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SECTION III

Cicéron.

Cicéron, dans les dernières années de sa vie, éloigné du gouvernement par les guerres civiles , qui avaient substitué le pouvoir des armes à celui des lois , ne crut pas pouvoir employer mieux le loisir de sa retraite qu'en remplaçant les travaux de l'éloquence et de l'administration par ceux de la philosophie. Il l'avait toujours aimée et cultivée, comme on l'aperçoit dans tous ses ouvrages ; mais il n'avait pu y donner que le peu de momens que lui laissaient les affaires publiques , où nous Tayons vu jouer un si grand rôle, comme orateur et comme magistrat , jus*

rfiaî COURS de littérature.

qu'au moment où la guerre éclata entre César et Pompée. C'est depuis cette époque jusqu'à sa mort qu'il composa tous ses écrits philosophiques, dont une partie a péri par l'injure des temps. Ds formaient un cours complet de la philosophie des Grecs, et furent achevés dans l'espace de cinq ans, malgré les troubles et les orages qui se mêlèrent encore aux dernières occupations qu'il avait choisies, et le rejetèrent plus d'une fois dans le flot des discordes civiles, qui finirent par l'engloutir lui-même avec la li-» berté romaine.

Cette philosophie des Grecs avait à Rome des sectateurs et des amateurs depuis Lélius; mais peu de Romains avaient écrit sur ces matières jusqu'à Brutus et Varron; et c'est au premier que Cicéron adressa le plus souvent ses Traités de philosophie et d'éloquence, car Brutus était également versé dans l'une et dans l'autre. Mais Cicéron seul eut assez d'étendue de génie pour embrasser toutes les parties de la philosophie grecque, et assez de confiance dans ses forces pour entreprendre de faire passer dans la littérature latine tout ce qui dans ce genre était sorti des plus célèbres écoles de la Grèce, Ce fut la dernière espèce de gloire qu'il auditionna ; et le plan qu'il conçut, et dont lui-même nous rend compte à la tête du second livre Sur la Dwixtatiçn, prouve la variété de ses connaissances-

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et la facilité de son talent. Ces matières étaient' encore si neuves à Rome , que les Latins n'avaient ' pas même de termes pour rendre les abstractions^^ de la métaphysique des Grecs; et ce fut lui qui créa pour les Romains la langue philosophique,transportée depuis dans nos écoles modernes , qui jusqu'ici n'en ont pas connu d'autre.

r II commença par le livre intitulé Hortensais , que nous avons perdu , et où il faisait à la {ois ' l'éloge de la philosophie et sa propre apologie, ' contre ceux qui lui reprochaient ce genre d'étude et de composition , comme au-dessous de sa dignité personnelle. 11 revient ailleurs, et à plus d'une reprise, sur ce reproche qu'il n'a pas der peine à détruire, et il se fonde, non-seulement' sur ce que cette étude est très-digne en elle-même ^ d'occuper l'esprit humain , mais sur ce qu'il n'y à donné que le temps où il ne pouvait rien faire dé ' mieux, et qu'il n'a rien pris sur ses devoirs de citoyen et d'homme public. Il ajoute qu'il est ' aussi de l'honneur des lettres latines de n'avoir ^ rien à envier aux Grecs en cette partie, depuis î qu'elles sont entrées en concurrence pour l'élo- " quence et la poésie; et il trouve flatteur pour lui ' qu'elles lui soient redevables de ce nouvel hon- ' iiëur. Enfin, il se félicite de ce dernier moyen * détre utile à la jeunesse romaine dans des temps ' corrompus , où elle a plus que jamais besoin des secours dej'instruction et du frdn de la morale r '

«Mes concitoyens, dit-il, me pardonneront, ou » plutôt ils me sauront gré, quand la république » est asservie , de n'avoir montré ni la faiblesse et » l'abattement qui abandonnent tout , ni le ressen- » timent qui se refuse à tout, ni la complaisance » adulatrice qui flatte la puissance absolue , faute » de pouvoir soutenir une condition privée. »

Après \ Hortensias il donna les Académiques y dont nous n'avons qu'une partie , et où il se propose de défendre la doctrine qu'il avait embrassée,, celle de l'académie de Platon, qui, d'après Socrate , n'admettait rien que comme probable , et ne reconnaissait ni évidence ni certitude. Cette doctrine, quelques eflForts qu'il fasse pour la justifier , n'est pas soutenable en rigueur : aussi la réduit-il , à mesure qu'il est pressé , à peu près à ce qu'elle a de raisonnable quand elle est restreinte , c'est-à-dire qu'il la borne à ce qui est véritablement inaccessible à l'intelli&cence humaine . et ne permet que les conjectures. Les exemples qu^il cite sont presque tous de ce genre ; mais en général il ne renonce jamais formellement à ce principe de sa secte , quon ne peut dire d! aucune chose qu'elle est vraie , au point que le contraire soit nécessairement Jaux. Ce sont ses termes, et c^est une absurdité. C'est même un assemblage d'inconséquences visibles; car, en voulant bieil laisser de côté une preuve de fait , tirée des conlis|is3ances mathématiques ^ dont il ne parle ja-

