CICERON
qtie interlocuteur expose tour à tour son opinion raisonnée et développée, ce qui donne beaucoup plus de cliamp à Télocution; et Qcéron avait trop d'intérêt à n'y pas renoncer. On retrouve partout dans la sienne l'élégance et la richesse, qui Be l'abandonnent jamais, et, ce qui est encore plus important en philosophie, la clarté et la méthode, deux choses qui manquent à Platon. Cicéron ne s'est pas borné non plus k l'exposé et à la discussion des diflFérentes doctrines; on croira sans peine qu'il y met du sien , et qu il tâche dans chaque cause d'être aussi bon avocat qu'il est possible , par l'usage qu'il fait des moyens qu'on lui a fournis. Dans ses cinq hvres Sur la nature du bien et du mal^ on peut dire de lui ce que Voltaire disait de Bayle, qu'il s'était fait l'avocatgénéral des philosophes; mais non pas ce que Voltaire ajoute de Bayle , qu'il ne donne jamais ses conclusions: car on connaît très -bien celles de Cicéron, soit qu'il parle lui-même, comme lorsqu'il défend le probabilisme académique, et attaque les dogmes d'Epicure et de Zenon , soit qu'il donne la parole à quelqu'un des personnages qu'il introduit , et qui sont la plupart au nombre des plus considérables de son temps et des plus distingués de ses amis, tels que Lucullus, Catulus, Cotta, Caton, Torquatus, et autres, comme vous avez entendu Crassus et Antoine dans les dialogues sur Téloquence.
l'JO COURS DE LITTÉRATURE.
Il s'agit ici de la grande question du souverain bien; et si l'on ne trouve nulle part un résultat entièrement satisfaisant, c'est qu'il était impos* sible d'en obtenir sur ce qui n'existe pas. C'est le premier inconvénient ( et il est capital ) de ces interminables controverses des anciens. Aucun ne s'est aperçu qu'ils cherchaient tout ce qu'on ne peut pas trouver, puisqu'il est de toute impossibilité que le souverain bien soit dans un ordre de choses où tout est nécessairement impar^ fait. Cela nous parait aujourd'hui si simple, que personne ne s'avise plus d'en douter; mais il est très-commun d'ignorer ce qui est pourtant une vérité de fait , que si les modernes ont absolument renoncé à cette question, qui na cessé d'agiter pendant tant de siècles les écoles anciennes , c'est depuis que le législateur de l'Evangile eut appris à l'homme que le bonheur n'était point de ce monde , et qu'il ne fallait pas l'y chercher. Cette vérité, quoique révélée, a paru si sensible, que tout le monde en a profité, même lorsque par la suite l'Evangile perdit beaucoup de disciples; et ce n'est pas à beaucoup près la seule vérité qu'en ait empruntée, sans s'en apercevoir, la philosopliie moderne, ni le seul avantage qu'aient conservé des lettres' chrétiennes ceux même qui, d'ailleurs , se sont déclarés contre la religion.
En quoi conriste le souverain bien? C'était là ce qu'on demandait à tous les j^lûsophes ^ comme
CICÉBON, l'Ji
on leur demandait à tous : Comment le monde a-t-il été fait? H n'y en avait pas un qui ne se crût en état de répondre sur les deux questions ; et de là autant de systèmes sur Tune que sur Tautre. Épicure et Anstippe répondaient , Dans le plaisir : Héronyme , Dans Tabsence de la douleur : Zenon , Dans la vertu ; et ces trois systèmes étaient simples et absolus : Platon , Dans la connaissance de la vérité, et dans la vertu qui en est la suite : Aristote, Carnéade et les péripatéticiens, A vivre conformément aux lois de la nature, mais non pas indépendamment de la fortune : ces deux systèmes étaient complexes, et l'Académie, que Cicéron faisait profession de suivre, se rapprochait du dernier en le commentant et l'expliquant. Du reste , les choses et les mots se confondaient tellement dans l'exposition et la discussion de chaque doc* trine, que souvent l'une rentrait en partie dans l'autre; et même Cicéron prétend que Zenon et tout le Portique né s'étaient séparés des péripatéticiens que par un rigorisme mal entendu; qu'ils étaient d'accord sur le point principal, où ils ne différaient que dans les termes; mais qu'ils avaient rendu ce même fond vicieux et insoutenable en le rendant exclusif. Vivre conformément aux lois de la nature était, selon les péripatéticiens, la même chose que vivre honnêtement , et par ]k ils rentraient dans le souverain bien de Zenon, qui était l'honnêteté, ou la vertu (mots*
l'y 2 COURS DE LITTÉRATURE.
synonymes clans la langue philosophique ). Mais Zenon allait jusqu'à ne reconnaître aucune espèce de b\en que la vertu , aucune espèce de mal que le vice; et c'est là-dessus que les péripatéticiens et les académiciens se réunissaient contre lui, admettant également comme biens l'usage légitime des choses naturelle et l'éloignement des maux physiques ; et ils avaient raison.
Epicure était à la fois attaqué par tous, surtout par Cicéron , qui détestait sa doctrine, quoique estimant sa personne ; car toute l'antiquité convient que cet homme, qui s'était fait l'apôtre de la volupté, vécut toujours très-sagement et fort éloîgné de tout excès et de tout scandale. Il n'en est pas moins prouvé que ceux qui ont voulu exphquer et justifier sa philosophie, en rapportant à l'âme tout ce qu'il disait de k volupté , se sont entièrement abusés. Nous n'avons plusses écrits, il est vrai; mais du temps de Cicéron ils étaient entre les mains de tout le monde; et quand Cicéron en cite souvent des passages entiers comme textuels, en présence d'un épicurien qu'il défie de nier le texte, on ne peut penser que Cicéron ait voulu 'mentir gratuitement, ni citer à faux, quand il eût été si facile de le démentir. Il est bien vrai qu Epicure , comme s'il eût été honteux et embarrassé lui-même de sa doctrine ( ce qui est assez croyable) , l'embrouillfc en quelques endroits , au risque de ne pouvoir plus ni s'entendre ni s'accorder; et
CICÉhON. I«j3
ceux de ses disciples qui ne voulaient pas être, selon l'expression d'Horace, des pourceaux du troupeau d'Epicure ^ , profitaient de ces obscurités pour crier à la calomnie, et se plaindre sans cesse qu'on ne blâmait cette philosophie que parce qu'on ne l'entendait pas. Ce n'est pas la seule fois qu'on a eu recours au même artifice en pareille occasion pour repousser ou l'odieux ou le danger d'une doctrine perverse, et se conserver le droit et les moyens d'en répandre la contagion , artifice frivole et misérable; car si ce que vous dites est tel qu'il ne soit bon que de la manière dont vous seul l'entendez, et mauvais que de la manière dont tout le monde l'entend et doit l'entendre , il est clair que vous ne devez pas le dire. D'ailleurs , les mêmes termes ont et doivent avoir nécessairement la même signification pour tous ceux qui parlent la même langue , sans quoi il faudrait renoncer au commerce du langage et à la communication de la pensée. Mais il vaut mieux écouter là-dessus Cicéron lui-même , qui emploie ici une dialectique irrésistible et une démonstration qui peut servir de réponse péremptoire à tous les écrivains qtii de nos jours se sont eflbrcés fort mal à propos de réhabiliter Epicure. Cicéron s'adresse en ces termes à l'épicurien Torquatus, qui vient de faire Tapologie de ce philosophe en présence de Triarius : « Epicure dit
^ Eficwi de grege porcum.
r74 COURS DE LItTÉRATURE.
