‹ Lycée (volume 5)Chapitre 11 sur 15 · J,-J. ROUSSEAU. LES CONFESSIONS · texte numérisé non relu

J,-J. ROUSSEAU. LES CONFESSIONS

Sur les Confessions

« Je sens mon cœur, et je connais les hommes. » Il suffit de lire Rousseau avec quelque attention jM)ur voir combien il connaissait peu les hommes. Il ne connaissait pas même Fkamme en général , puisqu'il affirme que Fliomme est né bon ,• ce qui certainement est une sottise , même en mettant la religion à part, et ne raisonnant que selon la philosophie naturelle : je l'ai prouvé ailleurs. A l'égard des hommes considérés individuellement, observez ce qu'il en dit : il les croit tous méchans et très-méchans dès qu'ils ont alarmé son orgueil ou ses défiances. La manière dont il peint ceux qu'il a le plus fréquentés n'est rien moins que d'un bon observateur. Il trace en bon satirique quelques gros traits; il ne saisit pas la physionomie. J'ai connu la plupart d'entre eux, Diderot, d'Alembert, Grimm, etc. Je puis assurer qu'ils restent encore à peindre après qu'on a lu Rousseau. Son seul talent, dans ce genre , consiste dans quelques morceaux passionnés de son Héloïsci c'est là seulement qu'il a quelquefois connu l'homme, c'est-à-dire, la passion extrême, qui est à peu près la même dans tous les hommes : c'est qu'il avait de l'imagination, comme il en faut à l'écrivain et au romancier, mais très -peu de bonne philosophie et très-peu de bonne logique, quand il ne raisonne pas d'après les autres.

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« Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'aî » vus ; j\)se croire n'être fait comme aucun de ceux » qui existent. Si je ne suis pas où^ix, au moins » je suis autre. »

Ceci n est autre chose qu une prétention, à Vori^ ginalité, et une prétention outrée ^ comme toutes celles de Rousseau. S'il eût été plus philosophe ^ il aurait senti par combien d'endrcâts il n'était pas autre que la plupart des hommes. U n'avait de par* ticulier que le degré de talent et l'excès d'orgueil, La bizarrerie dans les manières ne rend point un homme autre ; car il y a mille façons d'être bizarre dans Tordre social , qui suppose des convenances usuelles. On n'est véritablement autre que par un caractère qui tranche, tel que celui de Caton, d'Aristide , de Catinat. Généralement la vertu est ce qu il y a de plus original parmi les honunes j parce que l'homme vertueux, eçt celui qui a le moins de semblables ; c'est pour cela qu'on a dit avec raison que les vrais chrétiens étaient des hommes singuliers. La susceptibilité de l'orgueil , portée jusqu'à la démence , ne saurait s'appeler une originalité, sans quoi toute espèce de folie en serait une. A ce genre de folie près , voyez â Rousseau, même d'après ses Confessions, n'est pas un homme très-commun. Qu'y a-t-il en effet de plus commun que toutes les petites passions^ vaines ou basses , qu'il développe avec une complaisance dont j'ai expliqué ailleurs le principe ? Ce qui

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serait original, ce serait d'avoir été au-demis da ce& passions-là , comme ont été quelques hommes.

Quand Rousseau arriva en Angleterre , où les hommes sont plus connus , plus observés qu'ail» , leurs, et moins ressemblans les uns aux autres, il ! excita d'abord une grande curiosité. Elle fut bientôt ' satisfaite, et fit place à TindifFérence anglaise, qui a beaucoup de Tair du dédain, souvent sans en avoir rintention. L'homme fut apprécié en un moment, et le résultat de l'analyse ne donna qu'un grand fonds de vanité. Rousseau , que la curiosité £bttait , fut mortellement blessé de l'indifférence , et y vit sur-le-champ une conspiration. Il prit dès lors tout le pays dans l'aversion la plus complète. Un Anglai.*; , homme de sens , lui adressa dani les papiers publics un petit avis fort sage , mais d'au* tant plus inutile, yous avez cru , lui dit-il , que vous fixeriez notre attention, parce quHly a en vous quelque chose ^original. Chez nous, c^est un mérite perdu: les originaux courent les rues ; iljr en a tant, qu* on fijr prend pas garde» Pour^ quoi s* occuper aîtrcn de vous plus que dunautref

c Et puisy qujm seul te dise, s'il Vote? Je fus 9 meilleur que cet homme^-là. »

