‹ LycéeChapitre 10 sur 23 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

riutarque.

Plutarque aussi paraît avoir été un des hommes de l'antiquité qui eut le plus de connaissances variées , et qui traita le plus facilement différens genres de philosophie et d'érudition. Nous l'avons déjà vu dans un rang distingué parmi les historiens, et au premier des biographes ; mais ses autres écrits, qu'on peut appeler un?e véritable polyergie, font voir que , s'il ftit homme de grand sens , il fiit aussi écrivain de grand travail, et que, s'il jugeait bien les hommes, il ne savait pas moins apprécier les choses, à commencer par la plus précieuse de toutes , le temps. Ce n'est pas que , dans

,«a(0 COURS DE LITTÉRATURE.

cette multitude de petits traités, tout soit fia .géué- ^ral sufiisammeut approfondi, ou même assez choisi; •on voit seulement que , toujours curieux et stiijdieux , il aimait à se rendre compte de tout , et k jeter sur le papier toutes les idées qui l'occupaient, ^t tous les résultats de ses lectures. Ainsi les Questions physiques ou métaphjsiques ne sont guère -que des extraits raisonnes d'Aristote , de Platon , et des autres philosophes plus ou moins d'accord ^vec ces deux coryphées des écoles, et n'offrant «conséquenunent que le même mélange de vérités «t d'erreurs. Autant il goûtait la doctrine de ces deux grands hommes, autant il avait d'aversion pour celle des stoïciens , dont il a réfuté les para^ doxes. Ses Questions de table roulent souvent sur des points d'érudition historique assez frivoles , et ressemblent beaucoup à quelques morceaux de nos Mémoires de l'Académie des Belles-Lettres , où l'utilité des recherches ne semble pas proportionnée à ce qu elles ont coûté; ce qui n'empêdie pas qu'en total cette collection , peut-être trop négligée par les littérateurs , ne soit im très-bon répertoire de science , qucnqu'on y désirât un peu plus de cet agrémaat dont tous les sujets sont jusqu'à un certain point susceptibles, et que les anciens ont rarenaent négligé. La ibmie du dialogue, que Platon mit à la mode, 6oit qu'il en ait ^té le premier auteurd'âprte les leçons de Socrate^ ou seidemeiU; le miidilfi d'iipsèB «m talent ; cette

PLUTAKQIUF. l2^V

forme heureuse, adoptée par Gcéron et Plutarque^^ a<GDBtribué plus que tout le reste à rendre agréable par la forme<^e qui a est pas toujours fort attachant ou fort instructif pour le fond. Le Banquet des^ > sept Sages et les Questions de table en sont im. ^ exemple : dans ces dernières surtout, la matière est souvent assez futile , mais lentretieiï est amut- * sant , parce que les interlocuteurs ont une physionomie, et que cet assemblage de^ raisonnement^ sans aigreur, et de gaieté sans bouffonnerie, de saillies et de sentences, d'historiettes et de discu&*< sions, forme un tout qui ne fatigue pas plus Tes*' prit qu'une conversation d'honnêtes gens.

Je ne vois dans Plutarque qu'un seul ouvrage où il ait montré de T humeur ; c'est celui qui a pour . titre De la malignité d'Hérodote , qae pourtant ^ fie l'aveu de Plutarque même, on n'aurait pa»' cru fort malin , et qui en effet ne paraît pas l'avoir été, même dans les endroits où Plutarque l'a con«vaincu de méprise : et quel historien ne s'est ja*» . mais trompé? L'on. convient assez que, dans ce qui regarde les anciennes dysiastiés de l'Orient et^ des siècles reculés ,. Hérodote , ea s'approchant de l'époque et du pays des fables , ne pouvait guère y trouver les monumiens authentiques de l'histoire ,. ipiand presque tout était traditu^n.; H ne pouvait; guère avoir de mauvaise volonté' contre les Assy** rien& et! les Scy theây et Ton ne voit pas même poun^oi danft les tfimp& poiiriJffiRurs et plus vrâ^

:ij^2 COURS DE UTTÉRATUBE.