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mais y ou dont il semble ne tenir aucun compte \ il y a une contradiction métaphysique qu'auraient dû apercevoir Socrate , Platon et leurs disciples : c'est quil n'est pas possible que l'intelligence , émanée , dans leur propre système , de la ^Divinité , ait été donnée à l'homme comme une faculté tellement illusoire, qu'elle ne pût avoir de notions évidentes ni arriver à un résultat certain sur quoi <jue ce soit. Qui veut la fin , veut les moyens : or, la fin de la créature raisonnable est , de leur aveu , la connaissance de la vérité , sans laquelle l'homme n'aurait aucun guide. Il s'ensuit que, si Dieu lui a refusé la connaissance de ce qui est au-dessus de lui, et de ce qui par conséquent ne lui est pas nécessaire , il a dû lui donner la perception entière des idées dont il a besoin pour se conduire et se déterminer; sans quoi Dieu ne serait ni just6 ni bon envers sa créature, ce qui répugne; et ne serait pas d'accord avec lui-même , car il voudrait et ne voudrait pas , ce qui ne répugne pas moins. Gicéron a beau dire, pour échapper à des conséquences qui détruiraient toute morale, que cette probabilité qu'il substitue à la certitude est cependant assez forte pour produire une détermination suffisante , et servir de mobile à toutes les actions et à tous les devoirs de la vie; non, ce n^est pas là raisonner conséquemment ; et avec son probabilisme il restera toujours sans défense contre celui qui, le serrant de près, lui sou-

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tididra, non sans raison , quil ne se croit obligé il rien quand rien ne lui est prouvé ; que , si rien p^efit évident en principe , rien n'est évidemmeit })on ou mauvais dans l'application; et il serait cwieux alorâ de savoir de Gcéron lui-même ce <jue deviendrait son Traité des Devoirs. Comment , lui dira-t-on , me prescrirez-vous pour règle in^yiolab]^, pour premier intérêt, pour souverain ^Hen, ce qui est honnête et vertueux , quand vous^ 3Bême ne pourries pas affirmer que ce qui vcmis parait le contraire de Thonnête ne soit pas Thon*liête en effet? Car voilà ce qui résulte rigoureusement de la théorie du probaHlisme , et ce dont ]a secte académique, à cela près la plus raison** nable de toutes, n'a pas vu tout le danger. Ci^ çéron, d'après ses maitres, se rljette toujours mv les hjrpothèses physiques ou métaphysiques^ mais il semble éviter le fond de la question , san^ doute parce qu'il n'ose pas y entrer. H importe foït peu en effet que nous soyons sûrs de la grosseur du soleil ou de la manière dont l'àme agit sur \é corps, et nous pouvons rire indifferemmcsnt de ceux qui ne croyaient pas le soleil plus gros en réalité qu'en apparence , ou de ceux qui le croyaient plus gros que la terre seulement d'un dix^hui^ tième. Mais il est de la plus haute importance ^ue l'iiomme soit sûr de ses devoirs et de sa fin. Quoi! le méchant est assez corrompu pow décliner \'e Jiagement de sa conscience et de eojle de totïr linr

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hommes, quoique reconnu pour certain, et voué ne craignez pas qu'il ne se serve des armes qu^ vous lui fournissez vous-même pour révoquer en doute, ou plutôt, pour rejeter loin de lui les lois que vous dépouillez de toute sanction l Vous pou«vez croire qu'il lui suffira d'une probabilité pour préférer le devoir qui lui semblera difficile au crime qui lui paraîtra aisé et avantageux! Non : ce système est aussi mauvais dans la pratique que dans la spéculation. Cette réserve du doute académique, qu'ils se piquaient d'opposer à la présomption dogmatique, n'est qu'un excès opposé à un excès, et retombe de son poids dans l'absurde du pyrrhonisme, dont eux-mêmes sentaient tout le ridicule. Affirmer tout est une illusion de l'or-r gueil ; mais douter de tout est une arme pour la perversité.

Ce doute absolu sur ce qui se perçoit par le rapport des idées intellectuelles n'est pas même admissible sur ce qui se perçoit par les sens. C'est là -dessus que les académiciens triomphaient le plus, parce que les erreurs des sens sont nombreuses et avouées ; mais ils triomphaient fort mal à propos, et seulement à la faveur de paralogismes dont ils ne s'apercevaient pas. D'abord ce qu'ils appelaient erreurs des sens prouvait contre eat qu'il y avait des sensations certaines ; car l'erreur n'est que la négation de la vérité; et Ton ne peut dire que telle sensation est erronée qu'en supposant

soi-même que la sensation contraire est réelle, fans quoi Ion ne dirait rien qui eût du sens. De plus, ce ne sont pas les sens qui se trompent, car les sens ne jugent point : c'est Tàme seule , c'est la faculté pensante qui forme des jugemens sur les objets transmis par les sens ; et Cicéron lui-même le dit très-clairement dans ses Tusculanes, Enfin, si les sens nous trompent souvent, nous connaissons les causes de Terreur, et les moyens de la rectifier dans tout ce qui est à la portée de nos sens. Les expériences physiques en sont la preuve, et les effets de la pression et de la pesanteur et de l'élasticité de l'air, effets qui certainement n'arrivent que par les sens à l'intelligence qui les juge, nous sont aussi démontrés que des corollaires mathématiques. En un mot, cette incertitude générale ferait de notre existence et du monde une espèce de rêve ; ce qui ne peut se soutenir qu'en rêvant ou en plaisantant, et ce qui serait même un fort triste rêve et une fort inepte plaisanterie.

Cicéron a suivi partout la méthode de Platon , celle du dialogue, mais rarement celle de l'argumentation socratique par demandes et par réponses, qui est par elle-même subtile et sèche , et convenait peu au génie de Cicéron et à sa manière d'écrire plus ou moins oratoire dans tous les genres. H se rapproche beaucoup plus de cette partie des dialogues de Platon dans laquelle cha-

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