‹ Lycée (volume 5)Chapitre 8 sur 15 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

Code de la Nature.

On a tout à Tbeure réroqaé en doate si Diderot était TauteuT de cet ouTrage , et je conçoifii les motifs de ce doute élevé pour la première fois , aii moment où les écrits de Diderot étaient annoncés parmi les objets de nos séances. C'est particulièrement sur ee Code que s'appuient tes brigands ^ dont le procès offre depuis si long-temps à la France un scandale de tout gem^ , égal k celui de leurs crimes. Ce Code n'est autre chose que cette ^bictrme da bmkeur commun , de t égalité des biens ^ sdl stituée à ce grand fléau de la propriété; <^'est tout le fond du système révolutionnaire , qui n'est nullenaent abjuré aujourd'hui, quoi qu'on en dise, mais qu'on a cru devoir atténuer et tempérer quand ceux qui se sont vu des moyens de domination les ont trouvés plus sûrs pour eux-mêmes que les moyens de destruction.

^ Babœuf et ses complices, alors en jugement devant ce qu'on appelait la haute ^ cour de Fèndome. Babœuf fut condamné à mort ; mais presque tous les autres furent ou simplement emprisonnés , ou pleinement acquittés. A Finstant où je revois cet ouvrage % ane nouveUe rwoluiion , qu'on appelle lajourmée du 30 prairial, les a remis a& pi'emîer rai^ de la République ^ et ceU était jurte. (AM^ ^1799.)

l64 CODRS DE UTTiRATlJKE.

Ce n'est pas que l'auteur du Ck)de propose expressément les grandes mesures des frères et amis ^ ; il s'en rapporte , lui , aux progrès de la raison et à la force de ses preuves ; et c'est aussi pour faire régner cette raison que les patriotes ont joint à \dL force de ces preuves celle de la mas^ sue du peuple. Il est vrai que nos philosophes , après avoir consacré mille fois cette massue dans leurs écrits , ont trouvé enfin qu'elle frappait trop fort depuis qu'elle les avait atteints eux-mêmes. Alors ils ont crié à la calomnie y qui dénaturait leur doctrine, attendu qu'ils n'avaient jamais prêché le massacre et le pillage aussi formellement que Marat. Non pas tout-à-fait, j'en conviens, car ils avaient plus d'esprit que lui. Mais lorsque , foulant aux pieds avec autant de mépris que d'horreur toute espèce de loi divine ou humaine , sans aucune exception, l'on n'établit d'autre loi que la raison, je demanderai d'abord de quel droit et par quel moyen la raison de l'un sera la loi plutôt que la raison de lautre, puisque la-dessus tout le monde a les mêmes prétentions naturelles; et dës-lors voilà tous les hommes également affi*anchis de tout frein, si ce n'est de celui que chacun voudra s'imposer; ce qui fait un merveilleux or-

^ On sait que frères et amis est le nom de guerre des patriotes s le bonheur commun, le mot d'ordre; les gran» des mesures , tous les crimes mis en loi : cela ne comporte point d'exception.

DIDEROT. GODE DE LA NATURE l65

dre civil et social , comme vous Tav^ vu dans la révolution. Ensuite , quand la raison des philo» sophes consiste évidemment dans Tentier renversement de toute autorité divine et humaine, je demanderai encore si le peuple qui les renverse n'est pas très-conséquent quand il se croit dès* lors gouverné par la raison , et quand il exécute , au nom de la philosophie et de rhumamté, tout ce qu'on lui a prescrit au nom de la philosophie et de Phumanité. Enfin, pour me renfermer dansv ce qui r^arde Diderot, je demanderai, indépendamment de tout ce que vous allez entendre, sll n'a pas donné le résultat général de sa doctrine dans ces deux vers, qui en sont comucne le couronnement :

Et des bojraux du dernier prêtre Serrons le cou du dernier roi*

Ces deux vers , fameux depuis plus de vingt ans , ont-ils été assez répétés depuis 1789, et n'ont-ils pas été réimprimés, il y a qudque temps, avec la pièce entière dont ils sont tirés, et avec les variantes, dans les journaux philosophiques^ qui en ont fait le plus grand éloge? Qudqae»*un8 dirontils , avec cette pudeur hypocrite dans ils s'avisent quelquefois, que ce nest qfiune gaieté? Quelle gaieté ^ Bon Dieu I que celle qui met l'assassinat ^ le sacrilège, le régicide en plaisanterie! Ah! ceux qui se permettent celle-là savent trop bien qa*il

i66 eotmii db LminATUM.

ne manquera pas de gens qui la prendront , comme elle a été faite ^ dans le plus grand sérieux; et la preuve de fait est aussi publique que mémorable. Point d'excuse pour cet excès de perversité , qui ne peut avoir que des complices pour apologistes.

— Mais Diderot était un bon homme. -^ Nous verrons ailleurs ce qu'était, et ce qu'est même encore la bonhomie de nos sophistes. Mais ici je me contenterai de répondre que l'abbé Rajnal était aussi un bon homme , et beaucoup jJus réellement que Diderot ; et cela n'a pas emp^é que, dans un livre ^ , dont ce même Diderot a fait la moitié , il n'ait laissé imprimer cette* phrase au milieu de cent déclamations du même ton :

« Quand vienara donc cet ange extemdnateur » qui abattra tout ce qui s^ élève ^ et qui mettra » tout au niveau? yi Eh bien! il est venu, et Raynal , qui semblait l'attendre si impatiemment et qui ne le croyait pas si prodie, Ta vn abattre et niveler^ il Fa vu comme nous , et a gémi .j eomme nous ; il a gémi dans les ténèbres et dans ^ répouvante , en attendant la mort , qui a laissé du moins à sa vieillesse soufirante et proscrite tout le temps du repentir. Heureux s'il a été^ comme je le crois , aussi sincère que légitime ! Et peut-être aussi Diderot lui-même aurait gémi , û Diderot avait vu; mais , sans doute , ceux-là ne gémissent

^ i*Siitoire phUoiophique des deux Indes^

BIDBBOT. GODB DE LA VATUBB. 167

pas , qui ont eu le bonheur de leur survivre et le malheur de les justifier.

A regard du Code , ce qui est certain , c'est qu'il est imprimé dans la Collection des Œuvres de Diderot, en cinq volumes m-8*. , titre d'Amsterdam, depuis 1773 9 et que Diderot, qui n*est mort qu'en 1 784 , n'a jamais désavoué ni l'édition ni l'ouvrage. Les auteurs du dernier Dictionnaire historique, généralement fort exacts et fort instruits dans tout ce qui regarde les faits de l'histoire littéraire^ n'ont fait nidle difficulté de mettre le Code de la Nature au nombre des productions de Diderot; et si quelqu'un alors eût regardé la chose comme douteuse , il n'aurait pas manqué d'en parler. On se contente de nous (Ûré depuis quelques jours : // n^est pas de lui \ Où est la pteuve qu'on oppose à l'authenticité de là Collection connue de tout le monde , au silence de l'auteur et de ses amis , et de tout le monde, ' même depuis sa mort? Que ne donne-t-on du moins quelques indices de la supposition? Que ne nous dit -on de qui est Touvrage, de qui du moins il pourrait être , ou comment et pourquoi il n'est pas ou ne saurait être de Diderot? Pas un mot de tout cela. Et qu'est-ce qu'une dénégation si sèche et si gratuite, surtout dans un parti à qiû l'on sait que les dénégations et les désaveux n'ont

^ Journal de Paris, On l'attribue à M. Morelly.

j68 cours de litteeatube»

jamais rien coûté, et dont la politique, plus d'une fois avouée par eux-mêmes et avec satis£aiction, est de se jouer de la vérité ? Le moment où vient cette dénégation si tardive suffirait pour la faire suspecter par elle-même. Elle serait venue plus tôt , si c'était du moins honte ou scrupule : aujourdliui c'est embarras, et rien de plus. L'accord parÊdt de ^ Babœuf avec Diderot a paru difficile à sauver , parce que aujourd'hui Babœuf est dans les fers, et que l'opinion n j est plus. Dans ces circonstances , une voix qui parle à l'opinion peut être à craindre* Mais si c'était le contraire , si l'opinion et la voix étaient encore captives, et que Babœuf fût le maître, songerait -on à désavouer le Code? Pas plus qu'on n'y a songé auparavant. Babœuf a tort dans nos feuilles, parce qu'il a été le plus faible au camp de Grenelle , et ceux qui ont été ses condisciples sous les mêmes maîtres n'ont-ils pas bonne grâce de s'élever contre lui ? Ce tribun ^ du peuple , à la tête de toute la vaste secte sans-culottique ^ pourrait leur répondre de manière à les réduire au silence, en adressant ainsi la parole à la vaste secte des philosophes : « Vous vous y prenez trop tard » pour désavouer ceux qui n'ont fait qu'exécuter

^ C'est le titre qne prenait Babœuf^ et Pon peut bien croire «pi'iine vaste secte est de son style. Aussi , ceux mêmes qui se croient obligés de condamner aujourd'hui ses opinions sans-culottiques , disent encore qu'il écrivit 2t,Yec génie»

DIDEROT. GODS DE LA NATURE. l6g^

9 ce que vous n'aviez fait* que penser , et qui par )» conséquent valent mieux que vous^ comme le )) Spartiate valait mieux que le discoureur. Ce quil » a dit je le ferai. Nous sommes même plus avan- » ces , car ce que vous avez dit nous lavons fait. Ce M n est pas seulement Diderot ou Fauteur du Code ïi de la Nature^ quel qu'il soit , qui a dit que la )) méchanceté de Tbomme n'était pas dans sa » nature, mais dans ses institutions sociales et » politiques; c'est Rousseau qui a fait un livre » entier pour le prouver. Ce n'est pas seulement » Diderot ou l'auteur du Code qui a dénoncé au )> genre humain la propriété comme le fléau du 3» monde et l'origine de tous ses maux et de tous » ses crimes , c'est encore Rousseau ; et Rousseau » est au nombre de vos dieux. Ces mêmes dogmes » ont été soutenus dans vingt autres ouvrages » très-connus, quoique leurs auteurs le soient » moins ; et après tant de longs traités si soigneu- » sèment multipliés pour nous apprendre que la » propriété était le crime de? législateurs , que la }) communauté des biens et le Nivellement absolu )) étaient le vœu et la loi d'une nature sage et yt bienfaisante que nos seules institutions avaient >» corrompue ; après que vous avez appelé si sou- )i vent et si haut un ange exterminateur pour ré^ )i parer ces longues erreurs des nations ^ , mettre

^ Je n'ai pas besoin de dire €^*ïc\ tout est copié mot à

rjO COURS DE IirréRATURE.

» fin aux préjugés , et régénérer le monde ; avons- V nous pu avoir une plus belle et plus noble am- » bition que d'être les premiers précurseurs de » cet ange , et de faire au moins en France ce )) qu il doit faire un jour dans tout Tunivers? Mais » qui veut la fin veut les moyens ; et , pour réali* » ser ce qui n'était qu'en théorie dans cette philo-- » Sophie interprète de la nature, ne fallait-il pas -» écarter tout ce qui naturellement faisait obsta- » cle à cette juste et glorieuse entreprise? Quand » on est appelé à fonder la raison et la vérité , à » détruire des erreurs si funestes au genre bu- » main , n'est-ce pas à la fois un droit et un de- » voir d'exterminer tous ceux qui sont , par leur )» état y par leur éducation^ par leur rang, par » leur fortune , par leur reli^on , par leurs talens , » leur considération , leurs lumières, les ennemis » naturels de cette raison bienfaitrice , et les fau- » teurs de ces erreurs oppressives? Or, est-ce no- » tre faute, si, en voulant faire tout rentrer dans )» vos principes ^ j^ou^ avons rencontré sur notre » passage tout ce -^i avait un rang, une fortune, » de l'éducation , des talens , de la religion , de la

mot dans les ouvrages de nos philosophes^ £S It» {Arases lie sont pas marqnées en itidique , c'est qu'eBes sont extraites d'une foule de livres oà elles sont répétas à satiété, et ou tout le inonde a pu les lire. C'eût été perdre un temps prédeux que de spécifier ici les citations. Je n*j manque jamids quand je réfute un auteur en particulier^

DIDBftOT. CODE IMS LA ITATUIlE. l'y!

9 coDsidératkm et des lumières ? Le massacre est » wzstBy soit: maôs qu'est-ce qu'un grand massa- » ère devant mi grand principe? Si l'un vous fait 31 clianoeler sur l'autre, c'est que tous n'avez pas 3» notre énergie ; et on ne nous dtera pas notre » énergie \ Qu'est-ce donc que toute une gêné- » ratÎQn devant la postérité tout entière jusqu'à » la consommation des siècles? Tant pis pour qui » regarde aujourd'hui en arrière, et vient nous » dire stupidement que nous avons été trop loin, n Malheur à qui rétrograde en révolution! c'est » là œ qui perd tout. Si l'on eut laissé faire Rô- » bespierre, qui n'avait encore fait périr qu'envi- > ron cent mille personnes sous la hache na- » tionale^ et qui allait frapper le grand coup, le 9 coup républicain , il n'y aurait plus en France » que les sans-culottes ; la patne était sauvée, » et la terre était libre. »

Je sais Hen ce que tout autre qu^un de nos philosophes pourrait répliquer à cette apologie : cda serait trèsr-fiEicile pour tout le monde , mais tmpossiUe pour eux. Vous en seres encore plus convaincus en écoutant le Code.

Uauteur étaUit, pour première base de sa doctrine, qu'il 7 a en dans le monde une première

^ Propres paroles d'ttn jacobin » conduit à un cDmite de police pour qae\qae$prédicati<ms patriotiques vers la fin de 17d4, où Ton commençait à en être las. En attesdaut qu'on l'interrogeât , il jette les yeux sur uns

1^3 G0TJB5 DE UTTERITUBE.

errear, celle de tous les législateurs (il aiurait dâ dire de tous les hommes), qui ont cru que les vices de la nature humaine et la concurrence des intérêts et des passions rendaient Tétat social impossible sans des lois coerdûves, qui, reconnues par le besoin général, maintenues par la force publique soumise à une autorité déléguée, protégeassent le droit contre Fusurpation, et la propriété contre la violence. Cest en effet le principe originel de tous les gouvernemens, quéUe qu'en soit la forme; mais c'est en cela aussi que l'auteur prétend qu'on a méconnu la nature^ ou par ignorance, ou par intérêt; que Thomme n'est réelleinent méchant que parce que nos gouvernemens Tout rendu tel; que tous ses maux et tous ses crimes naissent de Tidée de propriété, qui n'est qu'une illusion , et non pas un droit ; de l'in^alité des conditions, qui n'est qu'une autre illusion et une autre barbarie; qu'enfin rien n'aurait été plus facile que de prévenir entièrement ^ ou du moins à peu près, tous ces crimes et tous ces maux, seulement en mettant à profit les affections bien* faisantes et sociales, qui suffisaient, selon lui , pour établir et maintenir la société, si on lui eût donné pour fondement la communauté des biens.

où était le nom d'un déterminé montagnard, alors assez mal famé , qui depuis est remonté à son rang. « Yoilà , » dit -il y un patriote! Ohl Ton ne m'ôtera pas moa * énergie. »

DinSBOT* GODE DE LA NATURE. I<j3

Ces extravagances inouïes sont développées^ dans tout le cours de Touvrage , avec un ton de persuasion intime qui les rend encore plus inconcevables, mais en même temps avec l'expression \de la plus violente fureur, de la plus virulente lindignation contre tout ce qui a été appelé ordre social depuis le commencement du monde , sans exception de temps ni de lieu. Devant Tauteur tout est abominable : on dirait qu*il n'a écrit que dans le transport ou dans Textase; et celle-ci s'empare de lui quand il considère tout le bien , le bien immense, incomparable qu aurait pu faire ce qu'il écrit , substitué à tout ce qui a été, à tout ce qui est. Dès qu'il est une fois dans cette contemplation, son âme se fond pour ainsi dire d'admiration et de plaisir; c'est absolument le rêve de ce fou qui entendait tous les jours les concerts du paradis. Vous concevez d'avance que, dans cette disposition, rien ne l'embarrasse, rien ne Tarrête, pour l'exécution de son système. Jamais il n y voit la moindre dijûdculté : tout s'arrange de soi-même. Mais savez-vous comment? C'est que, tout hérissé de termes métaphysiques et scientifiques mal appliqués , et mal entendus , jamais il ne laisse approcher de lui l'homme tel qu'il est; c'est toujours l'homme tel qu'il l'imagine, tel quil lui plaît de le faire. Il ne lui en coûte rien pour regarder comme effectué tout ce qjxïL propose ; il n'y a qu'un point qu'il oublie

174 COURS SE LITTÉRATUM.

constamment, c'est de prourer jamais rien de tout ce qu'il met en fait on en principe. Il faut de toute nécesâté qn'il se soit persuadé que sa pensée et la vérité, sa parole et Tévidence étaient la même chose.

On a souvent demandé comment des gens qui d'ailleurs avaient fait preuve d'esprit avaient pu en même temps écrire des livres entiers contre le sens commun. Ccst avec cette méthode, qui chez eux est invariable. Pas un de ces nouveaux professeurs de morale et de politiqpe n'aurait pu aller à la seconde page , sH s'était cru obligé , dès la première , de prouver , ou le principe dont il part , ou les faits qu'il suppose. Mais , soit préoccupation , soit mauvaise foi , soit plutôt l'une et l'autre en* semble, cette première démonstration est toujours mise de côté. Cette marche est aussi sûre que facile pour aller toujours devant soi sans trouver d'obstacle. Écartez un moment, prenez pour non avenues trois ou quatre vérités étemelles , oubliez trois on quatre faits aussi vieux et aussi certains que l'existence du monde; mettez à la place trois ou quatre principes ou faits également faux, que vous appellerez des vérités, sans autre preuve que de les appeler ainsi ; et , k partir de ce point , soyez sûrs que plus vous serez conséquens, plus vous déraisonnerez à votre aise. Telle est l'histoire exacte de toute la philosophie que j'analyse ici ; telle est la substance de tous ces livres si scanda*

DIDEROT. CODE DE LA NATURE. l'jB

leusemeat fameux ^ de F Esprit, du Système de la Nature , du Code de la Nature , et de tant d^autres écrits de Diderot; d'un Essai sur les Préjugés f ouvrage anonyme du même genre; d'un autre , intitulé le Bon Sens , anonyme aussi , et dont le titre est le preniier mensonge; en un mot, de tous les livres d'athéisme, de matérialisme , de déisme , etc , en&ntés depuis trente ou quarante ans. Il j a plus, telle est^ comme nous le verrons Iiientôt, l'histoire des erreurs d'un écrivain bien supérieur à tous ceux-là pour le talent, de J.-J. Rousseau , et particulièrement dans un de ses écrits qui a £ut le plus de mal, F inégalité des conditions* Ce n'est pas qu'il soit assez maladroit pour poser d'emblée , comme eux , des extravagances si révoltantes : ses majeures ne sont pas moins £iusses pour le fond; mais il les déguise et les enveloppe avec une adresse qui les rend encore plus dangereuses, et qui l'aide à se dispenser , comme eux , de la preuve; et Ton a eu raison de dire que, tt l'on n'a pas soin de l'arrêter au premier pas , laentôt sa dialectique, aussi subtile que sa logique est mauvaise, vous entraine avec lui dans le tCHrrent des conséquences , dont une éloquence in- ^dieusement passionnée vous dérobe l'absurdité. Nous n'avons pas ici à combattre cette espèce d'art ; Tautrar du Code présente le mal sans déguisement et sans apprêt. Tout est également insenflé et impudent » au point que l'on pourrait

1^6 COURS DE LITTÉRATIOIE.

regarder la réfutation comme inutile. Mais il ne faut pas perdre de yue Tépoque où nous sommes. Avant la révolution, ce livre n'avait guère fait plus de fortune ni plus de bruit que ceux de Lamétrie : sa grossière immoralité était la pâture secrète de ce qu'il y avait de plus ignorant ou de plus pervers dans toutes les classes de la société ; et le zèle même de ceux à qui leur état faisait un devoir de combattre les mauvais livres avaat aban* donné celui-là à sa honteuse destinée. Mais tout est changé , et il est monté au premier rang avec l'espèce d'hommes pour qui seuls il était fait, et qui auparavant étaient comme lui au dernier. Pour dire tout en un seul mot, vous allez j retrouver toute la morale et toute la législation révolutionnaire. Je dois donc vous prier, messieurs , de résister comme moi au dégoût : il le faut. I/îgnorance est devenue à la fois si commune €t si puissante! La déraison, déjà si confiante , est devenue si insolemment despotique depuis qu'elle a joint les piques aux sophismes , les poi» gnards aux mensonges, et les décrets aux attentats ! On répète encore tous les jotirs si fièrement de si absurdes horreurs! Cen est assez , je l'espère, pour que les hoomies honnêtes et éclairés se souviennent que , si la vérité n'a pas pour eux besoin de preuves , le vice et l'imposture n*en ont pas besoin non plus pour les sots et les méchants ; et ^*est eux qu'il faut ou détromper ou confondre»

DIDEROT. CQPE DE LA. NATURE. t'JJ

Pour avoir le droit de tout attaquer , Fauteur commence par mettre tout en problème; et comme la propriété est fondée sur la morale, sur Tidé^ du juste et de Tinjuste, c'est la morale qu'il lui importe d'abord de renverser avant d'en venir à la propriété. Il déclare donc que la morale n'est autre chose que l'ouvrage du caprice des hommes, et un composé de notions arlntraires. Voici ses termes :

a II est surprenant , pour ne pas dire prodi- 9 gieuXy de voir combien notre morale, à peu T» près la même chez toutes les nations^ nous 1» débite d'absurdités sous le nom de principes et » de maximes incontestables. Cette science, qui » devrait être ausd simple, aussi évidente dans D ses premiers axiomes et leurs conséquences, que )» les mathématiques elles-mêmes, est défigurée )» par tant d'idées vagues et compliquées, par tant 3» d'opinions qui supposent le faux , qu'il semblé » presque impossible à l'esprit humain de sortir 31 de ce chaos; il s'accoutume à se persuader ce » qu'il n'a pas la force d'examiner. En effet,* il » est des millions de propositions qui passent pour » certaines , d'après lesquelles on argumente éter- » nellement. Voilà les préjugés. »

Remarquez d'abord, daus ce peu de lignes,

tous les mojens d'astuce sophistique qui sont les

procédés ordinaires de la secte que nous comJbat-

tous, et qui doivent la rendre à jamais exécrable

xvnx. 12

IflS * COURS DE LITtÉRATtBE.