» que le souverain bien consiste dans laTohipté i> et le souverain mal dans la douleur, par la rai* )) son des contraires. Or, le mot qui dans sa langue » répond à celui de volupté dans la nôtre (î55ov^) » ne signifie absolument , cliez les Grecs , conntme » chez nous, que les plaisirs des sens; et Epicure » lui-même ne lui donne pas une autre significa* » tion, puisqu'il dit en propres termes que leplai^ » sir et la douleur ri appartiennent quau corps, » et que les sens en sont les seuls juges. Gela est* » il positif? Il dit en propres termes qu'il ne con- » çoit même pas quel bien peut exister sans la' )) volupté, ni ce que peuvent entendre les stoïciens » par leur souverain bien qui est dans Vhormé'^ )) teté^ et où la volupté nest pour rien. Il affirme I) que ce sont là des mots vides de sens : il spécifie )) lui-même comme volupté les sensations agréai » blés qu'on peut recevoir par le goût , par le tact, )) par la vue, par l'ouïe, par l'odorat; et enfin il )) ajoute ce qu'on ne peut pas même énoncer sans » blesser la décence. Il est bien vrai qu'en d'autres » endroits , comme s'il rougissait lui-même de sa )) morale ( tant est grande la force des sentimens » naturels! ^), il dit qu'on ne saurait vivre agréa- » blement sans vivre honnêtement : mais il ne s*a- » git pas ici de ce qull dit dans quelques endroits ; » il s agit de savoir comment on peut concilier ces
^* Tanta est vis naturœ! . *
CIGÉRON. 175
» endroits avec son système entier, tel qu'il se » montre partout, tel que tout le monde l'entend. )) Ce n'est pas notre faute s'il a méprisé la logi- )) que , parce qu'il n'en avait pas , et s'il n'entend » rien en définitions. Nous définissons tous l'Ao/i- » néte, ce qui est juste et louable en soi, désirable )) en soi , indépendamment de tout intérêt parti- » culier, de toute louange étrangère, de toute )) jouissance sensible. Cela est clair, et Epicure » répond qu'il lui est impossible de comprendre » quel bien nous voyons dans Y honnête , à moins, » dit-il, que nous n'entendions ce qui est glo- )) rieux dans F opinion populaire -y ce qui en effet, » ajoute-t-il , est souvent plus agréable que cer- » tains plaisirs , mais ce quon ne désire encore » quen vue du plaisir^. Yoilk donc un philosophe » fameux qui a mis en rumeur la Grèce et l'Italie, » et qui connaît si peu Yhonnête , qu'il le fait dé-
» pendre de l'opinion de la multitude ! Je sais
)) aussi tout ce qu'il débite sur cette douce tran^ » quillité dame (cvQupLca) qu'il vante et recom- » mande sans cesse , au point , dit-il , que le sage » de son école s'écriera dans le taureau de Pha- » laris : Que cela est doux ! Voilà qui est plus » que stoïcien , car le stoïcien dira seulement que » la douleur n'est point un mai, et il sera du moins » conséquent, puisqu'il n'appelle ma/ que ce qui
^ C'est mot à mot ce que dit Helvétius sur la gloire.
in6 COURS DE LITTÉRATURE.
)) est vicieux et honteux. Mais à qui Epicure fera- » t-il comprendre comment les sens, seuls juges » du plaisir et de la douleur y trouveront , grâce » à la tranquillité d'âme, du plaisir à être déchirés » et brûlés? Si ce n'est pas là une vaine jactance » de mots, qu'est-ce que c'est? Enfin, voulons- » nous connaître le fond de la morale d'Epicure , )) ouvrons le livre par excellence, celui où il a )) renfermé ses principaux dogmes , comme les » oracles de la sagesse et les leçons du bonheur; » en un mot, ce qu'il appelle les sentences sou- » veraines (zuptaç ^o^aç). Qui de vous ne les sait » pas par cœur? Écoutez donc et dites-moi si ma )) version est infidèle : Si ce qui fait les plaisirs » des hommes les plus vertueux leur ôte en )) même temps la superstition pusillanime , la » crainte de la mort et de la douleur, et leur » apprend à mettre de la mesure dans leurs pas- » sions , nous n'avons rien à reprendre en eux; )) car d'un coté ils sont comblés de voluptés , et » de l'autre il ri y a en eux rien qui sçuffre , » rien de malade , c'est-à-dire aucun mal
» Ici ^ Triarius ne peut se contenir, et se tour- » nant vers Torquatus: Sont-ce là, dit-il, les pa- » rôles d'Epicure ? ( Il le savait bien , mais il vou- » lait en entendre l'aveu.) Oui, répondit Torquatus
'' C'est toujours Cicéron qui continue de rendre compte de son entretien.
ciciROsr. 177
» aTec assurance , ce sont ses propres paroles; mais i) vous n^entendez pas sa pensée. S'il dit une chose^ » repris-je alors, et en pense une autre , c'est une » raison pour que je ne sache pas ce qu'il pense, » mais ce n'en est pas une pour que je n'entende » pas ce qu'il dit; et il dit une absurdité : car oes )> paroles signifient que les hommes les plus vc- •) luptueux ne sont pas à blâmer, s'ils sont sages, .) ^7/^ apprennent à régler leurs passions ; et n'est- » il pas plaisant qu'un philosophe suppose que la » volupté puisse apprendre à régler les passions? » Selon lui , il ne s'agit ici. que de la mesure ! » Ainsi la cupidité aura sa mesure y l'adultère sa » mesure, la débauche sa mesure! Quelle philo- » Sophie que celle qui ne s'occupe pas à détruire » le vice, mais seulement à le régler! Quoi! Epi- » cure, vous ne trouvez pas la luxure ^ répréhen'-
^ C'est lé mot du teite latin , et il a fallu s'en servir ici , quoique Tasage Fait relégué dans la morale religieuse. Mais je n'ai pas voulu risquer plus haut les luxurieua: ; luxuriosi) , qui est aussi dans le texte, et que j'ai traî uit par les plus voluptueux.
On voit à quel point la pensée d'Epicure est en effet aljsurde et contradictoire dans les termes; car luxure équivaut à débauche ^ et toute débauche est un excès , en sorte qu'il suppose la mesure dans l'excès. Voilà pour quoi le mot luxure {luxuria), qui, chez les Latins, pas^ sait métaphoriquement à tout ce qui offre Tidée d'excès , était si nécessaii^e pour rendre sensible la démonstration de Gioéititu
I» sible en elle-même! vous en voulez seulement » séparer les craintes superstitieuses et la peur de » la mort ! Mais en ce cas vous pouvez avoir con- » tentement : il y a tel débauché si peu supersti- » tieux, qu'il mangera dans les plats de sacrifice; » et d'autres craignent si peu la mort, que vous » les entendrez chanter :
» Six mois , six mois de bonne TÎe , • Et donnons le reste à PIuioD.
