‹ Lycée (volume 5)Chapitre 5 sur 15 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

Lettre snr les Ayeugles, à Tusage des Claîrvojans.

Cette Lettre , qui attira enfin sur lui lantmadversion du ministère, plus d'une fois provoqué ; est un de ces écrits insidieux où le matérialisme / n'osant pas se produire en dogme , s'enveloppe dans des hypothèses sophistiques , de façon à ce qu'on puisse le deviner et le conclure. Elle fut composée à l'occasion d'un aveugle-né, du Puiseaux en Gâtinais, qui faisait alors quelque bruit par les avantages singuliers qu'il devait à l'exercice réfléchi de toutes ses facultés , qui lui avait appris à compenser, jusqu'à un certain point, celle qui lui manquait. Ce n'est pas en soi-même , un phénomène très-rare que ce perfectionnement des sens fortifiés et enrichis de la privation même de cdui qu'on a perdu , et des leçons de la nécessité. On sait jusqu'où les aveugles poussent la finesse de l'ouïe, du tact, de l'odorat, en propor-

^ K avait la permission , très-rarement accordée dans les pnsons d'état , de recevoir ses amis ; et Rousseau parle des visites très-fréquentes qu'il lui rendait*

6a COURS xœ uttôrature.

tîon du besoin qu'ils ont de suppléer la vue. Peutêtre serait-ce pour un vrai philosophe une occasion de remarquer la bienfaisante prévoyance de l'Architecte suprême, qui, dans la construction du corps humain , nous a donné des organes si '' bien entendus dans tous leurs rapports possibles ^ que, non-seulement ils sont d'une parfaite intelligence pour les mêmes actes, mais qu'ils peuvent au besoin se suppléer les uns les autres , au point que celui qui est privé de deux sens peut encore sentir et exercer la vie av^c les trois qui lui restent. Un physicien observateur aurait là une belle matière de recherches curieuses et de réflexions instructives sur les moyens de jouissance et d*îndustrie départis à l'homme, avec une si sage munificence , que même l'imperfection nécessaire de la créature et les accidens qu elle entraîne suffi* raient à prouver la perfection des lumières du Créateur, qui a tout prévu, pour remédier à tout. Mais ce n'est pas là ce que l'athée qui a le plus d'esprit verra jamais dans l'aveugle qui a le plus d'adresse. Celui-ci , quoique fort intelligent , était encore loin d'un autre aveugle bien autrement ce» lèbre , l'Anglais Saunderson , qui professa les mathématiques à Cambridge, et donna des leçons d'optique. L'histoire des prodigieux effets du génie de cet aveugle , et l'explication d'une machine qu'il avait inventée pour chiilrer au tact, font partie de l'ouvrage de Diderot , et c'est tout oe

qail y a de bon; le reste est un ténébreiuc amas d'inductions tn^isongères et de suppositions sçratttites , qui tendent à réduire tout à l'action des sens pour anéantir celle de l'âme, et à faire de l'homme une pure macliine pour feirede la mo^ irale un proUème. L'auteur s'écrie : a Ah ! madame (car c'est à une fènmie qu'il écrit, et le prosélytiftcne phUosophiste s'adresse volontiers aux femmes), ah! madame , que la morale de l'aTeugle est 9 différente de la nôtre 1 que cdle d'un sourd diffërerait encore de celle d'un ayeugle ^ 1 €t qu'aa 9 être qui aurait un sens de plus que nous tpou^ve- 9 rait notre morale imparfaite^ pour ne rien dire 9 de pis U Que le pathétique de cetteexclamation: et ce ton de conviction profonde font un effet pkiaant dans une phrase qui n^a aucun sens! L'auteur Gxoyait-il s'entendre? Cela se peut. Mais qu'il eût été curieux d'apprendre de lui comment est &ite cette morale.des aveugles, si différante de cdQe des

' ** . A ces paroles vraiment étranges et rares en ridicule, il partit de tous les coins de la salle un éclat dé rire univei^sel ; et ce ne fat pas» à beaucoup près, la seule fibis qse les citations prodmsîrentcet eifet, et sourent je ne puis «^'«tnpéidter 4e rire esc<M:e en les transcrivant. Hélas I de tout temps la sottise a pté en possession ide faire rii*ef mais comment la plus risible de toutes, précisément parce qu'elle était la plus sériease » celle de nos sophistes , at-é!le Hni par faire couler tant de sang et de larmes ? C'est \k ce qui . mérite d'être esaonné , et oe qui attirera Fat* teation.JQ 1<^ postéi'Hé.