& tous ceux qxii cortlptent pour quelijue chose la^ bonne foi et leinèèpect de la vérité. H y a d'abord ici un aveu piiédeux , et qui sans douteTi'eât échappé à l!auteur que pihrce qu'il Voulait tout envèf loppcT dans la même réprobation; ce sont ices inots qtfll ne faut pais oublier : a Nôtre morale , à » peu près la même chez toutes lès natiom. »

n est dair q;ti^l s'agit ici de la morale universelle, et je ne l'observe pas sans raison ; car vt n'est nùlléméiit une. science, comme il lui plaît dé la iiomm^ quelques lignes après, pour donner le change. La ritorale en elle-même est ce qu'on aç^ pelle la loi naturelle , écrite dans la eonscfience de tous les hommes; et d'est précisément te qui feît qii elle est, comme l'auteur l'avoue ^rp^essément , à peu près là même chez toutes 'tes ' nations y malgré la diversité dès climats et des gouvernemens. 11 y a donc ici un caractère d'uiifibm^té dont Tautewp chercherait tout de MÎté la cause^i 8^1 savait ou s'il voulait procéder régùlîènemeïit; mais , comme cette causeest justement ce qu'il ne Veut pas trouver , il se hâte de confondre celte morale naturelle avec la morale méthodique dont les philosopha ont' fait une scténee^et comme dans ces diffénens traités il se trouvé • difi^rente» applications particulières des principes généraux qui sont les mêmes, arrivent sur-le-cèamp ati secoiffs de notre sophiste ces qualifications décla<» matdires et outrageusement exagérées, quiparais^

VlJyëfiOT, CODE DE LA NATURE. ^^J9^

aèût ton^ber sur k imorale tnême/et ig^, (ïaBs âe'ftett^qpi^ly àdéfVrai, «eipeuvei^ regarder cjtfe ies diSétentes opinions des moralistes sur des cas "iMirticulieFS , cc^une sont cdles des jurîèconsultés sûr rapplication accîâentelle des méi}leures lois. Gràcee à ee petit artificfe, qui n'est pas Ken fin', mai$ ipii, en pareille matière, Test toujours àsiseàs pour des lecteurs ignorans ou conrplîces, voiRi que cette morale, qm .était à peu près la même chez toutes les nations, n^est jflus, quelques lignes après, qu'un chaos dont il semble presqtêé impossible de sortir^ uoità des millions de prâ-potions qui passent pour certaines.... et voilà lès préjugés ! Y oyeL^vùusïé chemin qu'il a feit eu deux phrases, pour ne plus trouver dans la morale de toutes les mations qu^un chaos de prépigésY Entendes-yous tous îès sots , qui croient avoir etïtendu quelque chose, rédire avec lui : JBt ç^oilà hs préjugés i Mais quiconque ne sera pas un sot arrêtera le discoureur au premier pas , et lui dira : Vojus débutez par une impossibilité morale, porâ^ peu que vous sachiez ce que c'est, et cpie vous entendiez le langage philosophique. 11^ a iihpossîbilité morale à ce que toutes les nations , sujettes à penser diversement sur 'toutes sortes de matières; s'accordent sur une seule à penser uniformément dans tous les temps et dans tons les lieux , àmoins qu'il n'y ait dans cette matière quelque chose aè parùculieit et d'essentiel à la nature dé Iliomîne

X80 COURS DE UTTÉRATURB. .

qui ne puisse pas plus varier que cette nature même; c'est - à - dire y sauf quelques cas d'exception qui existent dans tout ordre humain, et qui euxmêmes prouvent Tordre çt la généralité. Voua voilà donc obligé de me rendre compte de cette distinction unique que vousrméme reconnaisses dans la morale, et qui ne se retrouve nuile part; Pourquoi n en dites-vous pas un seul mot ?

Il est vrai, messieurs, qu'il n'en dit rien; mais c'est ici l'occasion d'aller au-devant du sophisme trivial que les ennemis de la morale naturelle ne manquent pas de faire sonner bien haut, quand on leur dit, comme ici, qu'il est moralement ixn-r possible que tous les hommes se soient donné le mot pour regarder comme des maximes incon-testables une prodigieuse quantité d^absurdités débitées sous le nom de principes* Savez-vQus dô qu'ils répondent? Ils font le dénombrement des ; erreurs de physique, dastronoiiiie, de géogra* phie, etc., qui ont été en difierens temps accréditées dans le monde , et il ne leur en faut pas davantage pour rejeter avec hauteur cet axiome éternel, que le sentiment unanime de tous les hommes, dans tous les temps, est une loi de la nature. Quand Qcéron répétait cet axiome universellement avoué , et sur lequel personne ne peut se méprendre, qu'aurait-il dit, si quelqu'un lui éht objecté des opinions erronées dans des matières dont les trois quarts et demi du genre hu«

DIDEROT. GODE DE LA NATDBE. l8l

xnain^ n'ont jamais entendu parler, et dont ils ne ée soucient pas plus que si elles n'existaient pas? S'il s'était abaissé jusqu'à répondre à une si pitoja** ble défaite, n'aurait-il pas été en droit de répliquer au sophiste : Vous dites une double sottise, car vous vous appuyez sur une parité qui est doublement fausse, i"" Ces erreurs des savans et des philosophes n'ont jamais été uniformes; elles ont varié suivant les temps et les lieux, a"* (et c'est ceci qui est capital) Les spéculations scientifiques li'ont aucun rapport essentiel avec la destination essentielle de l'homme, qui est son bien-être so^ cial dans ce monde , et son bonheur futur dans l'autre. C'est là ce qui importe également à tout homme , de connaître sa fin et ses devoirs ; c'est là-dessus qu'est fondée .toute société , et nullement sur des connaissances physiques plus ou moins parfaites. Quand on croyait que le soleil tournait autour de la terre, et que la terre était immobile, les habitans de la terre ne se ressentaient pas plus de cette méprise que la marche des corps célestes ne se ressentait de la mauvaise physique de l'antiquité; tout allait de même, et ni plus ni moins. Sentez- vous le ridicule d'asâmiler ce qui est si étranger à la plupart des hommes avec ce qui est partout d'une indispensable nécessité?

C'est pourtant là , messieurs, l'unique argument des athées , celui que je leur ai entendu répéter mille fois contre la preuve de l'existence d'un

lâa GDL'ES DE LITTÉRATJaSff^ T

Dieu, tirée du; sentimeiiC intime de tous lésthciniH ûiss.. <i Tous les liommest.'nout^ils pas crâ qa'A » uj >aYàit point d'antipodes ^ jusqu'à ce que ïa »^ découverte du Nouveau- Monde en eût prouvé H l'existence? ^ Voilà leur phrase banale, et ila eroyaient avoir répondu. \

> Mais à présent j'ajouterai , pour compléter cetfé '' preuve , et assigner la raison de cette umfiumité ' de morale que l'auteur du Code a énoncée comme en pasisant, et s'est bien gardé d'expliquer , qu'il était impossible au Dieu créateur , que DiderôÊ veut bien reconnaître dans ce livre ^ de ne pas donner à l'homme , qu'il a fait pour la société,, llespèce de connaissances sans lesqueiUeftiLne pouvait pas y avoir de société ; autreniçnt DîeU' eût! Qté inconséquent , ce qui répugne* Or ces con-^ Baissanoes sont celleB qui résident dans le send iiAtime commun à tous les hommes , dans la:<3CHi- ^eiisnoe du justq et de l'injuste^ S'il eût été "possible q\xé le& hommes ne s'acxîordasseiit pas:géX]»érale-« noient sur ccis premi^s sentimens, sur ces premiers devoira ; s'ils eussent été assez philosophes pour; mettre en question si un champ appartenait àr celui qui l'avait ensmiei^céet cultivé , unei^abane à celui qui l'avait batiq.;,: U^ dépouilla ;d:uiu8 bête à celui qui l'avait tuée ',| le bien dJunpçre à ses. enfans , et les enfans à-.leurs parens ^ etc. ( et c'est bien là Vorigio^ de toute; propjciété naturelle ,, 39JiêîBie.>^yant. la ppopriété légale)?. » oç?l priais

DIDEBOT. QOPfi DB LA NATURE. I^^

^pes Q^avfiieiit paaété dans la conscience ^t à If portée 'de t^uft» jamaia une. seule p^pkde n*aur rait pu se former. La philosophie , qijii- les a rér duits en ]iroblè]!aes, aurait çu }^i^iM:ât, si elle eut régné, anéanti l'espèce humaifie. Ce sojg^, a^ contraire-, cea préJugésAk , jpomme oit les appelle dans le Gode ^ qui l'Cnvt établie «n société , et q[i4 l'y ont maintttUe et l'y Inainttendront , parcB que la Protidenœ ne permet pas' qu'on touche impunânent 'k son ouvrage. La révolution en eat une terriUe preuve*

U ne tiendrait qu'à moi d'oppbaer encore ici philosophe k philosophe , et de faire voir que YoV taire a: beaucoup mieux raisonné eu vers que Diderot en prose sur la loi naturelle ^ dân^ un poëmie fait exprès qor ce sujets où il prouve quelle n'est nullement d'institution humaine^ mai» divinement gravée dans notre âme par celm qui a fait notre Ame , et où il distingue trés-hien ce qu'on âffiscte ici de confondre, c'est-à-dire ée que les: opinions, les mœurs , lea lôia des différena temps et des diffiirens peuples peuvenMvoir d'arbitraire en elle-^oiémes , et ce qui est essentiel et imprescriptible dans les idées morales conmnunes à tous 1^ hommes. Vingt fois le même écrivain , parlant conome par déiste, a réfuté en prose les mêmes chicanes dont il se moque en vers. Mais ce n'est pas encore ici le moment de mettre aux prises UM ^fersttrai las una-avee les antres ; cfest ua^^ic-

l84 GOTJBS DE UTTÉRATURE.

tacle trop àînguliér et trop réjouissant pour ne le pas montrer dans toute son étendue ; et c'est par où je finirai.

Mais il y a une autre espèce de sophisme dans le passage de Diderot , et d'autant moins à négliger, qu'il est tous les jours dans la bouche des élèves de la secte; élTqui indique d'avance com* bien il est frivole , puisqu'il est à leur portée : c'est la parité captieuse entre la morale et les mathé^ matiques , parité dont il est bon de marquer le vi^ai et le faux. A les entendre , à. les principes de la morale avaient la même évidence que les propositions d'Euclide, elles forceraient de même l'assentiment universel; et c'est ce que Diderot insinue ici fort malignement, lorsqu'il dit que « cette science devrait être aussi simple, aussi évi- T» dente dans ses premiers axiomes et leurs consé- » quences , que les mathématiques elles-mêmes. » L'artifice est dans ces mots et leurs conséquences^ car à l'égard des axiomes y ils sont, quoi qu'en dise l'auteur, ce qu'ils doivent être, d'une évidence égale à leur simplidité. Mais avant de dire pourquoi les conséquences ne sont pas toujours, et même ne peuvent pas toujours être absolument de la même évidence pour tous les hommes , je dois vous faire observer ce dont je vous avais prévenus d'avance sur la marche des sophistes. Si lenteur avait regardé comme un devoir ce qui en est un ^ surtout dans des matières da cette impor-

BIDBROT. CODE DB tA NATURE. l85

tance , de procéda régulièrement et de bonne foi, il était tenu y avant tout, de nous citer des exemples de ces absurdités données en morale pour des vérités incontestables, et de les remplacer ensuite par ces' axiomes qui doivent être comme ceux des mathématiques; et sur Tun et l'autre, pas une plirase, pas une ligne, pas un mot. Et pourquoi? C'^t que c*était là la question , et par conséquent ce dont, en sa qualité de sophiste, il a juré de ne jamais parler. Il se sert même exprès d'une tournure ambiguë , et qui le dispense d'affirmer ce qui aurait pu paraître trop révoltant, qu'il n'y a en ^et aucune loi naturelle, aucun ordre moral, si ce n'est ce qu'il appelle les affections bienfait santés, qu'il a soin, comme vous le verrez, de faire naître seulement de nos besoins. C'est toujours le même fond de système , plus ou moins déguisé ou modifié, celui de la sensibilité physique , du de Y animalité j ou de V organisation^ mais toujours à l'exclusion de tout ce qui suppose une faculté intelligente, capable de discerner, par sentiment et raisonnement , le juste et Tinjuste. Ainsi, en nous disant ce que devrait être la morale , il s'abstient de dire s'il y en a une ou s'il n'y en a pas; et dans tout son livre il n'en est pas question. H dédame contre tout ce qu'ont fait les hommes et les législateurs, il déclame sur tout ce qu'on aurait dû faire , et rien de plus. Et à quoi Ito i^envelopper sonsi? Vous ailes k savoir. Si pa

lS6 GOUR&' DE. LITT3ÉB]^XTIBB* '''

lui eût dit» Répond» net; y a-t-il ou n^^'^^

fa& de miôrale ^ de loi naturelle? il i»rait répondit^

pour peu qu'il y eût eu du danger à dire noÂi

icYous voyez bien que de mes paroles mêmeë

» H suiti qu'il y €u a une« Quand je dis qu'elle clef-

« vrait être simple et évidente comme les imi-

^ thématiques, n est-ce pas dire qu'elle existe f

Il Dire qu'une chose devrait être tdle, mais qn-oà

> Ta faite tout autre , c'est au moins affirmer

» qu'elle est. » Mais je suppose qu'un de ses con^

IràFeSy un athée , lui eût dit : A quoi pensez-vous

donc?'Est-ceque vous voudriez insinuer^ en rappro^

<^han,tld morale et les mathématiques, qu'il y a une

morale, commie il y a des mathématiques? Alon

il aurait répondu : «Vous devez voir lé contrant;

)) car, en disant ce que devrait être la morale^ et

» ce que j'affirme être tout lé contraire de ce <plè

» l'on appelle ntiorale, j'affirme impliciCementî

» mais clairement t que la. morale est une chi^

y. mère, un étœ de raison^ comme Hts/brmei

)> suHtai^ieUes de l'ébole. Et ne Voyes^vous paÉ

» que,/ si je l'avais dit aussi crûment, tous ces

nk cagots de déistes auraient crié a>mme Vol*

^ taire, et réclamé leur g/umd Étrè'-eileaT -coii^

D science?» Vous voilà^ messieurs ,; imtiés tout

comme m<^ dan^les rubriques. de la tecCie: fàkfl

ont été un peu négligées, il est vrai^ iddpuis- la: té^

volution^ qui en dispensait; mais ne croyes pap

fl^'on j ait ttoutà-feit Qgnoocéu Mon xyiimwk éê^

BiDigurr. code ds la nature. -|^

;p6iid.da caractèi>e et dit genre de prétention. Panw les>athéea,\il y en^a tel qui se sait si bon gré de }!ètre^.qU'jJl\le crie à pldb^e tête dans un salon, au fjafliou (Tau oerde : eelui-là ne s'asàéra pas à coté 4'm(^e persotine inconnue sans lux ap|)rendre, à là seconde oii peut-être à la première phrase de :» conversation, qu^ rij^ apas deDieu. U nese liomme pae iwins ajouter : Et on sait que j^ suU ^athée ^ Gçrsont lies télés du parti. Mais il y a aussi ies politiques » ceux qui spéculent sur tel état de fho^es éveoitiiel où il y aurait peut-être quelque incoavénient à s'êti^ déclaré athée un peu trop jiaut : ceux-là ne s'en cachent pas trop '^ il est ^pgraii 9 ni dans leurs écrits , ni dans leurs conversations; ils ne manquent jamais 4^ justifier les «itfaéesy et de. faire cause commune avec eux. Mais j^urtant si vous imprimiez de Tun d'eux qu'il est HliÛxée luinQuéme,! il crierait à la calomnie , atjtfllndu qu'il n'a jamais écrit en toutes lettres, dans auaun ouvrage : Il ny a pas de Dieu.

Asvenoiâ à L'insidieuse comparaison de la mo* «de, et de la géooiétrie. Les axiomes de l'une doil^t ètte et sont en effet de la même certitude ifue ceux de L'autre , puîsqu'en philosophie l'évi- -dence qui nait du. «eos intime équivaut à celle du vaisoiuieo^nt; ety en effet, il n'est pas plus sûr

1.' ^ Ce$ 4]0iaib sont d'one eucàSmàà littérale, et il 7 a ^^ffhilosppbeqfkt laHlessKu tout le inonde nommera»

l88 COURS DB UTTÉRATUBE.

qu'un triangle ne peut exister sans trois cot^, qu'il ne Test que nous ne devons pas faire à au-trui ce que nous ne voudrions pa^ qiCon nous f (t. Jusque-là tout est égal. La différence est et doit être dans l'application. Celle des yérités mathématiques se fait par Tentendement seul, qui, en suivant les r^les du calcul , ne saurait se tromper, et surtout n'a aucun intérêt à se tromper. Celle des vérités morales ne se fait pas seulement par l'intelligence, mais bien davantage et lûen plus souvent par la volonté, que les passicms ^rent , et qui dès lors obscurcit l'entendement ou résiste à la raison. Cette distinction est-elle assez sensible et assez décisive? Ne s'ensuit-il pas que dès lors l'incertitude et l'obscurité ne sont pas dans la chose, mais dans l'homme intéressé à les y porter? Connaissez- vous quelque chose de plus pitoyable que ce raisonnement, si commun parmi ceux qui voudraient que la morale n'eût rien de certain, afin qu'elle u eût rien d'obligatoire? « S'il y avait 1» réellement une justice , tout le monde convienn drait de ce qui est juste , comme l'on convient » que deux et deux font quatre? » Ddit-on avoir plus de pitié que de mépris ou plus de mépris que de pitié pour des hommes capables de se payer de pareiUes inepties? Qui peut ignorer qu'il n'y a rien de démontré pour les passions, si ce n'est ce qui les Ëivorise? Quel est l'homnie qui n'a pas assez d'esprit pour être sophistedans sa canse?

Mais de ce que Vintérét déraisonne, sensuit-il qu'il n'y ait plus de raison? Ce qui est renfermé dans ridée claire d^un objet et en constitue Tévidence oessë-i-il d'y être parce que la pasâon s'obstine à ne l'y pas voir? S'il n'y avait pas d'évidence en morale , c'est qu'il n'y en aurait dans rien ; car celle-là est de même nature que toute autre , et nds adversaires admettent une évidence dans les faits et les calculs des sciences exactes et physiques. B jr a plus : l'auteur lui-même du Code prétend bien nous montrer l'évidence dans son système, qui renverse toute morale. ]1 la croit donc possible cette évidence , en matière purement spéculative , et elle ne le serait pas dans le système opposé au sien , et qui est celui du monde entier ! Il ne saurait nier la parité, et dès lors tout rentre dans l'examen du rapport des idées avec les choses, pour décider qui a raison , ou de l'auteur du Code , ou du monde entier. C'est précisément cet examen qu'il aurait bien voulu éluder en rejetant toute certitude en morale; mais c'est précisément aussi ce qui suffirait pour le condamner d'avance, puisqu'il a commencé par poser en fait, non-seulement ce qui n'est pas , mais ce qu'il n'essaie pas même de prouver.

Mais, suivant l'usage, il cherche des autorités dans de grands noms, é^utrage de grands hommes jusqu'à Vouloir en faire ses complices. « Dans les f derniers temps, et même de nos jours^ les Bacon^

1(93 . COtJUS PE XITTÉRATTI^. .

morale rien ne peut être réduit.^ démonstra^ tion. Gela est aussi faux de la morale en ellô-anême que d'aucune des méthodes connues dans les classes de philosoplne , quelle qu en puisse être Timper. fection. Je réponds à sa pensée comme à ses paroles; car d celles-ci ne se rapportent qu'à la méthode , celle-là indubitablement se rapporte à la morale môme. Le Code entier ne laisse là'dessus aucun lieu à Téquivoque.

Passerons-nous sous silence un homme tel que Hobbes placé sur la même ligne avec les Bacon , les Montesquieu , etc. ? Puisque Diderot n en a pas craint la honte, il faut la lui Êdre tout en«tière. Tout ce qu'il y gagnera, c'est que vous verrez qu'avant lui, dans le dernier siècle, il y eut en effet un écrivain anglais qui aurait pu revendis quer sur Diderot la primauté de beaucoup depa« radoxes inipudenmient abordes et pervers. Vous allez juger sur-le-champ si Jes qualifications sont trop fortes. Quelques lignes fidèlement extraites de ce Hobbes vous feront comprendre quels axiomes lui ont valu Vestime de Diderot, a Le » vrai et le faux ne sont que des mots dont nous » ne pouvons constater la réalité... Il n'y a aiH » cune propriété légitime... Il n'y a rien qui soit » naturellement juste ou injuste... Tous ont na- » turellement droit sur tout..... Le droit naturel 3» n'est autre chose que la liberté d'user à son gré 9 de ses moyens de considération, etCt, etc ••• n

DIDEROT. CODE DE LA NATURE. igS

Voflày messieurs, quelques-unes des bases de la plûlosophie de Hobbes. Vous conviendrez qu elles sont éminemment révolutionnaires , et peut-être serez-yous surpris que le nom d'un philosophe de cette force n ait pas retenti cbaque jour dans nos harangues et nos feuilles j^a^Wo^/^i^e^ , qu il n'ait pas été un des apôtres dont on citait les oracles , que son portrait ne soit pas à la convention , et qu'on ne lui ait pas au moins décrété une rue de son nom , comme à quelques autres qui en vérité ne le valaient pas, et qui n'ont fait que le répéter. Un seul mot vous expliquera le sujet de votre surprise. Hobbes a écrit en latin , et il n'y en a pas de traduction connue. Or; vous savez que l'érudition de nos patriotes ne s'étendait pas communément jusqu'au latin ; et de plus , Hobbes ne s^était pas fait un devoir, comme nos philosophes y de se mettre à la portée de l'ignorance , afin de propager la vérité. Il est abstrait , et même profond , comme on peut l'être en athéisme et en immoralité , c'est-à-dire qu'il va très-avant dans le faux, et qu'il bâtit très- savamment sur des abîmes et sur des nuages. H fut proscrit tour à tour en Angleterre et en France; mais il mourut tranquille sous la protection de Charles II , par deux raisons : d'abord , parce qu'il avait enseigné les mathématiques à ce prince lorsque tous deux étaient également réfugiés à Paris; ensuite, parce que, dans son livre intitulé de CiVe (du Citoyen )^

XYUl. 1 3

Iq4 cours DB UTTéRATUBB.

il avait poussé les droits de la monarchie joaqn'au despotisme; car cet homme , qui Uvait un 6t|NGit si indépendant , avait le cœur esclave* Tous nos prédicateurs de matérialisme et d'impiété Tont mis largement k contribution, et ne s'en Mnt pas vantés.