éins de lui , il en aurait eii contre les Béotiens et les Corinthiens. C'est pourtant là le procès que lui intente Plutarque; mais il faut savoir aussi que jamais personne ne fut plus attaché que lui à sa patrie, et ne porta plus loin Tamour du sol natal. Ce sentiment est naturel à tous les hommes; mais c'était chez lui une passion, et Ton peut dire à son honneur que c'en était pour lui une fort l)elle, par les idées qu'elle lui inspira, et l'influence qu'elle eut sur sa vie entière. Ses talens et sa réputation le mirent à portée de choisir son séjour où il aurait voulu , et particulièrement dans quelqu'une de ces cités célèbres qui étaient un théâtre pour les hommes supérieurs , dans Rome même , sans comparaison la première de toutes , et où l'on avait voulu le fixer quand il y fut député par ses concitoyens. Mais il ne voulut jamais quitter la petite ville de Béotie où il avait pris naissance, Chéronée, où il renferma tous ses désirs et toute son ambition, et dont il remplit toutes les charges municipales. On lui remontrait en vain que, dans cette vaste étendue de la domination romaine , Chéronée était un petit coin fort obscur , imperceptible aux yeux de la renommée. Il répondait que, si Chéronée n'avait jusque-là aucun lustre, il lui donnerait du moins celui qu'elle pouvait tenir de lui, quel qu'il fût, et lui ferait tout le bien qu'il lui pourrait faire. C'est là sans doute la plus louable de toutes les; ambitions ^ et la meil«

PLUTARQUB. l43

leure preuve du bon esprit de Pïutarque dans ses actions comme dans ses écrits. Vous lui pardonnerez sans doute , d*après ces dispositions , sa colère contre Hérodote , qui , selon lui , n'avait pas rendu justice aux peuples du Péloponèse ; et sur le Péloponèse, le bon Pïutarque ne trouvait rien d'indifférent pour lui. Il aurait dû pourtant être d'autant plus indulgent sur les inexactitudes de faits, de dates et de noms, que lui-même, comme j'ai dû le dire à l'article des historiens , en est moins exempt que personne , et les Taisons que j'en ai données, et que tout le monde connaît, attestent aussi qu'il n'y avait dans ses erreurs aucune mauvaise intention , non plus que dans Hérodote; et encore moins d'inconvéniens , parce qu elles étaient beaucoup plus faciles à rectifier. Mais en morale , je ne sais si , parmi les anciens, quelqu'un est préférable à Pïutarque, au moins dans cette morale usuelle , accommodée à toutes les conditions et à toutes les circonstances. Ce n'est pourtant pas qu'il manque d'élévation et de noblesse : vous en verrez des traits dans mes citations , et ce ne sont pas , à beau-j coup près, les seuls qu'oflBrent ses écrits. Mais son caractère particulier , c'est de rapprocher toujours ses idées de la pratique , plutôt que de les étendre en spéculations ; et de là , non-seulement son mérite propre, mais aussi les défauts qui s'y mêlent. C'était peut-être Tesprît le plus naturellement

444 COURS 3B UTTÉAATUReI

moral qm ait existé , et c'est la base de ses admi-* râbles Parallèles i mais c'est aussi la cause de ses^ fréquentes excursions y qui n'ont pas toujours assez de mesure et de motifs De même , dans ses ouvrages philosopliiques , il ramène tout à ce qui est de tous les hommes et de tous les jours : il veut tout rendre sensible, et abonde en comparaison» physiques, au point que la pensée ne marche presque jamais seule chez lui , et qu'on peut toujours s'attendre à voir arriver à sa suite une simihtude quelconque ; méthode agréable par elle-même , il est vrai , et chez lui le plus souvent très-ingénieuse, mais qui a quelque chose aussi de trop uniforme en soi, et ressemble quelquefois chez> lui à l'envie de mettre en avant tout ce qu'il saity abus assez commun et peut-être endémique chez* les Grecs. Joignez-y de temps en temps le défaut de choix, ou même de justesse, dans les comparaisons, et vous aurez à peu près tout ce qui se mêle de défectueux à l'excellente morale de Plu«^ tarque , et ce que la réflexion aperçoit , sans pres-> que rien ôter au plaisir et à l'instruction.

