SECTION IV
, Sénèque.
n y a quinze ou sei^ ans quil s'éleva une grande querelle sur Sénèque : elle ne fit pas , il est vrai, le même Bruit en France et en Europe que celle dont Homèt>€ fut le sujet dans le siècle dernier et dans le nôtre. Sénèque ne tenait pas une assez grande place dans l'opinion pour intéresser dans sa cause autant de lecteurs qu Homère; et la discu^on sur les anciens et les modernes, dont celui-ci fut l'occasion, n'était d'ailleurs qu'une question de goût. On ne laissa pas , suivant l'usage , d'y mêler cette espèce d'aigreur qui naît si facilement de la . contrariété des avis, et même cette dureté qui tient au pédantisme de
SÉNÈQLE. mi
rérudition : vous avez vu que ce fut le tort de la Savante Dacier. Cependant les injures ne furent du moins que littéraires, et n attaquaient que Tesprit. Ici ce fut bien autre chose : la controverse sur Sénèque, roulant en grande partie sur le personnel de ce philosoplie , fut une espèce de procès criminel y et au point que, dans aucune espèce de procès, on ne publia jamais de factum plus violent , plus outrageant , plus forcené que celui de Diderot contre quelques journalistes qui , en rendant compte de la traduction des Œuvres de Sénèque ^, avaient osé, ou censurer sa conduite, ou seulement élever des doutes et jeter quelques nuages sm* sa vertu. Heureusement le public ne prit pas à cette cause un intérêt égal, à beaucoup près , au vacarme que firent les apologistes de Sénèque, et il en prenait fort peu à la diSàmation répandue sur ses adversaires, dont plusieurs en effet n*étaient pas déjk très-bien famés, mais qui cette fois avaient raison pour le fond des choses ,' quoiqulls n eussent pas toujours biem choisi ni bien déduit leurs moyens. Ils eurent même, ce qui ne leur était pas ordinaire, lavantage de la jnodération , comme celui de la vérité, sans doute parce que personne ne pouvait guère se passionner , contre Sénèque , conmie
^ Ouvrage posthume de La Grange,, publié par Naigecp en 1 778.
Diderot seul était capable de se passionner pour Jui. Le scandale ne fut donc ni long ni éclatant ; mais Touvrage de Diderot , qui fut lu malgré sa longueur et ses défauts , surtout à cause de quelques sorties indirectement satiriques contre des puissances de plus d'une espèce, est resté comme un des monumens les plus singuliers de l'intolérance fort peu philosophique de ceux qui s'appelaient exclusivement philosophes. H a encore un autre caractère particulier à l'auteur : c'est le contraste, à peine concevable dans tout autre que lui, des louanges outrées qu'il prodigue à la philosophie et au talent de Sénèque , avec les reproches et les censures qu'il lui adresse , et qui en sont la contradiction la plus formelle. L'examen que je ferai tout à l'heure de ce hvre de Diderot, soit en réfutant ses erreurs et ses sophismes , soit en évaluant ses aveux , sera la confirmation la plus forte de l'opinion , que déjà plus d'une fois , dans le cours de nos séances , j'ai eu occasion d'énoncer, quoique en passant, sur les écrits de Sénèque, qu'à présent il convient de rassembler sous vos yeux dans un aperçu général et raisonné.
Le premier qui se présente , en suivant le même ordre que son traducteur La Grange, ce sont ses Lettres à Lucilius : elles sont au nombre de cent vingt-quatre , et roulent toutes sur des points de morale, tantôt dificrens, tantôt les mêmes. Si
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l'on voulait les juger comme l'auteur prétend les avoir écrites, c'est-à-dire comme une correspondance familière avec un ami et un disciple ( car Lucilius paraît avoir été l'un et l'autre ) , la première critique qu'on pourrait en faire, c'est qu'elles ne sont rien moins que ce que l'auteur voulait quelles fussent. «Vous vous plaignez ^ , » écrit-il à Lucilius, que mes lettres ne sont pas » assez soignées; mais soigne-t-on sa conversa- » tion, à moins qu'on ne veuille parler d'une » manière affectée ? Je veux ^ue mes lettres res^ » semblent à une com^ersation que nous aurions » ensemble , assis ou en marchant. Je veux qu'elles » soient simples et faciles, quelles ne sentent en » rien la recherche ni le travail. » Certes , les Let* très à Lucilius ne tiennent pas plus de la conversation que du style épistolaire : ce sont , à peu de chose près, de petits sermons de morale, ou de petits traités de stoïcisme, ou de petites
^ Je me sers, dans tout cet article, de la traduction de La Grange, non qu'elle soit la meilleure possible, il s'en faut de beaucoup , mais elle est généralement assez bonne ; et , comme je ne peux montrer ici Sénèque que traduit, j'ai cru devoir déroger cette fois à l'habitude où je suis de traduii'e moi-même , de peur qu'on ne m'accusât de gâ* ter Sénèque pour le blâmer. Pour obvier à ce reproche , qu il fallait prévoir comme tout autre , dès que l'on avait affaire à l'esprit de parti , je n'ai pu me servir d'un meilleur moyen que de suivre partout la version approuvée, revue et augmentée par les prôneurs de Sénèque.
lai 6 COURS 1)E LITTÉRATURE.
dissertations sur des matières de philosopliie et d*érudition, souvent même rien n'indique que ce soient des lettres yhorsle titre du recueil. Le ton est habituellement celui d'un philosophe en chaire ou sur les bancs; et le style, celui d'un rhéteur qui tombe souvent dans la déclamation , et la déclamation va quelquefois jusqu'à la puérilité \
L'éditeur de l'ouvrage posthume de La Grange ^ homme instruit^ mais récusable dans une cause où il était partie , et où il se déclarait adorateur de Sénèque et disciple de Diderot , a voulu tirer avantage de ce reproché de Lucilius , qui semble opposé à celui qu'on a toujours fait à Sénèque, puisqu'ici l'on ne parait taxer que de négligence celui que l'on a toujours accusé d'affectation. Mais
^ Telle est la manière dont on peut classer les diverses compositions : l'écrivain éloquent qui a toujours le style du sujet; le rhéteur qui veut tout agrandir et tout orner; le déclamateur qui s'échauffe à froid. La première classe est celle des grands génies et des modèles, comme, parmi nous» lesBossuet, les Montesquieu, etc.; la seconde , celle des hommes qui ont plus de talent que de jugement et de goût, comme Thomas, comme Raynal, Diderot, et bien d'autres après eux; la dernière et la plus nombreuse, celle des écrivains , ou mauvais ou très-médiocres , en prose ou en vers, qui sont le plus souvent boursouflés et vides, enoK phatiques et faux. Ce dernier caractère est généralement celui de la plupart des productions modernes depuis le B^ieu de ce siècle, d'où l'on peut dater la dépravation des esprits et du goût, qui depuis a toujours été et va toujours «n croissant.