Cette parole , skàtessée à l'Etemdy est eér^inement le necplus ultra de l'orgueil hnmain : <m ne connaît rien de cette force. Mais Rousseau cntAie ^'au jour du jugement dernier, où il se transporte en idée^ il ny aura plus d'illuaoD, que la ecm-

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science iserà un miroir pur, et que chacun s'y verra tel qu'il fut. Ainsi la vertu s*y trouvera naturellement (et Dieu Ta promis) le jugé du vice , et la sagesse le juge de la folie, et les condamnés n'auront rien à répondre. Combien dliommes alors , que Rousseau méprisait peut-être, seront ses juges... et les miens!

ce Chacun d'eux jeta son cœur dans le premier » qui s'ouvrit pour le recevoir. »

Quel style l C'est ce détestable abus des figures , dont Iqs philosophes donnèrent les premiers modèles dans des ouvrages qui d'ailleurs ont du mérité; c'est cette enflure'^fet cette recherche puériles qui ont achevé dans ce siècle l'extrême corruption du goût , par la malheureuse facilité d'imiter un genre qui en impose à tous les sots.

Sur J.-J. Rousseau ^.

Ce serait une chose également curieuse et intéressante de suivre , dans tout le cours de In vie de Rousseau , les rapports de son caractère avec ses ouvrages, d'étudier à la fois l'homme et Técrivain, d'observer à quel point l'humeur et la misanthropie de l'un a pu influer sur le style de l'autre, et combien cette sensibilité d'imagination, qui dans* la conduite fait si souvent ressembler l'homme à

^Extrait du Mercure de France ^ 5 octobi*e 1778,

un enfant, sert à l'élever au-dessus des autres hommes dans ses écrits. C'est sous ce point de vue que le philosophe se plaît à étudier les personnages extraordinaires; et s'il préfère cette recherche instructive à la pompe mensongère du panégyrique, ce n'est pas que la louange lui soit importune, c'est que la vérité lui est chère. S'il veut être le juge des hommes célèbres, ce n'est pas pour en être le détracteur; c'est pour apprendre à connaître l'humanité , qu'il faut surtout observer dans ce qu elle a produit de grand : ce n'est pas par un sentiment d'orgueil ou d'envie qu'il observe les fautes et les faiblesses; c*est au contraire pour en montrer la cause et l'excuse ; et le résultat de cet examen , qui fait voir le bien et le mal nés tous deux de la même source, est une leçon d'indulgence.

Mais, quand on serait sûr d'être exactement instruit des faits , et de ne rien donner à l'esprit de parti (deux conditions indispensables pour toute espèce de jugement , et dont pourtant on s'embarrasse fort peu , tant on est pressé de juger ), il ne faudrait pas encore choisir le moment où l'on vient de perdre un écrivain célèbre pour soumettre sa mémoire à cet examen philosopliique qui ne sépare point la personne et les ouvrages. Le talent, comme on l'a dit ailleurs, n'est ^mais plus intéressant qu'au moment où il disparaît pour toujours. Auparavant on sou&ait XVIII, 22

qu'il fut déchiré pour ramusement de la malignité^ à peine alors veut -on permettre qu'il soit jugé pour l'instruction; et si, pendant la ^e, les tortsde l'homme nuisent à la renommée de l'écrivain , c'est tout le contraire après la mort : cette renommée couvre tout de son éclat; et là postérité, qui jouit des écrits , prend sous sa protection l'auteur dont elle a recueilli l'héritage. D'ailleurs , il faut l'avouer , ce sentiment est équitable. A l'instant où rhomme supérieur nous est enlevé par la mort , il semble qu'on ne doive rien sentir que sa perte. La tombe sollicite l'indulgence en inspirant la douleur , et il y a un temps à donner au deuil du génie avant de songer à le juger.

Bornons-nous donc à jeter un coup d'œil rapide sur les productions du citoyen de Genève , devenu l'un des ornemens de la littérature française.

Il commença tard à écrire, et ce fut pour lui un avantage réel qu'il dut k des circonstances malheureuses. Condamné depuis l'enfance à mener une vie pauvre , laborieuse et agitée , il eut tout le temps d'exercer son esprit par l'étude, et son cœur par les passions; et l'un et l'autre débordaient pour ainsi dire d'idées et de sentimens ^ lorsqu'il se présenta une occasion de les répandre. Aussi parut-il riche parce qu'il avait amassé longtemps , et cette terre qui était neuve n'en fut que plus féconde.