Dans cette multitude de petits traités , tous utile» et estimables, on peut distin^er ceux-ci : Sur la manière de lire les poètes ^ sur la manière' décQUter^ sur la, distinction entneVumi et lejlat< teur; sur tutilité qu'on peut retirer de ses eime^ mis ; sur la curiosité; sur P amour des richesses ; ^ur r amour Jratemel^ sur les babiliards ; sur la

PLUTAHQUS. . JI4S

nuaivaise honte i sur les occasions oà il estper* mis de se louer soi-même ^ sur les délais de la justice divine par rapport aux méchans. Tout est généralement sain et substantiel dans ces morceaux d'élite , et il serait bien à souhaiter que quelque bonne plume se chargeât ^ en faveur de la jeunesse , d'en composer un petit volume à part ^ en laissant à un âge plus avancé ce qui n'est pas aussi pur ou ce qui est hors de la portée des adolescens.

Je vous ai promis quelques maximes de Plutarque, et en voici qui sont prises à l'ouverture du livre , et qui peuvent faire désirer d'en avoir davantage :

« Les enfans ont plus besoin de guides pour » Ure que pour marcher.

» La perfection de la verta se forme de trois » choses, du naturel, de l'instruction, et des ha- » bitudes.

» C'est dans Tenfance que Von jette les fonde- » mens d'une bonne vieillesse.

» Se taire à propos vaut souvent mieux que de D bien parler.

)) n n'y a d'honmie libre que celui qui obéit à n la raison.

» Celui qui obéit à la raison obéit à Dieu.

» L'homme ne saurait recevoir et Dieu ne sau- » rait donner rien de plus grand que la vérité.

31 L'autorité est la couronne de la vieillesse* h

i^6 COURS m UTTÉRATUBE.

- » TTn enncim est un précepteur qui ne lious Il coûté rien.

^ » tié silence eàt la parure et là sauY^arde de -» la jeunesse.

- » Pour savmr parler, il faut savoir écouter.

' * Sachez écouter, et vous tirerez parti de ceux r» mêitie qui parlent mal.

î » Ceux qui sont avares 4e la louange prouve*it Ti qu'ils sont pauvres en mérite. .

)) Je fais plus de cas de l'abeille qui tire du miel ni des fleurs que dé la femme qui çn fait des bou- *» quets.

1 » Quand mon serviteur bat njes babits, ce n'est

)) pas sur moi qu'il frappe : il en est de même de 'M celui qui me r^roclie les accidens de la nature

w ou de la fortune.

" » Il n'en est pas' de l'esjprit comme d'un vase; H» il né feut; pas le remplir j^usqu'aux- bords.

» L'équitation est ce qu'un jeune prince apprend

-*^^le mieux, parce que son cbeval ne le flatte pas.

)) Celui qui affecte de dire toujoui^ comme vous

oî. dites , et de ' faire toujours qonmie vôiJs faites ,

» n'est pas votre ami , c'est votre ombre. *

t '"» Le 'caméléon prend toutes les coideurs, ex-

» cepté le blanc : le flatteur imite tout , excepté

» ce.qui est bieiià ' ' .' :' /"^ * -' n Le Hàtteûr ressemblfe à ces '«auvaig peintres

» (}uî he ;feveut'pas rendbe la beauté des traits^,

'> i2)ais sai^séiit. parfaitement Ite diff^^

h J] y a de» hommes qui, pour fuir les voleurs ji ou le feu , se jetteut dans un précipice; il ëa ^^> est de même de peux qui, pour éviter la super* '*i Mition, se jettent dans le triste et odieux sjsj> tème de l'athéisme, passant ainsi d'un extrênse j) à lautre , et laissant la religion , qui est au nûr P heu,

» L'endurcissement dans le crime pourrit le a cœur, comme la rouille pourrit le fer. »

r Malgré cette aptitude marquée à donner à en pensée un tour précis et nerveux, l'affectation du ^yle sentencieux lu est entièrement étrangère. Vous sentez que ces passages détachés ici sont répandus chez lui dans divers traités, et jamais aic«» <;umulés nulle part. Sa diction même est haUr tuellement liée et périodique, et sa composidov progres^ve; mais il connaît l'usage et la variété des mouvemens, et atteint même le style suhlimue, soit par la grandeur des idées et des rapports^ soit par l'énergie dés tournures et des expressions; témoin ces deux passages sur le flatteur : « Il dit » à la colère, venge-toi; à la passion, jouis; à la » peur, fuyons; au soupçon, crois tout.

i » Patrocle, en se couvrant des armes d'Achille, » n'osa p2» prendre sa lance, qu'Achille seul pou- A vait manier. Ainsi la flatterie emprunte tout ce n qui est de l'àmitîé ,- hors la sincérité courageuse 5 )), cdle-ci est une armure trop pesante; l'amitié • ^seule peut la porter. » ....:**

l48 COURS DE LITTÉRATURE.

