SECTION PREMIÈRE
Platon.
Tous les anciens philosophes ont cru la ma« tière éternelle, et différaient seulement sur la manière dont s'était formé l'ordre universel des choses physiques qu'on appelle le monde. Les uns l'attribuaient à une force motrice répandue partout, et qu'ils nommaient l'âme du monde; les autres, au mouvement même, qui, dans la succession des temps, avait opéré la combinaison des divers élémens suivant leur nature et leurs rapports; ceux-ci à tel ou tel élément en particulier, comme l'eau ou le feu, dont ils faisaient un principe générateur et conservateur; ceux-là à une sorte d'attraction sympathique des parties similaires; et quelques-uns ont appelé Dieu le monde lui-même, le Grand-Tout y comme disaient les stoïciens. Il serait superflu de répéter ici ce qui a été démontré tant de fois , combien toutes ces hypothèses étaient absurdes et contradictoires en elles-mêmes, quoiqu'il n'y en ait pas une qui ne se retrouve plus ou moins dans les nouveaux traités de matérialisme , dont les auteurs n'ont paru rajeunir un fond d'extravagance usé depuis tant de siècles que parce que les dernières acquisitions de la physique et de la chimie les ont mis^
à portée de se servir de termes nouveaux pour reproduire de vieilles folies. Il est à remarquer que les poètes , naturellement disposés à se rap-* procher en tout des opinions communes , ont été ici beaucoup plus près de la raison que tous ces fabricateurs de mondes. Frappés^ comme tous les hommes en général, de cette harmonie de l'univers , qui montre à notre esprit une suprême intelligence, comme le soleil montre le jour à nos yeux , les poètes anciens ont tous représenté les dieux , non pas, il est vrai , comme créateurs y mais du moins comme ordonnateurs du monde , et auteurs de l'ordre qui a remplacé le chaos; et l'on ne peut nier que cette espèce de cosmogonie antique, chantée par Hésiode et Ovide, ne soit beaucoup plus sensée que celle des Thaïes et des Anaxagore.
Platon lui-même ne conçut pas la création telle qu'elle est dans la Genèse, c'est-à-dire l'acte de la puissance suprême tirant tout du néant par sa volonté ; et ce n'est pas un reproche à faire à Platon , car cette idée est au-dessus de l'homme ^ et cette création ne pouvait être que révélée. Seulement la métaphysique a compris , et démontré depuis, que cette création, quoique incompréhensible pour nous , appartenait nécessairement à la puissance éternelle et infinie , à Dieu seul. Mais Platon reconnut du moins que le monde avait eu un commencement , et que Dieu
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seul en ëtaît le créateur. C'est surtout dans son Timée qu'il développe cette doctrine; car dans quelques autres il ne s'explique pas si positivement , et semble laisser en doute si le monde est éternel ; mais son doute ne se^ trouve que dans ceux de ses écrits où cette question se présente comme en passant; au lieu que dans le Timée y où elle est expressément traitée , il montre Dieu partout comme l'éternel et suprême architecte. Selon lui, Dieu a tout fait, parce qu'il est bon ; il a formé l'univers sur le modèle qu'il avait dans sa pensée, et ce modèle était nécessairement le meilleur possible , en raison de la puissance , de la sacesse et de la bonté de son auteur. L'on voit déjà que Platon est le premier qui ait fait de la bonté essentielle à la nature divine la cause de la création , et le premier aussi qui ait posé en principe ce que les modernes ont appelé Yoptimisme , et ce qui n'a été le sujet de tant de controverses que parce qu'on a toujours confondu plus ou moins deux choses très-diflerentes , la bonté relative et la bonté absolue , dont l'une appartient aux idées humaines , et l'autre aux idées divines : c'est une méprise très-grave en métaphysique , et dont les conséquences sont très-importantes, mais dont la discussion ne saurait trouver ici une place qu'elle doit avoir ailleurs.
Platon n'a pas vu moins juste quand il a dit que Dica ne pouvait pas être l'auteur du mal
moral ou du péché : ce sont ses expressions ; car le mot de péché , qui parmi nous n'est plus que du style religieux , était chez les anciens de la langue pliilosophique. Mais Platon n'a pas été et ne pouvait guère aller plus loin ; d'abord, parce qu'il ne paraît pas avoir connu la théorie métaphysique de la liberté essentielle à la substance intelligente, liberté dont il n'a parlé nulle part; ensuite, parce qu'il se contente d'attribuer le désordre moral à la résistance de la matière , c'està-dire au dérèglement des passions qui appartiennent à l'àme sensitive; car on verra tout à l'heure qu'il distingue, comme presque tous les anciens, des âmes spirituelles et des âmes matérielles, ce qui est par soi-même une grande erreur, et ce qui serait encore très-insuffisant pour résoudre les objections sur le mal moral , dont la solution n'est due qu'à la bonne philosophie des modernes, et surtout à celle des chrétiens.
Platon distingue en général deux sortes de substances : la substance intelligente , immuable , éternelle , incorruptible , et la substance matérielle , dépourvue de toutes ces qualités. Il range dans la première classe Dieu , et ce qu'il appelle en grec les démons, nom qui ne signifie point dans sa langue , comme dans la nôtre, des esprits malfaîsans et réprouvés, mais des divinités secondaires I qui reviennent à peu près à ce qu'on
entend par des génies dans les écrits des païens , et par des anges chez les chrétiens. A ces dieux du second rang il joint dans la même classe , mais au-dessous d'eux, l'àme raisonnable qui anime et régit le corps de Thomme; et comme elle est, ainsi qu eux, d'origine divine, il en conclut qu'elle doit se conformer en tout à ce premier modèle de perfection , par l'amoiu' du beau et de l'honnête ; et de là dérivent ses devoirs pendant la vie , et ses destinées après sa mort.
Ce philosophe est aussi le premier qui ait fait Dieu auteur du mouvement, et qui ait fait du mouvement la mesure du temps. C'est une de ses plus belles idées, et personne avant lui n'avait rien conçu d'aussi sublime et d'aussi vrai que ce qu'il dit du temps et de l'éternité. « L'éternité est » immobile dans l'unité d'être, c'est-à-dire en » Dieu, et n'admet ni changement ni succession. » Il y a plus,ia réaUté de l'être n'est qu'en Dieu : -» c'est le seul dont on ne puisse pas dire propre^ » ment, il a été ou il sera^ mais seulement il » est. 11 a créé le temps en créant le monde; et » cette durée successive, marquée par les révolu- » tions des corps célestes , est une image mobile D de l'éternité , et passera comme le monde , quelle là que soit la fin qu'il doit avoir. » Toutes ces conceptions sont grandes, et sans contredit supérieures de beaucoup à toutes celles de l'antiquité païenne. "Vous reconnaissez ici ( pour le dire en
passant^ aeox vers fameux du premier de nos lyriques :
Le temps, cette image mobile De rimmobile éternité.
C'est une traduction littérale de Platon, dont rimagination brillante était faite pour inspirer Isi poésie même , et n a servi cette fois à la philoso* phie qu'à rendre plus sensible et plus frappante une vérité métaphysique. C'est encore un emprunt fait à Platon que ces vers d'une ode de Thomas sur le Temps , l'une des meilleures de ce siècle , malgré quelques fautes :
Bien dit au mouvement : Du temps sois la mesure*
11 dit à la nature t Le temps sera pour tous, rétemitë pour moi.
^ Ces deux passages prouvent que la lecture du Tintée n'avait pas été inutile à Rousseau et k Thomas.
La pureté et la sublimité de ces notions ont fait dire aussi à un docteur de l'Église, saint C]é^ ment d'Alexandrie, que les livres de l'iaton avaient servi à préparer les païens à l'Évangile, comme ceux de Moïse à préparer à la foi le^ Juifs que TÉvangile avait convertis. On sait ea effet que la philosophie platonidenne était ex* trêmement en vogue dans les premiers siècles de l'ÉgUse; et de là les efforts que l'on fit alon pour
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concilier en quelque sorte l'école d'Alexandrie avec le christianisme, et pour trouver dans Platon ce qui ny était pas. C'était une erreur du zèle; et ce qui fait voir que toutes les erreurs sont dangereuses, c'est qu'en même temps que des chrétiens trompés croyaient tirer avantage de l'autorité de Platon , et tâchaient d'attirer le platonisme à la révélation , les ennemis du christianisme naissant prétendirent , pour en infirmer la divinité, en retrouver les principaux dogmes dans Platon. On alla jusqu'à y voir le Verbe et la Trinité, et cette supposition a passé jusque dans ces derniers temps. Mais il suffit d'ouvrir Platon pour se convaincre qu'il n'y a ici qu'une pure confusion de mots. Le mot grec, qui répond à celui de verbe, Xoyoç, ne signifie pas seulement en grec la parole , mais aussi la raison , ratio , d'où vient le mot logique , et n'est pris chez Pla-r ton que dans ce sens. Il n'est jamais dit que cette raison , cette sagesse de Dieu soit une émanation de l'essence divine, encore moins que ce soit une des trois personnes de la Trinité, et celle de Platon n'est autre chose que Dieu, l'àme du monde et le monde lui-même , dont il fait l'animal par excellence, contenant en lui toutes les espèces possibles d'animaux. U est clair que rien de tout cela ne ressemble à nos mystères; et il ne Test pas moins que ces mystères, que Dieu seul a pu révéler, n'ont pu en aucune m*-
PLATON. or
ïlîêré être devinés ni mâxie entrevus par la raïèôn lîùrtiaîne, puisqu'ils sont au -dessus d'elle, niêtïte depuis qu'ils ont été révélés. Quant à la prééminéiicé (jtfil àttaclie à son ternaire ^ que roh a voutû Cônfoiidre avec notre Trinité , elle tient à ces idées chimériques sur la .puissance de? nombres, que Platon emprunta des pythagoritîienS, ainsi ^e beaucoup d'autres erreurs mêlées avec les sïénnes. Il faut à présent dire un mot des ^ncipales, et voir la faiblesse de l'esprit buihiain , après en avoir vu la force.
Platon a beaucoup écrit, beaucoup pensé , puisque ses Ouvragés embrassent toutes les connaissances naturelles, et non - seulement toutèi les parties de la philosophie spéculative, mais feûcdre la physiologie et l'anatômie ; itiaiâ il faufJ avouer aussi qu'il a beaucoup rêvé. Oh lui doit jfKXiâ'tant cette Justice, que, fidèle imitateur dèf kf réserve de son maître , il se préserva toùjoûi^ de cette affirmation tranchante qui caractérisait l'orgueil dôgrnatique de tant de sectes de phiîddophes , dotit chacune se prétendait éxclusîVé-' ment en possession de la vérité. Sdcrâite et Pla-' ton donnaient toujours leurs opinions seulethént comme probable^ : notas verrons à l'article de Cieéron que ce probabilisitie , qui devînt le point^ de ralliement des difiJéfentes écoles de l'Académie » fondée par Platon, avait aussi ses înconvéniens* Qt.ses abus. Mais ce fiit du moins v dans Forigine^ IV» 6
8a COURS DE LITTÉRATURE.
une sorte d'excuse pour cette foule d'hypothèses plus ou moins erronées qu'il débitait avec d'autant moins de scrupule, qu'il ne demandait pour elles que cette espèce d'assentiment qu'on peut accorder à ce qui n'est que probable, et non pas cette conviction qui ne peut naître que de l'évidence.