L'auteur du Code ne s'écarte de Hohbes ipi en un seul point : celui-ci soutient que l'homme est essentiellement méchant; il définit le méchant >un enfant qui a de la force : Homo malus puer robustus. Ce mot, qui est ingénieux et vrai en un sens, est en lui-même, et bien entendu, la . réfutation de l'auteur qui la dit. Il ett bien vrai qu'il ne manque à l'enfant que de la force pour -faire beaucoup de mal ; mais pourquœ ? c^est q/ae sa force ne serait pas réglée par la raison; et si le méchant , avec toutes ses forces et toute sa raison, abuse des unes, c'est qu'il n'écoute pas Tautre. Mais à qui la faute? A sa volonté sans doute ^ et non pas à sa nature, puisque celui qui obéit à <;ette raison dans l'emploi de ses forces s'appelle bon , comme l'autre s'appelle méchaîU. Il n'y a donc là rien S essentiel de part ni d'autre , si ce ; n'est la faculté de suivre ou de ne pas suivre la raison , faculté qui n'est autre chose que la liberté de l'homme. Ce raisonnement est sensible pour tout le monde , et surtout pour ceux qui savent la valeur du mot essentiel dans la langue métaphy- -sique. Mais c'est ici encore, puisque j'en ai l'oGcar

DIDSROT^ CODE Dfi LA MATURE. I95

mon 9 qôe p dois faire voir dans rÉvarigile cette iiliélapfajnqile< .sid)limc qui nest niëconaUe qtie p«!» rignorallBCe. G'eat là que sont toute» les mérités premières, pour qui les y oherche de bonne fbi. Jésus>^GbTi9t> qui ne voulait pas faire des docteiirsiy n'a pas donné ses leçons dans la forme des Traités de philosophie y comme le Toàdriiient ceux qui re- 7gardent ccnanme a»*dessaui d'eux d'étudier ou d'entendre la sienne* Il à dit au cœur humam tout ^e qui ét»t néoessaire popr l'attirer à la foi par Tamoor> et il s'éiÈ mis alors k la portéô des plus simples y à qui oétte lumière suffit comme à tous. 'Mais eh mâme temps il a semé dans ses discoum dirins le gendrie de» Tentés les plus hautes , pour ^ceux qui seraient capables de les apercevoir , c'esiàh-dire, pour ceux qui n'obscurciraient pas leur propre jugement par TorgueiL Je vais en citer •im exemple qui n'éixmnera que ceux qui n'ont jamais cru qm l'ÉvangUe méritât d'être approfon- "di , maïs qui les étcmnera au point qu'ils n'auront rien à y réponudre. Ce n'est point m'écarter de mon sujet ; car l'explication des paroles de Jésus- Christ, philosophiquement démontrée , sera la réfutation de deux erreurs tout opposées : celle deHobbes, qui prétend que l'homme est méchant par sa nature , et celle de Rousseau et de Diderot , ^ui soutiennent qu^ilest naturellement bon« Nous •détaillerons dans la suite , à l'article de Rousseau, ixmmeùt et pourotiai la dernière de ces deux ei^-

1^6 COURS DB UTTÉRATURB.

reurs était la plus pernîcîease, et a dû Cadre plus de mal que l'autre , quoiqu'elle se présente sous un aspect beaucoup moins repoussant. Mais je ne yeux d'abord considérer, dans les deux thèses, que le principe , dont je prouverai la fausseté d'après les paroles de Jésus-Christ. Quelqu'un , s'adressant à lui , l'avait appelé bon Maître , Magister bone. JésuS^Cbrist , ne parlant id que comme honmie et comme simple envoyé de Dieu , répond : « Pour- » quoi m'appele&*vous bon ? U n'y a de bon que Dieu seul. Non est bonus , nisi solus Deus. » Il est d'abord évident qu'il s'exprime ici dans toute la rigueur philosophique; car, dans le langage usuel , lui-même admettait, comme tout le monde, la distinction des bons et des méchans. Mais comme toutes ses paroles sont faites pour être méditées, et qu'il n'y en a pas une qui ne tende à nous instruire, il nous est permis de chercher dans celle-ci tout ce qu'elle contient; elp si nous n'y voyons rien qui ne rentre dans sa doctrine et dans l'esprit des mystères de notre religion^ nous pouvons être sûrs de ne pas nous tromper. Voici donc ce qui est contenu dans cette prbposition.du maître de toute science.

Celui-là seul est réellement et essentiellement bon qui est bon par lui-même , c'est-à-dire dont la bonté est renfermée dans l'idée de son essence^ tellement qu'il est bon , parce qu'il est lui, et que^ s'il n'était pas bon , il ne serait pas» Cda n*appar*

tient qu^à Dieu : et Ton en convient ; il n y a pas là-dessus de controverse parmi tous ceux qui reconnaissent un Dieu. Mais il s'agit des conséquences j qui n'ont pas été y à beaucoup près ^ aperçues et saisies comme le principe. Si Dieu seul est bon parce qu'il Test par lui-même, il s'ensuit qu'aucune de ses créatures ne peut partager cet attribut incommunicable , qu'aucune ne peut avoir une bonté absolue, mais seul^oient une bonté relative à sa nature; et, dans toute intelligence créée ^ cette bonté ne peut consister que dans la confoi> xnité à la loi de son auteur , puisque la perfection appartient au Créateur, et la dépendance à la créature. Tout cela ^st conséquent et évident. Dieu , qui ne peut rien faire qui ne soit bon, mais seulement de cette bonté relative que je viens d'expliquer, a donc fait Thomme bon dans ce sens , dans ce seul secs , dans le même sens où il est dit que tentes les œuvres du Créateur étaient bonnes, très-bonnes, valdè bona. Il donna au premier bomme la loi naturelle, celle de la conscience, et y ajouta la loi de la dépendance , rcn« fermée dans cette défense dont la violation a été SX fatale. Mais cette dépendance de la loi de Dieu n'excluait nullement la liberté de Thomme. Et pourquoi? c'est qu'il fallait que l'homme fût libre, par cela seul qu'il avait reçu l'intelligence, et c'est une des vérités métaphysiques que n'ont pas aperçues ceux qui ont si follement nié la liberté de

l^S COUftS DE LITTERATCML

Fhomine. Ds n'ont pas vu qu'il y aurait cootm-dictiou, imposribilité à ce qu'une substa»ûe *!!> te ligente ne fût pas libre ; car à quoi lut «ervmtit Tune sans l'autre? Que serait rintelligeneé «ns la^ liberté? Ce serait une faculté active sans aetiou». Gela répugne autant ijue si Dieu nous eût donné des mains sans aucun pouvoir de les roxiuer ; et j)ieu ne saurait être inconséquent. La bonté de. l'homme est donc subordonnée à l'usage de sa li«* berté , réglé par la loi divine. Il n'est' bon qu'au<p tant qu'il suit cette loi ; il est mauvais dès qu'il sTen écarte. Et qu'on ne dise pas que la loi détruit la liberté : ce serait une absurdité aussi évidente que si l'on disait que les déterminations de l'homme ne sont pas libres , parce qu'il a reçu la raison pour les diriger ; que les actions des citoyens ne sont pas libres , parce qu'ils doivent les subordonner aux lois de la cité. Hélas ! c'est pour n'avoir pa» entendu ni voulu entendre ces notions si simples , mais qui demandent l'attention et la bonne foi ,. que l'on s'est tant égaré , en morale et en politi-^ que , dans l'acception du mot de liberté. Tout ce qui est ordre essentiel , c est-à-dire , coordonné par la raison aux rapports essentiels de la nature fau-^ maine/à son bien-être et à sa fin ^ ôon^seulement 2i*a)tère pas sa liberté , mais même est oe qui la constitue, en morale comme en politique. lia sa* gesse humaine l'a même compris , puisqu'elle »■ posé si souvent ces deux thèses , que la liberté ci-

DIDEROT. CODE DE LÀ NATURE. I g^

vile consistait dans TobéissaDce aux lois , et qne la liberté morale consistait à obéir à la raison. La preuve en est claire , et les anciens pbilosopbe» l'avaient très-bien vue. Quand est-ce que Ton s'écarte de la raison? C'est quand on est maîtrisé par la passion. Dès lors^^ vous n'êtes donc plus librç;. Quand est-ce aussi que la liberté civile est menacée? CTest quand les volontés particulières prennent la place de la volonté publique, qui est la loi émanée de l'autorité légitime , quelle qu elle soit; et dès lors on ne repose plus sous le paisible abri de la loi ; on est exposé au pouvoir arbitraire de^ la force y on n'est plus libre. J'indique souvent ces rapprochemens de choses qui paraissent très-diverses , pour bien confirmer cet axiome , si capital en philosophie y que toute espèce d'ordre remonte toujours à un même principe , que toute espèce de désordre tient originairement à une même cause.

Maintenant que nous avons bien établi quelle est l'espèce de bonté dont l'homme est susceptible , voyons d'où est venue la méprise des sophistes modernes y qui Font également méconnu» fioit en le faisant nécessairement méchant, soit en le faisant bon tout autrement qu'il ne l'est et ne peut l'être. C'est des deux côtés erreur de l'imagination fortement frappée. Hobbes et consorts ont vu la société exposée à des désordres plus ou moins grands, selon que l'action du gouvernement

aOO COURS DE LITTÉRATURE.

^tait plus ou moins répressive. Hobbes en a conclu •que y puisque le frein de la morale était insuffisant ^ns le secours des lois, qui ne doivent leur on-^ :gine qu au besoin général, le frein moral n^existait pas, et qu il n y en avait pas d'autre que lautorite coercitive, sans laquelle chacun serait plus ou moins méchant. Ce n'est pas la peine de dire à quel point cette opinion est fausse. Elle a été réfutée partout, et même par plusieurs des philosophes que je combats. Son erreur tenait d'ailleurs, comme vous l'avez vu, à toutes les con* séquences du matérialisme pur , et de l'athéisme y qui ne s'en sépare guère. Rousseau, tout au contraire, et Diderot, et ceux qui les ont suivis, ont mieux aimé se persuader que les maux et les crimes du monde ne venaient pas de notre nature , qui , selon eux , est bonne par elle-même , mais d'un vice radical , inhérent à tous les gouverne* mens établis , qui , selon eux , sont tous faits pour rendre l'homme méchant. C'est une absurdité tout autrement grave par ses résultats, une absurdité vraiment monstrueuse, et qui ne tend à rien moins qu'au bouleversement de tout ordre social chez toutes les nations. Mais à quoi tenait-elle chez les écrivains qui les premiers Tont mise en avant? A un excès d'orgueil , qui produisait deux effets également avoués, également odieux et cou^ pables. L'un était l'averâon pour toute autorité , parce qu'il n'y en avait pas une qui ne leur parût

DIDEROT. CODB DE LA NATUBE. SOI

une injute à leur supériorité personnelle. L'autre ^ la conviction intime que cette même supériorité était suffisante en eux pour donner au monde une nouvelle forme , et au genre humain de nouvelles lois. Il n'y a personne qui ne doive à présent s'apercevoir combien cette prétention était plus dangereuse que le paradoxe du misanthrope an-*^ glais; et nous pouvons d'abord observer, d'après l'expérience, que c'est un plus grand mal de flatter la nature humaine que de la calomnier : son amour-propre se défend bien mieux de l'un que de l'autre. On a dit, et non sans raison, du système de Hobbes , qu'assurer que tout homme est méchant, c^était iiwiter à Vétre. Oui, et je crois bien que des hommes décidément pervers ont pu ne pas rejeter une excusQ dont ils avaient besoin. Mais c'est partout le petit nombre, même depuis notre révolution, ce qui est sans réplique; et partout aussi, hors dans les convulsions passagères de cette révolution » les lois sont là pour contenir les méchans. Au contraire , une doctrine qui va droit à la subversion de tous les appuis quelconques du corps politique; une doctrine qui pose en fait que la cause unique, la cause primitive et subsistante de tous les maux de la société est précisément dans ces mêmes lois qui la maintiennent; une doctrine qui nous apprend que, sans ces mêmes lois , qui sont la seule digue contre les ravages des pàsâons malfaisantes , ces mêmes

passions n*esi^teraiènl; pas; une semblaUe doc^ trine fournit bien plus qu't^ie exeuse k tous les* vices et à tous les crimes : ^lle kur oflRpe le plur spécieux prétéirte pour usufper le titrent les droits* ds la sagesse et de la vertu, pour tout osen sans: rou^r de rien, pour «tout renverser sous ombre de tout reconstruire', pour tout envahir sous la promesse de tout réparer. Certes, le mal qu*ont fait ces écrivains est grand , bien grand : retendue s'en développera devant nous , à mesure que nous avancerons dans l'examen de leurs livres , et de: Tusage qu'on en a fait ; et vous verrez bientôt, pour ce qui concerne Diderot en particulier , ce qu'a été pour les brigands de nos jours l'ouvrage ^ue nous examinons.

Après avoir conclu , contre les sopbistes , que lliomme n'est et ne peut être ni absolument bon ni absolument méchant par sa nature, mais que ^ bonté ou sa méchanceté ne dépend que de sa libre conformité ou non'KX>nformité à lu loi du Créateur, venons au preniict problème de mo^ raie que Diderot propose en e^ termes : n Trou* y> ver une situation dans laquelle il soit près» » que impossible que Thomlfne soit dépravé ou )i méchant, ou le moins possible. » Ces derniers mots d'atténuation me font présumer que Fauteur fiit lui-même frappé un moment du ridicule de sa proposition ; mais il n'a pas vu que, si elle était d'abord en elle-même extravagante, k forise d'être

DIDEBOT. CODB DE I. KATURE. ao3

neuve , il la modifiait de façon à ce qu'elle devînt tout à coup & peu près nulle , à force d'être tri* Tiale ; car un état de choses où F homme ne soit dépravé ou méchant que le moins possible est tout simplement le problème dont tous les législateurs ont cherché la solution , et Diderot venait un peu tard pour nous en aviser. Mais la différence très-grande , entre eux et lui ^ c est qu'ils ont cherché à résoudre ce problème en législation et non pas en morale , deux objets très-distincts, d'autant plus, que l'auteur affecte sans cesse de les confondre dans son fatras scientifique* Ces li^slateurs savaient , ce que nous sa^ wons tous , que la morale est invariable , et que ses principes universels ne sont point des sujets de problème. S'il se trouvait à l'avenir quelqu'un d*assez malheureux pour en douter, il suffira dans tous les temps de lui rappeler ce que nous avons vu dans le nôtre. A jamais on se souviendra ^'il a existé uue fois une puissance, la plus épouvantable qui eût jamais existé ; une puissance qui , dominant dans toute l'étendue d'un grand empire, s'est fait un système et un devoir de nommer vertu tout ce qui était crime, et crime tout ce qui était vertu , sans aucune exception ; de traiter la vertu comme partout ailleurs on traite le «nrime , et le crime comme partout ailleurs on traite la vertu , et de soutenir cette doctrine /a*gislative par tous les moyens de violence et 4'Qp*

pression les plus atroces quiL soit possible âHhmaginer; et Ton ajoutera que, malgré les efforts de cette puissance qui a subsisté pendant des années , le crime et la vertu , le bien et le mal , n*en sont pas moins restés , dans la conscience de tous les hommes^ ce qu'ils étaient , ce qu'ils seront toujours , et ont bientôt repris leur nom dans le langage général , même avant d'avoir repris leur place naturelle dans l'état , et seulement dès qu'il a été possible d'appeler tout baut les choses par leur nom sans aller sur-le-champ au supplice. Voilà ce qui ne sera jamais oublié, et ce qui constatera l'indestructible force des idées morales, qui , bien que plus ou moins combattues dans tous les siècles par l'erreur , l'ignorance et la perversité , n'avaient du moins jamais eu à soutenir aucune attaque qui ressemblât en rien à cette guerre nouvelle aussi horrible qu'inouïe.

Il n*en est pas de même de la législation. Personne n'ignore que les lois civiles et politiques, sous lesquelles les peuples se sont réunis à diverses époques , soit par une convention expresse ou tacite , soit même par la force des armes , ont toujours varié et devaient en effet varier : et les raisons de cette diversité ont été mille fois expliguëes; elles«tiennent au climat, au site, aux habitudes naturelles ou locales qui en sont la suite, aux idées religieuses , au caractère national , aux anciennes , aux coutumes, aux besoins^ à la ri-

DIDEROT. COpC DE LA NATURE. 20b

chesse ou à la pauvreté du sol , etc. Tout cela est entré et a dû entrer dans les dispositions et les vues des législateurs, dont aucun n*a négligé de s y conformer , parce que c'était une force prépondérante , qui ne peut être méconnue que des Insensés : il n'y a que des insensés qui soient capables de vouloir plier les hommes et les choses sous le niveau de leurs phrases, et tel sera, aux yeux de la dernière postérité, le caractère de nos légiS" lateurs philosophes.

Personne ne doute non plus que dans tout gouvernement, même le mieux ordonné , ne se trouvent encore et ne doivent se trouver les désordres et les abus, soit publics, soit particuliers , attachés à la condition humaine. Mais c'est parce que personne, en avouant le mal, n'en a méconnu la cause ; c'est parce que tous ont pensé que la sagesse du, gouvernement consistait à réprimer sans cesse les abus plus ou 'moins dangereux , plus ou moins nombreux, plus ou moins inévitables, sans jamais se flatter de les extirper tous ; c'est parce que cette vérité d'expérience vient , depuis tant de fflècles, à l'appui de toutes les notions morales sur la nature de l'homme, que les sophistes ont nié< hautement l'un et l'autre, se fondant sur cette proposition , qui est l'axiome de leur école : a Si tout » est mal , c'est qu'il n'y a que nous qui connais- » sions le bien : si l'on veut que tout soit bien , il » n*y a qu'à nous écouter. » Ainsi , pour entrer eu

ao6 COVRS DB LITTÉRATtrRC*

matière 9 Diderot, après avoir po«é son problème j noua déclare d'abord que^ si nous ne sommes pas en état de le résoudre, c'est que nous croyons bon^ nement que Tamour-propre, qoi est dans tous les hommes , est une cause naturelle de leurs fautes et «le leurs maux. Le maitre nous assure que nous n'y entendons rien ; que c'est seulement psr le vice de la société que Tamour-propre est un vice. « Vous » en faites , dit-il , une hydre à cent têtes , et il » Test en eflFet devenu par vos propres préceptes. « Qu'est'il cet amour de soi-même dans Tordre V de la nature? Un désir constant de conserver son % être par des moyens faciles ou innocens que la m Providence avait mis à notre portée , et auxquels 1» le sentiment d'un très-petit nombre de besoins n nous avertissait de recourir. Mais dès que vm m institutions ont environné ces ncioyens d'une .» multitude de difficultés presque insurm<HitlK » blés , et même de périls efirayans, était^ éton^ » nant de voir un paisible pendunit devenir fh* » rieuz et capable des plus horribles eicès , vous » obliger à travailler pendant des milliers de siè>* Il des ^ , avec autant de peine que pea de succès, » à calmer ses transports ou à réparer ses dégâts? » Est-il étonnant que vous ayez vu cet amour de 1^ nous-mêmes , ou se transformer en tous les vices

^ C'est beaucoup. Mais ne faat pas prendre garde k ce ealeol : tous ces philos^hesAk veuînit que le muaàê whSt mi cùmmmoOÊÊÊt ai finir

DIDEROT. GODE DE LA NATURE. ZàOq

1» contre lesquels vous déclainez , ou bien prei^fe * le masque des vertus factices que vous pvétm^ » dez lui opposer?»

Si un foU) ri^^^rmé comme tel, parlait ainsi à travers les iiarreaux de sa loge, on ne pourrait *qu en avoir pitié; tt quoique l'atrocité soit iiDpK- \ citement^ jnais trèa-dadr^Tent^renfennée à chaque 1 ligne dans chaque absurdité y on ne prendrait g«rde ni à Tune ni à Fatitre, en faveur de la dénrende reconnue. Mais c'est un philosophe qui noua dit que, dans tordre de la nature t Vamour^propre tend au Inen^re par det nioyens faciles et inno- *cens. S^il eât dît^ dans Vordre de la raison ^ je Fei^tendrais, et je nie contenterais de lui répondre qu'avec sa raison ïbomme a aussi ses passions y et que si Tune tend àré^ker Tamour^ropre, les antres tendent à réparer, et sont très^onnnunénient les plus fentes. Mais cette méprise n'est rien encore près de Foubli incompréhensifale d'un &it général, dont il ne tient pas plus de compte que s'il n'existait pas; et ce fait, qui apparemment à ses yeux n'est rien ou* presque rien , c'est Tinévitaiile concurrence des mêmes besoins partout où les hommes^ dont rassemblés y et de quelque manière qu'ils le sment. Et que deviennent alors ets moyefMjhciles et innocens , qui pourraient l'élf e en effet y â. chaque individu était seul , mais qui -courent grand risque de ne plus l'être dès que l'homme n'est pas seul ? et il ne peut ni ne doit

308 COURS DIK LITTER ATURB.

l'être ; dès qu'il a seulement une famille; et les frères mêmes peuvent devenir ennemis y à dater de Caïn : Ffatrum quoque gratia rara est... Eara est concordiafratrum \ Je ne parle pas même ici de l'état de civilisation; je prends l'homme là même où l'auteur ne peut nous objecter lé crime de la société , là où il n'y a de loi que la volonté et la force individuelle , et les affections bienfaisantes de la nature, à qui Diderot attribue un. si grand pouvoir. Assurément, dans cet état, rien n'est plus innocent et plus facile que de tuer un mouton pour en manger la chair , et pour se couvrir de sa peau. Mais s'il se trouve là deux hommes qui aient besoin ou envie de l'un et de l'autre (car il serait aussi par trop inepte de supposer que l'homme n'a que ses besoins pour unique mesure de ses déiûrs), à coup sûr il y aura bataille pour le mouton , k moins qu'il ne se trouve à point nonoucné un phi-losophe pour leur prêcher les affections bienfait santés : encore n'oserais-je pas répondre qu'il fût écouté ; et les deux contendans pourraient bien se moquer de ses affections bienfaisantes , comme vous avez vu le matelot hollandais se moquer de la raison universelle de Pangloss. Dans Tordre de cette raison , ils pourraient s'accorder pour le pajotage ; mais dans V ordre de la nature , infiniment plus commun , il y a tout à parier qu'ils se bat-

^ Ovkk» MUanwrphom, I, i\%.

DIDEROT. CODE DE LA NATURE. aOQ.

tront ; et je prends mes preuves où je dois les prendre , où notre adversaire ne saurait les récuser , chez les sauvages. Qui ne sait les guerres sanglantes , les haines implacables qu excite entre eux la concurrence de la chasse et de la pêche, et ce que deviennent pour eux ces moyens faciles et innocenSy malgré la vaste étendue de pays qui les offre à leurs besoins? Les peuplades rivales vont se chercher à trente, quarante, cinquante lieues, pour se disputer une forêt, une montagne, une baie poissonneuse, et se battent avec une rage et un acharnement dont le résultat dernier a été souvent lextermination entière de plusieurs de ces tribus barbares, dont il ne reste en Amérique que le nom. Voilà pourtant la nature dans sa beauté sauvage , dans sa bonté philosophique; car apparemment on ne nous dira pas ici que sa méchanceté est so^ ciale et politique y et que ce sont nos lois qui ont corrompu F amour-propre. Je vous cite les expressions de Fauteur , aussi saines et aussi belles que ses idées.