Quand il se rencontre dans la poésie épique ou dramatique des maximes perverses ou des sentimens vicieux, Plutarque veut qu'on inspire aux jeunes gens qui les lisent, encore plus d'horreur de ces paroles que des choses mêmes qu'elles expriment. Il a raison; et ce précepte est d'un moraliste profond : car un mauvais principe fait plus de mal qu'une mauvaise action ; d'abord , parce qu'il y a une foule de mauvaises actions renfeiP* mées dans un mauvais principe; et de plus, parce que les mauvaises actions admettent le repentir, et qu'un mauvais principe le repousse. Vous apercevez ici le motif de cette inexprimable horreur qui se perpétuera dans toutes les générations futures pour la doctrine révolutionnaire , qui avait mis en axiomes de morale et de législation beaucoup plus que les poètes n'avaient osé mettre en imitation ou en invention théâtrale dans la bouche des tyrans et des scélérats.

Vous croirez sans peine que la doctrine de Plutarque sur la Divinité et la Providence est abso-* lument la même que vous avez vue dans Platon , et que vous retrouverez dans Qcéron. Voici comme il prouve, par cette méthode comparative qui lui 'est si familière, que nous devons nous abstenir de juger les desseins de la Providence, et qu'il faut s'en remettre à elle de la disposition des choses de ce monde, ce Celui qui ne sait pas la* » médecine ne saurait assigner les raisons qu*a p«

PLUTARQUE. l49

» avoir le médecin pour employer tel remède » plutôt que tel autre, et aujourd'hui plutôt que » demain. De même il ne convient pas à Thomme^ )> dont la justice est si imparfaite et la législation » si défectueuse, de rien prononcer sur la con- » duite de Dieu à notre égard, par cela seul que » lui seul sait parfaitement en quel temps il faut » appliquer la punition comme on applique un » remède. Il se sert des méchants pour en punir » d'autres; il s'en sert comme de ministres pu- » blics et d'exécuteurs de sa justice, et ensuite les 1) écrase et les anéantit... Quand les peuples ont » besoin de frein et de châtiment, il leur envoie » des princes cruels ou des tyrans impitoyables, » et il ne détruit ces instrumens d'affliction et de » désolation que quand le mal qu'il fallait guérir » est extirpé. C'est ainsi que le règne de Phala- » ris fut proprement une médecine pour les Siciy> liens, comme le règne de Marins en fut une » pour les Romains. »

Il cite avec applaudissement un passage de Pindare , qui fait voir que les grands poètes ont pensé là-dessus comme les grands philosophes. « Dieu , » l'auteur et le maître de tout , est aussi l'auteur » et le maître de la justice : à lui seul appartient » de statuer quand , comment et jusqu'où chacun » doit être puni du mal qu'il a fait. »

Mais je vous disais que ses comparaisons, souvent si belles , ne sont pas toujours justes , comme lor&*

i5d COUBS M tîTTÉtlATURE.

<jn^il compare Tami généreux et délicat qui obligé 5ans vouloir être connu , à la Divinité qui aime H ibire du bien aux hommes sans qu ils s'en apér^^ çoivent , parce qu elle est bienfaisante de sa natui^eJ Or , il est bien vrai que nous ne savons ni ne pou* vons savoir tout le bien que nous fait Dieu ; mais ^ kien loin qu'il veuille que nous ne nous en aper-» i^evions pas autant qu'il nous est possible ^ il veut kVL contraire que nous sentions les biens que iious recevons de lui , et nous en fait un devoir , 4îonime il nous en fait un de l'aimer ; non pas eu effet qu'il ait aucun besoin de notre amour et de ïiotre reconnaissance , mais parce que cet amour et cette reconnaissance nobs rendent meilleurs. Et Plutarque pou ait aller jusque-là , puisqu'il cite îivec éloge ce mot de Pythagore : « Quand nous » approchons de Dieu par la prière , nous deve- » nous meilleurs. »