sourds 9 et ce qpe devieanent ces deux morales si difîëreutes dans ceux qui sont à la fois sourds et aveugles , et dont il ne parle pas , apparemment par discrétion ! Je n ai pas l'espérance , non plus que Tenrie, d'avoir six sens ; et tout ce que je demande à celui qui m'en a donné cinq , c'est de me les conserter jusqu'à la fin : mais encore serait-on bien aise de savoir ce que serait la morale des six sens par rapport à nous qui n*en avons que cinq , et pourquoi avec ces cinq sens notre morale est si imparfaite et si vicieuse. Comment surtout Diderot pouvait-il en savoir tant là-dessus, lui qui y après tout , n'en avait que cinq comme nous y txyut philosophe quil était? Eh! mon pau« vre philosophe f faut-il te parler sérieusement? Si, au lieu de tant de belles choses que tu vois dans les six sens, tu voyais ce qui est dans le sens com-* mun, qui n'est pas celui de hi philosophie , tu comprendrais que tu viens d'anéantir , en quatre lignes y deux sciences sur lesquelles tu n'as cessé d'écrire bien ou mal, la morale et la métaphy*sique. Je veux croire que tu ferais bon marché de la première; mais la seconde, que tu invoques sans cesse , et dans laquelle tu te crob si fort, tu la connais doncbien peu, puisque tu nous assures que la notre ne s'accorde pas mieux que la mo^ raie avec celle des aveugles. Dis-nous donc, s*il est possible y ce que devient une science qui a Té» vidence pour but, et qui pourtant dépend d'an

sens de plus ou de moins. Dîs-nous , quand il n y a plus ni morale ni métaphysique , ce que devient la raison. Viens me parler d'évidence, et je te répondrai, par tes propres principes. Ce qui est évident pour toi ne Test pas pour un aveugle. Viens me parler de morale (et toi et les tiens vous la nommez â tout moment dans vos écrits en fai^ sant tout pour qu'il n'y en ait pas ) , et je te répondrai que tu te moques de moi avec ta morale; qu'elle est très-îMpaifaite , pour ne rien dire de pis , puisque nous n'avons encore que cinq sens ; et que, jusqu^à ce que nous en ayons six, comme cela ne peut manquer d'arriver un jour avec la perfectibilité philosophique y ta morale et rien c'est la même chose. Et oseras-tu dire que je ne raisonne pas aussi bien que toi , quand mes raisonnemens ne sont que les conséquences immédiates des tiens? Quelle chute pour un si grand moraliste et un si fier métaphysicien , de se voir enlever ses deux sciences, le tout pour avoir le plaisir de raisonner sur les aveugles comme un aveugle sur les couleurs!

Mesdeurs, quand on aura mis à nu toute la pauvreté d'esprit de nos soi-disant philosophes ( et ce n'est pas celle de l'Evangile) , tout ce qu'il y a dans leurs écrits de profondément inepte^ caché sous un vain appareil de mots abstraits et de phrases ampoulées, qui en imposaient à Fignorance et à l'inattention ; quand on aura détailla, xvui. 5

au raoins en partie , l'incroyable quantité de bêtises proprement dites renfermées souvent dans .une seule phrase (et je dis des bêtises par respect pour le mot propre, qui est de devoir, et surtout ici), on aura honte pour le siècle où nous vivons qu il ait pu être si long-temps la dupe de -charlatans si méprisables qu ils n'étaient pas xaéine en état de défendre leur masque , leur enseigne et leurs tréteaux, s'il y eût eu quelqu'un pour fiiire la police en philosophie comme on la faisait au Parnasse. Il faudra expliquer (et c'est par où je finirai) toutes les causes de cette tranquille et im- Iperturbable possession de l'absurde pendant tant d'années, de cette longue et incompréhensible impunité dont le vertige réi^ohctionnaire a été la suite , et dont il doit être aussi le remède. Si ce dernier délire parait beaucoup moins durable, et :£emble même se dissiper déjà quand le premier ^ eu tant de durée , c'est qu'il y a ici une difl^ rence essentielle , celle de l'absurde et de l'atroce^ d'abord en spéculation, et ensuite en pratique; et si l'on a pu se tromper long-temps au premier g il n'y avait pas moyen de s'abuser long-tempa sur le second. Si vous me permettez une de ces comparaisons familières qui n'en sont que plus sensibles, je dirai que c'est notre faute, et non pag celle.de la Providence, si, à force d'orgueil, d'ol>- «tination et de folie, nous l'avons obligée enfin de vïépondre à ses ennemis comme cet ancien Grec ,