» Au fond , Torquatus , je suis de l'avis de votre A sévère philosophe, en ce qu'il demande des » bornes à la volupté; car , dans son hypothèse , « que la volupté est le souverain hien^ je crois » bien qu'il n'entend pas parler de ceux qui vo- » missent sur la table , qu'il faut emporter au lit , A et qui recommencent le lendemain ; qui n'ont » jamais vu , comme on dit , le soleil se coucher ni » se lever, et qui finissent par manquer de tout , » parce qu'ils ont tout mangé. Non : parlez-moi M de ces voluptueux de bon ton et de bon goût , » qui ont le meilleur cuisinier , le meiUeur pâtis- )) sier, la meilleure marée, la meilleure volaille, )) le meilleur gibier, le meilleur vin; en un mot,- » toutes les choses sans lesquelles Épicure ne con- » naît pas le bonheur. Joignez-y, si vous voulez, M des esclaves jeunes et beaux pour servir k table, » la plus belle vaisselle d'argent et le plus bel ai- » rain de Corinthe , et le plus magnifique lo-
CIGÉRON. 1 79
Il gement. il s^ensuivra seulement que ceux qui » vivent ainsi , vivent foen , selon vous, puisqu'il » vivent dans la volupté ^ qui est, selon vous, le » bien ; mais il ne s'ensuivra nullement que la vo- » lupté soit en effet le bonheur, soit le souverain » bien. La volupté par elle-même ne sera jamais » que la volupté , et pas autre chose ; et tout ce » que je vois de clair dans la doctrine d'Epicure , » c'est qu'il ne cherche des disciples que pour leur » apprendre que ceux qui veulent être voluptueux » doivent d'abord devenir philosophes. »
Voilà , ce me semble , le procès d'Épîcure fait -et parfait. Cicéron vient ensuite à celui des stoïciens , qui d'abord ont dans Caton un robuste défenseur et un digne représentant du Portique. Je m'étendrai peu sur cette philosophie , jugée depuis long -temps, et d'autant plus facilement abandonnée , que l'excès dans la vertu est le moins séduisant de tous. Aussi Épicure a-t-il trouvé dans ce siècle une foule de partisans et d'apologistes , et Zenon pas un. Vous avez déjà vu , dans le plaidoyer pour Muréna , les dogmes follement outrés du stoïcisme fournir matière à une raillerie douce et fine , telle que la comportait l'éloquence judiciaire. Ici l'on s^attend bien que Cicéron procède plus sévèrement , mais néanmoins sans se refuser l'espèce de force que peut prêter au raisonnement la plaisanterie délicate qui nait des choses mêmes ^
£t n*offense pas les personnes. Gcéron ne pouvait
iSo COURS DE LITTÉRATURE.
pas se priver de cette partie de la discussion , qu'il manie aussi bien qu'aucune autre , et Tune de celles qui forment chez lui coname Tassaison^çijnent de ses banquets philosophiques. Il tâche de, feire sentir à Caton même , et fait très-aisément comprendre à quiconque n'est pas stoïcien , que Zenon ^t ses disciples ont méconnu la nature hmn^ine çn voulant trop l'élever; que d'ailleurs leur. philosophie a un double inconvénient , d'abord en ce qu ils se sont fait ixa langage d'école tellement conventionnel , que leurs termes , souvent détournés de leur acception propre , ne peuvent être entendus de personne ; de plus, en ce que , se refusant tout moyen de persuasion dans la chose où il est le plus important de persuader, dans la morale , ils lui ôtent son plus grand charme et son pouvoir le plus universel, et ne disent jamais rien au cœur , pour s'adresser toujours à la raison. En effet , tout le stoïcisme était resserré dans une suite de formules exiguës, d*argumentations abstraites , et, comme dit Cicéron , de ipetitès conclusioncules ( car l'expression me parait assez heureuse pour passer du latin au français ) qui dessèchent et exténuent tellement la morale , que , n'ayant plus ni suc , ni mouvement, ni couleur, elle est comme réduite en squelette ; et que , quand j'entends les aphorismes stoïques, tels qu'ils sont, par exemple , dans le Manuel (TEpictèûe , je crois entendre un cliquetis de petits ossemens. Ce n'est pjas que
GicéRON. iSr
cette secte ii*ait compté panni ses disciples de trè»» grands hommes. Mais il ne faut pas s'y tromper 9 ce n'est pas parce qu'ils étaient stoïciens qu'ils îa^ rent grands ; mais la hauteur de leur caractère se trouva au niveau des principes du Portique dans ce qu'ils ont de beau et de bon , c'est-à-dire dans la préénûnence donnée à la vertu sur toute chose et ils ne comptèrent le reste que pour un assorti ment scolastique y qui était pour ainsi dire le protocole de la secte.
Cicéron leur reproche avec justice de n'avoir rien produit qu'on puisse opposer, pour l'utilité générale , à ce qu'avaient écrit Platon et Âristote , et plusieurs de leurs disciples , sur les mœurs et la législation, a Cléante et Chrysippe^ poursuit-il, )) ont pourtant essayé de faire une rhétorique; p mais ils s'y sont pris de façon qu'il n'y a rien de » meilleur à lire pour apprendre à ne jamais par^ » 1er; et cependant quel faste et quelle préten- » tion! A les entendre, ils vont enflammer les » âmes. Et comment? C'est que V univers est la » cité de rhomme. Fort bien : voilà donc les ha- » bitans de Pouzzoles dont le monde est la ville » municipale! C'est aveeces mots d'invention qu'ils » prétendent mettre le feu aux âmes! Ils l'é- M teindraient , s'il y était. S'ils parlent de la puis- » sance de la vertu, ils vous pressent avec de » petites questions comme avec des aiguilles ; et » quand vous avez dit oui, l'âme n'a rien
jt tendu ; il n'y a rien de cliangé en nous , et Y on 9i s'en va comme on était venu. Est-ce donc que » la nouveauté des termes change la nature des » idées et des sentimens? Je viens^ vous demander 9 comment il se peut que la douleur ne soit pas » un mal y et vous me répondez que la douleur » est une chose fâcheuse, incommode, odieuse, » difficile à supporter. Eh bien ! vous avez mis une ut définition à la place du mot : soit ; mais pourquoi » cette chose fâcheuse , incommode, odieuse, etc., » n'est -elle pas un mal? — C'est que dans tout » cela il n'y a ni malice , ni finaude , ni méchany> ceté, ni faute , ni honte , et par conséquent point » de mal. — Supposons que je puisse m'empécher » de rire en apprenant qu'il n'y a pas de malice , » ni de fraude , ni de honte dans la douleur, me » voilà bien avancé l Et comment cela m'appren- » dra-t-il le moyen de supporter courageusement » la douleur? — C'est que l'homme qui regarde » la douleur comme un mal ne saurait être cou- » rageux. — Soit ; mais comment le sera-t-il da- » vantage en la regardant seulement comme une » chose fâcheuse, incommode, odieuse et difficile » à supporter? Je vous défie de me le dire; car le » courage et la faiblesse assurément tiennent aux » choses mêmes , et non pas aux différens noms » qu'on leur donne. »
Vous voyez avec quelle grâce et quelle légèreté d'escrime Cicéron ne laisse pas de porter de rudes^
CICÉRON. l8î'
atteintes ; et si vous étiez curieux d'entendre au moins quelqu'un des paradoxes stoïques dont il se divertit si gaiement, permettez que je me borne à un seul , qui suffira , parmi cent autres , pour faire voir jusqu'où l'on peut , avec de bonnes intentions, pousser l'extravagance philosophique. Les stoïciens tenaient que tous ceux qui n étaient pas parfaitement sages ^ étant également misérubles, celui qui avait tué son père n'était pas plus misérable que celui qui, vivant (bailleurs en honnête homme , n'était pas encore parvenu à la parfaite sagesse. Et cette parfaite sagesse, comme on peut le penser, ne se trouvait que dans le stoïcien : et en vérité elle ressemble fort à la parfaite folie. Mais au ridicule de l'assertion il faut joindre celui de la comparaison dont ils l'appuyaient. De deux hommes qui se noient, disaient-ils, celui qui est près de la superficie de Veau ne respire pas plus que celui qui est au fond : donc , etc. Vous en riez , comme Cicéron : mais c'est au moins ici un ridicule innocent; et il faut avouer que les stoïciens , généralement probes dans leur conduite, étaient dans leur doctrine les plus honnêtes et les meilleurs de tous les fous.
L'objet des cinq dissertations en dialogue, qu'on appelle les Tusculanes, parce qu elles eurent lieu à la maison de campagne qu avait Cicéron à Tusculum % est de chercher les moyens les plus
^ Aujourd'hui Frascati.