Vous avez vu Tabsurde prouvé en fait : Toi ci l'atroce qui s'y joint. A entendre Diderot , nos lois ont environné les moyens de subsistance de difcultes presque insurmontables j et même de périls effrayans. Ou ces paroles ne signifient rien , absolument rien , ou ces difficultés presque insur^ montables et ces périls effrayans consistent en ce que , dans l'ordre social , il n'y a point d'autres zmi. . 14

moyens de subsistance que la propriété et le tra- ▼aîl. Pour la propriété, il n'y a pas d'équivoque possible, et c'est bien ici un des objets de répro* bation , puisque vous allez voir que celui de l'ouvrage entier est de la proscrire avec horreur. Pour le travail , vous verrez ensuite ce qu'il' en fait et ce quil deviendrait; mais il faut commencer par justifier Tun et l'autre, pmsqiCmi philosophe nous y réduit. Qu'y a-t-il donc de plus juste en soi que le droit de propriété? Elle est ou héréditaire ou acquise : et à qui donc appartient le bien de mes pères plus légitimement qu'à moi? A qui ont-ils voulu le transmettre, si ce n'est à leurs enfans? et qui sera en droit de le leur ravir ou de le leur disputer? Et le fruit de mon travail, à qui donc appartient-il, si ce n'est pas à moi? Il est impossible de nier l'un et l'autre titres de propriété sans donner le plus insolent démenti à la justice naturelle, sans être ou un scélérat, ou un insensé. Les sophistes qui l'ont osé, sont ici obligés de choisir : hors de cette alternative il n'y a rien. L'échafaud ou l'hôpital des fous, voilà ce qu'ils ont mérité , parce que la justice humaine ne saurait aller plus loin. Mais il y en a une autre qui voit plus loin , et qui peut bien davantage... Puissentils avoir songé à la fléchir! Ils ne sont plus; mais leurs crimes subsistent, et nous en voj^ons le fruit. Si nous passons du principe aux conséquences^ estrce donc un mauvais ordre de choses que celm

DIDEBOT. CODE DE LA NATURE. 2ilf

"^tisfait aux besoins de tous , excepté de ceux 'endent que la société doit tout faire pour •ju'ils fassent rien pour elle ni pour euxet qui veulent que tout soit à eux préjnt parce qu'ils n'ont rien? Ai -je besoin ijouter qu'il ne 8*agit pas ici de Tindigence infirme? Si les secours particuliers lui manquent , elle est partout sous la protection de l'humanité publique; et parmi nous, avant la révolution, elle était confiée à la charité religieuse. Il ne s'agit pas non plus des accidens physiques, des pertes fortuites et imprévues : quel gouvernement pourrait les prévoir ? et quel extravagant pourrait l'exiger? Les ressources sont alors éventuelles comme les disgrâces; mais qui jamais a pu se permettre* de ne considérer dans la force et la santé habituelle du corps social que quelques parties malades , et de sacrifier tout ce qui fait cette santé et cette force à la chimérique prétention de prévenir d'inévitables infirmités ? Celui-là est coupable qui se propose de renverser une économie universelle et immémoriale, celle à qui tant de millions^ d'hommes doivent leur existence et leur sécurité; Celui-là est coupable qui, dans cette admirable harmonie, ouvrage et preuve d'une Providence qu'on doit adorer et bénir, ne voit rien de respectal)le^ rien de sacré , que quelques milliers de fainéans et de vagabonds , qui ne doivent qu'à eux-xnémes leura vioes et leur dénument ; sauf

quelques exceptions qui n entrent jamais dans aucune théorie générale , c*est leur histoire. Et pour qui , sinon pour cette très-petite portion dé chaque état , pour qui osera-t-on dire , en parcourant les villes et les campagnes, où tout le monde est ' occupé, que les mojens de subsistance sônten^i" rowiés de difficultés presque insurmontables , et même de périls effrayans ? A quoi hon s'envelopper dans le vague de cette-criminelle déclamation , si ce n'est qu'on a eu quelque honte^ et je ne sais pourquoi, de nous dire sans détour qu il •est très -difficile de subsister sans travail, et de voler sans courir le risque d'être pendu ^ ? Gela se peut ; mais je ne crois pas que cette espèce de diffficulté et ce genre de péril soient d'un intérêt fort touchant, surtout devant celui de toutes les nations dont l'existence est appuyée sur la pro- •priété et le travail. C'est pourtant cet intérêt de la fainéantise et du brigandage qui est le seul, tien évidemment le seul, que l'on ose ici cousa-

** Ils nous objecteront , j'en suis sûr, les maîtrises , quoiqu'elles n'existassent que dans une très-petite pai^tle de la France. Mais d'ailleurs sur cette institution très -sage et très -favorable à Findustrie, bien loin de lui être nuisible f voyez la troisième partie de V Apologie. Il sufEt ici d'observer que cette objection ne peut ni expliquer ni excuser les propositions et les termes de Diderot , puisque , dans aucun cas , les maîtrises ne peuvent être une difficulté presque insurmontable, ni un péril effrayant. L'ex* poflédesfidto anéantirait cette honteuse déclamation.

<; GODE DB LA ZTATURB. ai3

crer et préférer à tout : c'est le sens des paroles du Diderot, je le répète, ou bien elles n*en ont aucun ; et je couronnerai la démonstration quand j*y joindrai les paroles des brigands de nos jours, qui sont le commentaire exact du texte de Tauteur, et qui prouvent qu'ils l'ont parfaitement compris, et qu'ils ont parfaitement appliqué sa doctiine dès qu'ils l'ont pu. Le mattre continue, et il faut le suivre.

« Cest de votre triste morale que l'éducation » conunune des hommes empruntant ses lugubres i> couleurs , on a vu et l'on voit ses leçons porter » dans leur cœur, dès leur plus tendre enfance, le 1» fimeste levain que vous attribuez Êiussemeut à la » nature. Le premier usage que fit un père de pa^ » reils préceptes, pour instruire ses enfans, fut » l'époque Êitale de l'esprit d'indocilité, de Ti^o\te » et de violence. Était-ce un vice de la nature que 9 cette résistance? Non certainement; c^était une » défense bien légitime de ses droits, n

Avant d'éclater en indignation contre un écrivain qni appelle F indocilité, la réi^olte, la inolence, la rps£5^a/zce à l'autorité paternelle, une défense bien légitime des droits de la nature ^ on est tout prêt à loi dire d'abord, ne fût-ce que pour chercher nne excase, sH est posnUe, à ces affreux docU' mens : Mais dis-nous an moîns^ et articule nettement quels somt ces préceptes, quel est ce funeste lei-am : ^s^naas qodles sont les kçans de cette

ai 4 COURS DE LITTÉRATURE.

triste morale qu'un père enseigne à ses enfans dans r éducation commune, et qui les autorisent , selon toi, à une résistance légitimée par la nc^ turc. Ne le lui demandez pas, messieurs. Il ne la pas dit , et il ne le dira pas ; il ^n'articule pas un seul de ces préceptes, une seule de ces leçons ; non. Mais plus cela était facile, s'il eût pu dire vrai , et plus cela était même indispensable , s'il était j)Ossible qu'il eût raison ; plus aussi devonsnous conclure que, s'il ne sort jamais on moment de ces invectives ténébreuses, de ces vociférations forcenées, c'est que lui-même, oui, lui-même ^ a senti l'impossibilité de dire ici rien qui fût clair et formel sans être infâme et révoltant. Quoi ! dira-t-ou , l'impudence même peut donc rougir ? — Non , le front des sophistes ne rougit pas, ne rougit jamais; mais apparemment leur conscience n'est pas toujours aussi endurcie que leur firont ; •ou plutôt ils craignent la rougeur que leurs paroles, si elles étaient trop claires, feraient monter sur le front d autrui. Et, en effet, que peut être cette triste morale aux couleurs lugubres, qui donne nux enfans un droit de résistance à leurs pères, foudé sur la nature même? Ten appelle à l'intelligence des lecteurs; j'en appelle au sens conunun; «t je défie que ce puisse être autre chose que ht morale qui veut que l'on combatte les penchans vicieux , nés de cet amour^propre que vous avez ttttie&dtt préconiser dans le paragrajJ^e précédent ,

DIDEROT* CODE DE LA NATURE. :2l5

et qui n^a que des besoins et des mojens innùcens. Certes > ce qui précède entrainOiCe qui suit , et ce qui suit résulte de ce qui précède. Ce sont donc là les préceptes et les leçons^ qui sùat tristes en effet et lugubres, mais pour la perversité ; qui environnent, mais pour elle seule, les moyens de subsistance de cUfficultés presque insurmontables et de périls effrayons. Ainsi , selon Tauteur , dès qu'un père a prescrit à ses enfans de ne pas toucher à ce qui ne leur appartient pas, dès qu'il leur a donné Tidée de& droits .de la propriété, que l'auteur déteste, et de la nécessité d'un travail qui serve à Tacquérir ou à la suppléer, ces instructions, qui sont le devoir de tous les pères, et dont peutêtre aucun ne s'est dispensé , si ce n'est dans les sociétés de voleurs de grand chemin, ces instructions ont été t époque Jfatale de Findocilitéj de la révolte et delà violence i et j'avoue qu'il n'y aurait point d'enfant indocile^ si on lui permettait de faire tout ce qui lui plairait, et de prendre tout ce qui lui conviendrait; qu'il n'y aurait point de révolte dès qu'il n'y aurait point de prohibition , et qu'il n'y aurait p<nnt de violence dans les actions ni dans la.volonté , si la volonté et les actions néprouvaietit aucun obstacle. C'est tout ce qu'il y a de vrai dans la pensée et dans les termes de l'auteur ; et cette vérité, qui n'est qu'ua excès de niaiserie et de ridicule, est réellement le fond de tout -rion livre , cdui qu'il développe avec une satisfac*'

2l6 COURS DE LITTÉRATUBE.

tion indicible. Mais lorsque dans le cas contraire, dans^ l'état général des choses , tel qu'il a toujours étQ., l'auteur affirme que cette indocilité, cette. violence f cette résistance aux leçons paternelles, c'est-à-dire , tout ce qui partout et en tout temps caractérise le méchant , n^est point le vice de la nature, mais une défense bien légitime de ses droits , alors j'entends le ciel et la terre s^élever contre lui, à l'exception des révolutionnaires et dçs bandits de toutes les contrées; alors je demande à la face du ciel et de la terre , si ce n'est pas là le crime mis en principe , et si ce n'est pas le plus grand de tous les crimes qu'une doctrine qui les Intime tous.

Quelqu'un des initiés de la secte objectera peutêtre ( car il faut bien batailler jusqu'à l'extrémité ) que la sentence portée par Diderot ne tombe que sur l'éducation qui a précédé la civilisation ; qu^il indique son intention dans ce même endroit où il parle d^un père simple et sauvage qui errait dans les mojrens de policer safamiUe , et d^jr mainte^ nir la paix; qu'il avoue mèmeque , si tordre que ce père s^ était avisé d'établir pour cette fins était vicieux, les inconvéniens dans ses commence^ mens ri étaient pas considérables.

Oui , il s^exprime ainsi , et avant de répondre à l'objection , j'ajoute qu'il poursuit ainsi : « Vous , » réformateurs du genre humain ( c'est aux légîs- » lateurs anciens qu'il s'adresse ) , qui deviez être n avertis, par ces inconvéniens, des défauts de

» cette police , en sentir la cause , en remarquer » les effets, en prévoir les dangereuses conséquen- » ces , êtes - vous excusables d'avoir adopté ces » erreurs , d'en avoir favorisé le progrès , de les » avoir multipliées comme les nations au gouver- » nement desquelles vous les avez fait servir de » règles? »

A présent , je réponds que rpbjectîon tirée des paroles de Diderot , et celles que je viens de citer , et qui les suivent immédiatement , ne me fournissent qu une surabondance de déraison. Il s'ensuit en effet que si les idées de propriété et celles de justice distributive qui en sont la suite ^ ont dû être , de Vaveu même de Fauteur , le premier usage et les premiers préceptes de l'autorité paternelle dans un père simple et sauvage, elles ne sont donc pas originairement le vice de nos institua tions sociales et politiques , qu elles ont précédées de fort loin ; et ce seul aveu fait crouler tout son ouvrage et son système. Je sens bien que c'est l'uni ibrmité des traditions historiques , jointe à celle des probabilités naturelles , qui Fa entraîné comme • malgré lui dans cet aveu ; mais il n en a pas aperçu les conséquences accablantes. Il est de toute vérité , et je l'avais déjà dit , que le droit de propriété , et tout ce qui en émane , est nécessairement antérieur h toute loi poâdve ) mais pourquoi , si ce n'est parce que c'est une loi naturelle? Gelai iffà £dt un Code de la Nature dmt au Dunns eor

211 8 COUR& DE LITTÉKATGHS.

tendre ce mot de nature ; et qu il nous dise donc^ ou que quelqu'un nous dise pour lui y ce que nous devons appeler un droit de nature , si ce n eôt pas celui que Diderot lui-môme avoue comme ayant existé et dû exister avant tout droit positif. Dès-lors quelle contradiction plus absurde que d'attaquer , au nom de la nature, un droit qiii n a point d'autre origine que ce que tout le monde appelle l'état de nature? Une pareille démonstration est une corollaire de géométrie.

Ce n'en est pas utte moins forte que celle qui réduit de même à l'absurde les reproches qu'adresse l'auteur, au nom de la nature, aux législateurs dont les institutions politiques n'ont fait que confirmer et sanctionner un droit de la nature. Ëh ! que voulait-il donc qu'ils fissent de mieux ? Il affecte de les nommer ironiquement réformateurs du genre humain y et ils l'ont été en effet. Mais dans quel sens ? En cela seulement qu'ils ont mis sous la sauvegarde publique, et sous l'abri de l'autorité souveraine , ce qui n'avait jusque-là d'autre sanction que l'équité naturelle et là force individuelle, et ce qui, par conséquent, était exposé à tout moment à l'usurpation et à la violence. C'étaient là les seuls inconvéniens y absolument -les seuls de cet ordre qui s'était partout établi de luimême , et la législation y remédiait autant qu'il était possible. L'auteur prétend que cet ordre était susceptible des plus grands inconX^éniens , cpà.

traînaient des conséquences funestes i et îl ne ' pardonne pas aux législateurs de ne les avoir pas vus dans un temps où lui-même avoue qù!its riétalent pas considérables. C'est encore se contre- . dire grossièrement dans les termes ; et il fallait au t moins nous apprendre en quoi ces inconvéniens pouvaient consister : il fallait nous indiquer ceux de cette éducation primitive dans les femilies; il fallait nous spécifier en quoi errait ce père simple et sauvage 'y comment il aurait pu , sans être insensé y ne pas donner à ses en&ns des préceptes que sans doute il avait reconnus bons par sa propre expérience; comment il aurait dû, comment il aurait pu ne pas les avertir , pour leur propre intérêt , de respecter les propriétés et les droits d'autrui, sîfin que Ton respectât les leurs ; comment il aurait pu ne pas suivre en cela ce premier instinct fondé sur le désir de notre conservation , et qui nous engage à nous abstenir du bien d*autrui par intérêt même pour le nôtre, et à moins que la ' ^olence des passions perverses ne vienne obscurcir la raison. Jamais , sans cet instinct, qui n'en est ni moins puissant ni moins général pour être souvent violé y jamais sans cette loi de la nature , la plus petite peuplade n'aurait pu se former. L'ignorance et les passions durent sans doute troubler cet ordre primitif qui a précédé tout ordre légal ; et ne troublent-elles pas encore celui-ci même, ^quoique sa puissance soit autrement répresBrre?

^30 00UR5 DE UTTËBATURS.

dépendant â subsiste, et Tautre subsistait aussi auparavant , parce que heureusement il n'y avait pas alors de philosophe qui l'appelât préjugés ,• et l'ordre social subsiste et subsistera , comme le corps humain avec ses maladies, comme le monde physique avec ses accidens. Ces deux ordres du temps, le moral et le physique, subsistent par les principes conservateurs que la Providence a su y attacher, et dont elle a seule le secret; mais ni l'un ni l'autre ne sont à l'abri des atteintes passagères de la perversité humaine , qui ravage la terre et corrompt la morale ; et de là tous les fléaux et tous les crimes , qui sont l'ouvrage de l'homme et sa punition.

Retracez ces vérités si lumineuses et si simples , retracez -les à la raison naissante des enfans ou à la raison cultivée de l'âge adulte, et il est impossible d'en tirer autre chose que des instructions salutaires. Mais qu'un enfant de dix, de douze, de quinze ans, lise le Code delà Nature, ne se croira-t-il pas fondé à en opposer les leçons à celles de son père? Pourra-t-on nous dire que sa résistance n'est pas légitimée par Diderot dans l'ordre social, quand elle est précisément la même chose que celle qui , dans l'ordre primitif, n'était , selon lui , que la défense bien légitime des droits de la nature? Ces droits-là ne sont-ils pas les mêmes en tout temps, et en tout temps imprescriptibles? L'enfant qui croira les

DIDSnOT. GODE DE LA NATDBE* 3J|

trouver dans la doctrine de Diderot, n'aura donc qu'à dire à son père : Et moi aussi, je suis phin ïosophe. Et le malheureux , en attestant ces droits prétendus, qui ne sont que ceux des brigands, abjurera dès ce moment toutes les lois divines et humaines, à commencer par Tautorité paternelle : et celle-ci na-t-elle pas été en effet, comme toutes les autres, foulée aux pieds par nos législateurs révolutionnaires, et daprès les docunîens de nos philosophes? Cependant l'enfant rebelle et coupable pourra du moins avoir encore une excuse, son âge et son ignorance; mais l'excuse dés maures, où est-elle?

Diderot nous dit, avec son assurance ordi* naire : « L'homme n'a ni idées ni penchans in- » nés. » 11 n'eût pas risqué cette réunion aussi inconséquente qu'insidieuse des idées et despen^ : chans, s'il n'en avait pas eu besoin. Sans doute l il n'y a point A^ idées innées, et celles mêmes du ' juste et de l'injuste, qui font notre conscience et qui sont communes à tous les hommes, ne peuvent être que les jugemens de la faculté pensante, développée avec nos organes,» et formée d'après la perception réfléchie des objets. C'est cette métaj^ysique exacte qui a écarté le système de M alebranche, quoique très-ingénieusement soutenu. Mais jamais personne u a douté qu'il n'y eût des penchans innés, c'est-à-dire, inhérens à notre nature, tels que l'amour de nous-mêmes, le soin'

pour étouffer la voix des hommes honnêtes et éclairés. A qui pouvez-vous parler en sûreté , si ce n'est au vice et à l'ignorance?

De cet excédant supposé de nos besoins sur nos moyens, qui n'existe en effet que dans Tétat social , où il a été l'origine de l'industrie et du com« merce , Diderot fait dériver : a 1 "*. une affisction )> bienfaisante pour tout ce qui secouH et soulage » notre faiblesse ; 2''. le développement de notre » raison , que la nature a mise à côté de notre &i- » blesse pour la soutenir. »

Un peu de vrai , qui est à tout le monde , et beaucoup d'erreurs, qui sont à l'auteur. L'affection pour ceux qui nous secourent et nous soulagent est dans la nature. Qui en doute? Mais la jalousie de ce qu'un autre a de plus que nous, et l'envie de le lui ôter pour nous l'approprier, n'y sont pas moins. Et qui en a jamais douté? Personne que l'auteur du Chde^ qui ne voit de mauvais dans l'homme que ce que nos institutions y ont mis y et dans ces institutions que Vesprit de domina^ tiorty d'usurpation y de superstition ^ de fraude y d' avarice i d'imposture, etc., etc. Laissons de côté cette supposition insoutenable y que tous les législateurs aient été si odieusement pervers , et tous les peuples si bêtement dociles. Dans la foule d'absurdités trop longues à énumérer, et à plus forte raison à réfuter, je préfère de choisir celles qui nous mettent à portée de battre le sophiste

avec ses propres arme^ et rien n'est plus aisifî. Très-décidément, il n*aperçoit d'essentiel dans l'homme que les affections bienfaisantes , qu'il fait dériver, ainsi que le développement de sa raison , du rapport inégal de ses moyens avec ses besoins : tout le reste est le fruit des institutions sociales et politiques. Voilà bien tout son système en substance et en texte. Mais il y a là un cercle vicieux si frappant, que, dès qu'il sera énoncé, le sophiste n'en sortira jamais. Qui a fait ces lois si funestes? Des législateurs. Qui a fondé toutes ces institutions si perverses? Des hommes. Donc Ves^ prit de domination y ^usurpation ^ de superstition, de fraude y d' avarice , d imposture , était dans l'homme avant les lois et les institutions , puisque ce sont des hommes qui les ont faites. Cet esprit était aussi dans l'état de famille qui a précédé l'état social. Et d'où cet esprit pouvait-il dériver^ si ce n'est de cette même nature humaine dont tu prétends ne faire dériver que des affections bienfaisantes et le développement de la rai-son? Certes, l'esprit qui a dicté les institutions était , avant les institutions, comme la cause avant l'eflFet, comme l'ouvrier avant l'ouvrage Pauvres sophistes! réunissez -vous tous ensemble, et tâchez de vous tirer de là , sans nier qu'il fait jour à midi. Les voilà , messieurs, ces hommes si insolensMes voilà ! Aî-je tort de vous dire qu'ils ont écrit comme si jamais personne n'avait dû lejar XTm 15

: j|26 * COURS DE LITTBRATUBB*

répondre, ou comme si la réponse n eût jamais dû être entendue? Il est mpossible d'en douter, |>uisque , du moment où Ton entend la réponse , il n'y a aucun moyen de répliquer. Mais comment ont-ils pu se persuader que jamais on ne leur répondrait? Comment sont -ils parvenus, ^n effet, pendant trop long-temps ^ à se faire entendre seuls ? C'est ce que nous verrons à la fin 4ans le détail des faits. Poursuivons celui des ou- :rrages«

Vous me dispenserez de prouver que le déve- Jappement de la raison n'est point venu non jplus de cette disproportion , si gratuitement sup- ^posée , entre les besoins nature de l'homme et ses moyens , dès qu'il est reconnu qu'elle n'existe pas et n'a pu exister : il n'y a plus d'effet quand il n'y a plus de cause. On sait assez que ce développement est venu d'abord de l'état de famille , qui est de la nature humaine, et ensuite de l'état social , qui est de sa perfectibilité , et qui en a suivi les progrès. Ce sont de ces vérités coni- ■ munes comme la lumière , et que l'on ne serait pas obligé de répéter, s'il n'y avait pas des Philosophes qui les ont niées ou méconnues. Je me hâte d'arriver au grand objet du Çk)de , à ce que l'auteur nous donne pour le grand, remède à tous les maux, à ce qui est pour lui, comme la pierre philosopliale de l'économie politique, à ce qu'il appelle les fondemei^i-i ordre et Rassortiment

des principaux ressorts d'une admirable ma^ chine»>f* C'est dommage qu après ce magnifique préambule , je ne pvûsse éviter une espèce de chute qui paraîtra un peu lourde; mais ce n'^st pas ma faute, et je ne puis dissimuler que, si vous ayez lu le procès fameux du (fameux Babœuf, vous êtes ,' âu fait d'avance, et je ne puis rien vous apporter |. ici de npu¥;eau. Le tribun du peuple a rendu trèfr- ' vulgaire la pJdlosophie de Diderot ; c'est tout unixuent la communauté des biens , et voici les termes sacramentel de la nouvelle religion : Unité indii^isible de fonds de patrimoine , et usage convmun de ses productions. Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir, et que nous sommes sûrs de notre fait, nous pouvons nous permettre^ un moment quelques réflexions tranquilles , soitt . sur le partage des terres, tant prôné dans notre ' révolution , soit sur la communauté des biens , proposée ici par Diderot.