Mais cette probabilité même se trouve-t-elle à l'examen dans la plupart des théories de Platon ? Nullement. Il a trop peu de méthode et de logique ; il abonde en suppositions gratuites : rien n'arrête l'essor de son imagination.. Il semble toujours avoir devant les yeux ce monde intelUr gible , ces idées archétypes , où tout est disposé dans un ordre parfait de rapports infaillibles et éternels. Cela est en effet et doit être ainsi dans la sagesse divine; et la plus grande gloire de Fiaton est de l'y avoir vu : c'est sûrement le plus grand pas de l'ancienne métaphysique, et qui suffirait seul pour mettre Platon au rang des plus beaux génies. Mais il n'a pas compris que , si ce modèle idéal et parfait était nécessairement dans l'intelligence infinie quand elle a produit le monde , de là même il s'ensuit qu'il ne saurait se retrouver dans l'intelligence humaine, qui ellemême n'a l'idée de l'infini que parce qu'elle trouve partout des bornes qui ne sont pas celles des choses, mais de ses conceptions; car, si l'in* fini est dans les idées de DieU| parce qu'elles
embrassent tout, il n'est dans les nôtres que parce qu'elles n'embrassent rien , et que nous voyons toujours au delà de nous , et bien loin au delà , le rçel et le possible, sans aucun moyen d'y atteindre. Il n'y a pas une science qui n'atteste que tout est partiel dans nos conceptions , et que nous ne pouvons rien classer parfaitement, parce que non -seulement nous ne connaissons en rien les premiers principes, mais que nous ne connaissons pas même , à beaucoup près , tous les eflFets et tous les accidens. La modestie de Platon , au lieu de lui interdire toute affirmation, ce qui est un excès et une erreur, aurait été mieux entendue, si elle l'eût empêché de donner, même comme probable, ce qui n'était appuyé sur rien.
Que signifie <;ette âme du monde qui n'est pas Dieu, et am^pcurtant est une substance divine, comme s'il ftouvait y avoir deux substances dans la Divinité, dont Platon lui-même a compris l'unité nécessaire? Quelle contradiction! et que de contradictions semblables dans tout le système de Platon ! Qu'est-ce que ce monde animal , la troisième partie de son ternaire , et cpi a fourni à Spinosa la première base de son incompréhensible athéisme ? . f t
Mais que dire surtout de la manière dont Pla« ton explique la nature et la formation de l'àmc humaine? Selon lui^ elle est double et £iéme;
triple , et voici comment , autant du moins qu'il est possible de le comprendre à travers les olvr scurités de ses termes arbitraires et vagues , et de ses définitions subtiles. Le suprême ouvrier, après avoir formé les astres et tous fes corps célestes, et leur avoir promis l'immortalité, non pas qu*elle appartienne à leur nature , mais comme un pur don de ses bontés ; après avoir donné au monde une âme composée de la substance immuable, invisible et incorruptible , et de la substance matérielle, divisible et muable, et encore d'une troisième substance mixte qui résulte des deux autres ( inexplicable composé , qui pourtant , comme je l'ai dit, s'appelle chez lui un Dieu, ainsi que le monde lui-même), s'adresse à ces dieux secondaires , à ces démons , qui ne sont ni plus clairement définis ni mieux expliqués que tout le reste, et les charge de former tous les animaux dont l'existence est comprise dans l'idée du grand animal qui est le monde ; et , s'il s'en remet à eux pour cette création , c'est , dît-iï , que, s'il faisait lui-même ces animaux, ils seraient immortels. Mais c'est de lui que ces âgens inférieurs doivent recevoir les semences du seul animal qui sera participant de Tinmiortalité et doué de raison, en un mot,, de l'homme. Alors il fait lui-même un mélange des élémens ou principes qui lui ont servi à produire les astres ou l'âme du monde, de façon pourtant qu'ils n'aient pas
datia rhomnie la même perfection et la même pureté. Les agens du grand ouvrier joignent ensuite à cette partie immortelle de Tâme une autre espèce d'àmc mortelle , susceptible de toutes les affections sensuelles d*où naissent le plaisir et Ist douleur, et de toutes les passions qui naissent du désir ou de la cramtfe. Voilà Ken jusqu'ici deux âmes très^stinctes : mais , de peur que la plus Hiauvaise n'ait trop d^empire sur la meilleure, ils placent celle-ci dans la partie supérieure du corps humain , dans la tête , et Fàutrer dans la poitrine; et cette seconde âme se divise encore en deux, V irascible et la concupiscible , que nos agens logent de manière que le diaphragme en fasse la séparation. Uirascible a son siège dans le cœur , afin qu'dle soit plus près du siège de la raison , qui doit tempérer ses mouvemens. La concupiscible est située plus bas , entre te diaphragme et le nombril , afin que , dans cet éloignement de la tête , elle excite le moins de troubles et de tempêtes qu'il est possible dans le domaine de la partie divine , de la raison.
Si Platon n'eût donné toute cette £3d)rique que comme une allégorie , un emblème des deux puissances qui se disputent Tempire sur nous , la raison et la passion, ce genre d'apologue ne laisserait pas d'être ingénieux , et aurait du moins un dessein assez clair, quoique toujours mêlé d'inconséquences; car, pourquoi les mouvemens de ht
colère et de la vengeance auraient-ils plus besoin du secours prochain et du frein de la raison que les mouvemens du désir et de la volupté? Ces deux âmes, comme Platon les appelle, qui pas-^ sèrent depuis dans l'école de son disciple Aristote,, et chez tous les scolastîques modernes jusqu à ces derniers temps, mais sous un autre nom, celui, ai appétit irascible et â^ appétit concupiscible , ces deux âmes ou ces deux appétits ne sont m moiils indociles ni moins funestes l'un que l'autre; et. l'on ne voit pas d'ailleurs ce que la distance plus ou moins grande de ces âmes à celle de la tête peut ôter ou ajouter à leur action pu à leur résistance réciproque. Mais ce qu'il est absolument, impossible de concevoir, c'est ce que Platon dit du foie, qui , étant un corps spongieux, est placé tout près de Y ànie conçupiscible ^ comme un mi-, roir destiné à lui représenter les lois de l'âme sour. veraine , de la raison. C'est une étrange idée que. de faire du foie un miroir moral; et l'usage des figures et des comparaisons , qui est , en général , un des agrémens du style de ce brillant philo-, sophe , est aussi un des écueils de son jugement , et le jette dans des écarts bien extraordinaires.
Vous sentez que je ne m'amuse pas à relever, tout ce qu'il y a d'incohérent et d'incompréhensible dans ce maladroit assemblage de métaphy- [sique et d'anatomie. Je ne fais guère que marquer > de préférence les erreurs qui se sont propagées
des andens jusquà nous, pour vous faire voir qu*en ce genre les diflférens siècles n ont guère &it que se copier les uns les autres avec plus ou moins de variations , et que le principe est toujours et sera toujours le même , la présomptueuse curiosité pour ce que nous ne pouvons pas savoir , et pour ce que nous voulons toujours deviner. L'erreur se lègue ainsi d'un âge à l'autre , dans la race humaine, comme un héritage de famille, tantôt grossi , tantôt diminué , éprouvant divers changemens selon les mains où il tombe , et enrichissant les uns ou ruinant les autres , selon Ikisage qu'on en fait. Le faible pour la divination , par exemple , qui est celui de Platon , comme de tous les anciens, a fait de ses ouvrages le premier répertoire des illuminés et des théosophes , et des çabaHstes de tous les genres. C'est lui qui nous dit très-sérieusement que cette âme matérielle et sensuelle, toute grossière qu'elle est, n'est pourtant pas inhabile à la connaissance de toutes sortes de vérités, et il lui attribue particulièrement la faculté de deviner et de prophétiser ; ce qui n'arrive , dit-il , que dans le sommeil , par le moyen des songes , ou dans cet état d'enthousiasme que les anciens appelaient fureur, ahénation , tel qu'était celui des sibylles et des prêtresses : et voilà nQS somnamhulistes et nos convulsionnaires . Les , beaux moyens de vérité que les rêves et la démence! C'est aussi par les écrits de Platon que
^ COUHS DB UTTE^ATURE.
é!est le plus répandue la chimérique doctrine* d^ nombres , qui joue un a grand rôle dans 1%, cabale; car, quoique cette doctrine fût de Pytban. gore, comme nous n'ayons aucun; de ses ovt** yrages , nous ne la connaissons guère que par* ceux de Platon , qui fréquenta long-temps ses dis*, ciples en Sicile, et emprunta beaucoup de Içuc philosophie qu'il fondit dans la sienne. Gft a'esct
^as qu'il ait jamais été aussi fou que les cabalistes* sur lç3 mervdJlçuses propriétés des nombres;; mais un ton wwyçnt exalté ou mystérieux , qui est
.Mn des caractères de seç traités métaphysiques , adonné en eflfet lieu de croire qu'il voyait dans les^ Bombrea te que jamais le bon sens n.'y verra. S'il^ y a quelque chose au monde d'évident , c'est que^ les propriétés des nombres sont purement màthi^ matiques , c'est-à-dire qu'elles ne peuvent s'éten^ dre en aucun sens au delà de la sphère des calculé^ et des mesures , sans que jamais il en puisse résul^ ter un effet quelconque sur les objets calculée ûtk mesurés , ni sur l'intdligence qui cakule ou qu& mesure. Il n'est pas moins certain que cette téné^ breuse folie est encore aujourd'hui une sôieiieé? dans toute l'Europe, c'est-à-dire, la science des» insensés.
Platon n'a-t-il pas pris à Pythagb* sa méteffl^
. psycose , qui ne lui sert qu'à gâter le dogmfe saltf^^ taite des peines et des récotnpenfïiei à vémi?? JÉcout^^e , et il vous dira , (PSl f^iutôt 3 fera i^ïet^
PLAtOW. 89
Biéa même , pour vous dire avec Tautorité d'ua suprême législateur : « Que les âmes qui auront: )> surmonté la colère , la volupté , la cupidité , et )» vécu dans la justice > soient heureuses après la )» mort; que celles qui auront mal vécu devien- V nent femmes dans une seconde génération , et » hétes daais une troisième , si eUes ne sont pas » amendées; et qu'elles ne cessent de parcourûr 9 les diflférentes espèces de bétes , jusqu'à ce » qu'elles aient appris à se soumettre en tout ^ » la raison ^ » Platon , qui s'était fait législateur dans sa République y c'est-à-dire , dans son cabi-^ net ; ce qui est permis à tout le monde , aurait pu du moins faire de même dans 49a Théodicée ^y et ne pas promulguer ses lois par l'organe de lar sagesse éternelle. Je ne psarle pas dé cette singu«^ lière pTOgrirasiKin de prââies, qiâ place la bête im^ médiatement au-dessous de la femme : j'imagine ^Be voitis n'au>rex fait qu'en rire ; et 1^ Pkton peut dev^r une occàsiûi!ii de scandale, c'est quand il statue longuement et disertemc^t^ dans sa Repu* blùjue, que t<Mil}es les femmes s^ont communes à t6us l^s citoyensi Ce n'est pas sas» (pielque répu'*- ^ance que je snets sous vos yeax ce monstrueux délire d'un des plus iUusIares pliik)so|Mke8 de l'anti-* quité : le scandale eiÀ ici d'autaM plus réel , que
^ Tintée, page 1034.
^ €e ibot yem d^Juéticé de Bieu : e^^t le tit^e d'dtt
go COURS DE LITTÉRATURE.
le même aogme a été renouvelé plus d'une fois , et même de nos jours. Mais il est juste d ajouter que cette immoralité, qui à la vérité est forte, est du moins la seule qui se rencontre dans Platon, dont les écrits respirent d'ailleurs la morale, non-seulement la plus pure, mais la plus élevée, et qui nest jamais plus éloquent. que quand il appelle l'âme de l'homme à la contemplation de ce modèle parfait dont elle porte en elle Imiage , et de ces idées éternelles qui sont pour elle les miroirs de Thonnêteté et de la vertu. Lui-même eut une conduite conforme a ses principes; et s'il s'est une fois égaré à ce point dans ses spéculations politiques , tout ce qu'il y a de meilleur à en conclure , c'est que la raison humaine sans ^ide est capable, même en morale, et même dans le plus honnête homme, des plus honteuses illusions.