]84 COURS DS UTTéHATURE
essentiels pour le bonheur ; et l'auteur en maiv que cinq : le mépris de la mort , la patience dans a douleur, la fermeté dans les différentes épreuves de la vie, l'habitude de combattre les passions, enfin la persuasion que la vertu ne doit chercher sa récompense qu'en elle-même. Toute cette théorie , qui ne mérite que des éloges , est plus ou moins empruntée de ce que l'Académie et le Portique avaient de meilleur , et toujours ornée , corrigée et enrichie par Cicéron, qui la professe en personne d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Tout ce que la philosophie naturelle a de plus beau en métaphysique et en morale est ici embelli par l'éloquence; et ce qu'il peut y avoir de défectueux et d'incomplet ne doit pas être imputé à l'auteur, puisque la révélation seule l'a suppléé pour nous. Il prouve très-bien que , dans toutes les hypothèses, la mort n'est point un mal en elle-même; puisque, dans le cas où toul l'homme périrait, le néant est insensible : que si i'àme est immortelle , comme il le pense et l'étabUt de toute sa force , ce n'est pas la mort même qui est un mal pour le méchant, mais seulement les peines qui la suivront, et qui ne sont que la suite de ses fautes; pour l'homme de bien, elle est plutôt à désirer qu'à craindre , puisqu'elle lui ouvre une meilleure vie. Il appuie d'argumens très-plausibles l'immortalité de l'âme , et la nié* moire surtout lui parait en nous une faculté mer-
CICÊBON. i95
vdiUeiGse, cpii ne peut appartenir à la matière» Quant à ceux qui nient Timmortalité de Tàme , parce qu'ib ne ccmcoirent pas ce que peut être l'àrae séparée du corps , il leur répond fort à propos : « Et conceve»-vous mieux ce qu'elle est dans )) son union avec le corps? » Réponse très-digne de remarque; car eUe fait voir qu'il avait du moins aperçu ce genre de démonstration dont la bonne philosophie moderne a tiré et peut tirer encore im si grand avantage, et qui consiste à se servir de ce qui est reconnu certain et pourtant inexplicable, p<Hir renverser la dialectique trèscommune et très* fausse, qui nie d'autres faits tout aussi certains et tout aussi démontrés, seulement parce que rinteUigence humaine ne peut pas les expliquer.
Cicéron a tlrès-bien senti tout le feux de cette manière de raisonner, en usage de son temps comme du nôtre , et qui n'a d'autre effet qu'une ignorance volontaire de ce qu'on peut savoir, trèsmisérablement fondée sur l'ignorance invincible de ce qui est au-dessus de nous. Voici , à ce sujet, un échantillon de sa logique : ce L'origme » de notre âme ne saurait se trouver dans rien » de ce qui est matériel, car la matière ne saurait ». produire la pensée, la connaissance, la mé- » moire , qui n'ont rien de commun avec elle. II ))*n'y a rien dans l'eau, dans l'air, dans le feu^ )) dans ce que les élémens ofirent de plus subtil
l86 C0I3RS DE LITTÉRATURE
» et de plus délié , qui présente l'idée du moindre » rapport quelconque avec la faculté que nous » avons de percevoir les idées du passé, du pré- » sent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc )> venir que de Dieu seul ; elle est essentiellement » céleste et divine. Ce qui pense en' nous, ce qui )) sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc » nécessairement incorruptible et éternel; et nous )) ne pouvons pas même concevoir l'essence di- » vine autrement que nous ne concevons celle » de notre âme, c'est-à-dire, comme quelque chose » d'absolument séparé et indépendant des sens, » comme une substance spirituelle qui connaît et » qui meut tout. Vous me direz : Et où est cette » substance qui connaît et meut tout? et com- » ment est-elle faite ? Je vous réponds : Et où » est votre âme? et comment se la représenter? » Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus. » Mais si je n'ai pas, pour la comprendre, tous » les moyens que je voudrais bien avoir, est-ce » une raison pour me priver de ce que j'ai? L'œil )) voit et ne se voit pas : ainsi notre âme , qui voit » tant de choses, ne voit pas ce qu'elle est elle- » même; mais pourtant elle a la conscience de » sa pensée et de son action ^ — Mais où habite- )) t-elle? et qu'est-elle? — C'est ce qu'il ne faut » pas même chercher.... Quand vous voyez l'ordre
^ Je pense , donc je suis , disait Descartes.
CICÉRON. iS*^
» du monde et le mouvement réglé des corps ce* » lestes , n'en concluez-vous pas qu'il y a une in- » telligence suprême qui doit y présider, soit que )) cet univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage )) de cette intelligence, comme le croit Platon, » soit qu'il existe de toute éternité , et que cette » intelligence en soit seulement la modératrice, » comme le croit Aristote? Vous reconnaissez un » Dieu à ses œuvres et à la beauté du monde, » quoique vous ne sachiez pas où est Dieu ni ce )) qu'il est : reconnaissez de même votre âme à son » action continuelle, et à la beauté de son œuvre, » qui est la vertu. »
D'après la vénération profonde qu'il eut toujours pour le divin Platon ( car c'est le nom que lui donne toute l'antiquité), vous ne serez pas surpris de retrouver chez lui ce que vous avez entendu du philosophe grec sur l'étude de la mort; et si j'en fais ici mention, c'est pour constater une opinion qui a été la même dans ces deux grands hommes sur un point de morale que l'on imagine communément tenir à un abus de spiritualité ou d'austérité, et dont on a fait à la philosophie chrétienne un reproche trèsmal fondé. Vous voyez que là-dessus Platon et Cicéron , qu'on n'a jamais accusés de rigorisme , ont parlé comme les chrétiens ; et il est d'autant plus singuher qu'ils aient mis en avant ce principe, qu'ils n'avaient pas pour l'appuyer les mo-
l88 COLRS DE LITTÉRATURE.
tifs puissans que notre religion seule y a joints» (( Que faisons-nous , dit Gicéron y quand nous se* 9) parons notre âme des objets terrestres » des )) soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la *) livrer à la méditation ? que faisons-nous autre i) chose qu apprendre à mourir, puisque la mort i) n est que la séparation de l'âme et du corps? i> Appliquons - nous donc à cette étude, si vous i) m'en croyez; mettons -nous à part de notre » corps, et accoutumons -nous à mourir. Alors ») notre vie sur ]a terre sera semblable à la vie du 1) ciel ; et quand nous serons au moment de rom* *) pre nos chaînes corporelles, rien ne retardera » l'essor de notre âme vers les cieux. »
Dans l'excellent traité sur la nature des Dieux ^ Cicéron paraît s'être proposé surtout de prouver <ît de justifier la Providence. Il introduit d'abord «n épicurien qui déraisonne contre elle , d'après les dogmes qui semblent appartenir particulièrement au maître de cette école; car, pour son atomisme, on sait qu'il l'avait pris tout entier de Démocrite , quoiqu'il le traitât fort mal dans ses livres. Cicéron voit là une sorte d'ingratitude : c*était plutôt , ce me semble , un petit artifice de la vanité d'Épicure, qui affectait de déprécier celui dont il avait emprunté son système physique, afin de faire croire qu'il n'y avait de bon que ce qu'il y avait mis ou paru mettre du sien» Pour ce qui est de l'obligation , eUe était mince y
CICÉRON. l8|^
et lés atomes , tant ceux de Démocrite que ceux d'Épicure, n'avaient pas £iit assez de fortune pour valoir la peine qu'on se les disputât y quoique Lucrèce ait pris celle de les mettre en vers ; car rien n empêche d'habiller l'erreur aussi poétiquement que la vérité , comme on peut parer la laideur aussi-4>ien que la beauté. Cicéron , qui d'ailleurs parait faire cas du personnel d'Épicure ^ dit en termes exprès que toute sa philosophie était universellement méprisée des hommes instruits, a Je ne sais comment il se fait , dit à ce » propos Cicéron , qu'il n'y a rien de si absurde )> qui n'ait été avancé et soutenu par quelque » philosophe. » Épicure , en ce genre , ne fut pas mal partagé, et ses dieux étaient encore bien plus ridicules que son monde d'atomes; car, après tout, nous n'avons aucune idée de la manière dont le mcmde a été fait : mais la métaphysique , analysant, les notions du plus simple bon sens , avait , dès le temps d'Épicure , reconnu les attributs nécessairement renfernoés dans l'idée de la Divinité. Il n'en fallait pas davantage pour rire de pitié du beau loisir ^ et de la belle indolence , et de la bienheureuse insouciance dont Épicure gratifiait ses dieux , qui ne de¥aient se mêler de rien, de peur dé se Êitiguer; qui ne devaient s'otfenser de rien , de peur de se diagriner , ni s'inté^ resser k rien , de peur de troubler cette parfaite ttampiniité qG^Épicare devait attribuer à ses
IQO COURS DF
dieux , comme à son sage ; car Epicure éuàt un raisonneur si conséquent! Vous pouvez imagiacr que le stoïcien Balbus, que Gcéron met en tête de Tépicurien ^ a beau jeu contre tant d'inepties i car si les stoïciens déliraient en voulant faire de leur sage un dieu , ils avaient de la Divinité des idées très-saines ; et Balbus s'amuse beaucoup de son épicurien y qui, ne soupçonnant aucune différence entre la nature divine et la nature bumaine, semble persuadé que l'action de Dieu est un travail comme celle de l'homme ; que Dieu ne saurait bâtir sans instrumens et sans outils , non plus que l'homme ; qu'il ne saurait veiller sur son ouvrage sans se tourmenter, non plus que l'homme, ni même punir sans être blessé , quoique les juges mêmes de la terre punissent le crime sans trouble et sans colère.