. Communément on écrit trop tôt; et si l'on en excepté les ouvrages (Tîmagination , dans lesquelsr^ les essais sont pardonnables à la jeunesse, comme les premières études à un peintre, il faudrait d'ailleurs étudier lorsqu^on est jeune, et composer lorsqu'on est mur. L'esprit des jeunes auteurs n'est guère que delà mémoire, leur juganent n'est pas fèrmé, et leur goût n'est pas sûr. Ils affaiblissent les idées d*autrui ou exagèrent les leurs, parce qu'ils manquent également de mesure et de choix. Aussi, tandis qu'il est assez commun de voir à cet âge du talent pour la poésie , rien n'^est plus rare que de voir un jeune homme en état d'écrire une bonne page de prose.

Le premier ouvrage de Rousseau est celui qu'il a le plus élégamment écrit , et c'est le mcwns estimable de tous. On sait qu'une question singulière proposée par une académie , et qui peut-être n'aurait pas dû Fètre , donna lieu à^e fameux dis* cours qui commença la réputation de Rousseau, et qui ne prouvait que le talent assez facile de mettre de l'esprit dans xm paradoxe. Ce discours, ou l'on prétendait que les arts et les sciences avaient corrompu les mœurs, n'était qu'un sophisme continuel , fondé sur cet artifice si commun et si aisé de ne présenter qu'un côté des objets, et de les montrer sous un faux jour. Il est ridicule d'imaginer que l'on puisse corrompre son âme en cultivant sa

raison. Le principe d'erreur qui règne dans tout le

discours consiste à supposer que le progrès des arts' et la corruption des mœurs, qui vont ordinairement ensemble ) sont Tun à Vautre comme la cause est à Tefifet. Point du tout. L'homme n'est point corrompu parce qu'il estéclairé; mais quand il est corrompu , il peut se servir, pour ajouter à ses vices, de ces mêmes lumières qui pouvaient ajouter à ses vertus. La corruption vient à la suite de la puissance et des richesses, et la puissance et les richesses produisent en même temps les arts qui embellissent la société. Or, il est de la nature de l'homme d'user de sa force en tout sens. Ainsi , les moyens de dépravation ont dû se multiplier avec les connaissances, comme la chaleur qui fait circuler la sève forme en même temps les vapeurs qui font naître les orages. Ce sujet, ainsi considéré, pouvait être très-philosophique ; mais l'auteur ne voulait être que singulier. C'était le conseil que lui avait donné un homme de lettres célèbre, avec lequel il était alors fort lié. Quel parti prendrez-vous? dit-il au Genevois qui allait composer pour TAcadémie de Dijon. Cebii des lettres , dit Rousseau. — Non, c*est le pont aux dnes. Prenez le parti contraire ^ et vous verrez quel bruit vous Jerez.

U en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur assez rare d'être d'abord réfuté par un souverain ^ ; ensuite il eut le bonheur de trouver, dans

"^^ ft« rot de P^^kgne* Stanislas.

un professeur de Nancy , un adversaire très-maladroit. Ainsi, il lui arriva ce qu'il y a de plus heureux dans une mauvaise cause : sa thèse fut célèbre et mal combattue. Il battit avec l'arme du ridicule des adversaires qui avaient raison de msiuvaise grâce. D'ailleurs, la discussion valait mieux que le discours , et Rousseau se trouvait *^ dans son élément, qui était la controverse. Il vint pourtant un dernier adversaire (M. Bordes, de Lyon), qui défendit la vérité avec éloquence; mais le public fit moins d'accueil à ses raisons qu'aux paradoxes de Rousseau. La même chose arriva depuis lorsque deux excellens écrivains réfutèrent d'une manière victorieuse sa Lettre sur les spectacles. Malgré tout leur mérite, suffisamment prouvé d'ailleurs par tant de titres reconnus, le public , qui aime mieux être amusé qu'instruit, et remué que convaincu, parut goûter plus les écarts et l'enthousiasme de Rousseau que la raison supérieure de ses adversaires. En général , le paradoxe doit avoir cette espèce de vogue, et entre les mains d'un homme de talent il of&e de grands attraits à la multitude : d'abord celui de la nouveauté; ensuite, il est assez naturel que l'auteur à paradoxe mette plus de chaleur et d'intérêt dans sa cause que n'en peuvent mettre dans la leur ceux qui le réfutent. On se passionne volontiers pour l'opinion qu'on a créée,- on la défend comme son pro*pre bien, au lieu que la vérité est à tout le monde»