Viditeur s'est mis , ce me semble , à coté de la question ea se mettant à la suite de Diderot. H a lair de croire > ainsi que lui^ que les critiques si souvent r^aourelées contre le style et le goût de Sénèque tombent sur sa latinité. J'aime à croira qu il n'y a ici qu'une méprise : l'esprit de parti peut se méprendre de bonne foi. Mais pourtant dans tout ce que Diderot cite de ceux qu'il appelle les détracteurs de Sénèque « et que je ne connais que par les citations , il n'y a qu'une ligne sur la latinité j parmi une foule d'autres censures. Cette ligne porte que c'est un auteur de la basse lati^ nité , et ces mots sont en guillemets : d'où Ton doit supposer qu'ils sont transcrits. Cependant , comme Diderot réfute tout le monde à la fois , la plupart du temps sans aucune désignation , met-^ tant tout pêle^mék , et ne se piquant ni de méthode ni d'exactitude , j'avoue qoe j'ai peine à croire que quelqu'un ait pu se servir d une expression si impropre, et confondre le dernier âge des lettres romaines , qui était celui de Sénèque , avec cette époque très - postérieure qu'on nomma le moyen âge, qui fut véritablement celui de la basse latinité. Quoi qu'il en soit , Diderot et son éditeur profitent adroitement de ce mot, réel ou supposé, pour attribuer cette bévue à tous les censeurs dé Sénèque, qui dans le fait n'ont jamais dit autre chose si ce n'est que la latinité de son temps n'était déjà plus aussi généralement pure que celle
2r:ie cours de i^ittbrâtuiœ.
nèque ( car c'en est une , et il a 1 air de prêcher quand les antres rsdsonBent) a une espèce de force qui n'est p^t^a{>5 les antres : je dis une espèce de force , car si la naeillenre et la véritable est celle qui est la plus dËcacè et qui produit le plus d'effet sur rame, la force de Sénèque n est sûrement pas celle-là > sa chaleur est dé la tête , et monté à la tête sans affecter le ccEur. Il est proprement le rhéteur du Portique. Mais j'ose croire , et avec bien d'autres 9 qué^ parmi les anciens, l'orateur de la morale, c^est Qcéron, c'est l'auteur des Tusculahes , du Traité des Devoirs , et de celui de là Nature des- Dieux. Vous veHrez dans les deux moralistes latins , quand je les rapprocherai tout à l'heure dans quelques morceaux , le même fonds de principes et d'objets , mais une grande disparité dans le choix des moyens et dans la manière de les présenter. Vous verrez que l'académicien doit avoir plus d'eflFet réel que le stoïcien , parce qu'il a plus de mesure; qu'il doit obtenir plus, parce qu'il demande moins; que son sage est un hdmme, et celui de Sénèque une chimère ; et , dans toutes ces différences, vous pourrez encore observer le rapport naturel des hommes et des choses qui rend compte de tout. Le stoïcisme et Sénèque se convenaient : c^est le même esprit ; c'est de part et d'autre une exagération , un effort , un excès. On peut dire à l'un : Qui veut trop n'obtient rien ; à Fautre, Qui prouve trop ne prouve rien. La
raideur, la jactance et la morgue soat dans les phrases de Sénèque , comme dans les dogmes de Zenon : le commentaire est comme lé texte. Ce n est pas là que les hinximes se prennent : on'exalte ainsi les têtes , mais on choque la raison , et Ton manque le cœur. Prenons cependant quelques morceaux où il y a de l'élévation sand sécheresse y et de la grandeur sans trop d'emphase. ^
((Oui, Lucilius, un esprit saint réside dans nos 5) âmes; il observe nos vices, il surveille nos ver- » tus, il nous traite comme nous le traitons. » Point d'homme de bien qui n'ait au-dedans de i) lui un dieu: sans son assistance, quel mortel )) s'élèverait au-dessus de là fertime? De kd mms )) viennent les résolutions grandes et^ortes. Dans )) le sein de tout homme vertueux, j'ig^^Ore quel » dieu , mais il habite un dieu. S'il sofEce à vos )) regards une forêt peuplée d'arbres antiques ^ont » les cimes montent jusqu'aux cietix , et dont les . » rameaux pressés vous cachent l'aspect du ciel , . » cette hauteur démesjirée, ce silence profond, » ces masses d'ombres au loin proloi^ées et c(m- )) tinues \ tant de signes ne vous aamoncent-ils » pas la présence d'un dieu ? Sot un antre formé » dans le roc s'il s'élève une haute niontagne, » cette immense cavité creusée par la nature , et
Ml y a dans La Grange , qm de loinJbrmen$ XQntmuUé, ce qui est trop inélégant posr le tOQude.ce JOMXceaii.
222 COURS DE UTTÉRATURE.
}> non pas de la main des hommes, ne frappera- » t-elle pas votre àme d'une terreur religieuse? Qn » révère les sources des grandes rivières ; Térup- » tion soudaine d'un fleuve souterrain fait dresseir )) des autels ; les fontaines des eaux thermales ont » un culte; l'opacité et la profondeur de certains » lacs les ont rendus sacrés : et si vous rencontrez » un homme intrépide dans le péril , inaccessible » aux vains désirs , heureux dans l'adversité, tran- » quille au sein des orages , votre âme ne sera » pas ^ pénétrée d'admiration I Vous ne direz pas » qu'il se trouve en lui quelque chose de trop » grand, de trop élevé pour ressemblera ce corps » chétif qui lui sert d'enveloppe ! Ici le souffle di- » vin se manifeste : cette âme supérieure et si )) bien réglée, qui dédaigne les biens périssables , 1) comme au-dessous d'elle, qui se rit de nos dé- » sirs et de nos craintes , sans doute est mue par » une impulsion divine; sans l'appui d'un dieu, » ce bel édifice ne pourrait se soutenir. De même
^ Dans La Grange, ne serait-elle pas ? Ce qui change le sens et l'altère beaiicoup. Le traducteur ne s*est pas aperçu que, dans les phrases précédentes, sur les merveilles de la nature, l'interrogation équivaut à l'affirmation ; mais non pas ici, parce que l'auteur passe d'une vérité reconnue à une autre vérité qu'il veut persuader, comme la conséquence de l'autre : si Lucilius en était convaincu comme lui, l'auteur n'aurait rien à démontrer. Il y a bien d'autres fautes dans cet ouvrage ; mais l'auteur est mort sans y avoir mis la dernière main.