Mais , s'il n a pas été toujours aussi loin qu'il pouvait aller , il a plus d'une fois devancé les modernes , de manière à les faire rougir d'avoir préféré les vieilles erreurs de quelques rêveurs décriés! à des vérités reconnues par les hommes les plus sages de tous les temps. Le paradoxe renouvel é^ de nos jours , et dont il sera question dans la suite 4é nos séances , que l'homme n'était le plus intelligent des animaux que parce qu'il avait des maitis^ ili'appartient pas même à Helvétius , comme on Xâ cru : il est d'Anaxagore l'athée; et Plutarque ^

qui lé cite j répond judicieufiement que la propo^ ^tion d'Anaxagore est Tinverse de la vérité , qu^ è'est précisément parce que Thomme est doué de raison que la nature lui a donné des mains , qui sont des instrumens* proportionnés à son intelli^ gence,

n se trouva ausd à Rome, du temps de Pli^ tarque, un homme qui se prétendait philosophe/ et qui , raisonnant comme Helvétius et nos autreé matérialistes , n'attachait aucune conséquence mo^ raie aux liens de la nature et du sang , et n'y re-* connaissait que des relations purement physiques; Comme le bon Plutarque l'en réprimandait fortement , et d'autant plus qu'il voulait le réconcilia» avec un frère envers qui ses mauvais procéda étaient conséquens à ses principes ; comme il lui al^ léguait les droits sacrés naturellement inhérens à la paternité, à la maternité , k la fraternité , Allez , lui dit cet homme , allez prêcher votre doctrine à des îgnorans ,• quant à moi , je ne s^ois pas ce que je puis devoir à un autre homme , parce que lui et moi nous sommes sortis du sein d'une même femme. C'est absolument le même abus de lana-^ 1 jse métaphysique que Ton trouve dans les mémed termes en vingt ouvrages de ce siècle. Plutarque ; indigné qu'on se servit si insidieusement d'une partie de la philosophie pour détruire fautre , et qu'on abos&t à ce point de la métaphysique pour sap^ la nK»^le , se contenta de lui répliquer , iaioA

l5a COURS DE LITTÉRATURE.

raisonner davantage : i?f moi y je vois fort bien que vous ne comprenez pas même la différence qu'il peut y avoir a être né d!une femme ou ÏTune chienne. Cet homme , au reste , était philosophe comme il était frère.

Un de ses écrits le plus spirituel et le plus piquant, c'est celui Sur les babillards. Jamais ce vice de l'esprit n'a été mieux combattu , et c'est là surtout que l'on s'aperçoit que les poètes comiques pourraient aussi lire Plutarque avec fruit; car ce n'est pas le seul endroit où il soit pittoresque et dramatique , à la façon de notre La Bruyère. H a saisi toutes les habitudes des babillards, et les peint avec une vivacité de couleurs qui ferait croire que sa sagesse avait rencontré en son chemin cette espèce de foUe et en avait été heurtée. Vous concevez que parmi les babillards il comprend , comme de raison , les nouvellistes ; car l'un ne va pas sans l'autre , et tout nouvelliste est babillard , comme tout babillard est nouvelliste. Plutarque , pour caractériser cette passion ( car c'en est une ) , rapporte deux aventures très-avérées y qui en marquent si bien la force impérieuse, et qui sont par elles - mêmes si amusantes , que sans doute vous ne me saurez pas mauvais gré de les reproduire ici. Voici d'abord la plus gaie , je la raconterai dans les termes de l'auteur :

{ <c Les barbiers sont l'espèce la plus bavarde de D toutes : comme les plus grands bavards affluent

