrivains qui lui ont fait t^nt de mal ; et voilà encore Diderot qui nous demande sHl vaut mieux avoir servi une patrie qui doit finir ^ que le genre humain qui durera toujours ; et il ajoute gravement que c*est un grand problème à résoudre.
Problème de charlatan , grands mots qui ne signifient rien ! S'il s'agit, d'écrits, quand les tiens seront bons et utiles à ta patrie, ils le seront pour tout le monde , car les principes du bien sont partout les mêmes , ainsi que les principes du vrai ; et quant au reste , tu n'es pas chargé de servir le genre humain^ mais ta patrie , à qui tu appartiens immédiatement, et dont les droits sur toi sont les premiers. De plus , celui qui sert sa patrie par ses talens et ses vertus sert l'humanité par le meilleur de tous les moyens. Je bon exemple. Mais quand on afifecte d'étendre si loin de soi la sphère de ses
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devoirs , if est poor n'en remplir ancon ; et celui qui oppose le genre humain à sa patrie ne se soucie réellenient m de Ton ni de Tantre. Bliétears sophistes ! désormais fintes-noos donc grâce de votre genre humain , il en est bien temps. Ne voyez-vous pas qi/on ne peat plus en être dupe depuis qu'on en est si las ? Depuis que le genre bumain a eu chez vous son orateur en titre d'orfice (Clootz ), croyez-vous pouvoir aller au delà? La mesure est au comble , et il faut enfin que vous ' renonciez au genre humain , comme le genre humain renonce à vous.
Mais il était bien juste que Diderot^ qui était loin d'y renoncer, donnât ses leçons pux Etats- Unis d'Amérique , dont l'indépendance venait d'être reconnue dans Thonorable 'traité de paix conclu pqr Louis XVI avec l'Angleterre , vers le temps où le philosophe écrivait son livre ; et il était juste aussi . que ces leçons né fussent autre ^cliosc que des lieux communs , dont le fond est aussi vague et aussi obscur. que le. ton en est pédautesque. Je n'en citerai qu'un trait ^Tun des plus susceptibles de ces pernicieuses applicatious dont lu révolution était digne de s'emparer, a Qu'ils i> songent que la vertu couvre souvent le germe de » lu tyrannie. Si un grand homme est long-temps » àla tête des affaires, il y devient despote, d II fallait dire : Il y peut devenir. % S'il y est peu de » temps y Tadministration se relâche et languit
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-» dasts : uner stite d'administrateurs communs; « ydtlà le mal des deux: côtés. Un bomme de sen^ çût indiqué le moindre des deux on ^un moyen tienne. Mais lé philosophe a dit ce que tout )q monde sait , et vu ce que tout le monde peut Toir ; ii a fait sa tâche. 'IHe lui en demander pas davan<» / taige : les ré\^olutionnairés , ses disciples , fieront le ' reste ; et , pour prévenir l'abos de tout pouvc^u: , ila ne reconnaîtront que cdui du peuple , qui ne peut jamais être que celtd de la force , et pair consé^ quent celui du mal.
Mais voule2>-TaQ& savoir tout ce qu'il doit à Senèque? Voici le résultat des obligations qu'il croit lui avoir , après l'avoir lu ; a H me semble que j'en » vois mieux l'^stence comme un point^assez ii^ )» Bgnifiant entre un néant qui a précédé et le 1» terme qui m'attend. » Si œ terme n'est pasàussi h^ néant y cpm de plus absurde que d'appeler msij^ifiante la vie qui décide d'un avenir sans £er>he? Mais s'il est clair que, pour l'auteur et pour le séns^ de la phrase , le terme est ici le néant :, (jmlle pfiihsopl^ie 0t quelle morale! Poni^ quoi }a diercher dans Sénèque où elle n'est pas? Didorot n'avait obligation de son athéisme qu'à lui - mén^. Ailleurs il se rend plus de justice , ^uand il nous fait cet aveu remar^juable : k J'ai «dit assez nf absurdités en ma vie pour m'y cou* )► nattre;)! J'accorde la majeure , et je nie la conaéquetice. Cést <x)mme m Ton disait : J'ai l'esprit
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assez faux pour avoir le jugement bon. îtfais ce^ lui-là serait fort conséquent qui dirait à Diderot : Si tu reconnais que tu t'es si souvent trompé, pourquoi donc es-tu toujours à. sûr de ton fait ? Si tes erreurs avouées ne te servent à lien, Taveu n est plus une excuse; il nest qu'une accnisatioa de plus. Mais aussi est-il de bonne foi? Hors le mal que Diderot avait dit autrefois de Sénèque, qua-t-il rétracté? Il ne s*est donc repenti que quand il avait eu raison : c'est une modestie beureuse et exemplaire.