Ce rêve, qui a un faux air de philanthropie, a pu s'offrir souvent à l'imagination, non pas assurément ^omme une idée politique et praticable , ce qui serait la démence complète , mais comme lîjà fable de l'âgç d'or, comme une espèce di Utopie ^^ dont s'amusentquelquefois très-innocemment ceux! qui cherchent dans les Blusions une perfection

^ C'est le titre d'un oiivrage.de Thomas Morns, od ila -tracé de fantaisie un gouvernement d'hommes parfiûlt*-

J3l8 cours DB LITTiHATURE.

imaginaire qu'ils ne trouvent pas dans les réalités. S'il n'y avait ici que cette espèce de jeu d'esprit , ou n'y ferait pas plus d'attention qu'à quelques autres romans philosophiques du même genre , et l'on renverrait ces fictions aux pays des Sévarambes et à la terre d'Eldorado. Mais ce Code est tout autre chose ; c'est la conception méditée , quoique très-creuse , d'un esprit ardent, sombre et mélan* colique, d'un réformateur impérieux, qui a pris dans la plus noire haine tout ce que les hommes ont fait et pensé avant lui , qui déclare insensé et coupable tout ce qui ne rentre pas dans le plan qu'il a rêvé , et qui voudrait porter dans tous les esprits, dans tous les cœurs, l'horreur et le mépris qu'il manifeste partout contre tous les gouvernemens du monde , et le désir furieux de les renverser. Enfin , nous ne pouvons pas nous cacher que ces abominables foUes sont devenues des dermes "révolutionnaires , et qu'on est fort loin d'y renoncer. Il faut donc, quoique nous soyons au dix-huitiéme siècle , rappeler des vérités de tous les siècles , et faire au moins, en peu de mots, ce que l'auteur, s'il eût été conséquent ou de bonne f<H , aurait dû faire dans tout son livre, et ce qu'il ne fait jamais. Pour justifier un système social quelconque, et surtout quand il est aussi extraordinaire que celuilà, il faudrait d'abord en prouver la possibilité, en déduire les moyens, en prévoir les inconvémens, eu spécifier les remèdes. Vous allez voir

DIDEHOT. GOBB DE LA NATUREL 2^^.

pourquoi l'auteur s^est dispensé, ou plutôt s'est, soigneusement abstenu d'en parler.

Que des associations volontaires, comme, par exemple, celle des compagnons de Bomulus, ou des établissemens formés par la conquête, comme, ceux des peuples du Nord dans les provinces romaines, aient commencé par un partage de terres, c'est ce qui est assez naturel en soi , et ce que nous atteste l'histoire, qui d'ailleurs, nous donnant fort peu de lumières sur les temps les plus reculés ^ ne nous permet pas d'aller au delà des con«^ jectures et des vraisemblances sur la formation des premières sociétés politiques. Ce partage , constaté dans les temps postérieurs, ne fut pas même égal, entre tous : on y voit déjà des diflFérences et des distinctions proportionnées à l'état des personnes „ et l'on sait assez ce que devint en très-peu de temps cette première égalité distributive , quelle qu'elle fût; et le bon sens le plus commun nous apprend ce qu elle devait devenir, puisqu'il suffit; de songer à la différence des facultés individuelles^ et à la multitude des accidens physiques , pour comprendre que l'égalité d'aujourd'hui ne sera pas celle de demain, et que, si l'on prétend la maiiitenir, les arrangemens iront à l'infini comme les difficultés. Aussi jamais personne n'y a pensé : le partage, qui n'a jamais été possible et raisonnable que dans une société nouvellement formée, n*a jamais été non plus que le premier titre de pro-

tredit la nature. Cependant le droit de propriété était reconnu à Sparte ; la communauté se bornait à ce qui était destiné pour les repas conoununs , dont il n était pjas rare de se dispenser; et ce qui prouve la propriété, c'est qu'on y connaissait le vol, et qu'il y était puni. Il y avait donc, comme partout, le cuique suum^ que l'auteur du Code veut abolir entièrement dans les plus grands et les plus riches états , qiland il existait même à Sparte. Au reste , les institutions de Lycurgue ne pouvaient être et ne furent pas long-temps en vigueur : bientôt elles furent affaiblies et éludées de toute manière , et la mémoire même en devint si odieuse , qu'un roi de Sparte fut mis à mort poor avoir voulu les faire revivre.

L'effet moral le plus sensible des lois de Lycurgue fut d'étouffer pendant long-temps la cupidité^ mais en la remplaçant par toutes les passions orgueilleuses et tyranniques ; et quand les Lacédémoniens, après avoir été vaincus successivement par les Thébains, les Macédoniens, les Achéens^ succombèrent sous les arm^ romaines , ils avaient tout perdu depuis long-temps , même leur supériorité militaire ; et c'était l'Acbéen Philopémen qui avait été le dernier héros de la Grèce

L'auteur du Codey qui ne pouvait trouver nulle part sdi communauté de biens ^ pas même à Sparte^ a recours ( qui le croirait ? ) à l'exemple des chré-» tîçns de^ premiers siècles ^ dont il fait l'éloge la

S>IDEROT. GODE DE LA NATVIUS. ^33

plus magnifique et le mieux mérité , et il intitule ainsi le paragraphe où il retrace £e premier âge du christianisme : « L'esprit du christianisme rappro- )> chait les hommes des lois de la nature. » Oui, en les perfectionnant par la loi révélée. C'est ce qu'ajouterait un chrétien instruit de sa religion, et ce qu'il ne faut pas demander à un de nos philosO" phes. Mais n'est-ce pas assez qu'il s'en trouve un qui donne un démenti si formel à tous ses confrères, sur cette assertion tant répétée, que le christianisme était contraire à la nature humaine? Avons-nous assez couvent le plaisir de voir nos adversaires soutenir le pour et le contre, et n'être pas plus d'accord entre eux que chacun d'eux avec lui-même? Voyons donc ce que dit celui-ci, dont les louanges ont hesoin de quelques commentaires, parce qu'elles sont données beaucoup moins à la vérité qu'à l'intérêt momentané de son opinion, le premier de tous ou plutôt le seul comme vous savez, pour toute l'école des sophistes.

(( Les premiers chrétiens opposaient pour toute » défense à leurs persécuteurs cette maxime : Ne -» faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas » qu'on vous fit. Faible négative y dont ils n'avaient D pas besoin entre eux ni envers leurs plus cruels )» ennemis ; ils étaient trop éloignés de toute vio- » lence. »

Cette négatii^e n'est ipsisjaible. C'est un excellent axiome de morale naturelle que celui qui

a54 CfOURS DE LITTÉRATURE.

contient la prohibition de tout ce qui peirt léser le prochain, fondée snr le rapport de la justice avec notre propre intérêt. La raison hnmafine pouvait d*elle-niême aïler jusqu'à ce précepte; elle pouvait mréme comprendrequ'il était aussi de notre intérêt de faire du bieto, afin que l'on wms^ en fit ; niaîs elle n*avait pas été jnsqu'à en faire tin com-mandement. Et comme de nos joiîrs on a poussé l'ignorance ou l'impudence jusqu'à reprocher k irotre religion cette Jiiibk négative j suivant les termes de Diderot; comme on s'en est servi pour aflBrmer qu elle ne faisait que défendre le ma) sansprescrire le bien, il est bon de confondre, en passant, lesignorans et lesimpudens, et de lenr ap^ prendre les faits. La maxime qn^ citent n'ert point de l'Évangile ; et quoique très - bonne , comme je Fai dit , elle est de la naorale païenne ^ en cela conforme, comme en bien d^autres points, aux principes de justice universelle qtrt Kew a mis dans le cœur de tous les honames, ntm-settlement pour les guider dans dette vie , mais l^owt les juger dànsTautre. La loi de grâce, apportéeparnn Dieu saaveur pour relever notre nature déchtie, devait aller plus loin et prescrire davantafge, pairce qn'dle promettait de nouverftrx secours. Aùssd est-ce* JéaRds^- Christ lui-même qui dit en propres ternies t Fmteêl à autnd tout ce que vous voudriez quioVi^euê fit *. Et cette parole n'est pas de cons^ ^ elle test ' ^ Ortirda ergé qiuectimque tntltis' tèt /hciofU P0èis ho*

de précepte, et si bien de précepte, que JésTO- Qirist ajoate : car c'est la loi et les prophètes ^ . Aussi est*<^e tout amplement le résidtât de cette loi de ôharité qui remplit tout TEvaûgile et tom les livrcB du Nouveau-Te^ament,^ au poiât qife les détracteurs de ces livres saints leur ont reprocité d'exiger de l'homme une perfection qui est audessus de lui, en même temps qu'ils prétendaient que le christianisme avilissait re&pèce humaine et dégradait la raison. Ces contradictions paraissent inconcevables : elle» n'en sont pas moins réelles m moins nombreuses; et, quoique je les aie ra^ semblées dans un ouvrage particulier ^, je ne crois pas inutile de les noter ailleurs quand je les rencontre. jContînuons le paragraphe»

a Quelques-uns de leurs principaux dogmes » leur faisaient sentir l'égalité naturelle de tous È les hommes. » Oui , devant Dieu seulement , ^ dans la fratermté en Jésus -Christ; dans l'ordre de la charité^ qui est tout spirituel. Mais dans ]^ordre t(&mpo^el , dans l'état civil et politique L,. U faut toute l'ejOBrootmé philosophique et réi^o^ huiormaire pour avoir osé appeler au secours de leur extrayag^n^te et abominable égalité nos livres , saint» ^ qui en sont la condamnation la plus ez:-

mines, et i^osjfhcite illis. Sermon sur la montagne^ iS. Mat" thku , ciiap^. .Vïl , vers. 12.

^ Mœc en enùn lex ei ptophetœ.

*j36 COURS DE LITTÉRATURE.

presse , qui consacrent partout les puissances ordonnées de Dieu y qui font partout de la plus respectueuse obéissance une loi sacrée pour les peuples , et de la subordination sociale dans tous ses degrés , un devoir , non pas seulement de convenance , d'intérêt , de crainte , mais de conscience.

« Ils ôtaient au maître toute la rigueur de son » autorité. » Oui, par la charité seule, et non pas au détriment de l'autorité même. « Us adoucis- » saient l'esclavage. » Le christianisme , dès qu'il a l'égné, a fait plus; et Diderot aurait pu ajouter avec Montesquieu , ce qui est au vu et au su de tout le monde , que c'est le christianisme seul qui a fait disparaître , dans une partie du globe , cette coutume barbare de l'esclavage , commune à toutes les nations de l'univers.

«Us rendaient la soumission volontaire \yiO\x\j à raison de l'autorité divine , source de toute autorité légitime ; et, cette loi étaùt £3ndée sur l'a- " jnour de Dieu , l'amour rendait sH>lùntaire dans le cœur ce qui était de droit dans la société . et cette perfection , dont ailleurs on ne trouve ni la trace ni l'idée, ne pouvait appartenir qu'à une loi divine, la seule qui puisse commander l'amour , parce que son auteur peut seul agir sur le cœur humain.

« Leurs préceptes, ne permettant quun usage » passager des biens de cette vie , reconamàn- » daient aux riches de se détacher de leurs pps-

DIDEROT. CODE DE LA NATtJRB. 287

)i sessions et de les répandre dans le sein des » pauvres. »

n n'est pas étonnant qu'un philosophe entende mal l'esprit de la religion ^ même quand il veut la louer. Ici il y a une phrase qui n*a pas de sens. Il n'y a point de loi qui puisseperme^^re autre chose qu'un usage passager des biens d'une we passa-gère. L'auteur devait dire qu'en considération de cet usage nécessairement passager y la loi des chrétiens leur prescrivait de ne point s'attacher à ce qui passe si vite , de s'en détacher de cœur par avance, puisqu'il fallait s'en séparer un jour. Gela est souverainement raisonnable : aussi n'est-ce pas ce que le sophiste y a vu.

« La douceur , la modération , une humble mo- » destie y ne leur étaient pas moins fortement » enjointes envers tous les hommes. Ces vrais hu- » mains.... » Pour cette fois l'expression est heureuse et juste , quoique sous la plume d'un philo* sophe y et il est très-vrai que le christianisme est la plus sublime perfection de Y humanité, comme le philosophisme en est la plus honteuse dépravation. (( Ces vrais humains étaient encouragés à » remplir ces devoirs par des promesses de récom- » penses infinies. » C'est qu'il ne faut pas moins que l'infini pour balancer le présent par l'avenir, -et pas moins que les promesses d'un Dieu pour y faire croire. « Des ^ menaces terribles les empê- -1» chaient de s'en écarter. » Oui; mais la crainte

:a38 - coubs de littératubb. :

des menaces n'aurai^ pas suffi sans Tamoar deà promesses. H n'y a que le chrétien qui ait januds sn que FÉtre souverainement ban ne veut pas seulement être craint , mais qu'il veut être aijcné parce qu'il doit l'être; et si le chrétien l'a su, c'eat de Dieu même, car jamais l'houime na eu de luimême une si haute pensée, ce Aussi , pendant ces m premiers temps, les sectateurs de cette belle » morale l'observaient -•ils avec la plus scrupu- » leuse exactitude. » Ces premiers temps ont duré près de quatre siècles ; et m^e , après l'affaiblissement de l'écrit de religion , afiaibliâse<inent prédit par son fondateur lui-même , quelle prodigieuse multitude de saints l'ont conservé jus-> qu'à nous dans toute sa pureté ! Que l'on cherche ailleurs quelque chose de semblable à cette seule perfection de quatre siècles, avouée par nos ennemis mêmes. « Leurs repas communs dans lesquels )) les riches pourvoyaient abondanunent âmx né* » cessités des pauvres , avec lesquels ils s'asseyent » à la même table; des sommes immenses mises » en dépôt entre les mains des pasteurs : toute » cette conduite tendait visibl^ement ii rappeler » chez les hommes les vraies lois dé la nature. Ainsi » le christianisme, à ne le considérer que comme )) institution humaine , était la plus parfaite. »

Dès qu^on suppose le christianisme une institua tion humaine^ il est tout simple qu'il n'y ait plais de justesse ni dans les teranes ni dans les cobs^

DIBEBOTp COPE DE LA firAÏURE. O^lfAg

^uences.JL^ i^eligion (car le ehii^liaji^isme est ièàl digne de CQ nom dans le sene r^bsobi «et complet) , la reli^on e^t une instituûen «divine, applicable, et la plus heureusement applicable à toutes les institutions politiques qui rentveait dans le plan de la Providence .: voilà la vérité, L auteur du Code , qui voulait fort mal à propos s'autoriser du christianisme des premiers «ècles pour appuyer son absurde chimère de la communauté des biens, n'a oublié qunn fait capital qui fait tomber toutes ses inductions ; c'est que, jusqu'à Constantin , les chrétiens n'étaient , sous aucun rapport quelconqucj un corps politique^ Les lois de l'Evangile les dirigeaient comme <îhrétietts; mais, comme citoyens , ils observaient , à là religion près , toutes les lois de l'État; ils remplissaient toutes les fonctions publiques , à la cour , dans les armées , dans les magistratures, dans le coKnmerce, etc. Jamais la communauté des biens , même dans ce temps, ne fut chez eux autre chose qu une pratique de charité, dans laquée il n'entrait nnlle dérogation au droit de propriété. L'auteur le reconnaît luimême sans y penser , en distinguant dans son texte les pauifres et les riches j et assurément , sans propriété, l'on n'aurait tonnu m riches ni pauvres. L'Évangile aussi , -dans lequel il n'y a pas une parole inutile^ et doAt le divin Auteur ne voulait pas qu'on entendit autrement que dans le sens de la charité ces mots, dont on a voulu abuser, JSrant

a4o COURS DB LITTÉRATUBB

ilUs omnia communia , Tout était coiïimun entr eux; l'Évangile, pour nous apprendre que cette communauté était parfaitement volontaire, fait dire par saint Pierre à ce malheureux Ananie dont Dieu punit la fraude hypocrite : « Pourquoi men- » tez-vous à Dieu? N'étiez-vous pas le maître de » garder Votre bien? » Gela est positif, et tous les faits connus viennent à l'appuî^pour expliquer le précepte et le conseil, et distinguer Tun de l'autre. La charité envers les pauvres, l'obligation de leur faire part de son superflu, dé soulager la misère par tous les moyens qui sont en notre pouvoir , tout cela est de précepte. Renoncer à tout , donner tout aux pauvres pour suivre Jésus-Christ, est une voie de perfection, un conseil, et c'est pour cela que Jésus-Christ dit qu^il jr a plusieurs cfemeures dans la maison de sonpère. L'exprojfriation en réalité est un sacrifice qui plait à Dieu , mais qu'il ne commande pas: ce qu'il commande, c'est l'expropriation du cœur, sans laquelle on ne saurait lui plaire , parce que sans cela on ne saurait l'aimer; et l'amour est de précepte. Il nous est donc prescrit d'user des biens de ce monde ce comme n'en usant pas, quasi non utentes ^ » dit l'apôtre ; il nous est défendu de les aimer, panjè que nous ne devons aimer que Dieu et le prochain en vue de Dieu ; mais il nouB est trè»-permis d'user de ces biens en vue de Dieu et du prochain , et c'est ainsi que la loi de grâce sanctifie tout ^ et

DIDEllOT. CODE DE LA NATURE. 2^1

qu'il y a des chrétiens et des saints dans toutes les conditions. Il y a plus , et cette dernière observation est péremptoire contre le ridicule fantôme de la communauté des biens ^ et contre les conséquences abusives qu on a voulu tirer du renoncement évangélique; il entre essentiellement dans le plan de la Providence qu'il y ait des pauvres et des riches ; et Dieu même, dont toutes les paroles sont vérité, a dit: Vous aurez toujours des pauvres parmi yous^Semperpauperes habebitis vobiscum.. Cette diversité de conditions est d'abord de l'ordre temporel par la nature même des hommes et des choses, et il n'y a que des sophistes, dont toutes les paroles ne sont que mensonge, qui aient pu imaginer un état social où il n'y eût pas de pauvres, et donner le nom de philanthropie à ce rêve de la folie et de la vanité. Mais ensuite cette même diversité de conditions est évidemment dans les desseins de la sagesse divine, qui attache tant de prix au grand précepte de la charité. Et que deviendrait cette chanté , s'il n'y avait ni pauvres ni riches? Dieu aurait donc fait un commandement si gratuit, que l'observance n'en pourrait avoir lieu dans un état de choses que nos prétendus sages nous donnent comme le meilleur possible. Heureusement, leur optimisme n'est qu'une sottise; et, sans vouloir épuiser ici un objet important que je traite ailleurs , je me borne à conclure qu'il doit y avoir , et qu'il y aura toujours des xsuu 16

a4^ COURS DE LITTÉRATURE.

pauvres, selon la parole de Dieu, parce que k pauvreté est un sujet de mérite pour celui qui la souffire patiemment , comme pour celui qui la soulage , et qu'il est digne d'un Dieu qui nous aime tous ^ et qui veut le salut de tous, de donner à tous des g moyens de lui plaire. ^

a La nature a fait sentir aux hommes, par la ^ » parité de sentimens et de besoins, leur égalité ■ » de conditions et de droits^ et la nécessité d'un » travail commun. »

n est difficile de penser et de s'énoncer plus mal. Je veux bien supposer que l'auteur n'enten- ' dait , par cette parité , que celle des sentimens naturels , qui est très-bornée ; car on sait assez combien sur tout le reste la disparité de sentimens est étendue. Mais d'ailleurs comment se permet-on, en philosophie, de parler SégaUté de conditions et de droits , sans restreindre , avec la plus rigoureuse précision , des termes si susceptibles d'interprétations arbitraires et fausses?' C'est là d'abord , je le répète , un reproche quipèsera éternellement sur nos sophistes. II semble' qu'ils ne se soient servis de la parole que comme d'un piège. Aussi la Providence a voulu qu'ils y tombassent eux-mêmes. Foderunt foveam , et inciderunt in eam. H faut du moins articuler ici nettement ce que je me réserve de développer contre le grand champion de cette monstrueuse égalités JeaunJacques Rousseau. Les hommes sont

DIDEHOT, GODE DE LA NATURE» . IlJ^'i^

toos également sujets à la mort, à Tignorance, fHiz rnamiy aux erreurs; voilà leur seule égaUté de conditions. Us ont tous le même droit à se procurer le bien-être saos nuire à celui d'autrui : Y(âlà leur seule égaUté de droits dans l'état na-turel. Ils ont tous le même droit à la protection des lois, à la garantie cju'eilès assurent à leur peiv sonne, à la liberté coordonnée à ces mêmes lois, à leur pn^riété reconnue par ces mêmes lois , Yoilà leur seule égaUté de droits civils. Sous tout autre rapport , \ inégalité des conditions est une Consé(}uence nécessaire de l'inégalité nécessaire de leurs fecultés personnelles, physiques et morales, soit dans Tétat naturel, soit dans Tétat social : d'où il suit que légalité des droits politiques est une extravagance , une impossibilité aussi prouvée en fait qu'en principe. Je puis en citer dès ce moment une preuve péremptoire, en attendant le détail des autres; et c'est la rév<^ution française qui me la fournit. C'est elle qui , pour la première fois, a mis en avant, sur la foi de ses maîtres les philosophes y le monstre de \ égalité absolue *y et, sans rafj^eler tout ce qu'elle a fait pour l'établit en loi et en réalité, il suffit de savoir qu'elle-même a été forcée d'y renoncer. Cest, à coup sur, ce qu^ est possible de dire de plus fort. Concevez ce qu'est w\ genre de démence devant lequel la révolution fi'ançaise a enfin reculé ! C'est le premier pas rétrograde ^'elle ait fait; et, quoiqu'^elle afH

^44 COURS DB LITTÉRATURB.

affecté de retenir le mot en abjurant la chose ^ elle a pourtant déclaré^ dans son trmsième essai de Constitution, que a Tégalité consiste en ce que » tous les hommes sont égaux devant la loi, soit » quelle protège, soit quelle punisse;» et cela est vrai. C'est peut-être la seule définition raisons nable qui se trouve dans l'immense fatras de leurs rêveries politiques; aussi est-elle d'une époque où le besoin d'un certain degré de raison avait donné un moment de crédit à quelques hommes in-* struits, mais sans que cette raison s'étendit jamais jusqu'aux grands révolutionnaires, aux grands patriotes : ceux-ci n'ont jamais reculé d'un pas , et c'est ce qu'il ne faut jamais oublier.

Mais ce qu'il y a ici de faux dans Fauteur du Code , c'est que la nature ait fait sentir auo^ hommes la nécessité (ïun travail commun. G es^t tout au plus ce que , dans quelques occasions par-* ticulières, une grande nécessité instantanée peut faire apercevoir, à la raison éclairée par l'intérêt. Mais, en général, la seule nécessité c^ne la nature * fasse sentir à thomme , c'est celle de travailler pour lui-même , et cet instinct est mêp^ avoué par la raison. 11 est bien vrai que, dans l'état de société , chacun , en travaillant pour soi , travaille ^ussi pour les autres , quoique sans y penser et sans chercher autre chose que son intérêt avant tout. Mais c'est là le chef-d'œuvre de l'ordre so* dal, et ce chef-d'œuvre est primitivement celui

de la Providence. Cette proposition n'est point hasardée; elle peut et doit être portée jusqu'à l'évidence, et son importance le mérite et m'y oblige^ Mon sujet m'y ramènera tout à l'heure, et vous verrez que, bien loin qu'un ordre si admirable puisse jamais naître de la communauté de biens et de travail y folle hypothèse d'un cerveau malade, c'est au contraire le droit de propriété, fondé sur la nature et correspondant à toutes ses affections et à tous ses besoins , c'est lui qui est le principe de tous les avantages de la sociabilité , des progrès simultanés de toutes les connaissances et de toutes les jouissances de l'homme civilisé; principe aussi lumineux que fécond , qui remonte à la sagesse infinie de l'auteur des choses, et qu'on peut pardonner à Diderot l'athée de n'avoir pas mieux soupçonné, puisque le déiste Rousseau, qui d'ailleurs était un autre homme , parait l'avoir €ntièrement méconnu. Mais ne quittons pas encore Diderot , qui laisse échapper ici des aveux dont il faut profiter.