Cependant tel fut Tefiet de la première dispute de Rousseau sur les açts et les sciences , que cette opinion , qui d'abord n'était pas la sienne, et qu^ n'avait embrassée que pour être extraordinaire, lui devint propre à force de la soutenir. Après avoir commencé par écrire contre .les lettres , il prit de l'humeur contre ceux qui les cultivaient. Il était possible qu'il eût déjà contre eux un levain d'animosité et d'aigreur. Ce premier succès , plus grand qu'il ne l'avait attendu, lui avait fait sentir sa force , qui ne se développait qu'après avoir été Tingt ans étouffée dans l'obscurité et la misère* Ces vingt ans, passés à n'être rien , pouvaient tour* • menter alors son amour-propre dans ses premières jouissances; car, pour l'homme qui se sent au*des» ^us des autres , c'est un fardeau sans doute que d'en être long-temps méconnu. Rousseau ne commen«- ^it que bien tard à être à sa place , et peut-être est-ce là le principe de cette espèce de notisanthro* pie qui depuis ne fit que s'accroître et se fortifier* U se souvenait (et cette anecdote est aussi certaine qu'elle est remarquable ) que , lorsqu'il était commis chez M. Dupin, il ne dînait pas à table le jour ^ue les gens de lettres s'y rassemblaient. Ainsi Rousseau entrait dans le champ de la littérature comme Marins rentrait dans Rome, respirant la vengeance, et se souvenant des marais de Miniurnes.

Le Discours sur ^inégalité n'était encore qu*uae

Jé-J. E0U8SEAV* .343

goite et un développement de ses premiers paradoxes ^ et delà haine qui semblait l'animer contre les lettres ^et les arts. C'est là quil soutint cet étrange sophisme ^ que l'homme a contredit la nature en étendant et perfectionnant l'usage des facultés qu'il en a reçues. Cette assertion est d'autant plus extraordinaire, que Rousseau kd-méme avouait que la perfectibilité était la différence spécifique qui distinguait les hommes des autres animaux. . Après cet aveu , comment pouvait-il avancer que V homme qui pense est un animal dépravé? Il ri est pas hon que U homme soit seul , dit l'Être suprême dans les livres de Moïse. Rousseau est d'un avis bien différent ; il prétend que l'homme a été rebelle à la nature lorsqu'il a commencé à vivre en société. Il prouve très-bien et très-éloquemment qu'en établissant àe nouveaux rapports avec ses semblables , l'homme s'est &it de nouveaux besoins qui ont produit de nouveaux crimes; mais il oublie que l'homme, en même temps, s'est ouvert une source de nouvelles jouissances et de nouvelles vertus, n oublie que l'hoaune ne vit nulle part seul, et que ^ dans les peuplades les plus isolées et les plus sauvages , il J a des rapports nécessaires et inévitables ; d'où il Êiudrait conclure que ceux mêmes que nous appelons sauvages sont comme nous hors de la nature. Aussi est-il forcé d'en convenir; mais alors comment prouver que Thonmie était essentiellement né pour vivre seul ?

comment prouver qu'un état qui peut-être n'a jamais eu lieu , dont au moins nous n'avons ni aucun exemple ni aucune preuve, était l'état naturel de l'homnie ? D'ailleurs , ce mot de nature , qui est très-oratoire, est très-peu philosophique; il présente à l'imagination ce qu'on veut , et il échappe trop à la définition. Il n'est pas fait pour être employé lorsqu'on raisonne en rigueur, parce qu'alors on s'aperçoit que son acception est vague , et que c'est presque toujours un synonyme imparfait. Rousseau, frappé des vices et des malheurs de l'homme en société , imagina qu'il eût été meilleur et plus heureux, qu'il eût mieux rempli sa destination, si la terre eût été couverte d'individus isolés. Il n'examine pas même si cette supposition est dans l'ordre des possibles; et, dans le fait, si on l'examinait, elle se trouverait évidemment absurde. H n'examine pas si , l'homme ayant une tendance irrésistible à exercer plus ou moins ses facultés, il est possible de marquer précisément les limites.où cet exercice doit s'arrêter, pour n'être pas ce qu'il appelle une dépravation^ et si, pressé lui-même de tracer le modèle absolu de l'homme de la nature, il serait bien sûr d'en venir à bout. Rousseau semble dire : « Le mal est parmi les » hommes : c'est leur faute ; pourquoi les hommes » sont-ils ensemble ? Certes, si chacun était seul , )) il ne ferait pas de mal à autrui. » Je demande si ce sont là des idées raisonnables.