DIDSROT. 67

^ui , impatienté de k déraison d*un pyrrlionien, fyûlt par tomber sur lui à grands coups de bâton , et le força d'avouer , en criant, que les coups de bâton faisaient du mal*

Diderot nQK)ntre pourtant q[Uelque envie d'es- ^yer des preuves ^ des exemples de cette disp»* rite de morale et de métaphysique entre les aveugles et ceux qui voient, ce Je pourrais , dit-il , 3» entrer .là-dessus dans un détail qui s^ous amii^ 1» serait sans doute j mais que de certaines gens ^ ;» qui voient du crime en tout , ne manqueraient n pas d'accuser d'irréligion. )» Qud excès de scrujpnle! Heureusanent ce n'est qu'une précaution oratoire, et il xk>us offre au moins ua échantillon de ce détail, si amusant sans doute , et €çxi devait l'être en effet, mais autrement qu'il ne Timàgine, à en juger par le peu qu'il veut bien nous en communiquer. Il eût été peut-être un peu étonné, si, prenant la chose au sérieux, on lui eût dit d'abord qu'il pouvait bien y avoir réellement du crime à faire d'une puissance aussi respectable et aussi nécessaire aux hommes que la morale , une hypothèse dépendante d'un sens de plus ou de moins,* mais, quoiqu'il lui eût été difficile d'en justifier seulement l'intention , soyez sûrs que q'est là une espèce de crime dont aucun de ces philosophesAk n'a jamais eu la première idée ni le plu^ léger scrupule. Quel est celui d'en-

tn wx qui s^ffiit jamais sacrifié ce qu'ils appe-

laient une belle page ^ de belles lignes ^ à l'intérêt du monde entier? Mais ici ce nest pas la peine d'être sérieux au milieu de tant de ridicules; et vous allez voir, dans les détails de Diderot , que, , s'il y avait de quoi amuser sans doute sa dame , il y a aussi peut-être de quoi nous amuser avec elle.

«Je me contente, dit-il, d'observer que ce » grand raisonnement tiré des merveilles de la » nature est bien faible pour des aveuglés. » Représentez-vous , ce qui certainement aura lieu quelque jour, Arlequin philosophe débitant cette, incroyable balourdise, et les éclats de rire, les huées qui s'élèveraient de tous côtés. Je demande si ce n'est pas là, suivant l'heureuse expression des Anglais, une sottise sterling, c'est-à-dire, qui en vaut à elle seule plus de vingt; et, il faut être juste, je ne connais personne qui soit en ce genre aussi riche que nos sophistes. Faisons même grâce à Diderot du mépris qu'il affecte pour ce grand raisonnement que tout à l'heure lui-même employait si victorieusement dans ses Pensées* Vous connaissez l'homme, et vous avez dû voir, ne fût-ce que par l'article de Sénèque, que, si on lui eût interdit les contradictions , il est douteux qu'il eût pu écrire quatre pages de suite. Prenonsle donc tel qu'il est, eontenti sumus hoc Catone, et voyons comment le monde nest plus une preuve de l'existence de Dieu , parce qu'U y a des

aveugles. Encore s'il n'eût parlé <jue des aveuglesnés, qui n'ont jamais pu voir le monde! Mais ceux-là sont ea fort petit nombre, et ce n'est pas assez pour l'auteur. Dans tous les cas, seraitil donc si difficile de persuader à un aveugle- né l'existence du soleil, lorsqu'il y a une difôrence sensible entre le jour et la nuit ^ même pour les aveugles-nés? Ne peut-on pas leur faire comprendre toui les bienfaits de la lumière, seulement en opposant noâ jouissances à leurs privations, k moins qu'ils ne nous prennent tous pour des imposteurs ou des fous? Cela serait extrêmement philosophique; mais si nos philosophes sont souvent des aveugles, les aveugles ne sont pas d'ordinaire si philosophes. Leur premier vœu est de recouvrer la vue , leur plus grand regret est d'en être privés. H est donc démontré qu'ils ont l'idée dé ses avantages. Elx bien! c'est précisément parce que cette vérité est démontrée par le fait quelle n'entre pas dans les raisonnemens de Diderot. Tous ces sophistes ont une tournure d'esprit par- ^ ticulière, et qui suffirait pour rendre compte de toutes leurs extravagances. L'aperçu le plus frivole, le plus vague, le plus gratuitement hypothétique, les frappe comme les autres hommes sont frappés de la vérité; et je dirai bien pourquoi : c'est que la vérité est à tout le monde, mais leurs aperçus sont à eux ; et plus ils sont obscurs , insignifians^ contraires à toutes les notions de la raison