SÉNÈQTJE. 323
)) que les rayons du soleil touchent à la terre, et » tiennent au globe lumineux d'où ils émanent y » ainsi Tàme sacrée du grand homme, envoyée » d'en-haut pour nous montrer la Divinité de plus » près, séjourne avec nous, mais sans abandonner » le lieu de son origine : elle y reste attachée, elle » le regarde , elle y aspire , et ne vient un mo- » ment sur la terre que comme un être supérieur. » Et en quoi ? En ce qu'elle ne brille que de son » propre éclat. Quelle folie de louer dans l'homme M ce qui lui est étrangeV, d'admirer en lui ce qui » peut dans un moment passer à un autre l Un )) coursier ne vaut pas mieux pour avoir un frein )> d'or. Le lion aux crins tressés , dompté par un » maître au point de souffrir ^ les caresses et la » parure, et le lion que la servitude n'a point )) énervé, ne se présentent pas du même air sur l'a- » rêne. Le. dernier, bouillant, impétueux, comme » le veut sa nature, majestueusement hérissé, fier » et beau de la terreur qu'il inspire , ressemble-t-il » à ce quadrupède amolli et languissant sous les » lames et les feuilles d'or? On ne doit se glorifier }> que de ses biens. Quand les sarmens d'une vigne
^ La Grange dît, au point d'endurer, ce qui est un terme impropre ; on vl endure que ce qui fait de la peine , et il ne s'agit ici que de ce qu'on permet. Souffrir est reçu pour tous les deux. Le lion apprivoisé souffre les caresses, et n'en souffre rien ; au contraire, il les reçoit avec joie, tout ^^mme le chien.
234 COURS DE UXTiaATURE.
« sont chargés de grappes, quand ses appuis mé* » mes succombent sous le faix , on ladmire , on I) la préfère à une vigne dont les feuilles et les » fruits seraient d'or. Pourquoi? C'est que le pre« » mier niérite d'une vigne est la fertilité. Louez. » donc aussi dans l'homme ce qui lui appartient* )) U a de beaux esclaves, de riches palais, des » moissons abondantes , un ample revenu ; tout » cela n'est pas en lui , mais autour de lui. Ré-^ » servez vos éloges pour les biens qu'on ne peut m ni ravir ni donner, et qui sont propres à lliom- »> me , c'est-à-dire son âme , et , dans cette âme , la » sagesse. »
Je me suis permis quelques changemens dans la traduction , que Fauteur n'a pas eu le temps de revoir; mais Tintention n'en saurait être suspecte. C'est par le même motif que j'ai supprimé deux ou trois lignes de l'original , pour ne rien gâter au morceau ni au plaisir qu'il pourrait vous faire. Senëque dit de son sage, qu'il t^oit les hommes sous ses pieds, et ks dieux sur sa ligne. La première moitié de cette phrase est arrogante, et l'autre ridiculement fastueuse. Ailleurs : // ne quitte pas le ciel pour en descendre. Cette phrase , louche et amphibologique , est une faute du traducteur. Il fallait dire : a Le sage n'a pas quitté le ciel pour » en être descendu. » Ce qui s'explique très-bieu par cette comparaison tirée des rayons du soleO , et qui me parait sublime. Le paragraphe entier est
jplein de mouvement et d*édat« Je v^eaaàxte point si cela est d'une corn^ersation ou d'une lettre^ je ne prends point ïuntear lau mot : je regarde la chose; elle est entièrement oratoire. Mais si l'on* vrage était seulement intitulé Lettres philosophie ^ues, il n'y aurait ri^i à objecter^ car celles-^l& comportent tous les tons. C'est ce que sont les lettres de Sénèque, quoiqu'elles n'en aient pas le titre. £t qu'importe ? Ce n est donc pas sur cette convenance réelle ou prétendue que j'ap* puierai aucune critique : je prends ici pour bon tout ce qui l'est en soi. L'on ne trouverait peutêtre pas dans Sénèque trois morceaux qui vaillent celui-là. Mais quoiqu'il soit de la vieillesse de l'auteur, et qu'il y ait de l'imagination, n'aves-vous pas senti qu'il y avait là du faux et du luxe de jeunesse ? Les grands qpectades de la nature attestent un dieu: mais le culte rendu aux lacs et aux fontaines est une superstition , et il ne faut pas partir d'une erreur pour arriver à une véritéc Cela pourrait se passer tout au plus à un poëte qui, avec de beaux vers, a toujours raison; jamais à un philosophe. Quatre comparaisons si près l'une de l'autre , c'est du trop ; et il manque trois ou quatre lignes qui étaient nécessaires pour en marquer les rapports, car, en soi-même, le lion sauvage ou apprivoisé n'est pas trop l'emblème d^un sage. Cependant le fond de l'idée est juste; ce qui ne dispensait pas de l'explicpier. La deiv IV. 15
326 COURS DE LITTÉRATUBE.
nière comparaison, celle de la vigne, a le même défaut. Il eût fallu énoncer d'abord et positive^ ment le principe , qu'une chose n'est belle que de la beauté qui lui est propre ; qu'une vigne chargée de grappes est belle de sa fertilité, et qu'une vigne à fruits et à feuilles d'or n'est pas une belle vigne, mais un beau morceau de ciselure. Cette précision et cette justesse dans l'ordre des idées sont indispensables , surtout en matière philosophique ; et Tauteur aurait prévenu l'objection qui se présente d'elle-même, quand il dit trop tôt et trop crûment de la vigne fertile : On la préfère à une wgne dor. Non pas, s'il vous plait; car avec la vigne d'or j'aurai mille arpens de l'autre , et du meilleur terrain.
Voilà bien des fautes, et pourtant je vous ai montré Sénèque dans ce qu'il a de plus beau. Je suis persuadé que, quand Lucilius lui faisait observer que ses lettres n'étaient pas assez soignées, il ne voulait pas dire qu'il écrivait mal en latin ; ce qu'on a supposé très mal à propos , et ce qui n'est pas présumable d'un écrivain des plus renommés de son temps; mais qu'il ne donnait pas assez de soin à ce qui en demande toujours, même dans des lettres , dès qu'elles roulent sur des matières de cette importance; qu'il négligeait trop la liaison , la clarté , la précision des idées et des expressions. L'ami de Sénèque aura poliment renfermé cette censure dans une phrase générale ,
SENÈQUS* 212^
maïs les lecteurs anciens et modernes en ont eu Tintelligence et la preuve, et ne s*y sont pas trompés, ou n*ont pas feint de s'y tromper, comme ceux qui se sont faits les patrons de Sénèque.
Le morceau que vous venez d'entendre n'est donc en total qu'une brillante amplification d'un rhéteur qui a du talent, et quelquefois de gran4s traits. Cette manière d'écrire, et la foule de sentences et de pensées saillantes et détachées qui abondent dans Sénèque , sont d'ordinaire plus favorables dans des citations que dans une lecture suivie, surtout dans les matières philosophiques, et par comparaison avec un écrivain qui , comme Cicéron, se fait un devoir des convenances dp chaque sujet, de la chaîne de ses idées, et de la variété de sa diction. Vous n'êtes plus ici dans le genre oratoire, où j'étais sûr, à l'ouverture du livre , d'oflfrir à votre admiration quelqu'un de ces endroits dont l'intérêt et le charme se font sentir d'abord à tout le monde. Il faut ici le jugement de la réflexion , mais il suffit aussi d'être averti pour apercevoir aisément la supériorité réelle de l'écrivain consommé , qui ne peut avoir que le mérite propre à chaque objet , et qui l'a toujours. Le passage que je vais traduire a beaucoup de rapport avec celui de Sénèque. Cicéron veut prouver, comme lui, que notre âme a en elle un principe divin ; mais il la considère ici du côté des connaissances et de rinvention des arts. Sa maiiière
XXS8 COURS TJE LTn^RATURE.