PLUTARQUE. l53

» chez eux , et y tiennent leurs séances , il faut >> que les barbiers le deviennent par imitation et » par habitude. Le roi Archélaûs ayant eu besoin » d'un barbier, celui-ci , en lui arrangeant la ser- )> yiette au cou , lui demanda comment il voulait » être rasé : Sans rien dire y répondit le prince. » Ce fut aussi un barbier qui répandit le premier » dans Athènes la nouvelle de la grande défaite » de Nicias en Sicile. Il la tenait d'un esclave dé- » barque au Pyrée avec quelques autres fugitifs, » Mon homme quitte aussitôt sa boutique , et court )) à toutes jambes à la ville , pour ne pas laisser à » un autre l'honneur de lui enlever sa nouvelle. » Grande rumeur : on s'assemble dans la place, et » le peuple veut savoir quel est l'auteur d'un bruit 1) de cette nature. On traîne dans l'assemblée notre » barbier , qui ne peut pas même dire de qui ve- }> nait son rapport ; car il ne s'était pas donné le » temps de s'informer du nom de l'esclave. Le » peuple irrité s'écrie : Cest une im^ention de ce î) misérable. Quel autre que lui a entendu rien » de semblable ? Quon le mette à la question, » On l'attache aussitôt sur une roue ; mais en ce » même moment le fait se confirmait de tous cô- » tés par ceux qui arrivaient du Pyrée, et chacun, » occupé des siens , court pour en savoir des nou- » velles. La place est bientôt déserte , et le mal- » heureux barbier y reste seul sur la roue ; il y » reste jusqu au soir : enfin pourtant le bourreau

l54 COURS f»B UTTÉHÀTURE.

» vient le délier. Mais devinez quelle fut sa pre-' » xnière |>arole pendant quW le déliait ? Et Ni'-^ » cias j sait-^m comment il a péri? Cest ainsi » qu il était corrigé , tant le babil du nouvelliste 31 est une maladie incurable. »

L'autre aventure est plus sérieuse : le dénoûment en est très-moral , et peut se joindre à tant d'exem-' pies du même genre , qui prouvent que la Providence se sert des moyens les plus inattendus pour conduire les criminels k se trahir eux-mêmes et à devenir les instrumens de leur perte. « A Lacédé- » mone , on trouva im jour que le temple de Pallas » venait d'être pillé , et que les voleurs y avaient » laissé une bouteille récemment vidée. On s'as- » semble sur le lieu , et Ton s'épuise en conjectures » sur cette bouteille. Si vous le voulez , dit un de » ceux qui étaient présens, ye vous dirai bien, » moi, ce que j'en pense. Je crois que les sacri- » léges n'ont osé s'exposer à un si grand péril » qu'après avoir, à tout événement , avalé la » ciguë , et qu'ils ont apporté du vin pour en » boii^ tout de suite, dans le cas où ils auraient a fait leur coup sans être vus , attendu que le » vin est un antidote contre la ciguë, et en dé- » truit r effets au lieu que, s'ils avaient été pris, » la ciguë aurait agi assez à temps pour les dé- » rober aux tortures et au supplice. Cette expli- » cation parut trop ingénieuse pour n'être qu'une » conîecture, et Ton conclut que celui qui venait

PLUT ARQUE. l55

» de parler n'avait rien deviné , mais savait tout J » Chacun rinterroge : Qui es-tu? (Toà tiens - tu » ce que tu viens de dire? et de qui es-tu connu » ici ? On le presse , et il finit par avouer qu'il est » un des auteurs de ce vol sacrilège. » Ainsi la tentation de parler et de montrer de l'esprit le conduisit au supplice.

Au reste , personne n'ignore que les écrits dé Plutarque sont un magasin d'histoires , de contes et d'apologues, où tout le monde s'est approvisionné ; et La Fontaine , entre autres , en a tiré plusieurs de ses fables.

Après avoir donné des exemples delà démangeaison de parler , il en donne aussi de l'eiactitude à se taire. Le plus singulier est celui d'un esclave qui sut la porter jusqu'à confondre son maître, et tourner contre lui ses ordres, d'une manière très -piquante. « Le rhéteur Pison , ne » pouvant souffrir d'être interrompu dans ses pen* D sées , avait défendu à ses es slaves de lui parlef » jamais sans être interrogés. Quelque temps après » il fait apprêter un festin splendide pour trai- » ter un de ses amis, Clodius, qui venait d'être D nommé à une magistrature , et il l'envoie prier » à souper. A Fheure marquée , les autres convi- D ves arrivent tous, et Clodius seul se fait atten- » drè. Pison envoie coup sur coup au-devant de » lui pour voir 8*îl venidt , et le faire hâter. Ce* » pendâ&t rheore te passe , la nuit vient , et Voa

» se met à table. JV^es-^tu pas allé inviter Clodius » de ma part ? dit Pison à son esclave. — Oui. — » Pourquoi donc ne vient-il pas ? — Cest qu'il a i> dit qu'il ne pouvait pas venir. — Et pourquoi » ne me Vas-tu pas dit ? — G est que vous ne me 9 Favez pas demandé. Le maître resta la bouche » close. Mais aussi cet esclave était Romain : un B esclave grec n'en ferait jamais autant. »