« Par la diversité de forces , d'industrie , de » talens , mesurés sur les difiîérens âges diS notre » vie ou sur la conformité de nos organes , la na- » ture indique nos di£férens mplois. d Fort bien; mais comment accorder cette diversité de moyens qu'il avoue, et dont il déduit lui-même celle des emplois j avec V égalité de conditions qu'il suppose dans la nature ? Je n'en vois pas la possibi-

aifS COURS DE LITTÉRATUBE

hommes autant de sages. Il nous dit donc : « Si » Ton eût établi que les hommes ne seraient grands » et respectables qu'à proportion qu*3s seraient » bons , et plus estimés qu'à proportion qu'ils au- »^" raient été meilleurs , il n'y aurait jamais eu entre » eux d'autre émulation que celle de se rendre ré- » ciproquement heureux. »

C'est toujours quelque chose que d'avoir de temps en temps occasion de rire , quand on a si souvent ' sujet de se fâcher. Je m'en rapporte au plus sérieux de nos adversaires : comment se défendre de rire d'un homme qui parle ai établir la sagesse en loi comme on l'établirait dans le discours? Donnons satisfaction à ce confiant législateur ; la loi est faite : « Il est établi que nul homme ne sera grand » et respectable qu'à proportion qu'il sera bon ; » que celui-là sera le plus estmié qui sera le meil- » leur. » La loi est fort belle ; il n'y manque qu'un supplément que voici : « Il est établi qu'à dater de la publication de cette loi , tous les hommes , » ayant le jugement également sain , étant tous » sans passion et sans erreur, s'accorderont à es- » timer ce qui est estimable, à juger grand ce qui » est grand, et bon ce qui est bon. » Ajoutez encore : Car tel est notre, plaisir; et ce plaisir du moins sera fort innocent , mais dans le même sens que la confiance de noive philosophe législateur, dans le sens de l'imbécillité : il est impossible de ne pas trancher le mot. Quand on ne suppose si

DIDEROT. CODE DE LA NATURE. a49

gravement une telle perfection dans Thomme que pour étayer des systèmes qui ne tendent qu'à lui ôter ce qu'il a de réellement bon , quand on ne fait qu'appuyer des chimères pernicieuses sur des chimères ridicules , ce n'est pas le rêi^e d'un homme de bien , comme dans l'abbé de Saint-Pierre, qui, en demandant l'impossible, ne demandait au moins rien de mauvais; c'est le ntensonge d'un orgueil adulateur, qui ne flatte l'humanité que pour la tromper , et qui ne trompe que pour substituer l'empire de sa doctrine à celui de la nature et des lois.

L'auteur veut bien convenir que, « malgré les » sages précautions de son système d éducation , » il eût toujours existé parmi les hommes quelques .» sujets de contention et de dispute -y mais ces » légères irrégularités auraient été aussi passa- » gères qae les causes qui les auraient produites, m - n y a ici une singularité dont je ne crois pas qu'on trouvât un exemple ailleurs que dans les écrits de nos philosophes. Sur ce qu'on dit ici des sages précautions d'un sjstème d éducation , il serait naturel d'inférer que ce système fait partît du Code : point du tout , il n'y en pas la plus légère trace , à moins que l'auteur ne regarde comme un système déducation tout le mal que vous l'avez entendu dire contre celle qui a existé partout et de tout temps; et je le croirais volontiers, car, dans Técole des sophistes , détruire se prend com-

znunément pour construire; et c est de là que ce langage a passé chez nos révokuionnaires. Quant à ces légères irrégularités qui peuvent encore avoir lieu y et qui sont y dans son système , le seul inconvénient possible^ si Von s'avisait de douter d'un état de choses si parfait , il se fait fort de renverser tous les doutes par ce raisonnement, qui est pour lui une conclusion triomphante : « Je Décrois qu'on ne me contestera pas que là où il >» n'existerait aucune propriété il ne p<Kirrait exis- » ter aucune de ses pernicieuses conséquences. » Obi cela est incontestable comme cet adage si connu : Sublatâ causa y tollitur effectus^ otez la cause, vous ôtez l'effet. Otez la propriété , vous ôtez ses conséquences, bonn^ ou mauvaises; et l'épithète est ici de trop. Mais, malgré son axiome, qui ne fait rien à la question , l'auteur ne sort pas de sa déraison accoutumée; car d'abord, et vous verrez que cette distinction n'est rien moins qbUn* différente, tous les maux, tous les vices, tous les crimes , qu'il appelle les conséquences de la pro^ priété, ne naissent point de la propriété conmie cause , mais comme occasion. Ce n'est poa parce que mon bien est à moi que le brigand me l'enlève ; c'est parce qu'il aime mieux que ce bien soit à lui qu'à moi. S'il me vole , ce n'est pas parce que je possède ce qu^ ne possède pas » c'est parce qaû est injuste et naéchant; et cela est si vrai , que ceux qui étant pauvres conune lui^ ne SQtAftu^nér

DIDIROT. eODE I« LA iTA^rURE. iBl

chans comme lui , et c'est le grand nombre , lie -sont pas voleors cratune lui. Ceet donc la cupidité ^qui est la cause efficiente des délits, et non pas la propriété. J'avoue, en me prosternant devant la profonde découverte de l'auteur, que , s'il n'y avait pas de propriétaires , il n'y aurait pas non plus de voleurs; comme il n'y aurait pas d'adultères, s'il n'y avait pas de mariages. J'avoue encore, pour rendre hommage à toutes les vérités de la même force , « qu'avec le bien commun , la probité se- » rait demeurée inaltérable » , celle au moins des liommes qui en ont , comme on dit , autant qu il en faut pour n'être pas pendus. Il ne s'agit donc plus, à présent que nous sommes d'accord avec Tauteur sur sa théorie , que de l'appliquer en pratique, c'est-à-dire, de persuader à tous ceux qui ont quelque chose que , pour qu'on ne puisse leur disputer ni leur prendre rien, le meilleur parti possible, c'est que personne n'ait rien à soi. L'auteur ne doute pas que cela ne soit très-facile , et je n'en suis pas surpris : un philosophe ne doute de rien. Mais , comme il faut rendre justice à tout le monde , les disciples me paraissent ici avoir raisonné mieux que les maîtres , et les révolutionnaires ont été plus conséquens que les philosophes. Ils ont voué à l'exécration le droit de propriété ; mais en même temps ils ont établi en principe ^'il y en avait une sacrée , celle du peuple , et ils otit dit : « Les propriétés des patriotes sont in"

aSu . COUBS DB UTTÉRATUBS*

» violables K » Voilà qui est clair , et la massue du peuple était la sanction du principe et du décret , sous la clause sous-entendue dans toute la législation révolutionnaire , que personne ne se défendrait ; et en effet , la Providence a voulu une fois que personne ne se défendit , afin de manifester au monde toute la beauté de la philosophie moderne, réalisée dans la révolution française, avec des commentaires dignes de toutes deux.

Diderot continue les siens : «L'homme, exempt » des craintes de Tindigence, neût eu quun seul » objet de ses espérances, qu'un seul motif de ses M actions , le bien commun. »

Peut-être, si l'auteur était vivant, se fei^t-on quelque peine de le tirer de son extase philanthropique; elle est si touchante ! Mais tous les fous ne sont pas morts avec lui , et s'ils rêvent conmie lui, il est permis de les réveiller. Je leur dis donc : Secouez-vous et ouvrez les yeux. Coinkien de vices, de désordres, de délits, decrinaes, où le d^r . d'avoir n'entre pour rien! Quand l'Europe etVAsîe . combattirent au siège de Troie, était-ce pour des richesses ? Cétaît pour une femme ; et en supposant que l'homme , dans votre communauté bienheureuse , n'ait plus d'yeux pour la cupidité, n*en aura - 1 - il plus pour le plaisir ? Vous voilà donc

^ Ej^pressîons textuelles du décret porté sur le rapport de Robespierre

obligés de rendre aussi les femmes communes comme les productions de la terre. —Eh bien ! soit: pensez - vous que cela nous arrête ? — ^ Dieu m'en garde : je ne ferai pas à des philosophes cette mortelle injure, qu'aucun mal réel puisse les arrêter dans la recherche du bien possible; ce serait trop méconnaître le sublime de leur doctrine. Mais il me reste toujours quelques doutes , quelques scrupules sur cette paix profonde et cette félicité parfaite , à quelques irrégularités près , que vous allez faire régner sur la terre par ce seul moyen , que tout appartienne à tous. Gela ne coûte que quatre mots sur le papier; mais où avez-vous pris que Von pouvait ôter à l'homme toutes ses passions en lui ordonnant de les soumettre à une égalité de possessions ? Quoi ! il n'aura plus ni \ cupidité , ni orgueil , ni jalousie , ni ambi tion , ni vengeance , etc. ? Pardonnez , mais j'ai peur que cette prétention , qui est belle sans doute, n'aille un peu trop loin. Ne pourrait-il pas arriver à toute force que cette merveilleuse égalité ne convînt pas à tout le monde ? N'y a-t-il pas toujours, même sous le règne de \dL philosophie^ des hommes inquiets, ardens, jaloux, présomptueux, qui ne s'accommoderont pas aisément de n'avoir rien qui ne soit à autrui , pas même une femme? Cela n'est-il pas sujet à quelque petit désordre , qui pourrait aller au delà de Y irrégularité passagère ^ et troubler un peu \di fortunée communauté ? Je

ne me permettrai qu une hypothèse : vous tôqs^ en permettez tant ; passez - m'en une. Je suppose donc , ce qui n'est pas impossible , qu'nne passion aussi violente que l'amour, et l'amour jaloux, ne soit pas absolument étouflfée par vos lois philoso^ phiqueSy quoique sans doute bien plus puissantes que les lois divines et la raison humaine, qui n'ont pas encore opéré ce grand ouvrage ; je suppose qu'un jeune homme amoureux , robuste et hardi ait été le premier amant d'une de vos jeu-^ nés filles , et qu'il s'avise de trouver mauvais qu'un autre veuille lui succéder. Pour première preuve de son droit de possession , il le tuera ; l'amour furieux n'a pas d'autre argument. Le rival tué et l'amant qui a tué ont des parens , des amis ; on se bat, la querelle se propage, suivant les différentes affections; et Voilà une guerre civile dans votre heureux gouvernement , malgré la communauté des biens et même des femmes.

Revenons, il en est temps, à un ton plu!^ sérieux; et quoique celui du mépris et de la dérision ne soit rien moins que déplacé contre- Fextravagance , il en est un autre qull faut pro* portionner à la hauteur des vérités qu'elle a pu un moment ébranler, çt qui sont encore menacées. S'il eût été possible que la communauté de, biens et de travail existât, même dans les premiers temps du monde, elle n'eût abouti qu'à resserrer l'espèce humaine dans les bo!rnes les plus voisiner

de ranimalîté; elle eût donc été en opposition directe avec cette perfectibilité sociale, qui est également dans les facultés de la créature raison* nable et dans les vues de la sagesse créatrice. Elle a voulu , cette sagesse infinie, et elle a dû vouloir que toute la beauté possible de son ouvrage rendit témoignage à sa gloire, en s'efiectuant par les travaux progressifs de Tintelligence créée , et annonçât ûtie Providence à quiconque ne refuserait pas de la reconnaître dans son œuvre. Mais qu^auraient été des hommes qui n'auraient eu pour objet et pour mobile que la subsistance commune? Qui peut douter que le plus grand nombre n*y eût mis que le moins qu'il aurait pu? Sans doute il est dans la vertu de faire beaucoup pour les autres; mais elle ne serait pas la vertu, s'il n'était du commun des hommes de ne faire beaucoup que pour soi. Aussi toute institution sociale doit être fondée sur la nature , qui est de tous , et nullement sur la vertu, qui est de quelques-uns ^.

^ Gomme ce principe a été celui de toutes les législations, et y est entré plus ou moins » selon le progrès différent des connaissances > il est dans l'ordre que nô» Ugulatmrs phihsopheSy ies régénérateurs du genre hu'* main , ne se soient pas plus souvenus de ce principe que s'il n'eût jamais existé, et qu'ils aient coostariunent procédé en sens inverse sous tous les rapports. (Voyez, dans la cinquième partie de YApohgie , cette violation inouïe d'un principe si commun rangée parmi les phénomènes de démence.)

Ainsi , quand il eût fallu labourer, bâtir , chasser et lutter en tout genre contre les obstacles, les fatigues et les dangers, qui ne voit que le travail eut été généralement restreint au plus étroit nécessaire du moment , dès que personne n'eût été intéressé le moins du monde à faire plus pour avoir plus? Que serait devenue alors cette indispensable prévoyance de l'avenir, que chacun a pour soi et n*a point pour autrui ? De cela seul , combien de périls et de fléaux ! Qui j^ut ignorer, à moins de n'avoir jamais réfléchi à rien, que si l'Europe est si supérieure au reste du monde, c'est que , dans les climats situés entre les tropiques, l'homme a fait d'autant moins pour lui, que Is^ nature avait fait davantage, et que , par ce défaut d'industrie , il est resté généralement pauvre au milieu des prodigalités du sol , tant il a besoin de l'intérêt propre et du ressort de l'émulation pour étendre l'action de ses facultés? Plus il demeure près de la nature primitive, qui n'est jamais qu'une ébauche informe , plus il est porté à ne se mouvoir que comme l'animal, pour se nourrir et se reproduire. Ainsi , quand même la £aimine et les autres fléaux nés de cette inévitable apathie et de cette imprévoyance naturelle n eussent pas bientôt fait disparaître ces peuplades philosophiquement constituées , représentez-vous le bel univers qui en serait résulté, et comparez-le à celui querintérét particulier et la propriété ont élaboré

pendant des siècles. Ne vous étonnez point que l'auteur du Chde vous dise que cet esprit de pro^ priété et d'intérêt particulier est naturellement indocile et paresseux. Prenez l'inverse, et vous aurez la vérité : c'est une méthode à peu près sûre avec nos sophistes, et en ce sens au moins ils peuvent servir à quelque chose. Celui-ci vous dit que Fintérêt est paresseux. Pourquoi ? Parce que la nature et la raison lui criaient, depuis le commencement du monde , que rien n'est si actif, si ardent, si inventif que l'intérêt, et que rien n'est si souple que l'esprit de propriété. Les voilà les deux grands leviers de la grande machine du monde social , les plus puissans instrumens de son activité , les inépuisables sources de sa richesse , les vrais principes de sa beauté. La voilà la vraie philosophie , celle qui s'éclaire en s'élevant vers une Providence, qui l'admire davantage à mesure qu'elle l'observe mieux , et dont je vous ai promis le développement. Que des insensés ne voient dans la propriété que \es funestes conséquences dont elle n'est que l'occasion, qui se retrouveraient encore, sans elle, dans les passions de l'homme, et qui ne la condamnent pas plus que les transgressions ne condamnent les lois, le bon sens répond par la voix de tous les siècles : C'est de l'esprit de propriété, c'est de l'intérêt particulier, suites naturelles de l'amour de soi, et légitimes comme lui, tant qu'ils restent dans les

XTIU. 1 7

a58 COURS DE LITTÉRATUME.

bornes de la conscience et de la loi; c'est de là qu'est né cet infatigable mouvement^ de l'industrie humaine, qui a opéré successivement tant de prodiges. Si nous en jouissons le plus souvent sans reconnaissance 9 c^est que nous n'en avons pas examiné l'origine; et si nous les voyons sans surprise, cest que nous n'avons pas assez réfléchi pour savoir nous étonner. Pourquoi, depuis des siècles, chez toutes les nations civilisées, n'avez- vous qu'un pas à faire pour vous procurer sur-le<;hamp, avec un signe d'échange , tout ce qu'il est possible de désirer, depuis les premiers besoins de la vie jusqti'aux derniers raffinemens de la délicatesse et du luxe? Pourquoi les productions du monde entier semblent - elles rassemblées dans toutes les grandes villes , sous la main de chacun de leurs habitans ? Pourquoi ce qui vient des quatre parties de l'univers vous est-il présenté à chaque pas , sans que vous ayez même songé à le chercher?

Tous ces honufnes, qui semblent n'avoir travaillé que pour vous fournir toutes les sortes de jouissan* ces quand par vous-même vous pourries à peine vous procurer même le nécessaire , tous ces hommes ont-ils pensé à vous pour vous tout donner? Pas un n'y a jamais songé ; ils ne savent seulement pas si vous existez ; chacun d'eux n a jamais songé qu'à lui seul. Mais le désir de s'apurer leur propre bien-être , mais lldée de se former une propriété capable de garantir leur subsistance et ou

DIDEROT. CODE D£ LA NATURE. St5g

héritage à leurs enfans, a éveillé le genre d'iii* dustrie dont ils avaient les moyens; Theureuse diversité que la nature y a mise en a varié les produits au point d égaler les désirs et même les fan** taisies de tous, et de ne leur laisser à craindre que la satiété; en sorte qu'en dernier résultat chacun a travaillé pour tous et tous pourcliacun , sans que personne pensât à autre chose quà soi. Vous diriez que tous ont agi de concert , et ce concert n a jamais été dans les hommes et ne pouvait pas y être. Ce n'est point là loùvrage des législateurs, c'est celui de la Providence. Cet ordre admirable , que nulle loi humaihe n'a pu former ni prescrire, et qu'elle ne peut que protéger, cet ordre était unir quement dans l'intelligence suprême qui a mis dans l'homme tout ce qui devait le mener jusr que4à , sans que lui-même comprit où il allait, et crût rien faire que pour lui. Cet ordre, sur lequel repose le monde social , et que l'homme n'a point fait, est l'œuvre de celui qui a fait l'homme , et ceux qui peuvent le méconnaître joignent au malheur de l'aveuglement le crime de l'ingratitude» A présent, qu'ils se récrient tant qu'ils voudront sur la mesure du mal qui se mêle à tant de hien^ et qu'ils oublient que, si les biens sont un présent de Dieu, le mal est la faute de l'homme: qu'ils répètent les lieux communs de Téloquence et de la poésie,^ comme s'ils devaient jamais être admis ai philosophie ^ et comme si la vraie plii^

losopliie n'y avait pas mille fois répondu péremptoirement : que peut-on faire autre chose que de leur répéter aussi la réponse de la raison à ces insidieuses déclamations? La raison a dit et dira toujours : Mon unique fonction est de m occuper sans cesse à maintenir et propager le bien , dont le principe est en Dieu , à restreindre et réparer/ autant quil est en moi, les effets du mal, dont le principe est dans l'homme ; et comme il nest pas donné à l'homme, tout mauvais qull est, de détruire l'ordre en le troublant, il ne lui est pas donné non plus, tout éclairé qu'il est, de retrancher de l'ordre les abus qui en sont inséparables ici-bas. Quelle réphque à ces éternelles vérités? 11 n'y en a qu'une, et l'orgucdl en dé» mence en était seul capable. C'est lui qui, sous le nom de philosophie y a dit de nos jours : a Nojq; » le bien dont vous parlez est chimérique, et le » mal seul est réel. C'est à moi de détruire ce que » vous appelez l'ordre, et je le détruirai. J'en » établirai un nouveau , qui sera le bien réel , et » alors le mal ne sera plus, ou ne sera presque » rien. » Elle l'a dit; elle l'a tant dit, qu^elle s'est fait croire , du moins parmi nous : die s'est fait croire plus que celui qui avait fait Tordre; et Ton a cessé de croire à Tordre, parce qu'on ne croyait plus à son auteur, mais seulement à la philoso^ phie^ qui le niait; et alors l'auteur de Tordre a dit et a dû dire : £h bien! je vais un moment

laisser faire cette philosophie y et vous choisirez ensuite entre elle et moî, entre son ordre et le mien. Messieurs, vous avez vu ce qu'elle a fait; vous le voyez depuis dix années. Le bien qu'elle promettait a été l'anéantissement de tout bien, et le mal qu elle y a substitué a été si extraordinaire, que tous les maux connus jusque-là ont paru des biens , et l'étaient réellement , en comparaison des présens que nous a faits la philos o^ phie. Grâcas soient donc rendues au ciel ! Maintenant le monde en sait assez pour choisir entre Dieu et les philosophes.

Personne n a employé plus qu'eux le moyen aussi facile que perfide de ces satires, depuis si long-temps triviales, dont tout l'art consiste à généraliser dans les choses l'abus qui est dans les individus. Ainsi Diderot nous dit que « des insti*» » tutîons arbitraires prétendent fixer, pour qtiel- » ques hommes seulement , un état permanent de » repos que l'on nomme prospérité , fortune , et » laisser aux autres le travail et la peine ; que ces » distinctions ont jeté les uns dans l'oisiveté et » dans la mollesse , et inspiré aux autres du dé- » goût et de l'aversion pour des devoirs forcés ; » que le vice que l'on norame paresse , ainsi que ji nos passions fougueuses, tire son origine d'une i> infinité de préjugés, enfans très-légitimes de la n mauvaise institution de nos sociétés , que la na« » ture répudie, v

Qui se douterait que la paresse fût V enfant des préjugés PSoiphiste y va donc demander à Tlndien par quel préjugé il répond à VEuropéen qui lui offre du travail, Jen*ai pas faim ^ et reste couché sur sa natte jusqu'à ce qu'il n'ait plus rien à manger. Va demander au sauvage pourquoi il

' ne se meut pas davantage, à moins que le besoini ne le fasse courir à la cliasse ; et les plus bornés des hommes apprendront à un philosophe que la paresse n'est ni préjugé ni enfant de préju^ gé^ mais une disposition naturelle à l'homme, à moins qu'elle ne soit combattue par la nécessité ou l'amour -propre, ces deux mobiles d'action qui animent le monde social. Il est vrai, comme tu le dis ailleurs , « que l'homme est une créature faite » pour agir , et agir utilement; » mais s'il était vrai , comme tu le prétends , qu'// liest devenu paresseux que par nos institutions , comment

^ donc serait-il arrivé que l'activité fut si étonnante, èi prodigieuse dans llordre social, et la paresse si habituelle dans l'état sauvage? Il est bien évident que la société a atteint , de ton aveu, le but de la nature, et que par conséquent nos institutions ^ bien loin d'y être contraires, y sont parfaitement conformes. Ce n'est que dans la société que la paresse, qui dans le sauvage rfest qu'une habitude, est devenue un vice et un danger. Je ne vois là que raison et conséquence , et pas trace de préjugé.