Je laisse de côté ses AndrogyneSy autrement Hermaphrodites, fable cependant aussi ingénieuse qu'aucune de celles des Grecs, et qui a fourni à nos poëtes la matière de petits contes assez gais et assez connus pour me dispenser d'en parler ici. Mais je puis ajouter à ce que vous avez entendu de sa métempsycose une autre distribution qui vous paraîtra plus plausible, comme allégorie morale, et qui lui sert k rendre compte, à sa manière, de l'origine des diverses espèces d'animaux. Le premier, l'homme , fut d'abord créé mâle dans
tous les individus ; mais ceux qui furent méclians ayant été à la seconde période changés en femmes, comme il avait été prescrit , alors les individus de l'un et de l'autre sexe qui n'avaient pas bien vécu subirent à une troisième époque les métamorphoses suivantes : Les philosophes d'un esprit léger, qui avaient cru pouvoir, par le secours des sens , atteindre à la connaissance des choses intellectuelles, furent changés en oiseaux; ceux qui, négligeant l'étude des choses célestes , ne s'occupèrent que des objets terrestres, devinrent des quadrupèdes, et, parmi eux, les plus mauvais devinrent des reptiles; enfin les plus stupides furent condamnés à être poissons, comme indignes de respirer le même air que nous. Sans nous arrêter à ces transformations successives et sans cesse renouvelées, qui n'ont d'autre fondement que des analogies plaisamment morales, observons le seul résultat sérieux qu'on en puisse tirer : c'est que, dans le système de Platon , l'àme humaine , telle qu'il la suppose, mi-partie de la substance immortelle et de la substance mortelle , est incessamment répandue dans toutes les espèces animales, qui par conséquent ne diflferent de rhomme que par la forme. Ce dogme est pris tout entier de l'école de Pythagore , et n'en est pas moins une des plus choquantes absurdités où puisse tomber la philosophie , et l'une des contradictions les plus manifestes dans un philosophe qui nous avait
Oî COURS DE UTTÉRATURE.
d'abord dit de si belles choses sur Vorigine di Botre âme et sur sa destination.
L'ordre et la méthode ne sont sûrement pas |>our Platon au nombre des mérites et des devoirs; car sa métaphy^que , et sa pfajâque , et sa musique, et sa pfaynicdo^e, et ses mathématiques, sont indifFéremment semées dans ses livres de la République et des Lois. Tout est pêle-mêle dans ses Ouvrages; ce qui n'empêche pas que la lecture n en soit agréable , parce qu'il jette siir tous les objets une étonnante profusion d'idées , la plupart très-hasardées , et souvent même fausses, mais toujours plus ou moind séduisantes , ou par une imagination qui exerce celle du lecteur , ou par l'attrait d'un style orné et fleuri , ou par le piquant de la eontpcuverse ^ àa dialogue. C'est peut- être le plus bd-e^nt de l'a'âtîqinté , et celui qm a parlé de tout avec le pk&& de facilité et d'agrément. Aussi ks poâtcsi et le$ cMteur» les plus célèbres che2 les ûracs et les RcoiiamB avaient sans cesse dans les hushb iês tfombrea^t écrits , et ne se cachaient pas on Bé glorifiaient même du pfèfit qu'ils en tiraieiit. On aùt quelle vénération avait pour lui dùérot^ , qui le traite tot^ours d'hèmme divin , et qpi, ne o^nttait pas de jÀuè gfaiiide an- Umté qae la «ietHie;: et nou9 appveoDnd de Plutarque que ce fet k lecture de PiaUm qui détermina Déiaoflûiètte aa genre d'éloquence pcdidque qu'il ado|>4a y»odui ^ €Ou«ste k piaéférer en tonte
^ca^n ce <|ui est konnète et gloneux ;^ e€ tel est en effet , si vous tous en soixvwnesi , le principe de touteb se» harangues. & l'on dierche ee qui put donner à PlatOA cette poissante influence quil exerça long-temps sur les plus grands esprits , on verra que ce ne pouvait être que la partie morale de sa philosophie , sans cconpamson k meilleure de toutes , psux^e qu'elle est noUe, insinuante, per^ suasive , accommodée à la nature hmnaine , et la dirigeant toujours vers le hien dont die est capable 9 sans la rebuter par la moi^e et la raideur du stoïdsaae; Persoime , parmi les païens , n'a^* mieux parlé de la Divi&ité et de nos rapports avec die. On crcÊt à la vérité que les livres des Hébreux qui font une partie de nos livres sainte ne lui ont pas été inconnus ; et ce qui peut af^ puyer cette conjecture , c'est qu'ils étaient asses^ répandus en Egypte lorsque Platon y voyagea , puisqu'il ne s'écoula guère qu'un siède depuis lid. jusqu'à Ptolémée PhUadelphe , que la célébrité des écrits de Moïse et le désir d'enrichir la Ëimeuse bibliothèque d'Alexandrie , formée par son père , engagèrent à faire traduire eu grec les livres sa*> cirés des Hébreux. Ce qui vi^it encore à Tappui de cette opinion, c'est la conformité frappante des idées de Platon avec celles de l'Ecriture sur l'inévitable jugement de Dieu , sur sa présence à toutes nos actions et à toutes nos pensées ; conformité qui va même jusqu'à celle des expressionsét^
^ COURS DK lYt^^RATURE.
pas surpris de cette rigil^t*^ m i'o^ ëè tBppéAe «combien toa» les gouyem^tneûs Âe ili Gf èee étdîeift ennemis de rkrëUgîoii y et épie les dsetilc oh ti^ ^Bophistes qui ïnaûifestèrettt une opimon coMi^^ À lexistence des dieux n'éyitëresïi k su|>pË€e qtie par un exil volontaire. Les Romains ^ encore fott étrangers à tdate espèce de philosophie loiteq^'ils £rent leurs lois ^ né supposèrent pas apparetHiûeni «que Ton put nier Veadstence de là Brnmté , puis^ «qu'en ordkManant des peines capitales contre le sa^ <6rilégè et llmpiété f ils ne firent aucune H^ëEiâcm «de lathâsme , qui pourtant , ters les derniers Çehipft de la république , et à Tépoque de T^râÉie déh l^ravation des mcfeurs, devint conî^flflun éfae^eils:^ cotnine chez les Orées , inais de la ménie man%r6 que parmi nous ; e'est4i-dire qtie la Divinité était plutôt ouUiée ou méconnue par incoi^dératîoni que niée par conviction* Il y eut pourtant cette différence , que Rome li'ent point de piit)fes8eurs d'athéisme proprement dits , et que k France et TËurope en otit eu , dont plusieurs même ^ dans les deux derniers sièôles , périrent du dernier sisp* plice. Malgré ces exemples et Taûtorité de Haton, qui en toute autre chose est fort loin dWe rigueur outrée, mon avis, si j'étais obligé ded avoir dn*^ ne serait jamais pour une peine capitale ; mais il me semble que Ton pourrait dire à eelui qui pro^ fesse ouvertement rathéisme : Vôtre doctrine est contraire à tout ordr.e« social y etvous êtes paBton-
PLATON. grt
séquent très-coupable de n'avoir pas du moins gardé pour vous seul une opinion qui ne peut faire que du mal. Dès que vous Tavez fait connaître , vous ne pouvez plus vivre sous nos lois , dont vous m/éconnaissez le premier principe. Retirez-vous donc de notre territoire , et allez vivre là où Ton voudra vous souffrir.
« Toute impiété , dit Platon ^, a Terreur pour • principe. » C'est directement l'opposé de la doctrine de nos jours, qui tient pour premier axiome que toute religion est une erreur. 11 parait que Platon, d'ailleurs si doux et si indulgent, ne pou* vait tolérer l'irréligion. On s'en aperçoit au com* mencement de son dixième livre des Lois, où il se propose de convaincre l'impiété comme ab-surde , avant de la condamner comme criminelle. « Quoîiqu'il ne soit pas possible, dit -il, de ne- » pas haïr les impies , et de ne pas s'élever conti'e » eux avec véhémence, tâchons cependant de con- » tenir notre indignation , et de raisonner avec » eux le plus paisiblement qu'il nous sera posw rible '. » £t c'est ce qu'il fait : mais plus cesraisonnemens sont plausibles, plus on en peut conclure qu'on n'eût pas ainsi laissé raisonner de nos jours un si grand ennemi de l'irréligion ; et que , 8*il fut assez heureux pour échapper aux deux
Grec, page 945.
3 Grec, page 947.
tyrans de Syracuse , il n'aurait pas échappé auic tyrans de notre révolution.
L'article des femmes est toujours celui où Platon est le plus malheureux. Il veut les faire élever dans les mêmes exercices que les hommes, et qu elles portent les armes comme eux. Sa raison est qu'il n'y a de différence d'un sexe à l'autre , que celle de la force ; en quoi d'abord il se trompe beaucoup : mais en admettant même cette assertion, dont on prouverait aisément la fausseté, comment un philosophe tel que lui n'a-t-il pas fait attention aux conséquences aussi nombreuses qu'importantes qui résultent de cette seule disparité de constitution physique ? Comment n'a-t-il pas vu qu'il serait inconséquent et absurde , dans Tordre naturel, que cette disparité si marquée fût Ufi accident isolé, et qui ne tint pas à une disparité bien plus étendue de moyens , de fonctions et de devoirs , qui enrichissent à la fois les deux sexes , précisément par l'opposition et la compensation de ce qui manque à chacun d'eux ? Ce qui lui manque à lui , c'est la liaison des idées : s'il l'avait consultée avec plus d'attention , et s*il eût rempli ce premier devoir du philosophe, d'analyser d'abord parfaitement le réel avant de chercher le possible , d'où il résulte le plus souvent que ce qui est n'est autre chose que ce qui doit être; s'il eût suivi cette marché dans l'examen des différences spécifiaues des deux sexes , et de l'ac -
PLATON. 9g
tion réciproque du physique et du moral dans tous les deux , il aurait bien autrement encore adoré cette Providence bienfaitrice dont il parle d'ailleurs si bien , mais qu'il était loin d'avoir assez étudiée. Cette étude , au reste , devait être un des grands avantages de ceux qui ont eu le secours inappréciable de la révélation : eux seuls peuvent savoir qu'il n'y a ici de vraie philosophie ( pour parler humainement), ou, pour mieux dire, qu'il n'y a de vraie sagesse que dans ces simples paroles du Créateur, lorsqu'il voulut faire une corn* pagne pour Adam , et que , pour la lui donner, il la tira de sa propre chair : // nest pas bon que thomme soit seul. Et Platon ne s'aperçoit pas que , dans son système , l'homme avec une femme serait encore seul. Heureusement ce système est totalement impraticable. Aussi un philosophe ^ révolutionnaire s'est-il empressé de l'adopter, il y a quelques années. Il n'a pas fait plus fortune chez lui que chez Platon; mais je suis fâché que ce soit Platon qui le lui ait fourni.
On a emprunté de ses traités des Lois deux autres articles fort différens , et qui font partie de la dernière constitution française : l'un fort sensé , la justice arbitrale , dont je crois que Platon est le premier auteur, mais qui a été rarement usitée ; l'autre encore très-problématique , la révision
^ Condorcet,
lOO COURS DE LITTÉRATURE.
<lécennale des lois : celui-là pourrait être le sujet d'une discussion qui n a rien de commun avec les matières qui nous occupent.