générale, plus ils se savent gré de les avoir et de pouvoir en tirer parti. Diderot surtout est toujours comme en extase devant ses pensées; il se confond et se perd dans l'admiration de leur étendue. Il avait coutume de fermer les yeux en parlant > comme pour se recueîDir en lui et devant lui, pour appeler Tinspiration et contempler plus à son aise toute la beauté de ses conceptions. En le voyant, on était tenté de dire dans son style : /((Profanes, ne le troublez pas; il est sous k )) charme. Il jouit de ses idées comme ÏKeu jouît » de lui-même : ne lui demandez pas de lès rendre » claires pour vous. Est-il sûr quelles le soient » pour lui? et en a-t-il besoin? Cest un prophète. » Peut-être ses idées ne seront-elles des vérités que » dans des milliers d'années; et la pensée duphi-- » Iqsophe n'habite-t-elle pas dans l'infini ? Qju'est- » ce que le réel ? Le réel est petit : c'est le poa^le » qui est grand; et le domaine du philosophe, » c'est le possible. Devant lui , qu*est-ce qu*unc » génération tout entière en comparaison d'une » expérience? »

Ne croyez pas qu'en me divertissant un moment à contrefaire leur empbatiqtie jargon , j aie chargé la ressemblance. Je vous jure qu'il ne tiendrait qu'à moi de leur donner pour sérieux ce qui rfest qu'une plaisanterie, et qu'il suffit que cela ressemble à l'admiration, pour qu'ils prennent à la lettre tout ce* que iw» venez êt-evi'

DIDEROT. 7 r .

tendre. Je n'y ai mis que la forme : le fond «st ' partout dans leurs écrits ; et pendant cinquante ans ils l'ont pris et donné pour du sublime, et, qui pis est, l'ont fait passer pour tel à la faveur de leur renommée, moitié réelle et moitié factice, de quelque talent plus ou moins médiocre pour écrire , et d'un talent plus ou moins grand pour intriguer. Vous avez dû voir notamment que ce, que j'ai dit d'une génération et d'une expérience'. est le résultat formel et positif de toute \a philo-^ Sophie réi^olutionnaire , le grand mot de la révo* lution, mille fois répété de mille manières depuis Diderot jusqu'à Robespierre. Ah ! il doit être permis à la génération sur qui cette philosophie a porté son scalpel , de ne pas trouver Y expérience bonne; et s'il a coiipé les doigts de tous ceux qui l'ont si cruellement manié, en vérité cela était, trop juste , et il ne faut pas moins que toute la charité chrétienne pour plaindre encore des ana- * tomistes barbares que l'humanité doit détester.

.Mais, pour revenir de ces coupables aveugles qui nous ont fait tant de mal avec leur prétenduelumière, à ces aveugles înnocens qui ne voient pas celle du soleil : quand même ils aurai«:it de moins que nous cet ai^ment en faveur de l'existence de Dieu, qu'est-ce que Diderot en pouvait inférer? N'y a-t-il donc pas d'autres preuves, même pour des aveugles, pour peu qu'ils ne soient pas privés des yeux de l'esprit cônamne de ceux du

^2 COURS DE LITTÊRATIIRE.

corps? Y aurait- il quelque chose de changé en métaphysique^ parce que les phénomènes phy- ' siques seraient perdus pour quelques individus disgraciés de la nature? A-t-on jamais imaginé de mesurer Tintelligence humaine et l'autorité de Tévidence sur un vice accidentel d'organisation? ' Si quelques aveugles ne rendent pas douteuse pour nous la réalité du jour, peuvent-ils rendre plus douteuse la réahté des conséquences? Cela est si prodigieusement absurde, que Diderot même na pas osé l'énoncer en termes si exprés; mais ou il n'a rien voulu dire du tout, ou c'est cela qu'il a dit; et je ne sais si la déraison a jamais été plus loin.