Il faut ici rendre justice aux anciens : toute cette théologie d'Epicure, qui a été renouvelée de nos jours avec les mêmes argumens et presque avec les mêmes termes ^ , fut , parmi eux , si généralement bafouée, qu'enfin un de ses disciples n'imagina d'autre moyen , pour soustraire à tant de ridicule la mémoire de son maître, que de publier , comme un fait dont il était confident , qu'au fond Epicure n'avait jamais cru à l'existence de la Divinité , et que c'était uniquement pour
^ Notamment dans le Code de la Nature , de Diderot.
GICÉRON. 101
voiler son athéiœie , et se dérober à ramondtcrsien des lois, qu'il avait eu recoon; âr celle miper* tinente doctrine , qui , san^s^néafltar opressément la Divinité , du nuÂnir eu fibriquait une assez oiseuse pour être ssa» eonséquence , ou assez méprisable pour en d^oûter.
n prétendait , entre autres folies , que les dieux étaient nécessairement de forme humaine , attendu qu'ils avaient avoir la plus belle de toutes, et qu'il n'y en avait point de plus belle que celle de l'homme. L'interlocuteur , qui est ici son adversaire , le réfute avec beaucoup de gaieté ; mais je ne sais si le sérieux soutenu dont l'épicurien débite les cahiers de sa secte , et qui ressemble fort à celui des matérialistes modernes , n'est pas encore plus plaisant. Avec quelle noble fierté il se glorifie des grandes lumières apportées par Epicure, des grands services qu'il a rendus à l'humanité l On croit entendre un des professeurs de nos jours. <( Vous avez mis au-dessus de nos têtes , dit-il , un » despote éternel qu'il faut craindre jour et nuit i » car , qui ne redouterait pas un Dieu qui veille à! N tout , qui pense à tout , qui observe tout , qui sel » croit chargé de tout , en un mot , un Dieu tou-| » jours occupé et afiairé ? Épicure nous délivre de » toutes ces craintes , comme il délivre les dieux » de tout embarras. H vous remet en liberté ; il » vous apprend à ne rien appréhender d'un être » qui n est pas plus capable de faire le moindre
3» chagrin k personne que d'en prendre lui-mênae. » C'est là la véritable idée que Von doit avoir d'une -» nature excellente et parfaite , et le culte pieux )) et saint que nous lui rendons. »
Une des difficultés qu'il élève contre la création , et qui a été aussi fort répétée parmi nous, c'est de demander ce que &isait Dieu avant de faire le monde , et comment et pourquoi il l'a fait dans un temps plutôt que dans un autre. Il ne peut se figurer Dieu sortant tout à coup de son repos éternel pour produire tant de choses , après avoir été si long -temps sans rien faire, a Et pour qui » tout cela? Four les hommes. Mais la plupart » des hommes sont fous; et Dieu, qui ne saurait » travailler pour les fous , a donc travaillé pour un V bien petit nombre ! »
Comme cette objection a été cent fois rebattue de notre temps , et que ce n'est pas ici le lieu d'approfondir des théories métaphysiques , je me bornerai à observer que , si quelque chose pouvait encore étonner dans l'extravagance de l'orgueil humain , ce serait de l'entendre dire à Dieu : Je ne concevrai jamais que tu aies fait tout ce que nous voyons , à moins que je ne sache pourquoi tu ne l'as pas fait plus tôt , et ce que tu faisais auparavant ; et je ne puis croire que tu aies jamais rien produit , à moins que tu ne me rendes compte de tout l'emploi de ton éternité.
Cicéron traite fort légèrement les futiles chi-
cicÉROir. Ig3
<:anes de nos épicuriens ; mais il est très-grave et Crès-sévère sur les conséquences désastreuses de ces systèmes irréligieux , qui ne vont à rien moins qu'à renverser les fondemens de la société ; et là-dessus il parle comme tous les hommes sages et honnêtes ont parlé depuis Cicéron jusqu'à nous. Vous ne doutez pas non plus qu'il ne soit très-éloquent dans la description des beautés , des richesses et de l'harmonie du monde physique : c'est un des morceaux où il semble avoir mis le plus de soin et d'étendue , et avoir pris le plus de plaisir. Mais il faudrait aussi tant de soins pour lutter en français contre ce chef-d'œuvre d'élocution latine ^ , que je suis obligé de me refuser ce plaisir, qui en serait un pour moi , si je n'étais entraîné plus loin par la multitude des objets , et resserré par la nécessité de les borner.
Mais , toujours fidèle à la méthode académique de plaider également le pour et le contre , Cicéron, après que Balbus a comme préludé par une légère escarmouche contre l'épicuréisme , oppose au défenseur de la Providence l'académicien G>tta , qui engage un combat plus sérieux , et déduit avec beaucoup de force les difficultés réelles sur la question du mal mçral, et si réelles, que 1^ révélation seule a pu en donner l'entière solution. Cependant
^ Voyez le second livre de Naturâ Deorum , $. 39 et «uivans : Ac prineîpio terra unwersa, etc. Cicéron n'a ja- «laifr riea écrit de plus élégant.
lY. 13
tq4 COUBS DE LlTTÉRATtRE.