Au reste , â l'on veut une preuve du peu d'accord qui règne dans la politique de Platon , bien plus encore que dans sa métaphysique , il ^if&ra de remarquer ce qu il dit dans son dialogue intitulé V Homme politique % et ce qu'il prescrit eusuite dans sa République et dans les Lois qu'il lui donne. Voici les propositions qu'il établit dans âon dialogue : a La politique est l'art de comman- )> der aux hommes , de conduire la diose publiî) que : cet art est une science, et une science très- » rare et très*- difficile, qui ne peut appartenir , D dans chaque état , qu'à un homme ou deux , ou » du moins à très-peu d'hommes. C'est donc une » science qu'on peut appeler royale. D'où 21 suit » que le meilleur de tous les gouvememens est la » monarchie , et le plus mauvais de tous la démoli cratie, comme étant le plus éloigné du premier. » Quant à celui qui est entre les deux , et qu'on » nomme aristocratique, c'est-à-dire, le gouver- % nement des meilleurs ou du très-petit nombre , » il ne vaut pas le mionarchique , mais il vaut » mieux que le démocratique. » Platon développe ensuite avec une très -grande force tous les vices et tous les dangers du pouvoir de k multitude y
^ Edition grecque déjà citée, pnge 528.
PLATON. uyt
el refuse même le nom de politique à toute ad^ ministralion qui n'est pas celle d'un seul ^ parce que Tadministrateur, à moins d'être roi ^ est jijM ou moins subordonné aux caprices de ceux qu'il gouverne. Sans entrer dans un examen qui nou» lirait ici étranger, j'observerai seulement que le^ conséquences de Platon ne découlent pcônt da tout de ses principes , et que , quand la science de gouverner ne pourrait résider que dans un seul gouvernant , ce qui est très-faux , il ne s'ensuivrait point du tout que le gouvernant dût avoir cette science y qui certainement n'est ni une attributicm mi un héritage. Il n'est pas plus vrai que la poli» tique appartienne exclusivement , ni même émi» nemment , à celui qui gouverne seul , sous quelque nom que ce soit : et ici les faits parlent plus haut que toutes les théories ; car, à ne consulter que Thistoire , je ne sais si , au jugement des connaisseurs , on trouverait dans quelque monarque que ce soit, à plus forte raison dans une suite de ma* Barques, une politique plus admirable que celle du sénat romain jusqu'au temps des Gracques, ou du sénat de Venise jusqu'au dernier siècle* Que serait-ce , si je faisais entrer ici en ligne de compte les ministres, qui non-seulement ne gouvernaient pas seuls , mais qui avaient à combattre à la fois et le r(H et la nation , t^els , par exemple , que Bichdiett et Ximenez , regardés universelleme&4 comme deux politiques du premiar ordre ? Toutes
ces méprises font assez voir que ce n*est pas san» fondement que j'ai reproché à Platon le défaut de logique, qui en effet tient de fort près , pour Tordinaire, à la vivacité d'imagination. Il pose beaucoup trop légèrement ses principes, et les conséquence? deviennent ensuite ce qu'elles peuvent ; et, comme* elles ne le font jamais revenir sur ses pas, du moins dans un même ouvrage, il s'en tire par des subtilités qui , à la fin , le mènent très-loin du point d'où il était parti.
Mais ce qui est le plus étonnant , c'est qu'immédiatement après ce traité où il vient de faire un éloge exclusif de la monarchie , viennent les livres de sa République, qui n'est autre chose qu'un mélange de beaucoup d'aristocratie et d'un peu de démocratie, et, pour tout dire, une espèce de communauté philosophique, comme Sparte était une communauté militaire; avec cette différence que Sparte, au moyen de l'injure faite à l'humanité dans ses esclaves appelés ilotes , et de son empire tyrannique sur ses sujets qu'elle appelai a///e^ , pouvait subsister par la force de ses institutions guerrières ; et qu'au contraire la République de Platon ne donnant des armes qu'à une partie des citoyens, qu'il appelle les gar-dienSj et s'en rapportant d'ailleurs à leur éducation et à leur sagesse, sans donner au reste du peuple aucun contre-poids contre leur puissance , il était plus que probable que les gardiens pour-
raient, quand ils le voudraient, devenir des loups, et dévorer le troupeau au lieu de le garder. Je ne me pique nullement de connaissances en ce genre ; mais toutes les fois que je lis des philosophes qui se font législateurs, je me rappelle tou* jours ce vers d'une de nos comédies ,
Je Toîs ^*un philosophe est mauTais politique;
et je serai toujours porté à croire qu'il en est de cette science comme de toutes les autres qu'on appelle pratiques , pour les distinguer de celles qui se bornent à la spéculation : je veux dire que, comme il faut avoir manié l'instrument pour être artiste, il faut (qu'on me passe le terme) avoir manié des hommes pour être politique. La machine du gouvernement, la plus compliquée de toutes , est , encore bien plus que les autres , sujette à l'épreuve des frottemens et des résistances , pour être bien connue , parce que les frottemens et les résistances ne se trouvent ni sous la plume ni sous le crayon. Aussi, pour peu qu'on veuille étudier l'histoire, on verra que nul homme, excepté Lycurgue, n'a fait un gouvernement; et l'on pourrait assigner les moti& de cette exception , qui sont connus , et ajouter que ce gouvernement n'était pas bon, puisqu'il ne Tétait que pour quelques milliers de Spartiates. Et qui donc a fait tous les autres gouvernemens , et les a maintenus plus ou moins de temps au mi-
Ifi4- COURS DK LIXji^ATURE.
lieu de leurs inévitable variations? Les deux seuls législateurs du monde ,^ le temps et Texpé* rience, ou, en d'autres termes, la force réunie des hommes et des choses , qui , dans Tordre mo* rai comme dans Tordre phyâque , tendent toujours , malgré des oscillations et des secousses , à se reposer dans ré(juilibre.
C'est dans les deux dialogues qui ont pour titre jdicihiade * que l'on remarque les rapports les plus prochains de l'écdie de Platon avec celle des moralistes chrétiens. C'est là que Socrate donne les premières leçons de conduite à ce jeune Athénien à peine sorti de l'adolescence , et déjà rempli d'espérances présomptueuses. Il lui démontre que la haute opinion qu'il parait avoir de luimême, fondée sur sa naissance, sa beauté, ses richesses, son esprit, n'est qu'une iUusion et un danger. Il lui enseigne à regarder la vertu, nonseulement comme le premier des devoirs , mais comme le premier des moyens , ou plutôt comme le seul qui puisse faire employer utilement tous les autres. Pour arriver à la vertu , le premier pas est la connaissance de soi-même, c'est-à-dire , des défauts et des vices de la nature humaine, qui sont la source de tous ses maux ; et ces vices sont principalement l'ignorance et L'oi^ueil : et , comme la source de toute vérité et de tout bien
^ Praoûer ALciUade» p. 429; second iUoibiftde, p. 451.
PLATON. Iq5
est en Dieu , c'est de la manière d'honorer et de prier Dieu que Socrate Êit dépendre cette sagesse qui consiste à se connaître soi-même. Il im-* porte d'observer ici que, dans ces deux dialogues , cest toujours de Dieu qu'il parle, et non pas des dieux : il établit que ce qui est agréable à Dieu , ce n'est pas la multitude et la pompe des sacrifices , mais la disposition du cœur et la pu** reté des vœux qu'il forme ; qu'il faut surtout bien prendre garde à ce qu'on demande à Dieu , parce qu'il nous punit souvent , en exauçant nos vœux , de l'ofiense que nous lui disons en les lui adressant. En conséquence , il approuve cette formule de prière à Dieu , connue la meilleure de toutes ^ : (c Donnez-nous ce qui nous est bon , même quand » nous ne le demanderions pas; et refusez-nous » ce qui est mauvais , même quand nous le de* M manderioD^. » Enfin , sur ce qu Alcibiade lui dit qu'il espère acquérir la sagesse, si Socrate le veut , il répond : « Vous ne dites pas bien : dites , o Si Dieu le veut. » Et en efiet , c'était une des phrases qu'on entendait le plus souvent dans la bouche de Socrate , et qui est la phrase des chrétiens , s'il plaît à Dieu. Dans un autre dialogue intitulé Ménon , il établit que ce n'est pas l'étude de la philosophie qui peut donner la vertu , mais que la vertu ne peut venir que de Dieu seul.
^ G^tte {Mrière est d'un ancien poëte grec, et se tix}uve dans VAnthologieu
I06 COLRS DE LITTÉRATURE.
C'est dans ce même dialogue qu'il soutient que notre esprit, en apprenant, ne fait que se ressouvenir; et il devait être d'autant plus attaclié à ce dogme, que c'était une conséquence de celui de la transmigration successive des âmes. Mais c'était une erreur née d'une erreur : ce qui pouvait la rendre spécieuse, surtout pour un homme d'une conception aussi prompte que Platon , c'est cette avidité du vrai , et cette vivacité du plaisir que ressent notre âme" par l'apercevance de la vérité , sentimens naturels à l'homme , quoiqu'ils aient plus ou moins de force dans chacun , suivant la différence des facultés morales, et qui ont servi un moment à mettre en crédit les idées innées dans la philosophie moderne , qui bientôt y a renoncé à mesure qu'elle s'est perfectionnée. Pour prouver cette prétendue réminiscence , l'interlocuteur Socrate interroge un esclave qui n'a aucune connaissance de la géométrie , et le conduit de questions en questions à résoudre le problème du carré double; ce qui peut être une fort bonne méthode pour enseigner de façon à donner de l'exercice à l'esprit, mais ce qui ne prouve nullement que l'esprit se ressouvienne de ce qu'il découvre. Platon ne s'est pas aperçu que cette découverte n'est pas un souvenir de l'esprit , quoiqu'elle en soit Touvrage, mais qu'elle est le produit du rapport exact des idées , considérées attentivement par la faculté pensante qui
procède du connu à rinconnu. Cest ainsi que, sans connaître aucune méthode algébrique, on résout de petits problèmes d'algèbre seulement en combinant de différentes manières la quantité qiion cherche avec les quantités données. A mesure que vous écartez les résultats faux, vous approchez du véritable , que vous trouvez un peu plus tard que vous n'auriez fait par les procédés de la science; à peu près comme Pascal devina par ses propres calculs les premières propositions d'Euclide.
Cette subtilité d'argumentation qui nuit à la justesse est une des causes principales des fréquentes erreurs de Platon, Ainsi , par exemple , pour faire voir que la faculté intelligente a la prééminence dans l'homme, et que l'âme doit commander au corps , il se laisse aller à un flux de dialectique , qui le mène jusqu'à conclure que l'homme n'est rien qu'une âme : ce qui est évidemment faux; car alors il serait une intelligence pure; et l'homme est un animal dans lequel le corps même a ses lois , comme l'âme ; et la dépendance mutuelle de l'un et de l'autre est même une des merveilles de la sagesse créatrice, et aussi; l'une de celles que les anciens ont le moins ap- j profondies. Cette erreur n'a prfs, il est vrai, des suites graves dans la doctrine de Platon , où elle n'aboutit pour ainsi dire qu'à une figure de style, à une exagération oratoire pour exalter l'àme et
f o8 COURS D£. UTTBRATURE.
déprimer le corps. Mais c'est toujours un mauvais moyen ^ même avec une bonne intention; «t c'est surtJDut en philosopbie que qui prouve trop ne prouve rien , d'autant plus cpi'en partant d'un faux principe , vous tombes aussitôt dans le filet (les fausses conséquences, dont vous ne pouvez plus sortir avec tout adversaire qui saura vous y envelopper. Un interlocuteur babile qui , eu réfutant ici Platon dans la personne de So* crate , lui aurait démontré , non-seulement que l'homme est un composé de corps et d'àme , mais même que les besoins du corps y dont la conservation est confiée k l'âme, sont par conséquent des lois pour elle-même , qu'elle ne peut violer sans attenter à la nature de l'homme, qui est celle d'un animal, et par conséquent sans désobéir à Dieu , qui en est l'auteur, aurait pu rétorquer contre Socrate ses propres argumens , jusqu'à l'embarrasser beaucoup , même sur cette excellence de la substance pensante , qui est pourtant une vérité, et une vérité nécessaire. Aussi tout ce que je prétends inférer de cette observation , c'est que , dans des matières si importantes, il n'y a point d'erreur indifierente, et qu'il faut se garder soigneusement de l'enthousiasme, même en morale comme en tout autre <;hose. La mesure du bien est ce qu'il y a de plus essentidi dans le bien; et le siècle qui va finir fera époque dans tous les siècles ,. poor leur avoir ea-
seigné , par un mémorable exemple ^ que Ycd»
thousiasme de la philosophie , le fanatisme de Im raison , scmt capables de faire plus de mal que tout autre ^ithousiasme et tout autre fanatisme^ précisément parce que la raison et la philosoj^e sont ^1 elles-mêmes de très-bonnes choses, et que Fabus du trè»-bon , suivant un vieil axiome , est très*mauTais.