TTn préjuge est Une opinion reçue sans examen, et j'en vois ici un très-déraisonnable, mai» dans tes paroles et ton opinion. Je ne dis pas assez : il y en a plus d'un , et ces préjugés mêmes sont gros^ers et à peine concevables dans xm liomme qui aurait un peu réfléchi. Où as-tu pri» gue le travail des mains soit un mal ? et c'est bien un mal à tes yeux , puisque tu te plains que nos institutions l'aient laissé au grand nombre. Où as- tu pris que le travail d'esprit , qui est celui dit petit nonabre, ne soit pas tout aussi pénible, tout aussi assujettissant et souvent même davantage? Ces préjugés démentent des notions si gé* nérales et si prouvées , qu'en vérité l'on ne peut se résoudre à les réfuter : il suffirait de renvoyerà ce qu'on a dit tant de fois en prose et en vers, aux éloges qu'ont faits si souvent nos philosophes eux-mêmes des travaux de la campagne , de la salubrité de ses exercices, de la paix qui les accompagne , de la gaieté qui r^ne dans nos maiiufactures , dans nos ateliers , et dont les cbants continuels de nos artisans sont une expression si naïve ; il suffirait de citer les poètes, depuis Théocri te et Horace jusqu'à La Fontaine et son gaillard savetier y et enfin ces vers d'un -poëte philosophe :

Ils chantent cependant : leur voix fausse et rustique dûment de Peliegiin bétonne un yieux cantique. Un Dieu qui prit futié de la nature humaine ^

Mit auprès du plaisir le travail et la peine,

( VOLTÀIRB. )

ja64 COURS DE LITTÉRATURE.

Le traitait et la peine (la peine, prisé, comme «lie est ici, pour exercice ^ du corps) ne sont donc point un vice de nos institutions. Ce qui -est un mal , c'est la disproportion entre Tusage 'et la réparation des forces, entre la peine et le salaire. Ce mal est d'abord celui du petit nombre ; il naît ou des erreurs du gouvernement, ou du caractère même des individus, ou des accidens de la nature : c'est à une politique éclairée k prévenir les uns et à réparer les autres , mais seulement jusqu'où la chose est possible. LTiomme sage, le bon citoyen, y travaillent utilement en joignant leurs vues aux moyens de l'administration , qui, seule, et absolument seule, est à portée d'atténuer sans cesse un mal qui se reproduit 'sans cesse plus ou moins. Celui qui s'imagine qu'on peut l'extirper est un ignorant; celui qui donne au public cette illusion pour une découverte , est un fou ridicule; celui qui ne s'en prend qu'aux gouvernemcns seuls de ce qui , avant et hors de tout gouvernement est, ou, accident physique, commela grêle, ou défaut de l'individu, comme la paresse, est un calomniateur; et s'il s*enîvre de ses idées au point de pt'ovoquer avec audace le renversement du monde qui est, pour y substituer

^ De là cette expression usitée , un homme de peine » jpour dire un homme qui porte des fardeaux, un crocheleur , un fort de la Halle, etc.

le monde qu'il a rêvé , c'est un ennemi du genre humain.

Qu'est-ce encore que cet état permanent de repos que Fon homme fortune , prospérité? Je ne connais point d! institutions qui aient jamais pretendu fixer un semblable état pour personne , et ce seraient là des paroles vides , si on «dl ôtait l'intention de la calomnie. Quelle que soit l'imperfection des gouvernemens, il n'y en a pas un seul( qui n'ait pour objet de tirer parti de l'action des individus , pas un qui prétende les fixer dans le repos. Le repos indéfini est assez volontiers le vœu des citoyens d'ua état, le but qu'ils regardent au bout de leur carrière, mais n'a jamais été le vœu ni le but d'aucune institution politique. On voit bien que l'auteur veut parler des grands, des premières classes de citoyens; mais tous ont des places, des emplois, ou veulent en avoir, soit à l'armée, soit à la cour, soit dans l'administration; c'est même un titre de considération personnelle , quand ce ne serait pas un appât pour l'ambition. Le nombre des hommes désœuvrés est très-petit , et il ne faut pas non plus appeler ainsi ceux qui ont acquis, par leurs services et par l'âge , le droit de se reposer.

Le repos du labeur est le juste talaire; Il est d*autaDt plus doux, qu'il est plus aelieté. Il redonne au travail un ressort nécessaire ; Et faligue Tc^sivetc.

La plupart des gros rentiers ont des offices, et les petits mangent en paix le pain qu'ils ont laborieusement gagné. Ne dirait-on pas quil y a une classe d'hommes qui mettent leur orgueil ou leur bonheur à ne rien faire, et à qui nos lois ont donné ce privilège? C'est une supposition ridicule , à moins que l'auteur ne compte pour rien tout ce qui n'est pas travail des mains. Tant pis pour lui , s'il n'a pas compris l'importance d'un autre travail , et sa nécessité première dans l'ordre social ,• s'il ne sait pas ce que c'est ^que le travail administratif, qui peut seul garantir la sécurité , et les produits de tous les autres genres de travaux; s'il ignore que personne, excepté celui qui est atteint du vice de paresse, ne se plaint d'ètreforcé de s'occuper, puisque le bon sens apprend à tout le monde que la subsistance est le salaire du travail dans les uns, comme la considération sociale en est le prix dans les autres. Pour relever toutes les erreurs du passage cité , il faudrait relever tous les mots. On appelle ici pro^ spérité l'indolence qu'on attribue aux grandes fortunes , comme si l'opulence industriquse d'un grand négociant , d'un grand manufacturier , et de tant d'autres , n'était pas une prospérité dont tout le monde est frappé ; et j'ai vu ces hommes riches à millions si accablés de leucs affaires, si étrangers à tout le reste, que je les aurais plaints^ si je n'avais pas vu que ce prodigieux mouvement

était devenu nécessaire à leur bonheur. A voir comment nos philosophes parlent du monde qu'ils veulent réformer , on croirait volontiers qu'ils ne l'ont jamais vu que dans leur cabinet.

Celui-ci va toujours avançant de plus en plus dans la déraison et l'immoralité. Jugez-en par le morceau qui suit : <t La fausseté des principes du » droit naturel et du droit des gens consiste ea » ce qu'ils supposent toujours une perversité qui » n'est point dans l'homme. Le premier de ces » principes, Ne fais pas à autrui ce que tu ne » voudrais pas quon te fit ^ admet comme con- » stant et ordinaire que les horxïcaes peuvent peri^ » ser sérieusement à se nuire; ce qui n arriverait » jamais , si les lois mêmes ne les exposaient » souvent à cette dure nécessité , et si celles de » ht nature eussent été exactement observées. »

Je crois que c'est Rousseau qui le premier a soutenu que Fhomme était né bon ; et Rousseau , trop à plaindre comme homme , et trop supérieur comme f^crivain , pour être réfuté par le mépris , autorisera contre lui la rigueur des démonstrations métaphysiques , et vous verrez que son erreur est aussi opposée à la philosophie qu'à la religion. Qui croirait que cette erreur eût d'autre inconvénient que de faire trop d'honneur à la nature humaine? Je ne sais pourtant ^ y en a eu une plus funeste ; et je n'en suis pas sur pris, car elle est directement contraire à la rêvé-

268 COURS DK LITTÉRATURE.

lation, et Ton ne contredit pas impunément là parole divine. Pour ce qui est de Diderot , c'est bien assez de le renvoyer de nouveati à cette preuve de fait que sans doute ]es philosophes ont oubliée tous, ou voulu oublier, puisque aucun d'eux, que je sache, n*a jamais essayé de la nier; et cette preuve contre la bonté de l'homme , c'est que ce sont les attentats contre la loi naturelle qui ont nécessité les lois positives. Aind, d'un côté , le monde entier a dit que la méchanceté humaine avait rendu les lois nécessaires; et, de l'autre, Diderot nous dit que ce sont les lois qui ont ôté à l'homme sa bonté essentielle. Tout le monde croyait qu'on avait fait des lois parce qu'il y avait des méchans : point du tout; Diderot nous assure qu'il n'y a des méchans que parce qu'on a faits des lois. Des raisonneurs aussi forts que lui croiront sauver cet excès d'extravagance en nous citant , avec de grands cris , qudques lois fort mauvaises , et que personne ne justifie de ce grand vice qu^on leur reproche^ d'occasioner des délits locaux , qui , sans elles , n'existeraient pas ; et telles sont, par exemple , les lois de la gabelle et quelques autres de la même espèce. Mais, comme on est dispensé , par le bon sens, de répondre à ceux qui alimentent de ce qui est exception, il faut les laisser crier; et je me récrierai, moi , sur l'incompréhensible ridicide d'un écrivain qui nié très-sérieusement que les hommes pui^-

sent sérieusemejit penser à se nuire , sans doute parce que, quand ils jr pensent ^ c*est pour rire, et qu'avant les lois il n'y avait point parmi les hommes de mécbanceté sérieuse. Je me récrierai encore bien davantage sur ce qui est révoltant , parce que le scandale est pire que l'ineptie ; sur l'horreur des conséquences renfermées dans cette dure nécessité d'être coupable ,• imposée par les lois. En vain l'honnête homme dira qu'il ne connaît, ni dans sa raison ni dans sa conscience, aucune nécessité quelconque de faire le mal , aucune nécessité d'être méchant ; mais le méchant^ le scélérat , le livre de Diderot dans une main et un poignard sanglant dans l'autre , dira : « Que » me reprochez-vous? Ce sont vos lois qui m'ont » imposé la dure nécessité d'être un assassin. » Et dans le système et dans les termes de notre phi-^ losophe y ce sera ITibnnête homme qui sera inconséquent, et le scélérat qui raisonnera juste. - Le scélérat, si vous le poussez, sera encore plus fort , plus inexpugnable avec l'axiome suivant. Il invoquera la nature, qui l'a fait libre , et, définissant la liberté avec Diderot, il dira : « La véritable » liberté politique consiste à jouir y sans obstacle » et sans crainte y de tout ce qui peut satisfaire » ses appétits naturels, et par conséquent légi-^ )» times. » n n'y a là ni équivoque ni restriction , cda est d'une clarté à la portée de tout le monde; et vous ne pourrez pas nier au brigand qui vien-»

dra forcer devant vous votre coflfire-fort , enlever votre argenterie , et violer votre £emme ou votre fille, que Tamour de l'argent et des femmes ne soient des appétits naturels ^ et par conséquent tvh^légUimes. Ou le conduira au supplice , je le sais , dès que la maréchaussée se sera saisie de lui;; mais il dira qu'il ne lui manque, pour avoir toujours raison, que d'être toujours le plus fort. Et que ferez-vous à\i philosophe qui lui a si bien ap» pris à n avoir tort que contre la maréchaussée f

Et cet homme insulte à Montesquieu l II se moque de cet honneur des monarchies , et de cette vertu des républiques ; et dans quel sens ose-t-il s^en moquer? Ecoutez son exclamation : il l'adresse à Dieu. <c Quels supports, grand I>i6u! qui por^ » tent plus ou moins sur la propriété et TiiLtérét, » les plus ruineux de tous les fondensiens !» Il en connaît de meilleurs, lui , et vous le savez : « Pour » que tout soit le mieux posôUfi, il faut que » personne n'ait rien à soi : pour ^e chacun tra- » vaille mieux pour les autres , il faut qpe pmv )» sonne ne travaille pour soi-même. )» C'est là qu'est cont^iue toute félicité : c'est là qa*est toute la sagesse des goavememeiis » digne de cdle du législateur. Avec œtte hase de tout bien , peu lui importe d^ailleors que la conslitutionL soit monardùqoe , aristocratique ou démocratique , pourvu que la propriéié ne sjr introduise point ^ car ce seul accident peut tout perdre. Ce sout ses ter-

mes; et^ pour nous rassurer, il nous' avertit que son système de communauté ofire par lui-même tous les moyens de prévenir le retour de la propriété; et dès lorSf ajoùte-t-il, la mjonarchie mérr^e ne dégénérera jamais. Cette tolérance pour la monarchie est le seul article du livre qui ne soit pas révolutionnaire. Il n'y manque rien, excepté la haine à la rojauté; et c'est dommage , car d'ailleurs fauteur est bien à la hauteur^ il est au pas ^ et vous êtes, mesâeurs, bien convaincus , je pense 9 que tout ce que vous avez vu en rét^olurtion est ici en philosophie^ U y a même un point où il va plus loiaque Robespierre; car celui-ci & avi^a un jour, je ne sais pourquoi , de proclamer' dans sa république CEtre suprême ,• et l'auteur 4u Code veut seulement que, a si un enfant vient )y à entendre parler de Dieu , et demande ce que >i c'est, on lui réponde que c'est la cause prC" » mière et bienfaisante^ et qu'on n'en parle plus. » Vous voyez que , de cela même que Dieu est bienr faisant , de cela même qu'il est causé première , l'auteur conclut qu'on ne Ipi doit ni hommage, ni culte , ni prière , ni reconnaissance ; car, dans le plan de sa législation positive, qui est assez étendu , il n'est pas plus question de culte que 3I jamais on tiayd^^t. entendu parler de Dieu; et cette logique inver'se est encore bien parEsiitement révolutionnaire. Ce qui ne l'est pas moins , ce qui même Test éminemment , c'est cette formule da

an 2 COURS DE LITTÉRATURE.

tout commandement public , prescrite par le législateur Diderot : La raison veut , la raison or^ donne. N'êtes-vous pas là au centre de la sublime révolution française? N'êtes-vous pas au milieu des cinquante mille temples de la raison^ si fièrement relevés au moment même où je parle ^ ? Les rapports sont évidens. Il est tout simple qu'un philosophe y renonçant à être homme, devienne infaillible , et commande à tous les hommes au nom de la raison ; comme it est tout simple que la raison révolutionnaire détruise tout ce qu'avait consacré la raison humaine , et que, dans la France révolutionnée y on lise, en grosses lettres, liberté y égalité, à la tête d'actes dont le despotisme aurait horreur.

Enfin il fallait, pour couronner l'œuvre, et pour qu'il ne manquât rien aux leçons que la Providence voulait donner au monde, ni à l'opinion qu'il doit avoir à jamais de la philosophie qui a régné dans notre siècle; il fallait que nos brigands républicains s'en emparassent dé manière qu'elle ne fût pas seulement une doctrine armée , qui ne se soutient que par la force , mais qu'elle

^ Jiefuïs Jructidor, toutes les assemblées dç communes, dans les dépai*temens , étaient indiquées dans. l'église du lieu toujours avec là dénomination légale de Temple de la Raison. C'est à Paris seulement que, pour plus de varîété, ils avaient donné à leurs temples les titres de leui*syeife# fépublicaines ,

DIDEROT, cens DE I^ WATURE. ^7 3

fût mëthocfiquement discutée entre les scélérats eux-mêmes, ayec toutes les formes et toute la gravité des controverses politiques , afin qu'il ne fût ^ pas possible de douter qu'en partant des principes de nos philosophes tous les crimes n'en devinssent les conséquences rigoureuses et incontestaUes. Cest ceqùi a eu lieu, il n'y a pas long^temps, devant toute la France , d'abord dans les écrits de deux fameux patriotes ^ et ensuite devant une cour nationale \ Tous deux, pleins du même esprit et d'une même estime l'un pour l'autre, ont aussi la même admiration pour /a doctrine du bonlieur commun (c*est le nom qu'ils lui donnent , parce que cette dénomination est à la fois plus noble et plus courte) ; ils ne difi&rent que sur la possibilité de l'établir. L*un des deux , en gémissant d'être penu trop tard, se permet de douter que nous soyons encore à temps de réaliser cette sublime théorie ; il craint qu'après avoir répandu desjlots de sang pour le bonheur commun on n'obtienne pour tout résultat qu'un vaste bouleversement * et cette crainte le fait hésiter sur l'entreprise. Il

^ Antonelle et Babœuf.

^ Le tribunal nomnié haute-^cour nationale , siégeant à Vendôme, pour juger le nommé Drouet, maître de poste.

^ Ne lui sachez pas gré de cette crainte : au moment où il écrivait, 1797, le t^aste boulwersement était sous ses yeux. Il ne s'agissait plus que de l'entière destruction , doat le ciel a daigné nous faire grâce.

xviu. 18

^74 . '.COSIBS DE UTntRATUIlI^

faut entendre «omme il s'explique : i Le droit de

» propriété est la plus dépleri^Ue création de nos

» fantaisies, Je âu^s convaincu que fétat de com-

» mfmauté est le seu^ juste , le seul bo» , )e^ seul

» conforme aux.purs sentiment del^ nature; que,

» hopa delà, il ne peut exister desociétës paisibles

» et vraiment heureuses... Le nombre est infini de

» ceux qui adoptent cette opinion, que les hommes

)î réunis en société ne peuvent trouver le bonheur

)> que.dans la communauté des biens ; c'est un des

» points sur lesquels les philosophes et les poètes,

. » les cœurs, sensibles et les moralistes austères^ les

» imaginations vives et les logiciens exacts, les es^

» prits exer<^s et les eq>rits simples, furent et se*

9 ront toujoiirs d'accord, d

n est difficile de porter plus Icmu la plénitude de la conviction , et plus diffidle encore de comprendre comment, si cette unammité d opinions existait, c^ui qui ^oit la voir partout né croit pas possible d'effectuer un vœu sûr lequel tant dtesprits dilférens çnt été et seront toujours d accord. Mais il ne faut pas trop presser ,' ni sur la vérité des faits, ni sur la justesse des raisonnemens , un philosophe révolutionnaire , qui prend pour une opinion les fictions et les saillies de quelques poètes quand ils ont rêvé leur âge d'or, et les hypothèses de quelques discoureurs quand ils ont rêvé leur république. Ce qui mérite plus d'attention , c^est la conclusion de l'écrivain , toute cokitraire à

BIBKfiOT. COsOf rS lA NATURE. ^^

ce J^'pn ppuv^it âtteudi^e. « Mais nous par^inf<>8 » ; trj^Pî f^pd 3W paort4e Tub ■ iet l'doitpe (^.F^iarétêeuh yf,plébéiçnfim mrle ici ^ leiiietribtinifiu peuple » aipgu^il jrépQnd)j si ûQ93iBjylisimms-:ffvet Itf mis^ ' )» sion die dé^ali^i^iEtr Jej^homniès sûr le'iitynt die » propriété. Jies : j?ac^iàep ie.eetUteJatalB ttisitée^ » t/on çont trop profondes; i<S^ tîènirébtii tdut ; » elles sont diésorrn4i3 in^tti3?pab]0& ehès les graïuds » et vieux peuples. On ^ ppiirrait màrdier à Ta- » bolitip^ effective de la propriété eit à la conquête )> de la çoj»]w;naB,té. de^ biens <|lie par le ^k^ » dage ^t leS:horret|rs 4^ k^ueire civile , qm ise- » raient (l'abord d's^elac moyess^nnic^ément » propres d'aillew&,ii 4élkuire^là propriété san$ » nous.d<^iner/a^<>/n/7u^;^âiMe\LaposâbîKtéévet^ )) tuêHe du retour 11 cet o)4rte 4e dldosès , ïi simpie^ i) 6^ ^i douXf n'e$t qu'une réwrie /?eb^*^^e. »

Sans !ce peutrêtre , qui laisae eticone lieu ^m^ doute , et sans cet épancbep^tsnt de v^enx phitàn^^thropiquesi ppur cet état de choses ^' sdnpie et - ^r doux^ je crois que toute la bs^Ute réjputafi^n. de civisme ^ ajustement SiCqmsektoi^aieur plébéien,. ne l'aurait pajs garanti de la ta^l^ appellation de modéré y la plus mortelle de tou^ en^Vo&r-^ r/o/z. Mais /e tribun, qui avait besoin dèiui^mé-^ nage ^o/i c^€r ^gaf^; et Be. contente 'deir^eoraser par ses raisorinemens. Il faut avouer qu'il ne raan-

* C'est iin des noitis que pr^oait U baude 4e VAiext^

S/j6 COtIRS DE LITTÉRATUBS.

que pas d'armes contré lui , et d'armes victorieuses; il lui oppose toutes les autorités que tous deux reconnaissent également , les exemples et \et maxi* mes de la révolution, et les axiomes de Rousseau , de Mably et de Diderot. Il multiplie la répétition solennelle y et en lettres majuscules; de ces paroles mémorables du législateur genevois : «Vous êtes » perdus, si vous oubliez que les fruits sont à î> tous , et la terre à personne. » Il lui représente que la révolution a démontré possible tout ce que jusque-là on avait cru impossible ; et certainement entre deux révolutionnaires l'argument est concluant, n ne reste donc plus qu'un pas à faire ; et pourquoi serait-il plus difficile que tout le reste ? Alors y avant d'en venir à ses mojrens , il appelle an secours de ses principes celui qu'il nonune, dans son enthousiasme, notre principal précur-seury TxoTRE Diderot; il copie les traits les plus forts de cet épouvantable tableau de l'état social qui vient de passer soiis vos yeux; et, sûr de son triomphe , il a bientôt réduit à rien ces idées et ces expressions de brigandage et de guerre civile qui ont paru troubler le pusillanime orateur. « Serait-ce bien Atitonelle qui définirait le brigan- » dage à la manière du patriciat ? Mais , dans le D sens oà V entendent les hommes justes et les

la république des égaux] et en conséquence le tribun écrivait à ses affiliés : Mon cher égal.

limEBOT. CODB DB LA NATUHE. ^77-

1^ enfans de la nature, qu*est-ce que le bngan^ » dd^e ? Ce sont les cent mille moyens par les* t. quels 7105 lois ouvrent la porte à t inégalité , et Té autorisent le dépouillement du grand nombre j» par une petite portion. Tout mouvement ^ toute y opération ^ qui effectuerait déjà, ne fut-ce que % partîellenlent , le dégorgement ( vous ne douter » pas que le dégorgement ne soit aussi égorgeî) ment , et vous le verrez tout à l'heure ) de ceux » qui ont trop , au profit de ceux qui n'ont pas » assez , ne serait point un brigandage ; ce serait » un commencement de retour à la justice et au » véritable bon ordre... Diderot, que tu te complais » à citer, dit précisément que t esprit de pro^ » priété et d^intérêt dispose chaque individu à î) immoler à son bonheur F espèce entière ,• que la )• propriété est la cause générale et permanente D de toutes les discordes , de tous les maux , de » tous les crimes. Cela ne prouve-t-il pas claire^, yi ment qu'en marchant à V égalité réelle, k la » communauté des biens , il n'y a point à craindre » de guerre civile ({m soit comparable aux guerres

^ On voit aux pièees du procès ce que veulent dire , dan ^ l'argot révolutionnaire , ces mots mom^ement ^ opération ^ et cent autres du même genre : partout massacre et pillage saps exception. Jamais le bonheur commun n'a ea d'autres moyens ; et ce qu'il y a de plus remarquable » (é'est que ce bonheur^Ui ne pouvait pas avoir d'autrei 'llM>yens.