Cicéron , trop sensé et trop judicieux pour ignorer i|ue des diJËcultés même insolubles ne décident rien contre des preuves positives qui forcent Fas^ sentiment de la raison ^ et qu'il ne résulte rien de ees difficultés ^ si ce n est qu'en ces matières nous n'en savons pas assez pour répondre à tout ; C»céron, qui sentait que l'idée de la Providence était eu elle-même inséparable de l'idée de k Divinité^ au point que l'une ne peut exister sans l'^otre , et que toutes les deux sont aussi déntiontrées que nécessaires; que si la démonstration ne détruit pas toutes les objections, les obJ€ClioQS peuvent eshcore moins détruire les preuves admises, ce qui est reçu partout en logique ; Cicéron conclut , pour ce qui le concerne , ea &veur de Balbus, dont l'o* pinion lui parait approcher le plus de cette probabilité , le seul résultat adntd» dans rAcadémie, et dont vousafvez vu que les conséquences équdvalaieat dans le fait à celles de 1» certitude*
n avait &it un ouvrage &nrt considiérdble en six livres 9 dans le même genre et avec le mènote titre que celui de Platon , de la République. Nous 1'»- Tons perdu. Et il le fit suivre ansâ d'un autre, sur les Lois, qmnenomest parvenu que fort mutile. La partie qm nous en reste est moitié morale et irdigîeiisey moitié politique. Il met, oomme Pkton, Aristote et tous les anciens , une importance majeure à la leligion et au culte, qui tiennent une très -grande place danfi ks^ trois lîvrei qui nous
ciciROic. : ; i gSi
restent de son traité si^r les Zoî^* C'est: luiMnemer qui porté 1^ parole devant Qùintus son frère, .et; son ami Atticus j qui Vécoutent l)€satLC0Up plus: qu'ils ne lé contredisent. On voit à peu près, par cet ouvrage, quel était le fond de celui dont il «'tait là suite , et que son plan de gouvernenient> était le pouvoir du peuple toujours dirigé .par \àw'^ torité du sénat : et dans ce mot d'autniïtê étjàiti contenue , dans la langue latine dont noua 1 avons pris , ridée d'une puissance de raison , différente de celle du peuple , qui n'est qu'une puissance de force. C'est la distinction reconnue par tous les bons latinisjtes entre les mots potestas et aucto^ ritas^^ dont )e premier se dit indifféremment en bieti'^ en itial , et dont le second ne s'emploie jamais qu en âoge ^ et emporte toujours une idée de respect. C'est pour cela que les Romains disaient dans tous leurs actes ^ Senatus Populusque r(^ manus , mettant toujours le sénat au premier rang.. De même , par le mot de citoyens , ils n'entendaient que ceux qui jouissaient des dr<Hta de cité;. ce qui demandait beaucoup de conditions^ et ce qui !fut long-temps fort restreint. Us ne se rendaient pas moins difficiles sur la profession de soldat, et ne confiaient la défense de l'état qu'à ceux dont les propiriétés étaiekit^ le garant de. leur intégrât ^.la duQae piubtiquek II /aiUait 4opq nn ç^i^taii^ i^evena pQuir:s«rvir ^Xi^\^ .ariMe^),(^4yapt,U>U( % % îaiS^ être 49 .^nditïîoa lij^.. 949fîi«|ju VSfk H
196 COURS DE UTTERATURE.
premier arma des esclaves , ce que nWait jamais fait Rome dans ses plus grands dangers y donna un scandale extraordinaire et nouveau. Des Xaispopu^ laires étendirent ensuite le droit de cité jusqu'à un excès qui accéléra la chute de la république , quoique jamais il n'ait été poussé jusqu'à devenir universel. Les seuls citoyens de Rome eurent aussi le droit de suffrage pendant six cents ans ; et quand les tribus de l'Italie y furent admises , au temps des guerres de Marins , la république croulait de toutes parts. Il ne faut donc pas s'étonner que Cicéron , dans ses livres de politique et de philosophie , témoigne partout un si profond mépris pour la multitude : c'étaient les principes de l'aristocratie romaine , dont je ne dois être ici que l'historien , et non pas le juge. On sait assez que ces questions seraient ici d'autant plus oiseuses , qu'elles ne se décident point par le raisonnement, et ne sont qu'une perte de temps et de paroles.
Cicéron s'étend beaucoup et très-disertement sur la justice naturelle , comme étant la régulatrice de toutes les lois; et il la fait dépendre ellemême de la justice divine , qu'il établit comme la seule sanction de la justice humaine. Voici ses termes : « Que le preinier fondement de tout soit » cette persuasion générale, que les dieux sont les )> maîtres et les modérateurs de tout; que toute -» administration est subordonnée à leur pouvoir » et à leur providence; qu'ils sont les bienfaiteurs
Gi<:ÉROir. iffj
» du genre humain ; quHls observent ce qu'est en » lui-même chaque individu, ce qu'il fait, ce qu'il » se permet , dans quel esprit et avec quelle piété il » pratique le culte public; et qu'ils font le discer- » nement des gens de bien et des impies. Voilà ce » dont il faut que tous les esprits soient pénétrés » pour avoir la connaissance de l'utile et du vrai. » S'il attache tant de prix à la religion , ce n'est sûrement pas qu'on puisse le taxer de la moindre teinte de superstition et de crédulité. Jamais homme n'en fut plus éloigné : il suffirait, pour s'en convaincre , si là-dessus sa réputation n'était pas faite, de lire son traité de la Dmnation^ c'est là qu'il a passé en revue tous les genres de charlatanisme en général , tous les prestiges , toutes les impostures, toutes les rêveries qui composaient la prétendue science des oracles, des prodiges, des^ auspices, des prophéties sibyllines, etc. Jamais la raison n'a été plus sévère à la fois et plus gaie : il ne fait grâce à rien; il donne même les meilleures: explications naturelles de quelques faits avoués de son temps, et que son frère Quintus, très-entêté de la divination , lui cite comme merveilleux , et qui en ont en effet l'apparence. Cicéron lui répond, entre autres choses aussi justes qu'ingénieuses, qu'il ne prétend pas non plus que les devins soient assez malheureux pour qu'une chose n'arrive jamais par hasard, parce qu'ils l'auraient prédite à tout hasard. H conclut de tout son ou-
ig8 COURS DE LITTÉRATURE.
vrage que rhomme raisonnable doit respecter la religion et mépriser la superstition. Il était au« gure, et son frère lui demande s'il parlerait dans le sénat ou devant le peuple comme il vient de parler dans son jardin entre un frère et un ami sur cette partie de la divination qui tient au culte public, comme les auspices et l'expiation des prodiges. Il répond fort sensément que tout ce que les lois ont consacré comme police religieuse n'a rien de commun avec la philosopliie , et que Thomme public et le citoyen doivent alors respecter conuxie police ce que les lois ont fait entrer dans l'ordre politique, parce que le mépris des lois est toujours un mauvais exemple et un délit; mais que le langage public de l'augure n oblige à aucune croyance la raison du philosophe, pas plus que le citoyen n'est obligé à croire bonnes toutes les lois auxquelles il est pourtant tenu d'obéir. Cette distinction est très-bien fondée , et un païen ne pouvait faire une meilleure réponse. En total , sur cette matière, que Cicéron semble avoir épuisée, les modernes, qui se sont le plus moqués de la superstition, n'ont pu que le répéter.