Mais rien n'a fait plus d'honneur à Socrate et à Platon que la guerre opiniâtre qu'ils déclarèrent tous deux aux sophistes de leur temps, et que le disciple poursuivit avec courage, quoiqu'elle eût coûté la vie au maître* Ces sophistes, tels que nous les voyons aujourd'hui dans les écrits de ] Platon , ne nous paraissent qu'impudens et ridi<» cules; mais la vogue et le crédit qu'ils eurent un certain temps prouvent que leur charlatanisme ne laissait pas d'être contagieux, surtout chez un peuple qui, entre autres rapports avec le peuple français , avait particulièrement celui de se piquer d'esprit par dessus tout, et de mettre ainsi au pre« mier rang dans l'opinion ce qui ,. dans les choses et dans les hommes, ne doit jamais être qu'au second , puisque l'honnêteté doit être partout au premier. On peut juger de la jactance d'un Protagoras , d'un Gorgias , et d'une foule d'autres qai se vantaient d'être prêts à répondre sur-le-champ è toutes sortes de questions , de soutenir le pour et If contre sur toutes sortes de suiet&, etde four^
sir des argumens pour démontrer le faux et mfir* mer le vrai en tout genre. Il £dlait bien que cette grande science, qui en bonne police n'est qu'un grand scandale, et aux yeux du bon sens une grande ineptie, ne fût pas sans attrait, au moins pour les jeunes gens, puisque ceux qui la professaient y gagnèrent de la célébrité et des richesses , quoiqu'eUe né fut pas sans inconvénient pour les professeurs eux-mêmes, puisque pinceurs furent mis en justice et condamnés à des amendes ou à l'exil , et que les livres de Protagoras , qui avait mis la Divinité en problème, furent brûlés sur la place publique d' Athènes. Mais cette animadversion des magistrats n'avait lieu que sur les matières qui touchaient à la religion , la seule chose que les Grecs ne permissent pas de tourner en controverse. Du reste , les sophistes avaient toute liberté , et Ton conçoit sans peine que des leçons de cette nature pouvaient être du goût de la jeunesse , toujours si disposée à regarder toute, nouveauté comme un bien , et toute espèce de frein comme un mal. Aussi courait-elle en foule à la suite des sophistes , qui , allant de ville en ville , mettaient partout à contribution la curiosité et la crédulité. L'on sait que c'est là le fonds sur lequel les charlatans en tout genre ont placé leur revenu , dans tous les lieux et dans tous les temps; et c'est peut-être le seul qu'on n'ait jamais pu apr pder un fonds perdu. H était très-fhictueux pour
ces maîtres nouveaux , d'autant plus courus qu^ se faisaient payer plus cher, comme c*est la coutume ; mais qui pourtant, s^s faisaient des dupes. Tétaient quelquefois eux-mêmes de leurs disciples , tant ceux-ci profitaient bien de leurs leçons. Aulu-Gelle en rapporte un exemple que je crois pouvoir citer conune assez amusant pour égayer un peu le sérieux continu des matières que nous traitons.
Un jeune homme, nommé Évatlile, qui se destinait au barreau , avsiit fait marché avec Protagoras pour apprendre de lui toutes les finesses de la plaidoirie et de la chicane, moyennant une certaine somme, mais sous la condition qu'il n'en paierait d'abord qu'une moitié , et ne serait tenu de payer l'autre qu'après le gain de la première cause qu'il plaiderait. Le jeune avocat, bien endoctriné , ne se hâte pourtant pas de mettre ses talens à l'épreuve, et, quoique pressé par son maître , qui avait le double intérêt de faire briller son disciple et d'en être payé , il diflfere toujours d'entrer en lice, jusqu'à ce qu'enfin le sophiste impatienté le fait assigner sur sa promesse écrite, et, se croyant sûr de son fait, débute ainsi devant les juges , d'un ton triomphant , et avec l'assurance d'un maître qui va confondre un écolier : n De quelque manière que cette affaire soit )) jugée , mon débiteur ne peut manquer d'êtr« ^> obligé au paiement; car de deux choses l'une;
1 1 i COURS DE LITTÉRATURE.
î» OU lî perdra sa cause , et , en conséquence de » votre arrêt, il faut qu'il me paye; ou il la ga- )) gnera , et dès lors sa première cause étant ga- » gnée , il s'ensuit encore qu'il doit me payer, » Grandes acclamations. Le jeune Homme se lève à son tour, et du ton le plus tranquille : « J'ac- » cepte, dit-il à son maître, cette même alterna- » tive comme le vrai fondement de toute cette 1) cause , et comme un moyen péremptoire en ma » faveur ; car de deux choses l'une : ou la sentence » me sera favorable, et dès lors je ne vous dois » rien ; ou elle me sera contraire , et dès lors ma -» première cause est perdue , et je suis quitte. » Le rhéteur resta muet , et les juges interdits trouvèrent la cause si épineuse et si équivoque , qu'ils refusèrent de prononcer.
J'ai conté ce trait pour vous donner une idée , non-seulement de cet art sophistique , mais de ce qui le fit valoir chez les Grecs : c'était surtout le faible qu'ils eurent en tout temps pour les arguties , pour tout ce qui est subtil et délié , pour tout ce qui brille et échappe à Tesprit, comme l'éclair aux yeux. Ce goût est d'autant plus à remarquer en eux, qu'ils ne le portèrent point dans l'éloquence ni dans la poésie , chez eux recommandable surtout par une saine simplicité. Mais il dominait dans l'esprit social et dans le commerce de la vie civile. On en a des preuves sans nombre dans tout ce que led lettres andennes
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nous ont transmis. Ici , par exemple , il est clair qu'on abusait de part et d'autre d'une équivoque qui tombait sur-le-champ^ en distinguant ce que le bon sens devait distinguer. Il était clair que le procès pour le paiement devait d'abord être séparé de cette première cause dont le gain éventuel devait motiver ce paiement même; sans quoi l'engagement réciproque n'aurait eu aucun sens : aucun des contractans n'aurait rien stipulé d'obligatoire ; chacun des deux aurait promis le oui et le non ; ce qui répugne. Il s'ensuivait que, jusqu'à cette première cause, qui ne pouvait pas être celle du paiement, le jeune homme, en aucun cas, ne devait rien, grâces à la négligence du maître , qui , en acceptant un paiement conditionnel , n'avait pas eu la précaution nécessaire de fixer l'époque où cette condition devait être réalisée ^ ^us peine de payer dans le cas même où elle ne le serait pas. Faute de cette clause , le jeune homme n'était tenu à rien ; et tout restait égal , attendu qu'en ne faisant point usage des leçons qu'il avait reçues , s'il gagnait d'un côté la moitié de la somme promise, de l'autre il perdait ce qu'il aurait pu gagner dans les tribunaux ; et comme cette seconde moitié devait être, du consentement du m.aitre, le prix du sucofes de ses leçons , rien ne lui était du dès que ce succès n'af ait pas lieu , puisque lui-même avait constnti qae l'un fut le prix de l'autre. C# qu'il y a de bon , c'est que les juges , quoi* IV. 8
Xl4 COLRS DE LITTÉHATLRE.
cjti'ils n'eussent pas su écarter im dilemnie également sophistique -de part et dVutre, et qui ne pouyswit pas être lu solution dti' procès , puisque e était lie pirocès^ mélxie qui fâi^it du dilemme un ar^gument contradictoire dans les^ termes , au fond* cependant jugèrent comme nous jugeons; car, en ne rendant aucune sentence, ils donnaient, parle fedtv gain de ^cause au jeune homme^ puisque ne rien prononcer sur une demande en paiement, c'est dispenser de- paiement celui qui est actionnd odmme débiteur.
Cette: historiette a pu vous divertir , parcequ'ici du moins le sophisme est lié' à quelque oHose de réel; mais vous ne verriœ qu'un excès de sottise, d'autant. plus digne de mépris qu'elle affiche plus 4e prétention, dans cette foule de subtilités puérilement captieuses qui faisaient le £^nd de la doctrine de- ces sophistes- qui figurent d^ns'^les dialogues de Platon. Ce n'est que chez' lui qu'on . peut les entendre avec quelque plaisir , piarce qu'il a eui l'art de les présenter avec dee^ formes comiques, conune les casuistea des Pra^vmciales de Pascal. C'est précisément leur sérieux: qui les rend plus fous; et il n'est pas douteux* que le Molière de Port -Royal n'ait pris pour modèles les dialogues de Platon survies sophistes , d'autant qu'il n'y avait pas d'auteur ancien qui fût alors lu, cité et célébré autant que Platon- •ïus la bonne littérature française. Un des pre-
PLATON. Il5
imers essais de Racine fut la traduction âtujt morceau de cet illustre Grec , et La Fontaine ent était naïvement enthousiaste , comme de Baruch» Il est certain que cette ironie de Socrate , quW n'a pas vantée sans raison , joue ici un rôle trèsavantageux. H commence toujours avec ses sophistes comme il faut commencer avec les sots glorieux et les bavards importans dont on veut tirer parti dans la société. Il a l'air et le ton d'un humble écolier qui veut s'instruire ; et , pour les rassurer contre son nom , et mettre à Taise toute leur impertinence , il feint d'abord une sorte d^étonnement qu'ils nemanquent pas de prendre pour dé l'admiration , quoique pour tout autre qu'eux il lasse percer un mépris froid et piquant , qui bien^ tôt devient très-gai à mesure que nos rhéteurs en^ courages débitent plus librement toutes les inepi^ , ties de leur science. Alors Socrate , usant de la permission de les inteiTOger , et argumentant sur leurs réponses avec cette finesse qu'on peut se permettre dans des questions frivoles , pour confond dre la vanité et l'ignorance de docteurs de cette espèce , les fait tomber à tout moment dans les contradictions les plus absurdes et les conséquences les plus folles , jusqu'à ce qu'enfin ils se sentent iîssez humiliés par le rire des auditeurs pour pren- | <lre de l'humeur contre lui , et que , se taisant de | confusion , ils lui laissent la parole. Il ne s'en sert que pour ramener la philosophie à son véritable^
Il6 COUKS DE UTTERATLAE.
but , à des vérités utiles et morales ; car c est toujours là qu'il en revient, et il ne veut décrier ces sophistes devant la jeunesse que pour la garantir de leurs séductions, et lui inspirer le goût des bonnes études et l'amour du devoir et de la vertu. Mais on ne peut rien détacher de ces dialogues : c'est un tissu où tout se tient; et, pour en sentir l'adresse et Theureux artifice , il faut le suivre d'un bout à l'autre : et je ne sache pas que cette partie des ouvrages de Platon , qui , pour être bien rendue en français , demanderait beaucoup de facilité , de précision et de grâce, ait jamais été parmi nous traduite comme elle devait l'être. Ce ne sont guère que des savans qui ont travaillé sur Platon , et pour le traduire il faut plus que de la science : celle-ci xnême n'a réussi que fort médiocrement h faire passer dans notre langue les morceaux les plus» sérieux des écrits de Platon , ceux qui regardent la politique et la métaphysique.