Il ne se tire pas mieux de l'autre exemple pris de la morale. Il soupçonne les aveugles â^inhun manitéf parce qu'ils ne peuvent qu'entendre la plainte , et qu'ils ne voient pas couler le sang. Quelle puérilité 1 Pour peu qu'eux-mêmes aient perdu du sang par une blessure douloureuse, (et k. qui cela n'arrive-t-il pas?) ignoreront-ils qu'un homme souffre quand on leur dira que son sang coule? Mais, à considérer les choses en général, et comme doit les considérer la philosophie, l'impuissance et la faiblesse , qui est l'état naturel des aveugles , est la disposition la plus prochaine à l'humanité envers ses semblables , et par conséquent la plus éloignée de Y inhumanité. L'on est d'autant plus porté à plaindre et à ^Qurir ses

semblables , qu'on a plus besoin d'en être plsdnt et secouru; et qui est dans ce cas plus que l'aveugle? Il doit se défier plus qu'un autre de ceux qu'il ne connaît pas; voilà ce qui est vrai. Mais il doit être aussi plus porté à la reconnaissance envers quiconque lui ^ prêté secours : et qui peut, dans l'occasion, lui en refuser?

« Quelle différence y a-t-il, pour un aveugle, » entre un homme qui urine , et un homme qui , p sans se plaindre , verse son sang ? »

Aucune assurément , car cet homme sera pour Tareugle comme s'il ne perdait pas son sang , dès que vous écartez tout moyeu de le savoir ; et dès lors vous prouvez doctement qu'on ne plaint pas le mal qu'on ignore. Mais cela est vrai de tout le monde comme de l'aveugle , et , dans ce cas , où est Y inhumanité? Si ce n'est pas là une niaiserie, qu'est-ce que c'est? Et, n'en déplaise à ses admirateurs, Diderot y est fort sujet. Ici, pat exemple , le non-sens se prolonge et se soutient merveilleusement. « Nous-mêmes ne cessons-nous » pas de compatir lorsque la distance ou la petiy> tesse des objets produit le même effet sur nous » que la privation de la vue sur les aveugles? » Eh bien ! voyez s'il sortira de son rêve. Il a juré de nous démontrer que ce qui nous est inconnu est pour nous comme n'existent pas. Il y aurait du malheur à rencontrer quelqu'un qui s'avisât de révoquer en doute une pareille décou-

^4 COLRS DB LITTÉRATURE.

verte, pas plus que celle cjui a fait tant de fortune sur le fameux La Palisse :

Hélas l s il n*était pas mort , U serait encore en yie.

Je défie qu'on nîe la parité; elle €st parfaite. Mais vous croyez peut-être que, n'ayant rien dit, il ne conclura rien : par la grande raison que rien ne produit rien . détrompez-vous encore. Ces gens-là savent faire quelque chose de rien. Diderot s'écrie tout de suite, comme s'il eût résolu le problème d'Archimède : « Tant nos vertus dépen- » dent de notre manière de sentir , et du degré » auquel les objets extérieurs nous affectent! » En vain, pour le réveiller, vous lui auriez crié aux oreilles : Maïs songez donc que, dans l'exemple que vous citez , il ne s'agit pas de manière de sentir ni de degré d^ajfection. JIotl ne sent rien et l'on n'est affecté de rien quand la petitesse et Téloignement des objets font sur nous V effet de la privation de la vue. Ce sont vos termes ; et si vous aviez envié de faire une exclamation , il fallait dire du moins : « Tant il est vrai que nous ne » pouvons exercer aucune i^ertu sur ce qui n'existe » pas pour nous ! » Vous aviez là une belle occasion de n'être pas contredit... Messieurs ^ je puis vous assurer qu'on aurait perdu sa peine. J'ai connu l'homme ; je Fai vu sur son trépied. San* faire la moindre attention à nos paroles, et les

DIBSAOT. ^

jeux toujours fermés comme Tesprit ^ , il torsk ptvnoncé, « J'ai conclu contre lavertn;» et avec la même force de préoccupation que saint Tho« mas d'Aquin (s'il est permis de comparer un philosophe k un saint) s'écriait à la taUe de saint Louis : Cojzctusum est contra Manichœos : La conclu^on est bonne contre les Manichéens. — Mais, dira-t-on, prétendez-Vous nous donner Diderot pour un sot? — Je ne stiis pas moi-même nssez sot pour le penser ; mais je vous le donne iMirdiment pour un de ces gens d'esprit qui ont . écrit fort souvent comme s'ils n'en avaient pas. Le plus grand génie peut errei*, je le sais ; mais , prene»-y garde, dés hommes tels que Descartes , Leîbnîtz, Malebrancbe, etc. , ont pu se mépreiï-

'^ are dans des matières abstruses et conjecturales , sans trop <;ompromettre leur esprit. Au contraire, Diderot, Hdvétîus, et autres sophistes, ont dé-