Parmi les anciens livres de morale, je ne pense pas qu'il y en ait un meilleur à mettre enti^e les mains de la jeunesse que le Traité des Dei^oirs ^
^ On !e faisait lire aux écoliers , dans toutes les maisons d'éducation publique ; mais , autant que je m'en souviens, on soccui>ait trop exclusivement du style, et pas
cXGÉaofir. a^
de Cicéron. Il roule entièrement sur la comparais son et la concurrence de llionnète et de Tutile, qui est en efiet pour l'homme social Tépreuve de tous les momens et la pierre de touche de la probité. Il écarte les arguties des stoïciens, mais il s'approprie leurs principes, généralement bons à cet égard; il en sépare ce qui est outré, et adapte à leurs dogmes toujours secs, même quand ils sont vrais , sa diction attrayante et persuasive. Il entre, sans diffusion et sans superfluité, dans tous les détails des devoirs de la vie , et donne une grande force à la liaison réelle , et beaucoup plus étroite et plus essentielle qu'on ne pense communément, entre les devoirs de rigueur et les devoirs de bienséance. H est triste et honteux d'être obligé d'avouer que, sur ce point important, les anciens étaient plus sévères et par conséquent plus judicieux que nous. Ils avaient senti combien c'est une grande loi morale et sociale que de se respecter soi-même devant les autres , et de respecter les autres à cause de soi , dans les paroles et dans tous les dehors dont l'homme est le juge et le témoin, quand Dieu seul est le juge de l'intérieur. L'histoire de la censure romaine, tant que les mœurs publiques la soutinrent en même temps qu'elle les soutenait, fournit des exemples de cette observation,
assez des choses mêmes , qui pourtant ne sont point audessus de la portée de cet âge, et peuvent éti*e de» menées d'honnêteté et de vertu.
trop connus pour les rappeler ici. L'indécence et la corruption qui suivirent trouvèrent une justification dans la doctrine des cyniques ; et il n'y a rien d'étonnant, leur nom même ^ était celui de l'impudence : mais il est plus fâcheux que la grossièreté et le scandale aient eu des patrons au Portique, au moins dans les paroles. C'était la suite de ces généralités mal entendues, qui ne sont qu'un abus de la métaphysique mal apphquée. La métaphysique devient foUe dès qu'elle sort des choses purement intellectuelles, comme tout ce qui est déplacé devient mauvais. C'est la pire espèce d'erreur philosophique, dangereuse dans tous les temps, mais qui, chez les anciens, ne s'étendit guère au delà des écoles comme autorité , et n'alla guère, comme exemple, au delà des ridicules et des vices; au lieu que de nos jours elle a produit des scandales atroces et des crimes publics : progrès déplorable, mais assez naturel, en ce que la démence des imitateurs va toujours au delà de celle des modèles, et que l'excès dans l'imitation est un des caractères, ou de notre vivacité, ou de notre vanité.
Cicéron, qui adresse son ouvrage à son fils alors étudiant à Athènes, l'avertit de ne pas en croire
^ Cynique vient d'un mot grec qui signifie chien. On appela ainsi cette secte, parce qu'elle faisait profession d'aboyer après tout le monde , et de n'avoii' honte d'aucune indécence.
ciciRON. :ioi
les cyniques , ni même les stoïciens , sur cet article presque cynique, qui ont beaucoup argumenté contre la pudeur et la décence, sous prétexte que ce qui n'est pas honteux en soi ne Test pas non plus à dire ou à faire en présence d'autrui. Il réfute aisément ce sophisme en puisant ses raisonnemens dans la nature même, dont les indications impérieuses et générales ont été le premier type des lois de la société. « Suivons la nature , con- » clut-il , et évitons tout ce qui blesse la modestie » des oreilles et des yeux. »
Aucun ancien n'a mieux vu ni mieux développé Taccord des principes de la raison avec ceux de l'ordre social, et c'est un des plus puissans moyens dont il se sert pour rectifier cette fausse notion, et même cette fausse dénomination d^utile, vulgairement attribuée par chacun à son intérêt particulier. H démontre lumineusement que ce qui tend à détruire l'harmonie du corps social dont nous sommes membres ne peut en efiet nous être utile; et cette théorie, qui est indiquée par Platon , est si puissamment conçue et éclairée par Cicéron, qu'on peut dire qu'elle lui appartient. Nous lui avons donc l'obligation d'avoir affermi plus que personne cette seconde base de la morale : elle est liée; chez lui, comme chez Platon, à la première, qui est la loi divine; mais celle-ci est la seule que Platon semble avoir bien connue; il n'a fait qu'entrevoir l'autre. Et j'observerai par
avance à quelques hommes que je vais combattre tout à Vheure , panégyristes de Sénèque au point d'être contempteurs de Cicéron, qu en fait de vues vraiment philosophiques, celle-ci est bien autrement importante, bien autrement étendue que toutes les sentences de Sénèque. C'est déjà un trèsgrand avantage de Cicéron ; et combien il en a d'autres ! Combien cette manière de sanctionner Thonnétete, et de décréditer l'intérêt privé, est supérieure, sous tous les rapports, aux subtilités et aux exagérations stoïciennes, qui sont tout le^ fond de la philosophie de Sénèque !
Jamais, d'ailleurs, Cicéron ne tombe dans les conséquences outrées; ce qui est encore un vice capital du Portique et de son élève Sénèque* Après qu'il a fait valoir, comme il le doit et comme il le peut , cette loi sainte du maintien de Tordre social , il se demande s'il sera quelquefois permis de sacrifier à la chose publique la modératon et la modestie \ Il répond décidément, non. «( Jamais l'homme sage et vertueux ne fera des » actions honteuses et criminelles en elles-mêmes; » jamais, pas même pour le salut de la patrie. » Et pourquoi? C'est que la patrie elle-même ne » le veut pas ; et la meilleure réponse à cette » question, c'est qu'il ne peut jamais arriver de
^ Il ne faut pas oublier que ces mots ont ici toute l'étendue que doit leur donner le langage philosophique, qui comprend tout ce qui est renfermé dans l'idée du mot»
i> conjoncture telle , qu'il soit de Tintérêt de la » chose publique qu'un honnête homme fksse » rien de coupable et de honteux. »
Si vous vous rappelez à ce sujet tout le mal qu'on a fait avec les mots de cwisme et de modéré , vous en conclurez que les réi^olutionruUres , qui se disaient philosophes , ne Tétaient sûremait pas à la manière des anciens , ou plutôt qu'ils n'avaient pas plus de philosophie que de politique et d'humanité.
Vous n'avez pas besoin de Cicéron pour détester la doctrine de ceux qui ordonnaient qu'un fils accusât son père , ou un père son fils, et qu'il le traînât lui-même au supplice, non pas seulement pour des actes quelconques , mais pour des opinions ou avouées ou même intérieures, supposées ou présumées. Ce n'est donc que pour vous donner le plaisir de respirer au sein de la nature que je vous citerai encore un vrai philosophe, qui connaît assez bien la politique pour ne la mettre jamais en contradiction avec la nature. Il parcourt une foule de ces cas possibles où un devoir semble contredire l'autre; et il entre dans tous ces détails, d'abord parce qu'il traite de cette partie de la morale qui consiste dans les différens degrés du devoir, ensuite parce que cette espèce d'opposition apparente se rencontre fréquemment dans le cours de la vie civile. Il ne se borne point aux cas les plus conununs ; il suppose les plus rares , et se sert en exemple de ce qui était le plus énorme atteint-
tat chez les Romains , le sacrilège. « Si vous savez » que votre père a pillé un temple , qu'il a prati- » que des souterrains pour voler le trésor public » (toujours renfermé dans un temple), devez-vous )) le dénoncer aux magistrats? Ce serait un crime, w H y a plus : s'il est accusé dans les tribunaux , » vous devez le défendre autant qu'il vous sera » possible. — Quoi! l'intérêt de la chose publique w n'est donc pas avant tout? — Avant tout assu- » rément ; mais le premier intérêt de la chose pu- )) blique est que les devoirs de la nature soient )) observés, et que la piété filiale ne soit pas violée. » — Mais si mon père veut s'emparer de la tyran- » nie, ou trahir la patrie, garderai-je le silence? -» — Ce cas unique est différent. Vous devez alors » mettre tout en usage pour détourner votre père )) du crime qu'il médite. S'il persiste , vous devez » alors préférer le salut de la patrie à celui de » votre père. »
Cicéron est conséquent. Le vol du trésor pubhc , ou la profanation d'un temple, ne va pas au renversement d'un corps politique et de l'ordre social , et dès lors le respect pour les lois de la nature est toujours la première des lois. Mais s'il s'agit d'un cas où la chose pubhque est évidemment menacée de sa ruine, son intérêt est avant tout autre devoir, puisque tous les devoirs ne vont qu'à la conserver. Tel est l'avantage d'une morale dont les fondemens sont A bien posés , que vous y trouverez k
cicERON. ao5
solution de tous les problèmes; et c'est conformément à ces principes que Brutus fit mourir ses deux fils , et ne fit que son devoir.