.^e prouver réunit, ce me semble, la pîliilosopliie et rèloquence , mais sans que 1 une nuise à l'autre , let dans l'accord qui convient à toutes deux.
« Quelle est donc en nous cette puissance qui » recherche ce qui est caché , qui invente et ima* » gine? Peut-elle vous paraître formée d'un limon » terrestre , et n est-elle qu'une substance mortelle » et périssable? Que vous semble de celui qui donna D le premier à chaque chose son nom, ce que Pyj) thagore regarde comme l'ouvrage d'une haute » sagesse; de celui qui rassembla les hommes dis- » perses, et leur apprit à vivre en société ; de celui » qui marqua par un petit nombre de caractères » toutes les différentes inflexions de la voix ^ qu'on )) aurait cru devoir échapper au calcul ; de celui )) qui observa la marche et le retour des étoiles, et )) leur destination? Tous furent de grands hommes » sans doute ; et ceux-là le furent aussi , qui avaient » trouvé auparavant Tart du labourage, le vête- )) ment, le logement, les înstrumens nécessaires » au travail, et les moyens de défense contre les » animaux sauvages. Cest par ce chemin que •1) rhomme, adouci et policé, passa des arts de *» nécessité aux arts d'agrément et aux sciences )) élevées; qu'on en vint jusqu'à préparer des plain) sirs à notre oreille, par l'assemblage, le choix
^ Cicéron a raison t Tinvention de l'alphabet est un des -prodiges dfî l'esprit humain*
sÉrsÈ^^c. 2129 ?
» efcvla.variélé des sons; que nos yeux apprirent* ii«4 oootempler les^astres, tant ceux cpte Ton ap- » peUey!a:éiS,€^e€eux(jue nous nommons 6rr^//r5^ 9 et qui 9 dans le fait,. sont fort loin, dener. M ais ' «HKHoame, qui a su» en mesurer les mouvemens )) réguliers , a fait voir que son intelligence devait )> être de la même nature que celle de rourrier' )) qui les a faits.
» Et quand un Ârchimède a renfermé dans les )} cercles d'une sphère le soleil , la lune et les étoi*- - » les y n a-t-il pas fait la même chose que le su* )> prême artisan du Timée de Platon, qui régla . )> les mouvemens toujours uniformes des corps < )) célestes, par la proportion entre la vitesse des • )) uns et la lenteur des autres? Et si cet otdre n a i )) pu exister dans le monde sans un. Dieu, Archir » mède aussi na pu l'imiter dans sa sphère artifi- » cielle sans une intelligence divine. Oui, certes,, )> elle est divine cette faculté qui produit tant et : )) de si grandes clioses.Que dirai-je delà mémoire - » qui retient tout, et de l'esprit qui invente tout? » JTose affirmer que cette puissance est ce qu'il y )> a de plus grand dans Dieu même. Croyez-vous 3 » que ce soit le nectar et l'ambroisie, et cette Hébé : » qui les sert aux tables de l'Olympe, qui fassent ^ » le bonheur de la Divinité? Fictions d'Homère,,,. » qui transportait au ciel ce qui est de l'homme : 4 » j'aimerais mieux qu'il eût transporté à l'hommeri^r )) ce qui est du cieLQu'y a-tril donc de réellement^
23o COURS DE LITTÉRATURE.
: TU divin? L'action, la raison, la pensée, la mémoire. » Ce sont là les attributs de Tàme : elle est donc » divine ; et si j'osais m'exprimer poétiquement , » comme Euripide, je dirais : L'âme est un Dieu, d J'avoue que je préférerai toujours cette manière de philosopher et d'écrire à celle de Sénèque. Laissons même de côté ce qui est hors de parallèle , le fini de cette composition , où il n'y a pas une tache , et où le goût a distribué et proportionné les ornemens préparés par l'imagination. Combien n'y a-t-il pas ici , dans un moindre espace , plus de choses que dans Sénèque ! Chez ce dernier, une seule idée est retournée et reproduite dans plusieurs comparaisons plus ou moins défectueuses ; dans Cicéron , pas une phrase où une nouvelle idée n'ajoute à celle de la phrase précédente , où une nouvelle preuve ne fortifie sa thèse : et c'est encore un mérite étranger à Sénèque, que cette progression dans les idées , qui produit celle qu on a toujours recommandée dans le discours.
A présent, voulez-vous savoir comment Sénèque est d'accord avec lui-même, et juger de sa logique et de sa métaphysique? La lettre que je vais transcrire vous prouvera combien il était pauvre en ce genre. Si ce que vous avez entendu de lui , sur cette divinité qui est en nous, était autre chose qu'un essai de rhétorique sur des idées qui sont de Platon , il faudrait absolument que Tauteur
SÉNÈQUE. dHi
eût écrit sans s^entendre , et q[u*à la morale près ^ qui est à la portée de tout le inonde , il n en fût pas d'ailleurs aux élémens de la pUlosopliie.
Vous savez que, selon les principes de Zenon, il ne reconnaît de bien proprement dit que la vertu. Lucilius lui demande si le bien est un corps. Il répond (je vous préviens que la citation vous paraîtra peut-être un peu longue, parce que rien ' n'impatiente comme la déraison ; mais il faut entendre toute l'argumentation de notre pliilosophe, pour apprécier sa dialectique et les éloges de ses panégyristes ; et cela vaut bien quelques minutes de résignation ) :
« Sans doute le bien est un corps, puisqu'il agit ^, » et que ce qui agit est corporel. Le bien agit sur » l'âme ; il lui donne sa forme ; il en est pour ainsi » dire le moule : effets qui ne sont propres qu'à » un corps. D'aiUeurs, les biens relatifs au corps » ne sont-ils pas corporels? Ceux qui sont relatifs » à l'àme le sont donc aussi , puisque l'âme élle- » même est une substance corporelle.... Je ne crois
^ Il n'y a point d'homme un peu versé en métaphysique qui n'aperçoive là une absurdité donnée pour preuve d'une autre absurdité. U action est en elle-même un mouvement spontané qui suppose une volonté d'agir ; et cette action ' n'appartient qu'à la faculté intelligente , et ne peut appartenir à la matière y qui ne peut ni penser ni vouloir, et dont le mouvement ne peut être, dans tous les cas, que mécanique. Platon avait été jusque-là, et c'est pourquoi il avait donné une âme au monde , parce que Tâme seule agit*
^Sfar COURS DB LITTERATURE.