. raisonné sans excuse et sans mesure, et ont paru ine rien voir là où le plus simple hon sens aurait Vu clair, semblables à ces fakirs de l'Inde qui ne

' 1 Diderot, en canven,ation. ne répondah ^kr. qu'à lui-même, et parlait Tokmtiers tout seul an milieu de dix penomieSto Cette habitude était chez lui si forte et si «aarquée , que la seule ibis qu'H ait vu Voltaire , en 1 778 ; celui-ci y qui avait eu peine à placer vingt paroles en deux heures, nous dit, quand le, philosophe fut parti : « Cet » *hotnme-là peut être bon pour le monologue , mais il né « vaut rien p»ur lé dialogue » '^ ->'

1^6 GOUKS DX LlTTfiRATORE.

ifoîent pas devant eux , parce qu'ils voient la lu^ mière céleste au bout de leur nez. Et je vous dirai bien encore quelle était la lumière céleste d^ nos fakirs, et pourquoi ils ont débité tant de folies. Gomme la vraie philosophie , qui n^a pour objet que de rechercher les vérités utiles aux hommes , peut fournir de bonnes pensées à d^ esprits médiocres , de même le philosophisme , qui n'a pour mobile que la vanité de renverser les vérités établies, n est proprement que la recherche et Tétude du faux ; et en faut-il davantage pour faire dire à l'homme le plus spirituel mille absurdités et mille platitudes?

Vous n*étes pas au bout de celles que fournit à Diderot son aveugle, sur lequel il ne sort pas d'admiration; et vous allez juger s'il y a dequoi.« Il l'a observé dans toutçs ses ajQections , et il nous révèle, avec une gravité indicible, « que Tembon- » point dans les femmes, la fermeté des chairs, » les avantages de la conformation , les charmes ^ >» delà voix, ceux de la prononciation, la douceur » de l'haleine , sont des qualités dont cet aveugle » fait grand cas. » Mais il me semble qu*avec de bons yeux on est assez volontiers sur tous ces points comme son aveugle ; et ce n'était pas un aveugle qui demandait, dans une fenune, la peau , la voix et Thaleine douce. A quoi donc revient l'observation de Diderot? Je ne saurais même le soupçonner. Mais voici d'autres merveilles. .

DIDEROT. jfj

(i Je ne doute point que , sans la crainte du » châtiment, bien des gens n'eussent moins de )> peine à tuer un homme à une distance où ils ne n le verraient gros que comme une hirondelle , » qu à égorger un bœuf de leurs mains. Si nous )i avons de la compassion pour un cheval qui » souffre, et si nous écrasons une fourmi sans » scrupule, n'est-ce pas le même principe qui » nous détermine? »

Il faut également se donner la torturé , ou pour trouver de pareils aperçus , ou pour en comprendre le résultat» Supposons qu'il soit possible de tuer un homme à la distance où il paraîtrait aussi petit qu'une hirondelle ; c'est un secret iqui n'est pas encore trouvé : on le trouvera peut-être, et ce sera une belle invention. Mais s'il était vrai que, dans cette hypothèse, il en dût naturellement <;oûtçr moins pour tuer un homme que pour égorger UQ bœuf, il s'ensuivrait que naturellement il .en coûte plus à l'homme pour être boucher que pour être assassin, en raison de la grosseur res» pective de l'homme et du bœuf. Quelle proposition ! Q>mme ils honorent la nature humaine ces grands amis de rhumanité ! et comme il leur en coûte peu d*entas6er des inepties pour le plaisir de la déshonorer ! La fourmi , l'hirondelle ^ le bœuf et le cheval de DJderot ne prouvent rien de ce qu'il veut prouver. Si l'on plaint un cheval qui souffre , ce n'est pas parce qu'il est gros , c'est parce

nS COURS DE IITTÉRATURS.