Flutarque distingue trois manières de répondre : la réponse de nécessité, la réponse de politesse , la réponse de. babil. Et c est un des endroits où il peint très - comiquement celui des Athéniens, a Socrate v est-il? L'esclave de mau- » vaise humeur dira, il nj est pas y ou même, » s'il se pique de laconisme, il dira simplement , » non , comme les Lacédémoniens , qui , recevant » de Philippe une grande lettre pour les engager » à le laisser entrer dans leur ville , lui envoyèrent Il en réponse une grande pancarte où il n y avait » que ce monosyllabe , mais en lettres énormes : » NON. Si l'esclave est plus poli , il dira , Soin crate ri y est pas ^ il est allé chez son banquier y ï) et s'il veut montrer encore un peu plus de cour- » toisie, il ajoutera, parce qu il jr attend des » hôtes qui lui arrivent. Mais l'Athénien jaseur » dira : Socrate est chez le banquier, où il at" » tend des hôtes d'Jonie , sur la recommanda-- » tion d'Alcibiade , qui lui a écrit de Milet , où n il est auprès de Tissapheme, oui, Tissapheme,

PLUTARQUB. 1 5'J

» le satrape du grand roi, auparavant Vami et )» ïaUié des Lacédémoniens : mais jàlcibiade Fa » retourné , et à présent il est tout jithénien } » car Alcïbiade meurt d^envie de revenir^ etc. Et » il lui récitera de suite tout ce que nous voyons » dans le huitième livre de Thucydide : il inoA* » dera son homme d*un déluge de paroles, et ne » le laissera pas aller que Milet ne soit pris et » Alcibiade odlé une seconde fois. »

On ne peut rien lire de plus instructif que les leçons de Plutarque, pour apprendre à écouter ^ à se taire et k ne parler qu'à propos; et cette science n*est ni petite ni commune. Les conseils qu'il donne et les moyens qu'il prescrit montrent une connaissance réfléchie de nos diverses habitudes et de la manière dont elles se forment ou se réforment. On reconnaît- çn lui un esprit observateur, à ce qu'il vous rappelle souvent ce que vous aviez vu sans l'observer, et qui se trouve^ à l'examen , d'accord avec ses remarques. Il s'est aperçu, par exemple, que les gens curieux ne vont guère à la campagne , ou s'y ennuient bien* tôt. « n leur faut toute une ville , des théâtres y » des tribunaux , des lieux publics , un port de » mer» » Rien n'est plus vrai , et rien n'explique mieux ce que nous avons souvent ouï dire de cer^ taines personnes, qu'elles ne pouvaient se passer de Paris»

Je ne puis me refiuser à dter encore un de ces

traits historiques dont P]utarque €Si plan , du»' siez-yoos dire que je xue laisse aller avec lui à Tha^ hitude facile dâ ooBter. Elle est facile sans doute, inais très-4i3orale quasdelle a un but, et que le^ |aits sont biea dunsis» Celui-ci est tdi, qi^ je n eu i^oiuaais pas de pké fraj^adt , ai oiéme de plus extx^OJ^àsmre stxr la puissance du remords. D ail^ Jeurs^ je ne dois p«^ dissimuler , ce qui n'est que trop vrai et tfop a^teita depuis long-temps , que^ ^ le go&t de la lectui^ e$t pkts général quejaiBais/il ^ plus que jamais frivole. On ne lit ppii^, disait Voltaire^ et il avait raison^ car il imulait dire qvi'<m ne lit guère ce ^u il faut lire et iiiomme il faut Kre. Je viens à ncton histoire, H oe ^a la dernière , au moins dans cet article; car je ne veux pas trop xn'engagear pour le reste. ^ « Bessus le Pépnien avait tue son père , et son j» crime fut long-temps caché. Un jour qu'il allait ^ souper chez un de ses hôles aVec quelques amis^ f il entend crier des peûu d'hirotidelle; et, avec f pm pique qu'il tenait k ]a main , il abat le nid » et écrase les petits ojseaux. On s'étonne, comme » de raison, d'u^^ action si brutale , et On lui ^^ 1^ jdemande le moètif- Quoi! répond-il, ypus ne in voyez pas qu^e, çq sont de faux Unwins? wus ». ne les entffiH^^ pas crier à m^s oreilles qu^ i( fair tué mm père? Ou alla $up-le-<;h^mp rein )> dre compte du fait au roi , qui le fît qrpi^er :*^U lt:ûitrbientot ©onv^i^ : ;