->% pas que voisisdou^z que les passions soient des n corps ; par exemple, la colère, l'amour, la tristesses » Si vous en doutiez, considérez à quel point ellêa
V altèrent le visage, contractent le front, épanouis- -» sent les traits , excitent la rougeur , ou repoussent y^ le sang vers lé cœur. Croyez-vous qu'une cause » incorporelle puisse imprimer des caractères aussi
V corporels? Si les passions sont corporelles, les 0) maladies de Tâme le sont pareillement : telles -» sont l'avarice, la cruauté, et généralement tous i> les vices invétérés et devenus incorrigibles. Oa -» peut donc en dire autant de la méchanceté etr -» de toutes ses espèces , de la malignité , de l'envie, » de l'orgueil. Il en est donc de même des biens : » d'abord parce qu'ils sont contraires aux maux ;
V secondement, parce qu'ils produisent les mêmes yr indices au-dehors. Ne voyez-vous pas quel feu le » courage donne aux yeux , quels regards attentifs » a la prudence , quelle retenue et quel caltne a » le respect, quelle sérénité a la joie , quelle rai- » deur a la sévérité, quelle aisance a la gaieté? ET » faut donc que toutes ces vertus soient des corps » pour changer ainsi la couleur et la façon d'être » des corps , et pour exercer sur eux un empire si
V absolu. Or, les vertus que j*ai rapportées et toua }) les effets qu'elles produisent sont des biens y,,e1u }> n'altéreraient pas le corps sans uot contoet^ iBki^ » conamea dit Lucrèce, tout ce qui peut toiKiiiePf » est corps : ces vertus sont donc des corps. AHôns^^
SÉNÈQI3E. 233b
» plus loin : ce qui a la force de pousser , de con^ )) traindre, de retenir^ de conunander, est corpo^ )) rel. Qc, la crainte ne redent-elle pas? l'audace ne. )} pousse4r^lIe pas? le courage ne donnertril pa&i )) de. la fougue et de Timpulsion ? la raodératkNEKji )> n est-elle pas un frein qsà. contient ? la joie n'ér- )) lèvert-elle pas ?ila tristesse n'abat^eUe pas? flnfi%, y> nous n'agissons que par les ordres de la méchaur- )> ceté ou de la vertu : ce qui commande au corpa^ » est corps ; ce qui fait violence au corps Test pa- » reillement. Le bien du corps est corporel : le i )> bien de rhomme est le bien du corps : le bien » est donc corporel. »
Si quelque chose peut ajouter au ridicule de tant . d'inepties , c'est le ton magistral xlont elles sont . débitées. Je ne vois aucune excuse à cet entasse^ ment d'extravagances^ Diderot parle àece^telettre'.t dans soa examen général , et se contente d'en indiquer le titre, que les vertus sooè corporelles et d'ajouter : Vaines disputes de^ mots. S'il eût . trouvé quelque chose de semblable dans Cicérone, ^ que n'eût-il pas dit! £t que dirons-nous d'un phi- • losophe qui , dans cette assertion , que Vdme est corporelle y ne voit qyLune dispaeiê: de mats? Ce n'est là pourtant qu'une des erreur ^^ quoi eompo-^sent cet incompréhensible paragraphe. Dira-t-K)n que.Sénèque ne fait que suivre ici là doctrine dés, stoïciens? Mai& d'abord., qyoîqiji'il soutienne danse. s9S*LeUres ^ pjUasiiwirs. de, haaitg.. pasadoçces. les plug^
étranges , il fait profession de ne point s'astreindre en tout aux opinions de sa secte, d'avoir son avis, de ne jurer sur la parole de personne ; et Diderot lui-même nous le donne pour un véritable éclectique. En plus d'un endroit , Sénèque rejette avec mépris certaines subtilités du stoïcisme, tandis qu'il en adopte de vraiment révoltantes en ellesmêmes, comme, par exemple, que toutes les fautes et toutes les vertus sont égales ^ On ne peut donc mettre sur le compte de son école toutes les sottises qu'il débite ici en son propre nom : sottises est bien le mot, et il n'y a point déraison pour ménager les termes quand les choses sont si mauvaises. Celles-ci sont bien de son clioix , et il en est très-responsable. Mais comment un homme qui avait lu Platon , Aristote , Cicéron , et tant d'autres philosophes , sur l'immatérialité de l'âme, est-il excusable de méconnaître la force de leurs raisons, et celle même du sens intime, qui en est une en philosophie , et celle du sentiment commun à tous les hommes , qui , comme le dit fort bien Cicéron , est en ce genre une loi de la nature ^ ?
^ Epître 66, — Cette lettre, de Taveu de Diderot, n'est qu'un tissu de sophismes.
2 Consensus omnium lex naturœ putanda est. Cicéron pose ce piîncipe à propos de la croyance en Dieu, de Timmortalité de Fâme, et des notions de la morale universelle, c'est-à-dire, des vérités dont la nature a donné la conscience à tous les hommes, parce qu'elles sont nécessaires
sÉNÈQtJE, a35
Vous avez déjà entendu Platon , et Cicéron qoi le répète et le fortifie. Aristote , quoique plus abstrait en cette matière , est du moins hors de tout soupçon de matérialisme ; car , après avoir admis quatre principes universels, qui ne sont autre chose que nos quatre élémens , et par conséquent toute la matière , il affirme expressément que l'âme humaine n'a rien de commun avec eux , que c'est une substance à part , dont la nature est un mou* vement spontané et continuel : c'est ce qu'il nomme entéléchie. Pythagore même , bien autrement abstrait dans sa mystérieuse doctrine des nombres , disait que l'âme était en nous ce qu'est rharmonie dans un instrument , le résultat intelligible des sons , de la mesure et du mouvement. 11 ne s'agit pas d'examiner ces définitions en elles-mêmes : il
à tous. Les matérialistes et les athées , un peu embarrassés de ce principe , aussi incontestable qu'essentiel , n'ont pas manqué d'objecter les erreurs de physique généralement reçues dans l'antiquité. C'est se mettre à côté de la question avec une mauvaise foi maladroite, qui ne peut en imposer qu'aux ignorans. Il importe fort peu au genre humain que ce soit le soleil ou la terre qui soit au centre de notre système planétaire , et toutes les questions de ce genre sont également indifférentes à l'ordre social. Mais ce qui concerne les devoirs et la destination de l'homme est d'une tout autre importance. On ne peut donc assimiler des choses si diverses sans violer le principe de parité entre les idées, fondement de toute logique : c'est un sophisme grossier qui ne prouve que l'impuissance de répondre.
nou^ suffit que rien de tout cela n indique la ma» térialité. Nous ayons droit d'en conclure que tous les philosopbes lés plus accrédités avaient senti que l'esprit et la matière , l'âme et le corps , étaient deux substances nécessairement hétérogènes , et que Sénèque , venu long-temps après eux , n'a pas même eu assez de sens pour profiter de cette lumière généralement répandue ; ce qui le met d'abord fort au-dessous d'eux.