que c^est un animal domestique , ami de rhomme, et utile à tout. Si l'on écrase la fourmi sans seru* pule , c'est comme un insecte incommode et destructeur ; et l'on tue sans scrupule , et même avec grand plaisir, un tigre et un léopard , parce que ce sont des bêtes féroces , quoiqu'elles soient d'assez belle taille, et qu'elles aient une très-belle fourrure. Mais que peut -il donc résulter de Tamphigouri de Diderot ? C'est une singularité daHs nos sophistes ( et celle-là n'est pas plus heureuse que les autres), que, lors même qu'ils sont le plus obscurs et le moins devinables dans leurs raîsonnemens, il y a d'ordinaire quelque chose de parfaitement clair, et c'est la perversité d'intention. Ici rien n'est moins équivoque. Qu'est-ce que Tauteur veut à toute force? Détruire le sentiment moral delà pitié, le mouvement naturel qui nous fait plaindre notre semblable quand il souffire. Ce sentiment , fondé sur les rapports les plus intimes de Thumanité , est peut-être le plus heureux que 1« Créateur ait mis en nous , parce qu'il supplée souvent les vertus, désarme le crime, et se fait sentir même aux plus méchs^ns ( les révolùtiàft^ flaires toujours exceptés , comme de raison ). Cest ce sentiment précieux dont la philosophie» Téloqucnce et la poé^e ont de tout temps fait les plus beaux, éloges; c'est là ce que Diderot veut restreindre à une impression purement phyaque, à un mouvement tout machinal; et c'est ce qui

: lui a suggéré d'attacher uniquement la pitié au volume de$ objets , et de faire disparaître le crime et Thorreur du crime en raison de Téloignement ^es corps. Sans doute la sagesse créatrice^ en nous ^nnant une àme et des organes , a voulu qu'il \ ^existât une correspondance continuelle entre les impressions des objets et no3 affections morales; et nous savons que la vue du sang, des blessures, des douleurs , des larmes et les cris de la souffrance et du besoin , sont des sensations qui nous portent à compatir. Mais nous savons aussi que ce ne sont pas nos organes qui sentent , mais notre âme; il y a long-temps que cela est prouvé et •convenu ^ Or, tout ce qui tient à Fâme, au xâûral, au spirituel, déplaît mortellement aux matérialistes ; et , pour que tout cela ne soit de aien dans la pitié, il nous disent par la bouche du •tnattre : Vous 'vous imaginez, quand vous étes^ touché de pitié, que vous éprouves un sentiment hon et louable en lui-même, et qui est d'un bon coeur. Désabusez -vous : machine que tout cela; tout dépend de la place qu'occupent les objets dans la rétine. Quoique le bœuf soit fort bon à manger, et qu'il soit très^permis de le tuer , vous y aurez toujours une répugnance extrême , parce

^ n y en a y entre autres, une preuve singulière » et qui n'est pas douteuse. Il est de fait qu'en certains temps les personnes qui ont perdu un bras , une caisse , soufireqt dans le membre qu'elle n'ont pas.

80 COLIVS DE LITTÉRATURE.

que c^est un très -gros animal, et quil répand beaucoup de sang. Mais si vous parveniez , n importe comment j à voir les hommes aussi petits que les hirondelles , vous n'auriez aucune peine à les tuer ; et si votre père était aussi petit et ausâ gras qu'un ortolan , et Votre mère qu'une caille , vous trouveriez tout simple de les manger rôtis, car il n'en coûterait pas plus de les manget que de les tuer.

Si ce De sont ses paroles expresses, G*en est le sens.

( VOLTÀIBE. )

Et il faut toujours en revenir au refirain de M. Jourdain : La belle chose que la philosophie I On a pensé, avec raison, que Ion pouvait tirer quelques instructions des réponses d'un aveugle à qui l'opération de la cataracte aurait rendu la vue, et qui exposerait fidèlement ses perceptions graduées et ses jugemens sur les objets par ce nou-* veau sens , dont l'exercice lui était auparavant inconnu. On a cru voir là. un moyen d'acquérir de nouvelles lumières sur l'action et les relations de nos sens^ et sur la manière dont les uns corri* gent les erreurs des autres. C'est aussi ce qu'on a fait plusieurs fois , et non sans utilité , particulier remen^ en Angleterre, sur l'aveugle de Chésetden. Mais ce n'est pas l'avis de Diderot : cet homme, qui aime tant les expériences , ne se soucie nulle*

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ment de celle-là , apparemmeût par le plaiâr de contredire , ou parce que cette expérience contre^ disait trop spn matérialismev Quoi ^'il en soit, lui , qui tout à l'heure subordonnait la métaphy^ sique à un sens de plus ou de moins , à présent aime inieux écouter un métaphysicien sur la théorie des sens qu'un aveugle sur les sensations quil aurait éprouçées en i^ojrant. Il j a ici con-fiision d'idées ; car il est clair qu on ne peut pas attendre la même cbose de Tun et de Tautre : l'aveugle interrogé fournirait à Tobservàtion des faits que lui seu) peut savcÂr , et le savant en tirerait des conséquences que lui seul peut assembler, d'après les faits mûrement examinés, et d'après les, témoignages comparés de plusieurs aveugles guéris. Mais ce n'est pas assez pour Diderot; il veut qu'on lui donne l'avei^le à instruire , et de longue main. Et j'en devine aisément la raison , car Diderot eut*appris à l'aveugle à ne dire que ce qui convenait à Diderot. Voici ses paroles : «Jl faud'rait peut -être qu'on le rendit pbiloso- » pbe; et ce n'est pas l'afËiire d'un moment de » faire un philosophe, même quand on l'est. Que » ^era-ce quand on ne l'est pas? C'est bien pis » quand on croit l'être. » Tout cela est très-vrai ; il ne s'agit que de l'application, qui aurait pu ne p^s plaire à Diderot* J'avoue qu'il n'efet ni aisé ni commun d'être un philosophe, ou d'en faire un ; noais, après tout, on avflit de nos jours fort abrégé