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n n*y a de rapine, de brigandage, de violence, que parce qu'il y a des propriétés. Rousseau , qui veut que ce soit toujours l'homme qui -ait tort, et jamais la nature , comme si , philosophiquement parlant, l'homme, et tout ce qui est de l'homme, n'était pas dans la nature, c'est-à-dire, dans l'ordre essentiel des choses; Rousseau prétend que la propriété est un droit de convention. Certes, c'est un droit naturel, ou jamais ce mot n'a eu de sens. Quand il n'y aurait que deux hommes sur la terre , et que l'un des deux , rencontrant l'autre , voudrait lui ôter le fruit qu'il aurait cueilli , le gibier qu'il aurait tué , et la peau de bête qui le couvrirait , celui qui défendrait ces propriétés les défendrait en vertu d'un droit très-naturel, antérieur à toute police, et né seulement du sens intime. Rousseau démontre très-bien que de la propriété naissent de très-grands maux ; mais il oublie ce qui est tout aussi évident, que, s'il n'y avait point de propriété , il y aurait de bien plus grands maux encore ; que, non-seulement toute société serait dissoute, ce qui , à la vérité, ne serait pas un très-grand mal dans son système , mais que les hommes ne se rencontreraient pliis que pour se faire la guerre; ce qui est justement le mal qu'il voudrait éviter. ^

Quelle est l'origine de tous ces paradoxes insoutenables? L'oubli d'une vérité très-simple, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer les imaginations ardentes, entêtées de la chimère d'un

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optimisme impossible , mais à laquelle pourtant la réflexion ramène toujours; c'est que l'homme^ étant à la fois essentiellement perfectible et essentiellement imparfait, doit également être porte à acquérir^ et nécessité à abuser. S'il lui était donné d'avoir quelque chose d'incorruptible, ce ne serait plus une qualité humaine^ ce serait un attribut de la Divinité. Il résulte que, bien Icân de vouloir remédier à l'abus en détruisant l'usage, il faut , au contraire , essayer de réformer l'abus par un usage mieux entendu ; et c'est l'ouvrage de la vraie philosophie : non celle qui égarait Rousseau lorsqu'il employait tant d'art et d'esprit à soutenir ses hypothèses brillantes et erronées, mais celle qui l'enflammait de l'amour du genre humain , lorsqu'il composait son chef- d'ceuvrè d'Emile. ' ^

Le monde est bien vieux , disent les physiciens : cela peut être; mais, à considérer les révolutions que le globe a dû éprouver, l'homme est peutêtre encore bien neuf. A voir comlHen il y a peu de temps qu'une partie des nations connues est sortie de la barbarie, combien croupissent enccnre dans l'ignorance, combien, parmi celles mêmes qui ont fait le plus de progrés , on s'est peu occupé jusqu'ici des moyens de sendre l'homme xneilleur et plus heureux , on peut croire que la philosophie a beaucoup à espérer , parce qu'il lui reste beaucoup à &ire.

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Au surplus, le Discours sur Finégalité^ quoi- ^e fondé sur un système d'erreurs, comme le Discours sur les sciences , était bien supérieur h ce premier essai de l'auteur. Ici se faisait sentir une bien plus grande force d'idées et de style. Le morceau sur la formation des sociétés était d'une tête pensante, et l'on apercevait déjà ce mélange d'une philosopbie vigoureuse et d'une éloquence entraînante , qm depuis ont caractérisé les ouvrages de Rousseau. A la suite d'un faux principe ,' il amène une foule de vérités particulières, dont il porte le sentiment dans l'âme de ses lecteurs. En le lisant , il faut s'embarrasser peu du fond de la question , et saisir toutes les beautés qui se présentent à l'entour; et ce serait le lire comme il a écrit, s'il était vrai , comme on le lui a reproché , d'après ses premiers paradoxes, qu'en effet il se jouât de la vérité, et qu'il ne songeât qu'à faire briller son esprit. Mais j'ai peine à supposer dans un si grand écrivain ce défaut de bonne foi , qui diminuerait trop le plaisir que j'ai à le lire. Il se peut qu'en effet l'amour de la singularité ait influé sur le choix de ses premières opinions; mais il est très-possible qu'en les soutenant il s'y soit sincèrement attaché, et que la contradiction même n'ait servi qu'à l'y affermir. Pour les têtes aussi vives que la sieciie, s'échauffer , c'est se convaincre.