Ses panégyristes nous opposeraient vainement en sa faveur quelques physiciens, quelques savans de nos jours, qui ont été ou qu'on a crus matérialistes. Le mérite qu'ils ont pu avoir dans les sciences, très -indépendant de leur opinion sur ce point, ne prouve rien pour Sénèque, qui n'entre pas en partage de leur génie et de leur gloire pour avoir partagé une erreur qui n'y a jamaisi: été pour rien. Parmi les ouvrages de matérialisme* ou d'athéisme que nous avons vus éclore, on n'en citerait pas un seul qui ait été un titre pour son auteur, et qui lui ait donné un rang parmi les^ savans. Ces livres ont été lus et recherchés comme hardis et prohibés, nullement comjiie bons; et: aucun d'eux ne porte le nom d'aucun des hommes célèbres dans les sciences , d'un grand géomètre , d'un grand physicien , d'un grand astronome , d'un grand chimiste , etc. Pour ce qui est de Sénèque , il ne fîit rien de tout cela, ni rien même qui en approchât de loin. Il n'a guère écrit que-
fiur la morale , si Ton excepte ses Questions nortureUeSj dont il sera bientôt fait inention; et comme les premières liases de la morale toucbeat à la métaphysique et ii la lo^ue, x^'est sous ces deax rapports qu il contenait de Tenvisager dâ» bord, au moins dans le peu qu'il 'en dit, car eUeB occapent chez lui peu d'espace ,< et , comme tous venez de le voir, il serait à souhaiter qu elles en tinssent encore moins.
Je comprends parfaitement Socrate, Platim et Gcéron, quand ils me disent que Tâme humaine, émanée de la Divinité, et faite pour s'y réunir, doit regarder conmie son seul bien y comme saj/Sn, la vérité et la vertu, dont le principe «t le modèle sont dans ce même Dieu, et dont les notions premières sont dans notre intdhgence. Je vois là une connexion d'idées, un mo» tif et un dessein. Mais quand Sénèque , en me disant que rdme est corps , et que les vertus s(mt corps , et que le souverain bien est corps y amasse ensuite volume sur vohxme pour me re<* dire de mille manières qu'il ae £mt faire casque de Y honnête y de la vertu ^ du souverain bieUy et avoir le plus grand mépris 3ponr le corps y\b compter pour rien, ne pas même s'embarrasser s'il aura du pain et de l'eau , qui ne sont pas plus nécessaires qu* autre chose (ce sont ses termes ), j'avoue qu'il m'est impossible de soupçoimer comment je dois faire si peu de cas de moft
corps j et en faire tant de la vertu, qui est corps aussi. Vhonnêtey la vertu j le souverain bien, la matière , le corps , les sens , tout devient dès lors égal : tout est sujet également à la dissolution des parties, et par conséquent à la mort; car apparemment Sénèque n'ignorait pas ce qui a été reçu partout, même chez les anciens, que tout ce qui est corporel est corruptible et mortel. Pourquoi donc m'occuperais-je plus de mon âme que de mon corps , quand tous les deux sont la même chose? Et qu est-ce alors que t honnête et la vertu ^ qu'assurément mon corps ne connaît ni ne conçoit, tandis qu'au contraire il connaît fort bien la sensation du plaisir et de la douleur?
Mais passons encore que ce chaos d'inconsé-* quences vienne du Portique, où l'on disait en effet, avec Zenon, que Tâme était de la nature du feu , anima est ignis ; toute l'argumentation de Sénèque sur les vertus qui sont corporelles est à lui, et cest un chef-d'œuvre de déraison. Quel philosophe, surtout depuis qu'Arîstote avait écrit, pouvait se méprendre au point de prendre les vertus pour des substances corporelles on incorporelles ? Elles ne sont pas plus l'un que l'autre : il y avait quatre cents ans qu'Aristote avait distingué les substances et les modifications j les sujets et les attributs; et quoiqu'il eût admis les qualités y les abstractions ^ au moins dans le rai- $onnement , comme êtres rationnels , jamais il ne
SÉNÈQUE. !2ig
les avait confondues avec les êtres réels. Qu'estce donc qu un raisonneur qui se fait demander si le l)ien est un corps, si la vertu est un corps , et qui répond oui? La demande et la réponse sont paiement impertinentes, et dénotent un excès dMgnorance qu'on ne peut pas excuser dans Sénèque, comme on excuse sa mauvaise physique , par le peu de progrès qu'avait fait la science. Pom* la physique, soit; mais l'homme qui a écrit les deux pages précédentes était prodigieusement en arrière de la métaphysique et de la logique de son temps. Le moindre écoUer eût répondu ^ d'après les catégories d'Aristote, que le bien, la vertu n'étaient pas plus des substances quel-* conques, pas plus des corps dans notre âme, quand même notre âme serait corporelle y que la blancheur dans la neige et Yodeur dans les roses ne sont des corps. L'écolier, parlant le langage de ses cahiers, aurait distingué là le concret et ï abstrait; mais il aurait pu aussi se faire entendre de tout le monde, en disant que la vertu n'était autre chose que l'être vertueux, considéré par l'esprit sous le rapport de la quaUté nommée vertu ; qu'il n'y avait point de substance , corps ou âme y qui se nommât vertu , qui se nommât Thonnête , qui se nommât le bien , comme il n'y en a point qui se nomme blancheur et odeur. Il n'eût pas même fallu remonter poiu* cela jusqu'aux livres d'Aristote; toute cette théorie est à peu
%/^ COURS DE XIIXÉRATURE.
près dans ceux de Gicéixm. Mais celle qui ùnt du courage iai corps ^ parce <|ue le courage pousse , comme si une métaphore était une expression propre, toute cette longue chaîne de sophismes puérils, où chaque ligne est im abus de mots et une ignorance des .dit)ses , appartient en propre à Sénèque , et je n ai rien vu de semblaUe. dans les anciens.
Cest pourtant de lui que l'éditeur de La Grange et de Diderot nous dit ^ « qu'il ^a lui seul plus » de connaissances ,: plus d'idées, plus de profon-» » deur que Platon et Cicéron réunis et analyses ; » qu'il a plus de nerf, plus de substance et de » véritable sève dans cinq ou six pages que ces )) auteurs n'en ont dans cent.» On ne dira pas que l'éloge est mince. Ce n'est pourtant qil'un texte dont le commentaire est dans Diderot , et je le citerai successivement à mesure que la réfiâtation trouvera sa place. Mais je puis , dès ce moment, réduire à leur valeur, c'est-à-dire au néant, ces premières hyperboles, aussi gratuites que fastueuses. '.L'éditeur ne les a pas étayées de la plus légère preuve , non plus que son suflfragant Diderot : moi, qui ne me crois point le droit de prononcer en maître, conune eux, et qui n'ai point l'habitude d'affirmer sans prouver, je m'appuierai d'abord sur des faits.