Cicéron est d'accord avec tous les moralistes , mais non pas avec tous les politiques , sur le choix des meilleurs moyens de maintenir le pouvoir, ceux de Tamour ou delà crainte : il prononce sans balancer, a Rien de plus favorable au maintien du » pouvoir que l'amour : rien de plus contraire que » la crainte. Il n'y a point de pouvoir qui résiste » à la haine universelle. Au reste , ajoute-t-il , on )) conçoit très-bien que la domination fondée sur » la force croit se soutenir par la cruauté, et ce )) peut être la politique du despote ; mais cette » politique , dans un état libre , est ce qu'il y a de » plus insensé. »
H trace la règle des intérêts pécuniaires et mercantiles , dont la discussion est d'autant plus instructive , que ceux-là sont de tous les hommes et de tous les momens. H décide toujours , conformément à son principe , qu'il est contraire à la nature de l'homme et des choses , c'est-à-dire , à ce qui fonde l'ordre social , d'ôter rien à personne de ce qui lui appartient , de lui causer le plus petit dommage , directement ou indirectement , par action ou par omission , de nuire de paroles ou de réticence ; et il résulte, de tous les exemples qu'il propose, cette grande vérité usuelle et pratique , que la probité , pour être complète ^ doit aller jy^
qu'à la délicatesse , ou , en d'autres termes , que la délicatesse n'est autre chose que la parfaite pro^ bité. (( La disette est extrême à Rhodes; et le blé » par conséquent très- cher. Un marchand d'A- » lexandrie en apporte, et, en raison du besoin, » le vendra ce qu'il voudra ; mais, en partant d'A- » lexandrie , il a vu une foule d'autres vaisseaux » chargés de grains , et prêts à mettre à la voile » pour Rhodes. Le marchand honnête homme » est-il tenu de le dire aux Rhodiens ? » Cicéron cite les avis opposés de deux philosophes fort austères et fort éclairés , et le pour et le contre est parfaitement discuté. H décide pour l'affirmative, fondé sur cette règle , que l'acheteur ne doit rien ignorer de ce que sait le vendeur, sans quoi le marché n'est pas égal; et il doit l'être dans les principes de la société humaine. <c Le silence du » vendeur, en pareil cas , est-il d'un homme franc , » droit , juste? Non. Il n'est donc pas d'un honii nête homme, w
J'ai toujours été étonné qu'en fait de commerce l'intérêt même n'ait pas fait un calcul qui serait l'éloge le plus efficace de la probité. Je suppose quun marchand, après avoir évalué ce que doit légitimement lui rapporter son commerce, se bornât an profit qui est le juste salaire de son travail , et la subsistance lé^tîme de sa famille , comme y par exemple, un intérêt de quinze pout eeot, fpiûù dit Hxe càxà du ccmimercéf se dé*
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fendit d'ailleurs de jamais y nen ajouter, de jamais surfaire, de jamais donner une qualité de marchandise pour une autre, d'en jamais cacher les défauts ; en un mot , qu'il vendit toujours comme il voudrait acheter. Je mets en faitque cet homme, une fcns c(»mu pour tel ,. et il le serait hientot , deviendrait dans un temps domié le plus riche de son état 9 et qu'il n'aurait pas de plus grand em-^ barras que de suffire à la foule des acheteurs. Je sais bien que quelques-uns se sont piqués de n avoir qu'un prix; mais cda est très^nsuffîsant et même très-insidieux : l'expérience l'a bientôt Ëiit voir. Ce que je presse est tout autre, et Fhomme dont je parle serait tel , qu'on pourrait envoyer chez hiî un enfant , pourvu qu'il sàt dire ce qu il &ut ^ et qu'on pourrait prendre sa maorchandise les jeux fermés. Je ne craindrais pour hii qu'une tentation , très-prochaine et très-forte , il est vrai , celle de faire de la confiance une fois bien établie un rnoj&x de tromperie trè»-lucrative , au moins jusqu'à ce qu'^e fât reconnue; car le gain fait naître la soif du gain , et la fortune allume la cupidité* Mais ici encore la cupidité calculerait ma); car à peine la fraude serait-dle pubfique , qu'il ne ^rendrait plus rien : il serait le sm^ à qui Ton ne passât pas d'être fripon; et alots ce qu^î aurait gagné pendant un certâûn temps, et gagàénial, vaudraut-il ce qu'il aurait pu bien gafgâer tiHit le reste de sa vie?
aoS COURS DE LITTÉRATURE.
Mais voici des problèmes tout autrement épineux ; aussi ne devaient-ils pas , selon moi , être même proposés. Au milieu d'un naufrage , deux hommes se jettent sur une planche qui n en peut sauver qu un; lequel des deux doit céder à l'autre? Gicéron décide qu'elle appartient à celui qui est le plus utile à la chose publique. Et qui en sera juge ? Et quand l'un des deux jugerait en faveur de l'autre contre lui-même, ce qui serait déjà beaucoup, cela suffirait-il pour vaincre le sentiment naturel et légitime de sa conservation ? Gicéron prononce , de même , que , s'il s'agit de mourir de faim ou de froid , et qu'il y ait un aliment ou un vêtement disputé entre deux personnes , celle qui est la plus nécessaire à ses concitoyens a droit de s'emparer du pain ou de l'habit au préjudice de l'autre. Remarquez qu'il s'agit de deux personnes égales d'ailleurs en tout le reste; car les exemples de Gicéron ne sont pas de ceux qu'offi:e assez fréquemment l'histoire, comme des soldats qui font à peu près de semblables sacrifices à leur général , ou des sujets à leur souverain : encore n'est-ce pas dans cette extrémité de besoin physique où l'honune n'a plus guère qu un mouvement machinal; et l'on pourrait douter, dans tous les cas , si ce qui est cité comme trait d'héroïsme et de dévouement , peut être prescrit comme devoir. Mais, en total, mon avis serait que ces sortes d'hypothèses sortent de la sphère
des devoirs , et doirent être en conséquence étran-^ gères à un traité de morale. La morale suppose nécessairement Tbomme jouissant de ses facultéâp' morales. Or , dans les exemples aQégués , où un homme est près de se noyer, ou de périr de faim ou de fpoid (ce sont les termes de Gcéron) ^ , Thonmie n^est qu'animal ^ , et ce n'est plus le moment de lui tracer des devoirs quand il ne peut en sentir qu'un, le premier alors pour tous les' êtres animés, celui de se conserver; et, en supposant même qu'il y eût en ce genre des pïiéiK>mènes de m:âgnanimité , ce qui est possÛ)Ie^ on ne pourrait pas faire une règle de ce qui n'est ' qu'une exception.
Cicéron paraîtra moins rigoriste sur le serment, ' matière aussi souvent agitée qu'aucune autre. H ' se range à l'opinion généralement reçue, non* seulement que, si Ton a juré de mal faire , le serment est nul , mais que tout serment iinposé par la force n'est point obligatoire. « Le serment, dit- » il , tient b la conscience, et dès que vous n'avez
^ Si famé autfrigore Oùnficiatur.
? Il est de £ait qu'une taim extrême» un froid eitréme otent la raison. Dans nos lob, un homme qui, mourant ^ de faim, prendrait un ^^^^ ^1^^ ^^ boulanger, ne serait pas puni comme voleur. Il importé de prendre garde que ' je ne parle ici que de ce seul état, et que cette exception * n'e&t pas dangersUKî car ce n'est pas cet état qui produit <le$ crimes. . .. . . ^