N'oublions pas que ce Discours sur F inégalité 9

quoique fort au-dessus du Discours sur les scien-ces , ne fut point couronné. Ce fut M. l'abbé Talbert qui eut le prix. Je ne connais point son ouvrage ; mais , sans vouloir lui rien disputer de son mérite , en lisant les discours qui lui ont valu i des couronnes dans les académies de province , il | est difficile de croire qu'il ait fait un meilleur ou- 5 vrage que celui de Rousseau.

La Lettre sur la musique avait encore pour base un paradoxe. Il y soutenait que les Français ne pouvaient pas avoir de musique. Il donnait en même temps le Devin du Village , petit drame plein de grâce et de mélodie, qui eut un succès prodigieux. On a remarqué que le charme de cet ouvrage naissait surtout de l'accoM le plus parfait entre les paroles et la musique , accord qui semblerait ne pouvoir se trouver au même degré que dans un auteur qui, comme Rousseau, aurait conçu à la fois les vers et le chant ; mais ceux qui savent que le fameux duo de Silvain, l'un des beaux morceaux d'expression dont notre musique théâtrale puisse se glorifier , n'est pourtant qu'une parodie , et que le poëte travailla sûr des notes ; ceux-là concevront qu'il est possible que le poëte et le musicien n'aient qu'une même âme , sans être réunis dans la même personne.

Quoique la Lettre sur la musique eût le défaut de porter tout à l'extrême , quoique les compositions de Duni , de Philidor , de Monsigni , les che&-

d'œuvre de Grétry , chantés dans toute TEurope , et admirés en Italie, et, en dernier lieu, les opéras de M. Gluck , aient réfuté le système de Rousseau ; cependant cette lettre, que produisit la que^ relie des Bouffons, contribua , ainsi qu eux, à faire connaître en France les principes de la bonne musique, et les défauts de la nôtre. Elle excita un grand soulèvement parmi les partisans de l'opéra français; et Tanimosité fut poussée jusqu'à ôter les entrées de ce spectacle à l'auteur du Denn du Village , quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut sur le point d'intéresser le gouvernement dans la que* relie ; et, ne pouvant faire traiter Rousseau en cri-» minel d'état , on le brûla du moins en effigie sur le théâtre de l'opéra , et la haine applaudissait à ces farces aussi indécentes que ridicules.

On sait qu'il composa depuis un Dictionnaire de musique , dans lequel il refondit les articles qu'il avait insérés, sur cette science dans le grand ouvrage de \! Encyclopédie. Il y prouve en plus d'un endroit que, lorsqu'on a du génie, on en peut mettre même dans un livre élémentaire.

A l'égard de sa doctrine sur la musique théâtrale, elle est précisément l'opposé de celle que veulent introduire aujourd'hui de nouveaux législateurs, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes droits ni la même autorité que luî. Il veut absolument faire régner sur le théâtre ce genre de musique qu'ils Teulent reléguer dans les concerts. U soutient.

35o COUBS DE UTTÊRATCBE.

cTun bout à l'autre de bon liyre y avec toute la chaleor de la persuasâou iutûme , que la puissance de la muaque réside principalement dans le chant régulier, dans la mélodie des airs dramatiques. On a prétendu qu'il s'était rétracté depuis; maïs ce qu'il a imprimé est un peu plus sur que ce qu'on lui fait dire.

Après ces différentes excursions , Rousseau parut vouloir rassembler sa philosophie, ses querelles et ses amours dans l'espèce d'ouvrage qu'on lit le plus y dans un roman ; car en effet la Nouvelle Héloîse semblait n'être qu'un prétexte pour réunir dans un même cadre les lambeaux d'un portefeuille. Il est vrai qu'il y en a de bien précieux; on y remarque des morceaux de passion et de philosophie paiement admirables; et M. de Voltaire , grand maître et grand connaisseur en fait de pathétique , M. de Voltaire , qui ne r^ardait pas la Nouvelle Héloîse conmie un bon livre , avait distingué plusieurs lettres qu'il eut voulu, disait- il, en arracher. «Tai dit ailleurs^ ce que je pensais de cet ouvrage , considéré comme roman, n fat lu ou plutôt dévoré avec une extrême avidité. Cest, de tous ceux de fauteur, celui qui eut le plus de v(^e et qui prête le plus à la critique. Le mariage de l'héroïne est révoltant, le

^ Tome Vkl, chapitre 3^ Romans, page 28f et soi-

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caractère de mj^Iord Edouard est une caricature, et ses amours en Italie une énigme. La satire de l'opéra de Paris, et surtout celle des femmes françaises, est outrée et tombe dans la déclamation. L'ouvrage en lui-même est un tout indigeste; mais puisque ses défauts ne l'ont pas fait oublier, ses beautés le feront vivre.