D d'homme à honu»^ et de peuplât ]peU

» tilB^ei^t .sans inteiTuptîoa notre içtat.pré;3e£|,t?v»(c

Atouous qu cm ne peut pas raisomiierplu^j^te^ et. qu'un d^ciple de Diderot ne pouvait jfdâ , sfipai être inconséquent , se dispenser dêtra4e la* iroupQi de Baboeui Aussi a^t-il bien senti tou(^. ses. av^A-r tagès^et il tourne fort bien en excJa^x^lioii^'jG^ tpire,, en apostrophe pathétique, son argunientr dfortioru a £h l nature , puisqu^on n a pas hc^é D devant les guerres sans nombre , ouvertes ppur. )> maintenir la violation de tes lois^ comment ». pourrait-on balancer devant la guerre mainte et D vénérable qui aurait pour objet leur; rétablîsse- » ment? » • ., ,

Remarque^ ^que ce misérable, qui d'aiUeui^ était très-borné^ qui a débité centmill^. sottises de ^lon cru, qui déraisopna dans son interrogatoire et dans ses défense$,.et fut, sans comparaison ^ le jdus plat çt le plus sot de tous les co-accus^ de "Vjendôme, ici. pourtant , parce qu'il trouve un appui , non-seulement raisonne fort bien , mais devient même éloquent ; car il y; a vraiment de réïoquence dans le rapprochement et l'opposition des. deux idées principales de sa phrase. Maâs à quoi tient toute sa &rce? A ces seul» mot» , pour là violation des lois de la nature. Il» font frémir, je l'avoué , ië bon sens et rhumanitê ; mais dès que tous 4vez admis avec Rousseau çt Diderot apnç létat social n'est, en effet, (\aune violatifi^c^dsf

DIIXBIMyr. CODE DB LA WATURE. Si'Jg

lois de la nature jàhs que leur abominable pânrftdoxe est entré dtiiis rentendément à h suite 'des miUiers de sophismes et de mensonges, dont iU^^e sotit fait un jeu de défigurer le tableau dé 'la société , alors y je le répète y il ne reste plus de téplique à tous les Bàbœuf du monde; et k pluiile du philosôpheyffin donne ainsi iraisbn au poignard du brigand et à la torche de l^inceJidiairë, estelle autre chbsé elléniiêine qu'une tordhe et ifti poignard?

Le tribun poursuit sa démonstration; et/iotijours fort ds son Diderot, il trouye chézlui toht ce qui peûi écarter les doutes et les difficulté, » Diderot est plus éoiisolant que toi/ H ne s'agi- » i^it , dit41 V que de faire • èieri; entendre à la » majorité lésée que ce nouVfel ordre serait îlssèz 31 paHait pour que per6tÈ)ntieinè iitaèquât db né- » cessaireyr^ideruiile^'fii mèttiè disi'àgréctble. b)

Ici, je ne doute pas qu'oi*! nô revienne encoi*e à l'bbjectiort si souvent t&tiàùVeUè et si soùveilt répoussée, qûe'ce^ eifpresriorià ^^wr/re ômA^ eiitêhdre , n'indiquent que dès moyens de persuasion , de éoniHctiôn, illots qui téviehnent souvetit dâris Touvra^e dé Diderot, cottirtie dànslcte comnieritsrires de Séi* deux disciples; et qtfè cda n'a rîeû de cotttïiLtiiti avec les tnesiifes révohtiiahHhlrèè. Et moi , je r^potids encore éf répondrai itdlijtiiii^, 1 ^ que danfe; d'âfatreîs endroits (et on le v^a hïeÛi6t) là Vit^lètcè est invoqiiéè, et sèïdiblé iMUto

.28b COURS DE' UTTÉRATtJlW*

. recommandée , iion^-seulement dans Diderot y mais

; dans Raynal; qu'ils ont tout légitimé contre ce quils appellent oppression, tjrrannie; et il est de toute évidence que pour eux tout ce qui n'est pas ordonné à leur gré est oppression et tjran-

. nie : leurs écrits le prouvent à toutes les pages. 2**. Je redirai encore que qui veut la fin veut les

. moyens^ et les moyens quels qu'ils soient, quand la fin porte sur ce principe très-bien saisi par Babœuf et consorts , et appliqué sans cesse en ré-

. isolation , qu'aucun mal passager n'est comparable à des maux permanens , surtout quand il s'agit de leur faire succéder le plus grand bien possible et pour toujours ; et voilà bien toute la théorie révolutionniure , qui est bien authentiquement toute philosophique.

Diderot avait rejeté , avec autant de mépris que d'indignation , tout ce que les législateurs et les gouvernemeus croyaient devoir opposer aux abus que la cupidité naturelle à l'homme peut faire naître dans l'ordre civil établi sur la propriété. 11 avait dit que ces contre-poids , ces étançons , étaient eux-mêmes de véritables a6w5,* qu'ils ne tendaient qu'à perfectionner T imperfection ; que ces remèdes palliatifs étaient les causes secondes des maux, etc. Babœuf se s|ert de toute cette rhétorique pour amener à résipiscence le timide oror teur, qui veut aussi quon arrête au moins et qtCon circonscrive les ravages du chancre inyé-

UDCBCrr. GOOB I» LA VATUBE. 2l8l

tiré et inextirpable. Le fougueux tribun s'écrie; Quoi ! citoyen y des palliatifs l Vous reconnaissez là, messieurs, l'accent de ¥ énergie républicaine. Il le soutient , et continue : « Les lois populaires » partielles , les demi-moyens régénérateurs , les » simples adoucissemens , sont toujours sans so- » lidité. » Or, savez -tous ce que c'est que ces adducissemens et ces demi- moyens? C'est tout ce qu'on a fait jusqu'en 1 794 : c'est vous dire tout eu un seul mot , et vous ne connaîtriez pas la ré« volution , si vous ignoriez que Y énergie n'a jamais eu un autre sens. « Que le peuple exige une jus- )» tice entière , qu'il exprime majestueusement sa » volonté souveraine , qu'il se montre dans sa tputey^ puissance y et, au ton dixmt il se prononce, aux » formes qu'il déploie , tout cède , rien ne lui ré- » siste , il obtient tout ce qu'il veut et tout ce qu'il » doit avoir. »

Ce n'est pas ici que j'aurais besoin d'expliquer ce que veulent dire la justice , la majesté , les formes du peuple ^ le ton dont il se prononce. Le tribun du peuple ^ parlant à V orateur plé^ béien, était sûr d'être entendu, quoiqu'il ne voulût pas en dire davantage dans une feuille publique et signée. Mais, sans même avoir recours aux pièces de son procès , on trouverait dans les placards qu'il affichait le détail de cette majesté de formes; et c'est pour la postérité seulement qu'il faut articuler que c'était ^e massacre général .de

tout ce q^ avait une e^dâte^t^e honnête, jiâSqfu'à ce quil ne restait dans Paris que tou» ka bandits et lx>Urreaux chargés de toutes les dépouilles de toutes les victimes; car cetta opénation devant être la dernière ^ elle devait aussi être coiïiplète ; et il convenait à Babœuf et aux .siens d achever le supplément au Code de la Nature, de manière qu il ne manquât rien ni à Tun ni à Tautre.

SECTION yji.,

Vie de Sénéc[uè.

J'aurai peu de chose à dire de cet ouvrage, •dont j'ai tire ailleurs ^ tout car ^i concernait Sénèque , mais qui pourtant ùe doit pas être omis ici pour ce qui concemié la doctriiie de Diderot, qui ne saurait être trop èonhue, parce qu^elle ne saurait être trop détestée. C'est partout le lïiême fonds de perversité : il n'y à guèm de dif- •férence que de l'artifice à l'aiHlace, selon qu'il <;roit devoir se tnontter ou se cacher -plus ou moins.

« A ^hvXèt proprement ; il li'ya qu'un dèi^oir, » c'est d'être heureux': il n'y a qu'une vertu,. c'est >» la justice, w ■"•■■.:.■

C'est parler tfèsl-improprertiènt, car 'le bofit-

^ Voyei la partie des Anciens^ article SénhfuCf tome Vï, page 212, secondt^partie.

heur est lui b^^ tion pas! tih "devoir. Bb

tffem> dépend cssetittéHèÈmieftt- de natte Volôti té , et !e bonheur n'en dëpénd pas. Qiie sëï^ît-ce qu-uh devoir quil he setaît pf^s en nous de réttiplii*? C'est une absurdité. Est-ce de bonne foi qU'un honlnie iusttuît, qu'un îibmtne dVspril a pu être si absurde?' Non; c*est parce que, dans k tcùlîti?, il ne iTecbrfhàîssait point de devoir moral/qu'il h adalifié de rfew//* le vœu naturel du bîcn-êtiie dnns chaque individu^ vœu qui nVst Kgîtinic que pat les moyens, précisément parce qïi'il est lé même dans tous. Didei^ot avait juré une guerre mortelle h Y homme mom/> comme Voltaire à l'homme religieux. Je n'âccuse pas légèrement ; l'ouvrage qui va paésser devant nous après celui-ci ^ vous en offrira la preuve textuelle : l'auteur y a parlé plus ouvertement que partout ailleurs, parce que l'écrit he devait paraître qu'après sa mort. C'est làr première partie de son Tiositiïtiént philosophie que y et la seconde est àsn^ Jacques le Fataliste ^ autre écrit posthume : et îè tout a été soî^neusi^ment recueilli. Dans le dernier de ces deu^ Ouivrages, \2l fatalité eTichxt toute idée db délit; dans le premier, tout ce qui est de VHoràme naturel étant bpti, Vhornme mani/ est anéanti , et anéanti expressémèilt, dans lés mômes termes que je raph

^ Getiirticlè, qui (levait foimer là $éctioA Yllf, n'isàsée

-ptt, ■ ■■:■■ ^ ' ■■■ •■ -■■■■■'■ '■■■•■ •'

a84 COURS DE litt£batcjbb«

porte ici. Tel est le résumé de toute là philosophie de Diderot , et il n*est pas difficile à saiâr : il n y a pas lieu au reproche d'obscurité qu'on a fait si souvent à sa métaphysique ; il a du moins été parfaitement clair dans son immoralité.

Gomme rien n'est plus juste que d'expliquer un auteur par lui-même, et les passages particuliers par le système général, vous devez apercevoir à présent ce qu'il a voulu^ dire par cette seconde proposition , faite pour couvrir la première : « Il n'y a qu'une vertu , c'est la justice. » Vous comprenez que , si ces niots avaient chez lui leur acception propre, il serait impossible de concilier les deux propositions qu'il a réunies; car, sHl ri y a quun devoir, celui d'être heureux , quand mon bonheur sera , comme il arrive si souvent , en concurrence avec celui d'autrui, il sera curieux de savoir comment je remplirai mon unique devoir en pratiquant cette unique vertu , la justice , qui certainement me défend de faire aucun mal à autrui y de faire mon bien aux dépens du âen , du moins selon la morale universelle. Il est impossible de se tirer de cette contradiction , à moins de dire, comme les stoïciens, que le bonheur est dans le devoir même; et Diderot en est â loin, qu'il dit tout le contraire , puisqu'il met le devoir dans le bonheur, ce qui est précisément la proposition contradictoire de celle de Zenon. Mais tout devient très-simple et très-intelligible jàk&

que la Justice et la ifertu consistent à remplir le seul devoir cfe Chomme naturel ^ celui â!être heureugOy et c*est le sens des paroles de Diderot, ou elles n en ont pas.

«Il n'y a pas de science plus évidente et plus i> simple; que la morale pour l'ignorant; il n'y en » a pas de plus épineuse et de plus absurde pour » le savant. » Il disait vrai , mais dans un sens bien éloigné du sien. Il voulait dire que ce qui parait certain à V ignorant ^c^\ s'en rapporte tout bonnement à sa conscience , est tout au moins fort problématique pour le sa\;ant. Mais ce qui est vrai , c*est que cette conscience , le seul livre des ignorans , vaut infiniment mieux que tous les livres où les savons ont mis en problème ce qui est écrit dans celui-là. Ce sont eux qui l'ont db^ scurci et défiguré cent fois plus que ne pouvaient faire nos mauvais penchans. Ce livre, toujours ouvert pour l'homme de bien y est souvent fermé pour le méchant 9 qui peut encore le rouvrir. Nos philosophes seuls , ees savons dont parle Diderot , ont été bien pludloin; ils ont voulu déchirer le livre , ou tout au moins reflboer.

(( Dans Athèhes, f aurais pris la robe d'AnV » tote , celle de Platon , ou endossé le froc de 1» Diogène. »

Vous auriez pris plus aisément la robe de Platon et d' Aristote que leur génie ; et vous n'eussiez jamais pris le froc de Diogène , ni habité dans

ad6 -cofims bb ciTTâiuwim:^ :^

son tonneau. Vous croyez qu'il ne fallant ]pùui^\;éIiËi;> que de ForgueU; vous vous trompez w* il fallait une e3pèce de force, tr^s^mal entendue, il est vrai, mais quun philosophe de Paris n*a pas.

Et ce qu'il y a ioi de plus plaisanj; c'e$t qu'au feuillet suivant , cet hompie , qui sait si bien ce qu'il aurait été à Atibènes , ne ssdt pluf même ce qu'il est à Paris. 11 dit en propres termes : Moi qui dcd pas Vhonheur cCétre augare m philostJphe. ^t k cliaque jpage de ce Uvre, et dans tous ceux où il a parlé de lui, le laoX pitUasophe est le synonyme de l'auteur , çst son ^loge ou^ son apologie. : «

Pour nous persuader qu il ne faut ^ugerm .mt^ nistre de Néron ni par les règles de la mcnrale ni par celles de la religion , il s'écrie dans un accès de giEiieté : « Il faut conyaûr qu'à cèté4Hin Tibère, )> c'est un plaisant personnage à siqpfjfoser, qiàib' )) casuiste deSorbonne. » ' ■- /\"' ; . [ l '^ = *

Je conçois, que dan&ce poste^UAjpAliofop^<<2et 5/1 t retape lui paraîtrait beaucoijip qmoW <|épl!âcé ^ que le scurbonnistCL, et ic'e^it tant ^ene pomr la Sorbonne, et tant pis.pdtHr la/iAîfciop&îe- •

<cll y a peul^jêtra encoreiile^ |iriBce^. dîaaûlus et « méchané. Je ^voudiaés bien sad^oir quel est celui )) d'entre les ministres du Très-Haut qui oserait » leur porter des remontrances qu'îk n'auraient » point appelées... £lxigera-t-OD plus du pbilo- » sopbe païen que du prélat ebrétien ?»

DIDBROT. VÏE DE SBWÈQXJB. aftjjft

Il sVgit toujours , comme v6u& voyez, de justi^! fier le philosophe Séaèque daVoît justifié le par^^^ ricide de Néron, et Ton n'ja pas mieux ,]:^éussi à Tun quk Tautre. Vo^lè^ pareie^nple, une parité plaisamment étahlîe;'Qn'U j ait en tout t^ps des princes dissohdfs y'<Hi ttiê&ieméckéLnsyt^ est4rès^ possible; inaîa d'àbêiiçd , depuis Cliàrlies'IX et Philippe n, je cpoft cju'îl ôetait difficile de trouver en Europe un sotirerain que Ton pût,, sans une ex^. trême injustice, rapprocher .de Néron, et ce parallèle • est d^ fort indécent. ]La dissolution des mœurs est très^ondamnablej mais beaucoup moins que la barbarie sangtiinairie. Gest dans le secret des tnbimttux de la pénitence qài&fo^ ministres dur TtèS'HàUt eK^pcéfnt leur ^nimadvermon contre» Iffs feutes^piartîétiBères, pt dans la^ dfiaire contre la» corruption générale. Confondre l<ei les mauvaises: méeufrs aréoles grands erimes ,'est nnl pamlbgismei icmpardonnàble : tli ne Test pas n^oins de auj^posêr si feusseinent qoeltos remontnznce^ de Sénéque ne furent point appelées y c6mùie on nappellie» point en effet celjies d'iin ccm&sseuri pQ(ur preoridre" une maîtresse. Sénèque fut si bieni appelé en àé^^ bération sur Iç parricide , quii' né ^t autre cliLdse que demander à iBurrhus/i//3i/&i/ttfn donner l'or^ dre aujc^soldats ^f et^ c'était fô, je crois^ ou jamais.

.•iy

iSciscitari Burrhum, an imperanda militi cofdes^

288 C0T3RS b£ LITTÉRATUBB.

le moment des remontrances. Mais^ ce qu'il j a ici de plus fort en déraison, c'est qu'il ne s'agit pas d'opposeï^ à Sénèque le silence des' ministres du Très-'HaUt^ qui ne l'ont jamais gardé pour de bien moindres attentats , àmoitts^'ils ne fussent indignes de leur ministère, ce qui n'entre pas dans l'hypothèse de Diderot : il s*agit de nous persuader qu un prélat chrétien se chargerait, conamelejoA^ losophe païen y de l'apologie publique d'un grand crime public; et il n'y a rien dans tout le raisonnement de Diderot qui en donne le moindre indice. Est-ce seulement habitude de raisoni^er mal? Non ; c'est de plus ici l'envie de calomnier les prêtres chrétiens. Ce serait bien inutilement qu'on retracerait en leur faveur, parmi tant d'exemples de la plus héroïque fermeté , le plus mémoraUe de tous , la conduite dé saint Ambroise à l'yard de l'empereur Théodose. Avec d^ adversaires tels que les nôtres , ce serait perdre le temps et les paroles ; ils n*ont pas le sentiment de cette grandeur : Dieu et la religion gâtent tout aux yeux de ceux pour qui la religion n'est rien que sup^stition , fanatisme et hypocrisie.

Ce même écrivain, si indulgent pour celui qui plaida publiquement en faveur du plus grand des forfaits, ne vous semblera-t-il pas un peu plus que sévère envers ceux qui , dans l'oraison funèbre , dissimulent des fautes et des faiblessesqui appartiennent au tribunal de l'histoire, et non pas à la

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el&àire évangélique; envers les orateurs chrétiens , qui quelquefois exagèrent la' louange ou affaiblissent le blâme dans ces discours de cérémonîeis consacrés à la mémoire des princes de la teire? Sans doute il ne faut jamais blesser la vérité, surtout dans un ministère d'édification , et vous avez vu que je me suis permis moi-même ce reproche quand nos grands orateurs du dernier siècle m'ont paru y avoir donné lieu ; ce qui heureusement est assez rare. Mais , en avouant cette faute , pourrons-nous excuser le genre de punition que Diderot propose, ou plutôt qu'il appelle sur la tête des panégyristes complaisans avec des cris de fureur? a Si le peuple 11 avait un peu d'âme, il mettrait en pièces Fora" » teur et le mausolée. Voilà la leçon y la grande » leçon qui instruirait le successeur. » Vous voyez s'il y a beaucoup de différence entre les grandes leçons de la philosophie et les grandes mesures de la révolution... Qu'il paraisse donc, qu'il se lève, l'impudent qui osera le nier... J'abandonne à vos réflexions tout ce qu'il y a d'horreurs contenues dans cette phrase. Et croyez-vous que ce soit la seule de ce genre? En voici d'autres. « Sénèque dit )i que le désespoir des esclaves immole autant de » victimes que le caprice des rois \je le désirerais. D n demande si l'esclave a sur son maître le droit » de vie et de mort : qui peut en douter? Puisai sent tous ces malheureux, enlevés, vendus , ache- » tés, revendus et condamnés au rôle de la bête xvm. 19

» 40, somme, e?i éfre unjçur.^ussl/ort^me^ }> persuadés qii^ n\)pil\ » ,j i ; ' » ■ -

.Il suffit detre juste. ,ç>;>ui:^ain. poiu^ çp«|dato rçsclavage des noirs , dont on a fait depuis trois cents ans un moyen de richesse pour nos colons des deux Indes. Une politique plus âage , d'accord avec l'humanité et la religion , a fait voir que rien de ce qui est fondé sur l'injustice et l'oppression ne peut être un bien réel. L'appauvrissement et la décadence sensible deTEspagne, dont l'exemple fut la première source du mal, en est la preuve et la punition; et la population et l'agriculture ont tissez perdu dans les états d'Europe qui ont des colonies riches et étendues, pour donner ^e nouveaux îipeFçus sur la mesure qu'il convient d'apporter dans ces sortes d'établissemens lointains, afin qu'ils ne nuisent pas à la mère-patrie.

Mais quoique nous devions adorer la Providence dans tous les desseins de sa sagesse pour instruire et châtier les hommes, ceux dont elle se sert ici-bas comme instrumens de sa justice n*en sont pas moins coupables; et les plus coupables, à ses yeux , ce sont ceux qu'un orgueil pervers met toujours en première ligne dans la marche des fléaux qu'elle permet. Et de qui veut-on qu^elle se serve pour le mal qu'elle seule ne saurait faire, et dont elle seule peut tirer un bien? Sera-ce des bons , des sages? Leur partage ici-bas est de souf* irir ]e mal et d'en gémir, même après qu'ils ont

DIDEROT* VIE DE SÉNÈQUE. :i^I

coDtribué , avec Taide du ciel , à le réparer. Sou glaive est donc dans la main des mécfaans; quand il veut frapper j il n.'a. d^autre chose à faire qi|e de les ahandonner ii euxrmême^ ^ abandon que Texçès de leur orgueil rend trè^légitime ; il n'a qu'à lir vrer les dbeis à leur profond aveuglenient ^ la horde exécutrice à toute Si^: fét^oâté, etle reste à sa faiblesse naturelle , <|u il n'est pas obligé de. sour tenir y quand on ne sait pas/mênie le lui demander. Cet ordre est irrépréhensible, et le mal règne. C'est alors que des homvn^acci^dités^ous le ùttQ de philosophes en viennent. à ce d^ré .de délire y d'ordonner des millions de^mtèurtres et le ravage de ce^t contrées pour la^^cause^rdc Hhu/ncmité; c'est alors qu^.les Pidêrot , les Pechnobéja ^ ^ les Bay<*nal:^ et après eux cent dédamateurSi et après eqt la Société des Amis des Noirs , s'imaginent codriger les passions basses en arn^nt toutes les passions furieuses y et ne se doutent même pas que le remède qu'ils prescrivent est cent fois pire que le mal; c'est alors qu'un écrivain sanguinaire, dans le calme de la réflexion et du cabinet, désire tran* quillement que les révoltésya^^e/i^ une multitude de victimes , sans doute parce que ce n'est pas assez de celles que peut faire la tyrannie y et cet écrivain ne s'aperçoit pas que son vœu , si froide*

^ Gelai qai a fait le morceau de la traite des Nègres dans t Histoire philosophique des deux Indes,

aga COURS DE LITTERATURE.

iment prononcé , n'est que l'accent de la rage ; et bientôt il n*y a plus à en douter , car cet accent éclate : Puissent tous ces malheureux , etc. Insensé! suffit-il de s'indigner contre l'oppresseur pour légitimer tout dans l'opprimé ? Si nous n'avions que le crime à opposer au crime , le poignard à l'injure y et le massacre à l'usurpation , où en serait le monde? A ce qu'il était dans l'enfance des sociétés , au seul empire de la violence; et c'est toi qui veux nous y ramener ! — Je suis Y ami des Noirs. — Non , tu es l'ennemi de leurs maîtres. -— Je veux punir les màttres et venger les esclaves. -^ Tu as tort ; il faut délivrer ceux-ci et éclairer ceux-là y tu feras le bien de tous : autrement , tu ne réussiras qu'à les perdre les uns par les autres. Quoi! ces esclaves sont sous la verge, et tu leur mets le fer à la main 1 C'est là tout ce que sait ta philosophie? Ma raison n aurait pas même besoin de ma religion pour m'apprendre à ne pas combattre le mal par le mal , mais à vaincre le mal par le bien; et c'est ainsi que je ferai tomber la verge sans aiguiser le fer, que je ferai du maître un homme sans faire de l'esclave un assassin , que j'appellerai la justice sans déchaîner la vengeance. La vengeance ! Et n'en connais-tu pas les effets ? Ne sont-ils pas toujours plus ou moins réciproques? Ces esclaves tueront, et ils seront tués; ils incendieront les terres , et ils mourront de faim ; ils raviront l'or de leurs maîtres , et s'extermine*-

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