: Jenesamraisinerésoadbreà mettre aaimgdeft ooxnges jànkoBafkàgpa de Plutsrqiie ces deut morceaaay ïua Sur laforimme des Bomains^ Tantre Sur la/brùme djilexandre^ qui ae xmt paraissent autre chose que des essais cTun jeune bomine dans le genre oratoire , tds que ceux que nous appdons dans nos classes amplifications ^ft que les anciens appelaient déclamations. Ce n est pas qu'il n y ait beaucoup d'esprit , et même asseï d'éloquence jMt>p)rementdite, pour faire voir que Piutarque aurait pu briller, sil Feùt voulu , parmi les orateurs. Cest surtout une idée très-brillante que de personnifier la Vertu et la Fortune dispu* tant à qui des deux a plus fait pour la grandeur dés Romains ; et les détails de la discussion n'ont pas moins d'éclat et de pompe que cette proso^. popée. Mais c'est précisément tout cet appareil » Qon- seulement oratoire, mais presque poétique, et fort étranger au goût de l'auteur, co£r^me^ux( convenances des sujets qu'il traite et au ton h^bi-^ t^el qu'il y prend ; c'est cette disparate vraiment éuange qui seule me persuaderait que ce n'est' pas là une composition de Piutarque histtpf'ief^ ; et philosophe , mais un des cahiers de sa rhétorique ; eJ^ cette opinion approche de la certitude., si Ton considère le fond d'un de ces morceaux, celi^ qui rjBgarde Alexandre. Comment concevoir qu'un (38*. p,Bit ^ sage e% si éloigné de }a manie du paradoxe et;^ du besoin de 1^ singdqrité ait en)treprv9, jlf^

l6o COUBS DE UTTÉBATUBE.

prouver que toute Texpédition d'Alexandre n'était qu'un système de civilisation générale; qu'il n'avait d'autre but que de £dre adopter dans tout l'Orient les mœurs , les lois et les lettres grecques; qu'en un mot, toute son ambition ne fut que de la pbilosophie? Cest là évidemment un jeu d'esprit, que Plutarque n*a pu se permettre que comme un amusement de jeunesse. Celui qui a écrit si judicieusement la vie d'Alexandre , et qui ne disâmule, ni ses fentes, nises passions, ni ses vices, n'a sûrement pas voulu le flatter si grossièrement, ni inventer un genre de flatterie si mal* adroit et à, ridicule. De plus , il était lui-même trop bon philosophe pour ne pas savoir que le projet de ranger tous les gouvememens du monde sous un même niveau, et de donner à tous les peuples de tous les climats les mêmes habitudes politiques et sociales, ne pouvait entrer que dans la tête d*un fou ^ et même d*un fou tel quH ne s*en est jamais rencontré ^ puisque , parmi les conquérans , qui ne sont pas les plus sages de tous les hommes, il n'y en eut jamais un qui ait songé à un pareil nivellement , et que tous au contraire ont eu assez de sens commun pour laisser à chaque peuple ce qu'on ne saurait jamais lui ôter par la force , ses mceurs , ses coutumes , ses opinions ^ qui ne peuvent jamais être changées que par le pouvoir insen^dble du temps, qui change tout. S'il, était possible que Plutarque eut écrit cela sé«

CICÉRON. l6l

rieusement, on ne pourrait décider s'il aurait voulu , dans cette supposition , faire l'éloge ou la satire d'Alexandre. Heureusement l'un n'est pas plus vraisemblable que l'autre : mais j'ai cru cette remarque nécessaire pour faire voir que dans la lecture des anciens il faut distinguer avec attention , non-seulement ce qui est reconnu pour leur appartenir, ou ce qui leur a été attribué sans' preuve et sans authenticité , mais encore , dans ce qui est réellement sorti de leur plume , le temps où ils ont écrit , et la nature et l'époque de leurs ouvrages, qui n'ont pas toujours été recueillis avec assez de précaution et de discernement.

Page 1