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Sa COURS Dfi LITTâllATURE.

la difEculté« A^rep I>iderot, il 3ufiisait d^ètrèaliiëe;^ avec Vokairc , d'être incrédule ; et ni run m Vauitre ne suppose, uh grand effort d'esprit. Aussi Ycdtaire écrivait-il que l*Europe ^taît peuplée de philosophes. La belle peuplade! Mais, d'un autre côté , Diderot géçiisçait qu'on eût totit gâté eh laissant ^i place le grand Etre; et il fallait voir avec quel froid dédain on prononçait ce mot de grand Être!

Au r«8te, ai Diderot y avait déjà renoncé q[iiand il écrivit sa Lettre sur ies^ aveugles ^ le passage que vous aUes entendre est inexpliçaMe. Si Ton dit que ce n'est qu'une iioiiie, quoi de pihis inepte qu'une irpnie qui ressenoble si par&itement à.la persuasion? JEk s!il a voulu paraître persuadé , en écrivant contre sa pensée, quoi de plus odieux qu'une hypocrisie qui n'a pas même d'objet, puis-que rie^ ne l'obligeait d'être hypocrite. <?est à propos de la mort de ce fameux Saùndei^Bon, dont les dernières paroles furent' celles^i : Dieu de- Clarke et de Newton , ayez pitié de moi î Et uu moment auparavant il avait passé en revue, avec un théologien anglais, le docteur Holmes, tontes les objections contre l'existence de Dieu , qui leur avaient paru ce qu'elles sont, insoutenables. Sur quoi Didçrot dit à sa dame : «Vous voyiez, ma^ » dame , que tous les raisonnanens qu'il Tenait » d'objecter au ministre n'étaient pas même ca-* )) pables de rassurer un aveugle. .Quelle honte

TèifomàtB gend qui A*oiit pas de mallearès m* % sons, qui voient, et à qui le speotade: étoamant 3» de la nature annonce , depuis le lever du soleil » jusqu'au coucherr dc;s ^ moindres étoiles , Texi-^ » stence et la gloire de son auteur! Us ont des M yevK dmA SmmdtTmyn était piiiié; mais Saun^ » derson avait une pureté xle mœurs et une in^ ni^énuité de -caractère qui leur mq^n^^ent. Aiissi 3», vivent - ils (çn- aveugles j. et Saunde^spn meurt » comme s'il eût vu. La voix de la nature se fait« ». entendre suffisamment à lui à travers lç;s orga- 1» ,nf2s jgui lui relent, et son témoignage n'en sera » .que plus ibrt iCQntreeeipc qui se ferment opinià*;- D tréiuent les qreilje^ et Içs yeujç. »

Quand les prédicateurs chrétiens , d'accord avec les livres saints, ont attribua l'aveuglement de^ l'esprit,, en matière çU (religion, à la corruption du cœur, nos philosophes les ont traités de calpmniateurs , et ont vomi contre eux les plus furieuses^ iipiveçtives; et voilà que l'un de ces philosophes tient exactement le miême langage! Qu'en dire et qu'en penser? Topt à l'heure ji'argument tiré de l'ordrç de la naln^ire visible était nulpourunçveu^ glSf et à présent il ^ suffi pour se faire entendre, à Sauiiderson , qui est né et piart avemglel J)ide* rot 9 dans cet ouvrage/ est .très^épidén;lent^saté^ rialiste^* n'étaît-il pas encore athée? H eslihiea difficile de séparer l'un de l'autre; car si la matière est nécessaire, 'Oisa ^ne T^est fias. Que >derôns^

^^ COURS DB UTl'ÉRATDRE.

BOUS donc croire? Judica illos^ Deus. PassoiiB à iUn autre ouvragei

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