« C'est, en effet , dans la partie sérieuse et didactique , et dans les résumés moraux des dialogues de Platon, que l'on peut plus convenablement
• prendre quelques morceaux qui justifient ce que j'ai dit de cette surprenante conformité de sa morale avec celle des chrétiens. Ainsi , par exemple , lorsque, dans son Gorgias, il a mis à bout ce vieux rhéteur et son jeune admirateur Calliclès , dont l'un fait de la rhétorique un art d'imposture, et lautre confond absolument le pouvoir et l'auto-
PLATOir. Hrj
rite av^c la tyrannie, Socrale termine ainsi ^ , de manière à ce que vous croiriez presque entendre un prédicateur de TÉglise , si ce n est que le ton de Tun est plus oratoire , et l'autre plus philosophique ; mais les idées sont les mêmes.
« Pour moi , Calliclès , je considère comment je » pourrai^ devant le souverain juge, lui présenter » mon âme dans Tétat le plus sain. Méprisant les » honneurs populaires , et attentif à la vérité , je » tâcherai , le plus qu'il m'est possible, de vivre » et de mourir honnête homme ; et c'est à quoi » j'exhorte aussi les autres autant qu'il est en moi, î) Je vous y invite vous-même , et vous rappelle » à cette vie qui doit être ici-bas celle de l'homme, » et k cette espèce de combat qui est vraiment » celui de la vie humaine , et celui que l'homme » doit soutenir de préférence à tous les autres. » C'est là-dessus que je vous réprimande ^ , vous » qui oubliez que vous ne pourrez vous secourir D vous-même quand vous serez jugé , et quand la I) sentence , dont je vous parlais tout à l'heure , » vous menacera de près. Lorsque vous serez saisi » et amené devant ce tribunal ^ , vous serez trem-
^ Texte grec, page 358: E7W pèv ouv, &> Ra).XixXst;, r. r. X.
^ Sur cette expression, qui est littérale, il faut se sou* venir de l'autorité que donnait la vieillesse chez les anciens, et du respect inviolable que les jeunes gens étaient tenns de lui porter.
' C'est ici celui de Minos, parce que , dans ce dialogue^'
jl^ COURS DE LITTERATURE.
•# Mant et muet : c'est là que vous essuierez de vé- » ntables affronts , et que vous serez véritable- » ment humilié et maltraité ^ , réellement frappé » et souffleté. Peutrêtre ceci vous paratt*il un conte » de vieille et des paroles dignes de mépris , et « ce mépris né m'étonnerait pas si vous étiez en » état d'opposer à ce que je dis quelque chose de ■:0 meilleur et deplusTrai. Mais vous l'avez cherché, ^ et vous ne ïavez pas trouvé , et vous venez de a» voir qu'en trois personnages tels que vous , qui » passez pour les plus éclairés des Grecs , Poilus , « Gorgias et vouSj vous n'avez pu prouver qu'il » fallût vivre d'une autre -manière que celle que j'ai 0» démontrée être laplus avantageusepour paraître 4» à ce dernier jugemoit. En effet^ de toutes nos
il y a un auditoire , et que Socrate se fabait un de>'oir de respecter le culte de son pays , et de se conformer eu public au langage commun. Mais, dans les traités particuliers où Socrate et Platon parlent librement, ils disent ifordtnair^ Dieu., Bioç^ et rai*ement les dieux, ^sixse n'est quand la controYerse les y force.
^ Socrate venait de soutenir que les mauvais traitemens qu'on essuie des tyrans et des hommes injustes ne sont en effet des injures et de vrais maux que pour celui qui les fait , et non pas pour celui qui les souffre ; ce qui avait d'alxMrd causé une étrange surprise à Gorgias et à Calliclès , mais ce qtfil avait démontré de manière à les i^uire à l'absvrde et au silence par les «reux qiill leur avait suocessiiremeot arrachés , comme H 'm le rappeler tcîL Ces notes, au reste, prouvent ce qve 5^ éfoais tmii% iSK$|iw de la dificiil«é4'eiCr«ire d'an évkté, tout sèment»
FLJCT01X. 110
» discussions , qa-est-ce qui est resté sans réponst » et reconnu irréfragable? Cela seul, qu'il faut £6 TU donner de garde de faire du mal plus que d'en » souffrir; qu'il faut travailler avaait tout, non pas » à être tenu pour honnête homme, mais à l'être » en effet, soit dans le puLHc, soit dans le particu« » Uer; que si l'on a Tait Je mal, on doit en être M puni ; et que , si le premier bien est d'être juste » et irréprochable, le second est de recevoir ici la n peine du mal qu'on a fait, et de devenir bon par » le châtiment et le repentir ; qu'il faut éviter d'être » flatteur , ^ni ^our soi-même , ni pour les parti- » cuhers , nijpour la multitude; et qu'enfin la rhe- » torique, comme toute autre chose , ne doit scivir » que pour la justice. Crdyez-moi donc , CalHclès, » et marchez avec moi vers ce but : si vous y par- » venez , vous sereiz heureux , et dans cette vie , et » après votre mort. A ce prix , laissez-vous traiter » d'insensé , et ne regardez ^as comme un aGront » si quelqu'un vous mjurie ou vous frappe; car )) vous n'éprouverez jamais rien qui soit véritablew ment à craindre tant que vous serez juste , hon- M nête et attaché à la pratique de la vertu. »
Après ces échatitiTlons de la philosophie de Socrate et de son disciple, j'aurais quelque peine -et même quelque honte à vous en donner de celle dont ils s'étaient déclarés les ennemis., et qui était si loin d*en mériter le nom. Mais , comme il convient d'en faire au moins apercevoir la distance ,
je me bornerai , ne fût-ce que pour varier , à vous citer un des argumens de cette école , entre mille autres tout semblables , qui en étaient l'exercice habituel. On se proposait , par exemple , de prouver qu il était faux qu'un rat pût manger des livres, ou du lard , ou du fromage ; et voici comme on s'y prenait : « N'est-il pas vrai qu'un rat est une » syllabe ? » On accordait cette majeure, et le maître alors reprenait : « Or, une syllabe ne mange 3) ni livres , ni lard, ni fromage : donc , etc. » Cela est, sans doute, prodigieusement ridicule; vous vous tromperiez cependant, si vous pensiez que les Grecs , quoiqu'ils ne fussent pas sots , eussent en général pour ces sottises le dédain et la pitié qu'elles méritaient , et qu elles trouvèrent à Rome quand elles y furent transportées dans les derniers temps de la république. H y eut toujours dans le caractère des Grecs un fonds de frivolité que les Romains appelaient grœcam levitatem , et dont leur sévérité naturelle ne put jamais s'accommoder, du moins jusqu'à l'époque de l'entière dégradation de l'esprit public. C'est ce qui fit chasser de Rome les philosophes grecs dans les plus beaux siècles de la république, non pas qu'ils fussent tous si décidément frivoles , mais tous donnaient plus ou moins dans le sophistique, c'est-à-dire dans l'argumentation des mots , sans en excepter même les plus graves de tous , les stoïciens. S'ils furent bannis pareillement sous Domitien , l'on
comprend bien que ce ne pouvait pas être pour la même raison ; mais c'est que les philosophes étaient aussi mathématiciens , et que les mathématiciens étant en même temps astrologues et devins, ils étaient suspects et odieux aux tyrans , qui veulent bien qu^on raisonne mal, mais qui ne sauraient souflfrir qu on prédise , de peur que tout le monde ne croie ce qu'ils savent que tout le monde souhaite.
Ne vous imaginez pas d'ailleurs que ces ineptes sophismes se renfermassent dans des jeux d'esprit : non ; ils s'étendaient aux matières les plus importantes, soit dans l'ordre moral, soit dans l'ordre judiciaire; et, avec ces abus de mots, rien n'était plus ni faux ni vrai , ni juste ni injuste ; ce qui convient toujours merveilleusement à une certaine classe d'hommes, et alors la déraison passe à la faveur de la perversité. On en voit la preuve dans les livres de Platon , où les sophistes mettent en avant les propositions les plus immorales, toujours en jouant sur les mots. On demandera peut-être comment il y avait quelque embarras à pulvériser ces niaiseries scolastiques , qui devaient s'évanouir devant la simple définition des termes et la distinction naturelle des idées. Mais d'abord la logique d'Aristote, qui est là-dessus d'un grand secours, n'était pas encore connue, et ne le fut qu'après Platon , dont Aristote fut le disciple. Jusque-là l'on ne savait guère attaquer
t23 COURS UE XITTÉRATURE.
les mauvais naisonnemens par le vice de forme qui se trouvait en effet dans la plupart de ces sopHisines dont on fit tant de bruit dans les écoles , qui dès lors seraient tombés d'eux-mêmes , au point de dispenser de toute réponse , puisqu'un raisonnement vicieux "par la forme est nécessairement faux; non pas qu'il ne puisse y avoir du vrai dans les propositions , mais parce que la démonstration entière est nécessairement mauvaise , faute de coitérence dans les parties qui la composent. De plus , il était reçu dans les écoles des sophistes (et ils avaient bien leur raison pour cela) qu'il fallait se tirer d'un argument tel qu'il était , sous peine de paraître vaincu; et c'est ce qui favorisait le plus cette lutte méprisable , où l'on n'était armé que de l'équivoque des termes. Aussi que faisaiton? Souvent l'on rétorquait l'argument par une autre équivoque , *c'est-à-idire , l'absurde par l'absurde. Ainâ , potur ache^'^e^ le peu de détails que je me permets sorties iràshes de l'esprit humain , et dont je demande pardon à la curiosité même , quoique voulaitt h. im certain point la satisfaire ^ il y avait deux manières d'écarter le bel argument qui tout à l'heure tous b tait rire. La première et la bonne était de distinguer la majeure en définissant les termes^ te Le mot irtt est mie syllabe, » oui : la chose rttt est une s^^abe, non; car un » rat est un animal. » Et dès lors il n'y a pas même de sens dans tout le r^e , qu on ne peut
PLATON. iaB
répéter qu en éclatant de rire aux dépens du raisonneur. Mais œla était trop simple et trop sensé pour contenter des sophistes ; et, pour ne pas demeurer court , on leur répondait dans leur genre : « Un rat est une syllabe : or un rat mange des ■9 livres ; donc une syllabe mange des livres. » EU; les deux argumens sont de la mèxae force : lum vaut l'autre. Bien ne ressemble plus à ce faussaire normand , à qui un autre faussaire montrait em justice une obligation oùrécnriture du premier était si par&itement contrefaite, que les experts mêmes n'osaient pas la démentir. Nieras-^tu ton écriture? disait le demandeur. Je m'en garderai bien, répondit l'autre ^ye sids trop honnête homme pour cela. Mais apparemment tu ne nieras pas no»
plus la tienne^ et voici ta quittance. £t en effet la quittance valait l'obligation.