^ Tomel , page znr de la première édition.
sivtqrm. ik^t
Platon a traité toutes les parties de la philo* Sophie , et y a même fait entrer la politique et la législation, qui peuvent, il est vrai, se lier à la métaphysique et à la morale par des conséquences très-généralisées, mais qui ont cela de comimun avec la physique, quelles ne peuvent se passer de l'expérience, et sont par conséquent des sciences pratiques. Gela n empêche pas que, dans ses traités de la République , il n'ait semé des observations justes et utiles, et qu'il n'y ait montré assez de connaissances pour que les peuples de Thèbes et d' Arcadie lui demandassent des lois, comme Lycurgue en avait donné à Lacédémone, et Zaleucus aux Locriens. Platon leur répondit qu'ils étaient trop heureux pour avoir besoin de changer de gouvernement, et trop riches pour admettre l'égalité des biens. Platon apparemment n'avait pas conçu que le plus bel ouvrage de la philosophie et de la politique fût de sacrifier un peuple à Xunivers, et une génération à la postérité. Cela prouve seulement qu'il n'était pas à notre hauteur ^ mais non pas qu'il n'eût acquis une grande réputation de politique et de législateur. Nous n'avons pas un mot de Sénèque sur ces matières : ce n'est donc pas là qu'il peut passer de si loin Platon en connaissances y eu idées , en profondeur. Serait-ce en métaphysique? Le peu qu'il en a mis dans ses écrits en démontre rignorance absolue. Serait-ce en physique géné«^ IV. 16 I
aj^. COURS DE LITTÉRATURE.
raie? Celferci, dans Platon, est fort erronée; mais le même éditeur que j'ai cité avance au même endroit, non sans raison, que ceux des anciens qui, même en se trompant, ont éveillé la cui^sité , ont ingénieusement conjecturé et entrevu des vérités importantes, ne sont point à mépriser , et ont bien mérité des âges suivans , ne fût-ce qu'en leur épargnant beaucoup de mensonges. Or , on ne peut nier que ce mérite ne soit celui de Platon dans sa physique. Des hommes qui, dans ces matières, ont acquis une autorité que je suis fort loin d avoir et de prétendre, assurent que Platon avait eu en mathématiques d^ connaissances très- distinguées pour son temps, à en juger par quelques aperçus fort heureux, antre autres, par celui de la gravité qui attire les corps célestes vers un centre, en même temps qu'un mouvement de rotation les en éloigne^. U y a encore loin de là, sans doute, à la gravitation calculée par Newton; mais il y a ime vue juste et ëtendue, et Cicéron en a été assez frappé pour la rapporter dans ses ouvrages. En métaphysique, Platon a eu des idées aussi grandes que neuves , dont je n'ai marqué qu'une partie d'après l'assentiment universel; maïs un des plus savans et des ]plus célèbres professeurs de philosophie , daiis un
* C«sC ce qu'on a nommé depuis la ferce centripète et la ftote Dentrifuge, et ce qui est indiqné dass PlatoOt €t ]^^ dans les Tiisculaues.
pays où elle est depuis long-temps comme luttnralisée, l'Allemagne, M. Thiedman \ à qui nous devons le meilleur commentaire qu on ait encore fait sur tous les écrits de Platon , a pris la peiiie d'observer toutes les notions capitales eti métaphysique, que Platon a trouvées le premier, et que les modernes n'ont pu qu'adopter et dé^ velopper. Il en compte un assez grand nombre , et lui en décerne l'honneur, non pas à beaucoup près avec le ton d'un commentateur enthousiaste , mais avec le discernement dun juge compétent dans ces matières, qui explique très-bien en quoi Platon s'est tr<Hnpé, et que sa vaste érudition snet à portée de lui assigner ce qui est à lui, et ce qu'on ne trouve que chez lui.
C'est par ses écrits que nous connaissons la phi'» losophie de Pythagore , dont il n'a fait lui-même que trop d'usage pour nous qui n'en faisons aucua oas , mais qui du moins , comme objet de curio^ site , entre avec bien d'autres dans l'artide des con-» naissances , dont il n y a que peu on point de traces dans Sënèque. £n un mot, je ne vois pour cselni<i que ses Questions naturelles, qu'on ne se serait peat-«ètre pas attendu à voir figurer parnoi
./'Voyez la dernière ëdiiîon de Piaton^ Impiîmée aux Beux-PonUy 1 2 volumes in-8<*. , 1 781 , dont le dernier coii« tient un résumé de la philosophie de Platon, écrit en la*, tin , excellent morceau de M. Thiedman , qui était encore' TÎvafit l(m Ab k puMîeaitîett de tusit oa*rr^e.
seç titres, vu Tobscure existence de cet ouvrage chez les anciens comme chez les modernes. C'est dans un avertissement particulier à la tête de ces Questions , que l'éditeur a cru devoir enrichir la gloire de Sénèque de ce trésor caché ; et il ne lui faut pour cela que sa méthode familière d'affirmer l'hyperbole la plus outrée comme la vérité la plus reconnue. C'est là que Sénèque est mis, comme naturaliste , et je crois pour la première fois , à côté d'Aristote et de Pline. Vous vous souvenez de toute l'estime qu'a témoignée Bu£fon pour le Traité des animaux i et ce suffirage, autorisé par celui des anciens , qu'a suivi celui des modernes , acquiert un nouveau poids de la part d'un si bon juge. L'ouvrage de Pline était depuis si long-temps fameux , même tel qu'il nous est parvenu , était un magasin si riche, si curieux et si orné , un si précieux dépôt des acquisitions anciennes dans vingt sciences différentes , qu'il aurait pu se passer du témoignage de ce même fiuffon , si celui - ci ne s'était honoré lui-même en louant le plus illustre écrivain de l'antiquité dans l'histoire naturelle» Les Questions de Sénèque prouvent seulement qu'il n'était pas étranger à ce qu'on pouvait savoir alors en physique ; et l'on peut en dire autant de Plutarque et de Cicéron , à qui pourtant on n'en a jamais fait un mérite particulier. Mais amener Sénèque avec ses Questions entre Pline et Aristote , c'est un genre de confiance , ou plutôt d'in-
trépîdîté y qui n'étonne plus , parce qu'on en a bien vu d'autres depuis , mais qui a sur moi le même effet qu'un nain entre deux géants , montré par un nomenclateur qui crierait : voilà trois géans !