Emile est d'un ordre plus élevé : c'est là surtout , en mettant à part ce que le christianisme peut y trouver de répréhensible , qu'il a mis le plus de véritable éloquence et de bonne philosophie. Ce n'est pas que son système d'éducation soit praticable en tout ; mais dans les diverses situations où il place Emile, depuis l'enfance jusqu'à la maturité , il donne d'excellentes leçons , et partout la morale est en action , et animée de l'iiatérèt le plus touchant. Son style n'est nulle part plus beau que dans Emile.

Les prêtres , qui avaient cru voir leur ennemi dans Rousseau , s'étaient bien trompés , et ils s'en sont aperçus depuis. Les imaginations sensibles sont naturellement religieuses, et Rousseau l'a prouvé plus que personne. Cette qualité domine dans tous ses écrits. C'est elle qui, dans la JVou- ^i^elle Héloîse , donne à l'appareil des cérémonies et à la sainteté d'un temple tant de pouvoir sur Tàme de Julie ; qui , dans la profession de foi du vicaire savoyard , le ramène par sentiment à des mystères que sa raison ne peut admettre, qui>

352 COLRS DE LITÏÉRATUKE.

dans tout ce moi ceau, répand tant de charmes sur les consolations attachées aux idées d'un avenir.

Cette même sensibilité semble éclairer sa raison et la rendre plus puissante, lorsqu'il plaide dans ce même livre la cause de Tenfance trop long-temps opprimée parmi nous. Quoique j'aie déjà rendu témoignage ailleurs aux obligations importantes que nous lui avons à cet égard, je ne puis me refuser au plaisir de rappeler ici un des titres qui doivent rendre sa mémoire chère et respectable, et le placer parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne m'arrive jamais de rencontrer de ces cnfans, qui semblent d'autant plus aimables qu'ils, sont plus heureux, que je ne bénisse le nom de Rousseau, qui nous a procuré un des plus doux aspects dont nous puissions jouir , celui de l'innocence et du bonheur. C'est Rousseau qui a délivré des plus ridicules entraves et de la plus triste contrainte un âge qui ne peut avoir toutes ses grâces que lorsqu'il a toute sa liberté , et de qui l'on peut dire ( avec les restrictions convenables ) qu'on peut lui laisser tout faire, parce qu'il ne * peut pas nuire , et tout dire, parce qu'il ne peut pas tromper.

JE mile causa tous les malheurs de Rousseau. Il parait que le plus sensible de tous fut la condamnation de son livre, et celle du Contrat social, par le conseil de Genève. Bien des gens mettent ce Contrat Social au-dessus de tout ce qu'a Êiit

Rousseau , pour la force de tête et la profondeur des idées. Quoi qu'il en soit , ces deux ouvragés parurent dangereux à la république dont il était citoyen; et Rousseau, se croyant injustement outragé par sa patrie, qu'il se flattait, non sans fondement, d'avoir honorée, abdiqua son droit de bourgeoisie et son titre de citoyen , vengeance légitime et noble , et qui appartenait à un homme supérieur. Il ne parut pas également irréprochable , lorsqu'il publia, dans la suite, les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent les troubles de Genève, et aigrirent des esprits déjà trop échauffés. Son livre devînt l'étendard de la discorde et l'évangile des mécontens. On prétendit qu'ayant renoncé à sa patrie, il n'avait plus le droit de prendre parti dans les querelles qui la divisaient. Mais cette interdiction absolue n'cst-elle pas un peu rigoureuse ? Si Rousseau voyait des vices essentiels dans Tadministration de la république, si son livre pouvait contribuer à la réformation de Tétat, était-il coupable de l'avoir publié? La dis' corde est lin mal, sans doute; mais, quand elle doit produire la liberté, c'est un mal nécessaire chez les peuples qui ont le droit d^être libres. Rousseau écouta sans doute la vengeance qui l'animait contre ceux qui Favaient condamné; mais n en effet cette condamnation fut îll^ale, À les dtojcns protestèrent contre f arrêt dû conseil ^ si cet arrêt et les Lettres de la Montagne bâtirent lo

354 COURS DS UTTiHAlTlUB.

moment d^une révolutioii qui tendait à améliorer le gouTemement y Boosseau a fisut nn bien réel , et ses Lettres de la Montagne sont alors Touvrage que les Genevois doivent le plus aimer.