- Au reste , il ne nous laisse aucun doute sur la sienne* Les quarante dernières pages de son livre sont consacrées à son panégyrique. — Fait par lui-même ? — Pas tout-à-fait , du moins à ce qu il proteste. Il nous dit : « J'inclinais à laisser la dis* » pute où elle en était , quand je reçus les obser-- 31 vations suivantes. Je proteste qiûeUes ne sont » pas de moi, » J'avoue qiie cet énoncé est trèsplaisant , et qu'il est difficile de ne pas rire d'tm bomme qui vous dit sérieusement : « Je proteste -» que les observations que/ai reçues ne sont pas » de moi. » Rien ne ressemble plus k Tembairas du mensonge ; et pourtant ce n'est ici que oélid de Y amour-propre j car je sais en effet qu'elles ne sont pas de lui. « Si je les publie^ ajoute-t41, c'est » peut-être un peu par vanité , quoique le seul » motif queye rri avoue ^ ce soit d'oj^poser entre y.eux les différens juge|pens auoii a^ portés de
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» mon essai» » Mais il n'y a rien à perdre , -et si les observations sont d'une autre main , les apostilles sont bien de la sienne ; et s'il y a vingt-sept paragraphes d'éloges , il y a seize commentaires de la même étendue , et où il parle en son nom , commençant toujours par ces mots, et /ajoute^ rai , en italique comme ici. Quand on commence par lui dîre qu'il est homme de géniç^ grand écrwain et homme sensible ^ il ajoute que de) ces trois qualités il n* accepte que la dernière ;. ainsi du reste. Quand on lui parle de ses connaissances (et il en avait réeUemerit beaucoup , quoique toutes fort mal digérées), il ne veut être quun moraliste passable 'y et c'est précisément ce qu'il est le moins. Il n'était pas né sans génie , ou plutôt sans imagination : c'est cette partie du génie qui est chez lui' dominante ^ dans les idées comme dans le style. Mais l'imagination , quand elle est seule , avorte plus souvent qu'elle ne produit. Il faut qu'elle soit fécondée par le jugement ^ pour devenir cette force créatrice d'où naissent les conceptions soutenues et durables. L'imagination de Diderot , trop destituée de ce jugement en tout genre, ressemblait à une lumière qui a peu d'aliment , qui jette de temps en temps des clartés vives , et vous laisse à tout moment dans les ténèbres. Toujours prêt à s'échauffer sur tout, ce qui est un moyen sur de s'échauffer souvent à froid, il ne pouvait s'attacher à rien de là les disparates
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continuelles d'un style scabreux, liaclié, martelé, tour à tour négligé et toursoufilé ; de là les fréquentes éclipses du bon sens et les bizarres saillies du délire. Incapable d*un ouvrage, jamais il n a pu faire que des morceaux ; et c'est lui-même qu'il louait quand il réduisait le génie à de belles lignes. Il y en a dans tout ce qu'il a fait, plus ou moins rares ; et toujours il faut les acheter beaucoup plus qu'elles ne valent.
Quant à son panégyrique, les bienséances de la modestie sont assurément les moindres de toutes celles qu'il n*a point respectées dans ses ouvrages; mais elles sont ici violées à un excès dont je ne crois pas qu on trouve d'exemple avant nos jours, et avant le règne de \^ philosophie. On a déjà vu qu'il fallait compter parmi les exceptions en ce genre, qm ne touchent point à la morale, le privilège de la poésie, qui, en faveur de l'enthousiasme réel ou convenu, tfest point soumise aux règles ordinaires; et Von sait déplus que ceux des poètes qui avaient le plus de droit à ce privilège sont encore ceux qui en ont le moins lise. Nous voyons aussi que, dans les deux siècles précédens , nos poStes français ou latins ,- à l'exemple des Italiens et des Espagnols , et même nos sa vans et nos écrivains en divers genres, ne se faisaient pas scrupule de joindre à leurs ouvrages les complimens tournés en sonnets, en épîgrammes , en acrostiches , que leur adressaient leui»
confrères, à charge de revanche. Maïs d'abord cette mode y qui tenait un peu du pédantiame attribué et pardonné à des hommes qui faisaient comme une classe à part, cessa presque entièrement dans les- beaux jours de Louis XIY, quand les gens de lettres , devenus hommes du monde , et le savoir, réconcilié avec la politesse , se soumirent à toutes les conyenanœs sociales. Je ne crois pas que , depuis ce temps , on ait jamais vu un auteur imprimer .son pn^e éloge ^ écrit par une main étrangère , binais anonyme, et reniichir.de Gommientûres anssi longs qpe le tekte .-: c'est porter l'égoïsme beaucoup plws loi» quW ne peut le permettre ou L'excuser. Et ce qui rendait cette observation nécesBaire , c'e^ qu'il était très-natu-» rel et trèfr-conséifu^t ipLxme philosophie toute d'oi^gueil se Aispedàki oovertemetnt en cela, comme im tioutlé rèfte^ des lois de la morale et de la
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