En voilà bien assez et nGiéme trop sur cette matière, et je terminerai cet article en m'arrétant xm moment aux deux morceaux de Platon les plus isenommés peut-être^ ou du moins les pluB^ généralement connus, Y Apologie de Socrate, om le discours qu'il prononça devant l!Aréopage , et Je Phédonj dialogue fameux . où, qudques heures avant de boire la ciguë , le sage d'Athènes entretient de l'immortalité de l'àme ses amis qui Tadjxùxwst et qui pleurent* Ces deux morceaux se retrouvent partout dans nos livres d'histoire ^et db'i^iiloaoj^e j on ks ainième traiKs^ortés suri»
scène , quoique ce ne fût pas là leur place , comme on s'en est bien vite aperçu. Je dois donc dire peu de chose de ce qui est partout ; et j'observerai d'abord que dans ces ouvrages , les plus purs qui nous restent de l'auteur, il se rencontre pourtant quelques erreurs, dont les unes tiennent à son pythagorisme, c'est-à-dire, à ses chimères sur la transmigration des âmes , et les autres à ces illusions brillantes qui devaient plaire à son imagination. Je voudrais retrancher du Phédon cette argumentation subtilement erronée qui a pour objet de prouver que le vivant naît du mort , ce qui est également faux dains Tordi^e physique et dans l'ordre intellectuel ; car, pour ce qui est des corps , rien ne peut naître sans germe ; et pour cç qui regarde les âmes , il est prouvé en métaphysique qu'elles ne peuvent devoir leur origine qu'à Dieu même. Platon en convenait , puisqu'il les regardait , ainsi que nous , comme des émanations de la substance divine; mais il abusait des termes pour prouver que , l'àme immortelle passant d'un corps à un autre , chaque naissance était ainsi le produit d'une mort. On excusera plus aisément ce qu'il dit du cygne , et la comparaison qu'il fait de lui-même avec cet oiseau. Comme ses amis s'étonnent de son inaltérable tranquillité 5 et de la hauteur et de la force de ses pensées à l'approche du moment fatal , il tire de ce qui les étonne un nouvel appui pour la thèse qu'il soutient , que
Fàme, en quittant le corps dont elle n*a pas été Tesclave , ne fait autre chose qu être rendue à sa. pureté originelle ; qu'en conséquence il est tout simple qu*à Tinstant de rompre ses chaînes corporelles elle paraisse s*épurer et se fortifier d'autant plus qu elle est plus près de sa délivrance* C'est là-dessus qu'il ajoute qu'on se trompe beaucoup en prenant pour une plainte funèbre le chant du cygne, qui devient plus mélodieux quand l'oiseau va mourir; qu'au contraire, cet oiseau étant consacré à Apollon et aux Muses , la beauté de ses derniers accens est une espèce d'oracle divin qui fait l'éloge de la mort, et nous apprend à n'y voir que Ventrée dans une meilleure vie. Tout ce passage serait charmant dans un poëte , mais l'est un peu trop pour un philosophe , qui , vouant à la vérité le dernier reste d'une belle vie et l'autorité d'une belle mort , n'y doit rien mêler de fictif et de fabuleux ; et l'on sait que tout ce qu'on a dit du cygne est une fable. Mai» il fallait bien •que l'imagination de Platon , qu'on pouvait appeler lui-même le cygne de la philosophie, en adoptant ses fictions et son langage , se montrât partout et se servît de tout , quelque sujet qu'il traitât. Il ne s'en est abstenu que dans Y^ipologie, que l'on croit avec raison être à peu près le discours même de Socrate : discours qui avait eu un trop nombreujL auditoire pour que Platon se permit d'en altérer en rien le caractère et les expressions;
fa.6 COURS DR. LESTER ATURE.
en sorte cpkil fut cette fois comme: endwiié, et par le respect, pour son. maître , et par le respect pour le public.
On ne peut attribuer qu'a cette même effervescence d'esprit un dialogue («celui qui a pour titre Ion) destiné tout entier à prouver que la poésie n'est point. un art, parce qu'elle ne peut être que l'effet de l'inspiration et de l'enthousiasme, et que les poètes ne peuvent faire des vers que quand ils sont hors d'eux-mêmes. On voit que l'auteur a outré beaucoup trop une vérité commune , et que son opinion favoriserait trop ausâ ceux qui veulent à toute force que tous les poètes «>ient des fous ; ce qui n'est pas plus vrai qu'il ne l'est que tous les tous sont poètes. C'est comme si l'on disait qu'un athlète ou un danseur de corde n'est pas fait comme un autre homme , parce que: les mouvemens de l'un et les efforts de l'autre vont au delà des facultés communes. Mais Fun et: l'autre , hors de la lutte ou du théâtre , rentrent dans la classe générale , et la facilité même qu'ils* ont à en sortir quand ils exercent leur art prouve que c'en est un réellement , et qui ne s'acquiert-, comme tous les autres , que par une méthode et un travail qui se joignent aux dispositions naturelles.
Les discours de Socrate dans le Phédon seraient d'ailleurs admirables partout, mais: le sont encore plus. Vd où ils sont; car il u'csl pas douteuxque^i
sûElatQn lésr a écrits, cèst Soerat)eqm les ^: ternis^ et il ua p^ait pas qpii'il ait. été donné* à aucun' liomme: de voir plus loin par ses propres lumière»^ ni de monter plus haut par^ Teasor de son âme. Si Ton sa rappelle que dans ce sîède un plii*^ losophe, d'ailleurs très-estimable % a condamné la salutaire pensée de la mort^ qui est le plns^ grand frein de la vie, on n'en sera que plus fcappé de ces paroles du PhèdoUj les premièresde ce genre qu'on trouve dans toute l'antiquité : « Voulez-vous que je vous explique pourquoi le ») vrai philosophe voit la mort prochaine avec » l'œil de l'espérance , et pourquoi il est fondé à » croire qu'elle sera pour lui le commencement- )) d'une grande félicité? La multitude Tignore, et )) je vais vous le dire : c'est que la vraiephilosophie' )) n'est autre chose que L'étude de la mort , et que )) le sage apprend sans cesse dans cette vie , non- » seulement à mourir, niais à être d^* à mort. Car » qu'est-ce que la mort? N'est-ce pas la séparation . )) de l'ànie d'avec le corps? Et ne sommes-nous^ )) pas convenus que la perfection de l'âme consiste* )) surtout à s-aflranchir le plus qu'il est possible ))- du connnerce des sens et des soios du. corp&, » pour contempler la vérité dansDieu? Hesonmies- » nous pas convenus que le: plus grand obstacle » à cet exercice de l'àme est dan& les* objets ter-
^ Vaaven argues.
laS COURS DB UTTiRATURE.
» restres et dans les séductions des sens? N'est-il » pas démontré que, si nous pouvons avoir ici i> quelque connaissance du vrai, c'est en le con- » sidérant avec les yeux de l'esprit, et en fert» mant les yeux du corps et les portes des sens? » Donc , si jamais nous pouvons parvenir à la pure » compréhension du vrai , ce ne peut être qu'après » la mort ; et vous avez reconnu avec moi , dans » le cours de cet entretien , qu'il n'y a de bon- » heur réel pour l'homme que dans la connaîs- » sance de la vérité; que Dieu en est le principe » et la source, et que cette connaissance ne peut » être parfaite qu'en lui. N'avons-nous donc pas » droit d'espérer que celui qui a fait de cette re- » cherche la grande affaire de sa vie , et dont le )> cœur a été pur, pourra s'approcher, après sa » mort, de cette vie éternelle et céleste? car as- » sûrement ce qui est impur ne peut approcher » de ce qui est pur. Voilà pourquoi le sage vit en V effet pour méditer sur la mort , et pourquoi il » n'en est pas effrayé quand elle approche : voilà a le fondement de cette confiance heureuse que » j'emporte avec moi au moment de ce passage )) qui m'est prescrit aujourd'hui, confiance que }» doit avoir , comme moi , quiconque aura pré- » paré de même et purifié son âme ^ »
Quand on entend ce langage, qui est d'un bout
1 Sjmplç analyse du. texte. Yoyes Phédon, page 49.
PLATON. ' ïà^
à l'autre celui du Phédon , l'on excuse cette singulière saillie de Tun des plus spirituels écrivains^ du seizième siècle , Érasme , qui s'écrie quelque part : Saint Sourate^ priez pour nous! Et, en eflfet , il n'y a rien là qui ne soit parfaitement d'accord avec ce que les saints ont écrit et pratiqué.
Une similitude n'est pas une preuve ; mais je vous ai déjà prévenus que Platon ne se fait pas scrupule d'employer l'une pour l'autre; et ce même endrœt m'en offre un exemple, où vous ne serez pas fâchés de retrouver encore l'imagination du disciple de Socrate. « Quoi donc ( fait-il » dire à son maître)! l'art des Egyptiens con- » serve les corps pendant des siècles avec des pré- 3> parations aromatiques , et vous croiriez que la » substance qui est par elle-même incorruptible,. » que l'ânàe, en un mot, pourrait mourir au mo- » ment où elle se dégage de la contagion du corps » pour s'élever jusqu'à la demeure de l'Être éter- » nel , qui est le seul bon et le seul sage ^ »
Cette idée, si purement métaphysique, que Dieu seul est vraiment bon et vraiment sage c'est-à-dire, que la sagesse et la bonté, également infinies en lui , sont des attributs essentiels de son être, est en effet de Socrate, et se représente sous les mêmes termes dans \ Apologie. Ce précieux monomcnt de Tantiquité grecque est peut-être
^ 6ive» page 60 : Z^^tmaiv ^è^ ro ffb>^a. X. T. >.
vr. 9
l3o COURS DE LITTÉRATURE.
encore plus singulier que le Phédon^ car c est le seul exemple , parmi les anciens , qu'un accusé ait parlé de ce ton à ses juges. Ce n*est rien moins qu'un plaidoyer : le célèbre orateur Lysias en avait fait un pour Socrate , qui le refusa : // est fort beau y lui dit-il, mais il ne me convient pas. Le sien , s'il est permis de l'appeler ainsi , ressemble parfaitement à une leçon de philosophie , du même genre que celles qu'il donnait habituellement à la jeunesse d'Athènes. Il ne justifie point sa conduite; il rend compte de ses principes avec un calme imperturbable, et tel qu'il ne pouvait l'avoir qu'en parlant pour luimême; car il n'aurait pas pu l'avoir en parlant pour un autre. Mais , s'il est sans trouble , il est aussi sans orgueil , quoiqu'il ne cache pas le mépris pour ses accusateurs : il le montre même d'autant plus , qu'il n'y mêle aucune indignation , pas le plus léger mouvement de colère, comme il convient quand le méchant ne fait de mal qu'à nous , et quand il n'est que notre ennemi particulier, sans être un ennemi pubhc. Socrate , qui d'ailleurs ^entait bien que son danger venait surtout de l'envie que lui attirait cette haute réputation de sagesse, confirmée par un oracle, apprécie cet oracle suivant ses principes , qui sont encore ici entièrement conformes à ceux de la philosophie chrétienne, et qui font un devoir, non pas seulement de la modestie que tous les
PLATON. l3l
«âges ont recommandée , mais de Thumilité dont Socrate seul parait avoir eu quelque idée avant les chrétiens. Yoici ses paroles : a On m'appelle sage, n parce qu'on s'imagine que je suis savant dans M les choses sur lesquelles je prouve aux autres n qu'ils sont ignorans. On se trompe , Athéniens : » Dieu seul est sage ; et tout ce que signifie To- » racle rendu en ma faveur, c'est que la sagesse » humaine est peu de chose, ou plutôt n'est rien. » Si l'oracle m'a nommé sage, c'est qu'il s'est servi » de mon nom comme d'un exemple; c'est comme » s'il eût dit aux hommes : xlpprenez que celui-là » est le plus sage de tous , qui sait qu'en efiet sa » sagesse n'est rien ^ »
On ne peut mieux dire ; et quant à ce courage tranquille qui ne va pas chercher le danger, mais qui ne le regarde pas quand il le rencontre dans la route du devoir, il ne peut s'exprimer avec plus de simpUcité, c'est-à-dire, avec plus de grandeur que dans cette déclaration de Socrate à ses juges : «Si vous me promettiez de m'ahsoudre, sous la >» condition que je ne m'occuperais plus de l'étude » et de l'enseignement de la philosophie , je vous » répondrais : Athéniens, je vous aime et vous chéw ris , mais j'aime mieux obéir à Dieu qu'à vous ; » et, tant' qu'il me laissera la vie et la force, je » ne cesserai pas de faire ce que j'ai fait jusqu id^
^ ^rec, page 18 : ÔvofMc dk toutô. x. t* X. ' i
l32f COURS DE LITTÉRATURE.