Je ne parlerai point de quelques autres morceaux détachés sur t Imitation théâtrale , sur la Paix perpétuelle^ surt Economiepolitique; d'une lettre à M. de Voltaire sur la Providence^ etc. Il n*y a rien de ce qu*a fait Rousseau qui ne mérite d'être lu ^ et qui ne le soit avec plus ou moins de plaisir.

. Cet écrivain dut avoir et il a encore beaucoup ' d^enthouabstes parmi les femmes et les james gens , parce qu'il parle beaucoup à l'imagination^ B est jugé plus sévèrement par la raison dés hommes mûrs; mais sa place est belle ^ même au jugement de ces derniers. U plaît aux femmes, qumqu^ les ait fort maltraitées. Comme elles ne le sont guère que par des bonmies très-passionnés pour elles , le pardon est dans la faute même. Rousseau » malgré les injures qu'il leur dit, a piè^ d'elles le premier de tous les mérites , celui de les aimer , et satisEdt le premier de leurs besoins, celui des émotions.

On a ^-oulu comparer Rousseau à Voltaire , à qui

Ion comparait aussi, pendact un temps, Crébillon,

I^ron et d'autres écrivains. C^lui à qui Ton oppose

« tous les autres est incontestablement le premier.

Laissons là cette marne trop commune de rap^

J.-J. BOUSSEAU. 355

procher des hommes qui n'ont aucun point de contact. Laissons Voltaire dans une place qui sera long- temps unique; contentons- nous de placer Rousseau pai'mi nos plus grands prosateurs. C'est au temps , à la postérité , à marquer le rang qu'il doit occuper dans le petit nombre d'hommes qui ont joint à une tête pensante une iniagination sensible, et l'éloquence à la philosophie.

Les deux auteurs dont Rousseau paraît avoir le plus profité , sont Sénèque et Montaigne. 11 a quelquefois les tournures franches et naïves de l'un , et l'ingénieuse abondance de l'autre; mais, en général , ce qui distingue son style, c'est la chaleur et l'énergie. Cette chaleur véritable a fait une foule de mauvais imitateurs qui n'en avaient que l'affectation et la grimace , et qui , en répétant sans cesse ce mot, devenu parasite, ne mettaient (dIus aucune diflférence entre la déraison et la chaleur, et Ton ne sait jusqu'où cet abus aurait été porté si l'on n'en eût pas fait sentir le ridicule.

Rousseau a composé les Mémoires de sa vie.' Beaucoup de gens en ont entendu la lecture. On dit que plusieurs personnes y sont maltraitées, mais pas une autant que lui. Il se peut que l'on mette à avouer ses fautes l'amour-propre que l'on met communément à les dissimuler; et médire de soi est encore une manière d'être extraordinaire, concevable dans un homme qui a voulu être singulier.

56 COURS PB LITTÉRATURB.

Pour l'Histoire de la Philosophie du dix-huitième

siècle.

Les grands, dépouillés de l'autorité, qui n'appartenait plus qu'aux places, ambitionnèrent avant tout la richesse, dont les jouissances pouvaient seules remplacer celles du pouvoir. Celles-ci maintiennent au moins dans l'àme une certaine hauteur qui s'accorde avec celle de la naissance et du rang; les autres, au contraire, rabaissent l'âme et l'î^mollissent : leurs effets tiennent de leur principe; la cupidité n'a rien de noble. Pour obtenir les grâces qui enrichissent, il faut au moins l'habitude des complaisances plus ou^moins servi! es : pour traiter les affaires d'argent qui promettent de grands profits, il faut descendre à l'esprit mercantile, bon en lui-même quand il est à sa place, mais qui, n'étant purement que de l'intérêt, est le contraire de toute élévation. Il a d'ailleurs un contre-poids naturel dans ceux qui s'en occupent par état, la vie active et laborieuse , qui éloigne de la dis^patiou. Il n'a point ce contre-poids dans les grands, lorsqu'ils ne sont plus que de riches oisifs. La plus grande afl[aire alors est la recherche du plaisir et la crainte de l'ennui. De là, cette étude approfondie de la mollesse, du luxe et de l'amusement, devenue généralement l'occupation presque unique de cette classe d'hommes qui semblait neconnaitre

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