» c'est-à-dire , d'exhorter à la vertu tous ceux qui" » :voudroiit bien m'écouter. »
Tout cela né saurait être trop loué. Mais il faï^ lait bien que l'imperfection humaine se montrât id comme ailleurs ; et si , comme je le disais tout à: l'heure y Socrate a du m^oins aperçu la théorie de l'humilité, il fit voir une fois qu'il n'eur soutenait pas la pratique , ni même celle de la< modestie, telle que l'enseignent les bienséances^ fondées sur la nature de l'homme. Jamais la raison it approuvera que, dans cette même Apologie oùs il a si bien prouvé que l'homme doit faire peu' de cas de sa propre sagesse, il réponde aux juges que , puisqu'ils lui ordonnent de statuer lui-même sur la peine qu'il mérite , il ne croit pas en mériter d'autre que celle d'être nourri dans là Pry-^ tanée, ce qui était le plus honorable tribut de l'estime publique. Ici l'orgueil humain est pris sur le fait, et dans la personne d'un sage. Assurém^it^ il lui suffisait de répondre que , ne se croyant pas) coupable, il était dispensé de prononcer contre lui-même aucune peine : cela était conséquent et ii^éprochable , et même suffisamonent courageux,, car il était d'usage de ne déférer ainsi à Taccusé la feculté d'arbitrer lui*nâéme la peine que quand eUe devait se borner à une amendé; et lorsque cette ^oulté lui fut accordée , le parti qui voulait le sauver avait prévalu dans l'Aréopage, et sa vie ëtait en sûreté* L'ûigiieil da »répoiiM révolta la
PLATON. * idS
iplus grande partie des juges : ce ^ui n'empêduot ^as qu'ils ne fiissent très^njustes en le condaïKi-'' jiant:; car Torgueil n'est pas un délit dans les tri^ jjimaux; mais c*est une tache dans Thomme, et c'était de plus dans Socrate une contradiction.
Mais ce qui n'en était pas une, et ce qui aidait voir, au contraire, un accord très^réel entre -sa doctrine et sa conduite, cest que dans tcmte cette affaire on voit clairement le mépris de la vie «t la détermination à saisir dans cet odieux procès une belle occasion de bien mourir. Il est évident .45pi'il ne voulut pas la perdre , et qu'il refusa deuK ibis la vie; d.'abord à ses juges, qui la lui offcaient visiblement; ensuite à ses amis mêmes, 4jui lui ofiraient toutes les facilités possibles pour «sortir sans obstacle et sans danger, et de sa prison , et de sa patrie. Ici le sage d'Athènes autorisa ses rés(^utions sur des principes très-beau3t et très-vrais, mais qui ne sont pas encore sans mélange d'erreur, de façon pourtant que les vérités sont d'un grand usage, et l'erreur de peu de conséquence. Quand il ne voulut point consentir à se donner la mort lui-même pour échapper à ce qu'on appelait la honte du supplice , il eut . toute raison ; et ses albumens contre le suicide lui font d'autant phis d'honneur, qu'il «st le premier et je crois même le seul parmi les païens qui ait osé condamner, non pas seulement comme une .£aùblessey mais comme un déht, ce qui était reçu
dans toute Tantiquîté, et dans lopinion, et dans Tusage. On peut dire que la philosophie avait deviné la reKgion en ce point, quand elle décida |>ar la bouche de Socrate que Thomme, qui a reçu de Dieu la vie , ne doit pas la quitter sans son ordre, et qu'il n*a pas le droit de disposer de ce qui n'est pas à lui. Socrate semble avoir aussi aperçu le premier ce principe social et politique qui fait de l'obéissance aux lois un devoir fondé sur un pacte tacite, par lequel tout homme, en naissant, est censé appartenir à sa patrie, et tenu d'obéir à l'autorité qui le protège, tant que cette autorité est en effet protectrice; car on sent bien qu'un pays où il n'y aurait plus ni lois ni garantie de la sûreté commune ne serait plus une patrie pour personne, et remettrait chacun dans l'état de nature; ce qui n'était nullement le cas d'Athènes et de Socrate. Dans tous ces points, il a devancé de fort loin tous les philosophes des âges suivans. Mais il va trop loin quand il prétend qu'il n'est pas permis de se soustraire par la fuite à une condamnation itijuste, en vertu de cette règle, qu'il ne faut pas rendre le mal pour le mal ni à sa patrie , ni aux particuliers. La règle est juste et certaine , mais ici mal appliquée. Elle serait violée sans doute si vous opposiez la force à l'injustice pubBque, ce qui ne pourrait se faire sans révolte; et dès -lors vous rendriez en effet le mal pour le mal, ce qui est défendu; et vous feriez
inême à votre patrie un mal plus grand que celui qu elle pourrait se faire par une sentence inique» Mais en vous y dérobant , vous ne lui en faites au* cun ; vous suivez une loi naturelle sans renverser les lois positives, dont aucune ne vous ordonne d'abandonner sans nécessité le soin de votre conservation; et de plus, vous servez la patrie, loîtt de lui nuire, puisque vous lui épargnez un crime. Au reste, il n'y a là dans Socrate et dans Platon qu'un excès de scrupide, sorte d'excès aussi peu dangereux que peu commun.
Cicéron disait^ que, si les dieux voulaient parler la langue des hommes, ils parleraient celle de Platon; ce qui sans doute ne se rapportait pas seulement à l'élégance de son élocution, mais aussi à la nature de ses conceptions philosophiques, qui sont d'un ordre très -élevé. C'est, sans contredit, de tous les philosophes anciens celui qui a le plus brillé par le talent d'écrire : sans parler de cette pureté de diction qu'on appelait atticisme, et que tous les critiques anciens lui accordent dans le plus haut degré, il a su concilier la vérité des matières les plus abstraites avec les ornemens du langage ; et l'on voit que celui qui conseillait à Xénocrate de sacrifier aux Grâces n'avait pas négligé leur culte, et avait profité de leur commerce. Il n*est pourtant pas exempt de défauts dans son style,
** ^ Brut us j swe de claris oratorio., ch. 31.
j|3Ç COUnS DE LITTÉRATURE.
non plus que dans sa composition et dans sa méthode. S'il a conamunément de l'éclat et de la richesse, il a aussi quelquefois du lu^i^e et de la xecherche, et très- souvent de la diflfusion et du désordre. Il se répète beaucoup, et ne se suit pas toujours. Quant à l'obscurité qu'on peut lui reprocher en beaucoup d'endi'oits , elle n'est pas dans sa manière d'écrire, mais dans sa manière de philosopher. Architecte d'un monde intellectuel et hypothétique , il bâtit dans le possible avec une confiance égale à sa facilité, comme on dessinerait sur le papier un magnifique édifice, sans songer aux matériaux et aux fondemens. H est certain que ceux du monde de Platon sont en grande partie chimériques; et, comme il suppose des êtres de sa façon, sans prouver leur existence, il en arrange les rapports aussi gratuitement qu'il en a créé la substance; et, au lieu d'idées qu'il puisse communiquer à ses lecteurs, il entasse des dénominations métaphysiques dont on peut d'autant moins se rendre compte que lui-même , au besoin , varie sur leur acception. Il ne faut donc pas aspirer à rendre son système intelligible dans toutes ses parties; mais il n'y en a pas une qui ne présente des notions et des idées d'une tête trèsr philosophique, qui conçoit trop vite pour s'assurer de ses conceptions , mais qui , dans cette science des propriétés générales de l'être , qu'on appelle ontologie y fait, comme en courant, des décou-
PLATON* iZj
, vertes rapides et liunineuses, dont elle laisse à d'autres les conséquences et le profit. C'est ainsi ^
, par exemple , qu il a marqué le premier , avec la plus grande sagacité, le principe universel du plai sir et de la douleur, dont Fun consiste dans ce qui est analogue au maintien de la constitution organique des corps animés, et l'autre dans ce qui lui est contraire; et l'on peut appeler cette définition un excellent aphorisme de physiologie. Ainsi, dans un autre genre , il a conçu, le premier, que Tâme séparée du corps arrive à une autre vie dans le même état moral où l'a laissée le moment de la
. mort % c'est-à-dire, avec les affections vicieuses ou vertueuses qui lui ont été habituelles dans son union avec le corps; ce qu'il n'a pas développé suffisamment, à beaucoup près, mais ce qui, par une suite de conclusions philosophiques, conduit à infirmer la grande erreur de ceux qui, pour nier les peines et les récompenses à venir, soutiennent que l'âme, dégagée des sens, ne peut rien conserver des habitudes d'être qui ne tenaient qu'aux objets sensibles.
Je crois devoir rappeler en finissant, comme objet de remarque et de curiosité , que c'est dans PJaton ^ que les modernes ont trouvé les plus anciennes traditions de cette grande ile de l'Océan
^ A la fin du Gprgias, page 357.
^ Dans le Timée, au commencement» page 1045.
l38 COURS DE LITTÊRATTRE.
atlantique, appelée Atlantide, qui a donné lieu à tant de discussions et de conjectures dans ces derniers temps , où Ton a soutenu que cette île prétendue devait tenir autrefois au continent de TAmérique , dont une des révolutions du globe l'avait détachée, ou du moins qu'elle n'en était pas éloignée , et qu'elle y avait porté tous les arts dont nous avons trouvé des vestiges au Mexique et au Pérou. Je laisse aux savans ces controverses, et renvoie à Platon même ceux qui voudront voir tout ce qu'il raconte de cette Atlantide, sur la foi des prêtres égyptiens. Mais il est bon d'observer que, si Platon lui-même n'a pas fait son île comme il a fait un monde , il ne faut pas croire sur sa parole tout ce qu'il fait dire à ses Egyptiens, qui font remonter à huit mille ans l'existence et la disparition de cette Atlantide , aussi grande , selon leur rapport , que l'Europe et l'Afrique ensemble. Platon et beaucoup d'autres anciens ont voulu accréditer de prétendus livres des sages d'Egypte, qui devaient contenir une foule de merveilles que l'on cachait au vulgaire; mais il est extrêmement probable que ces livres n'ont jamais existé. Il n'est guère possible qu'ils se fussent entièrement perdus dans un pays où les rois en avaient rassemblé si soigneusement un si grand nombre, ou que du moins il n'en fût pas demeuré quelque trace certaine, soit dans les écrits, soit dans les tractitions de rantiquité. Les seuls qu'on
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ait cités en ce genre sont ceux qu'on attribuait à Hermès; mais ces livres, qui ne renferment m secrets ni merveilles, sont très-certainement apocryphes; et quand ils furent imprimés dans le dernier siècle , on prouva qu'ils ne pouvaient pas être plus anciens que le second âge de l'ère chrétienne, et que l'auteur , qui montre partout une grande horreur de l'idolâtrie, ne pouvait pas être cet Hermès contemporain d'Osiris, et regardé comme un des auteurs de la philosophie égyptienne, la plus idolâtrique de toutes , mais bien quelque platonicien de l'école d'Alexandrie.