Ce n'est pas assez, au gré de l'éditeur, pour agrandir le Sénèque qu'il montre. Il faut qu'il ait cru que , pour diviniser son nom , il n'y avait qu'à lui accoler de grands noms. Il appelle encore à son aide Bacon et Lucrèce. Que fait là Lucrèce? Sa place est parmi les poètes. L'éditeur nous dit qu'f/ nest pas donné à tout le monde de se tromper comme Aristote , Pline, Lucrèce et Sénèque; et il s'agit de physique ! Je suis fort de son avis sur les deux premiers , sur le troisième , si l'on veut , dans ce sens qu'f/ n^est pas donné à tout le monde de joindre une poésie quelquefois très-belle à une philosophie toujours plus ou moins mauvaise. Mais celle de Lucrèce n'est pas à lui , et je ne vois pas même quels mensonges Épicure et lui ont épar-gnés aux modernes , car leurs argumens sont encore tous ceux des athées de nos jours. Pour Bacon, j'aperçois de tous côtés dans le champ de la philosophie les pas de ce génie scrutateur et péné-, trant, et je vois que tous les maîtres en physique vénèrent ses traces lumineuses , les premières qui aient éclairé le sentier abandonné par où Texpérience conduit à la vérité. Je vois dans ses écrits, tout ignorant que je suis , une foule de pensées fortes, originales et profondes, qui en font naître
:a46 COURS de uttératube,
une foule d'autres. Mais de ma vie je n'ai entendu personne parler des obligations que la physique avait à Sénèque ; et si quelque chose pouvait embarrasser l'éditeur, ce serait peut-être de nous les révéler.
Gicéron , qui n'a prétendu que transplanter chez les Latins la philosophie des Grecs, n'est pas plus profond que Fontenelle quand il analyse les travaux de l'académie des sciences. Mais si ce talent de l'analyse , qui , par l'étendue des connaissances et l'agrément du style , a fait la réputation de Fontenelle , n'a pas fait de même celle de Cicéron , quoiqu'il y eût chez lui le même mérite d'exécution, la raison en est sensible : c'est qu'il a été si supérieur dans l'éloquence , qu'on ne voit guère en lui que l'orateur. L'orateur a effacé le philosophe : l'orateur a jeté tant d'éclat , que le reste de l'homme est demeuré dans l'ombre. C'est bien aux ouvrages philosophiques de Cicéron qu'on peut appliquer ce que l'éditeur dit de Sénèque , que , quand nous n aurions de lui que ses Ques^ tions naturelles , // serait encore compté parmi les hommes distingués de son siècle. Il est bien sûr que celui qui n'aurait fait que les Tusculanes et les Devoirs y et la Nature des Dieux , etc. , serait loin d'être un homme vulgaire, et aurait encore une belle place parmi les philosophes et les écrivains de l'antiquité. Mais , pour les Questions de Sénèque, je crois que peu de gens seront de
Tavis de réditeur. Ce n'est sûrement pas le. fond des choses qui peut faire valoir cette production ; lui-même le pense comme: moi , et, comme lui , je ne reproche pas à Tai^teur tout ce qu'il peut j avoir d& faux et même de puéril dans saphjp* sique. Les deux savans y si justement célèbres ^ ^ qui voulurent bien joindre quelques notes à la version de La Grange ^ n'ont pas même cru devoir indiquer toi:U:es les erreurs de Sénèque, et s^en sont servis seulement comme d'un texte pour leurs observations instructives. On n'y voit nulle part qu'il ait eu même de ces aperçus éloignés qui sont comme le pressentiment du vrai , si ce n'est qu'il prédit que quelque jour on connaîtra la nature des comètes ; ce qui ne me senible pas plus difficile à prévoir que l'explication de tout autre phémûmène, et ce qui n'a probablencient servi en rien à mettre Kevsrton sur la route , pour nous apprendre ce que sont les comètes.
C'est encore nK)ins par le style que les Questions peuvent être distinguées : il est tout aussi ampoulé y tout aussi déclamatoire que partout jûUeurs ; et , comme partout ailleurs , il y a de teinps en temps du bon. Si l'on veut des exemples d'un ridicule rare et curieux , il n'y a qu'à lire ce qu'il nous dît pour nous rassurer contre la foudre et les trcmblemens de terre. « Quelle Iblie,
^ MM. Darcet et Desmarest.
^48 COURS DE IITTÉRATUKE.
» quel oubli de la fragilité humaine , de ne crain- » dre la mort que quand il tonne ! C'est donc de » la foudre que dépend votre vie ! Vous seriez » sûr de vivre si vous échappiez à ses coups ? Vous » n'auriez donc plus à craindre , ni le glaive , ni » la chute des pierres, ni la fièvre? Croyez-moi, » la foudre est le plus éclatant , mais non le plus » grand des périls. Vous serez donc bien malheu- » reux , si la célérité de la mort vous en dérobe le » sentiment ?» H n'y a jusqu'ici de raisonnable que cette dernière pensée , qui est si commune. Mais compter pour rien un danger présent , parce qu'il y en a beaucoup d'autres plus ou moins éloignés , est de la logique ordinaire de l'auteur. Ce qui suit est vraiment bouffon : je défie qu'on puisse le qualifier autrement : « Vous serez donc bien 5) malheureux, si votre trépas est expié ^ , si même, » en périssant, vous n'êtes pas inutile au monde, 5) et lui donnez le présage de quelque grand évé- » nement ? » Il faudrait être bien difficile pour ne pas prendre cette consolation pour bonne, et bien incrédule pour ne pas être aussi superstitieux que le philosophe Sénèque , qui prend de si bonne foi la foudre pour un présage ^. « Vous
^ Parce qu'on faisait des expiations dans les lieux oii était tombée la foudre ; ce que le traducteur aurait dû m* dîquer dans sa version, pour éviter l'équivoque du mot expié,
^ Diderot n'est pas cet incrédulc-là; car il dit
» voilà bien infortuné d'être enseveli avec la fou-
T» dre ! Vous trouvez donc plus beau de mou-
» rir de peur que par la foudre ? Armez - vous » plutôt de courage contre les menaces du ciel : » et quand vous verrez le monde embrasé de toutes )) parts , songez que vous n*êtes pas assez impori> tant ^ pour périr par d'aussi grands coups ; ou « si vous croyez que c'est pour vous que le ciel » est en désordre, que les tempêtes s'excitent, » que les nuages s'accumulent et s'entre-choquent , » que les feux brillent et éclatent, n'est-ce pas » une consolation pour cous que votre mort » mérite tout ce fracas ? » Ah ! il n'y a pas moyen de s'y refuser : cela est si persuasif!... Je demande si Gros-René , expliquant dans Molière la philosophie du cousin jàristote, est plus plaisant et plus gai. Nos très-sérieux adversaires ne manqueront pas de s'indigner qu'on traite Sénèque de bouffon ; mais ils se garderont bien de dire à quel propos , ou de transcrire ce que je cite : ils seraient trop sûrs des éclats de rire du lecteur. Ce moyen de consolation lui paraît si puissant (à Sénèque s'entend , et non pas au lecteur ) , qu'il ^ revient encore sur les tremblemens de terre : il y
rieusement dans son commentaire : Pourquoi pas? £t il indique les raisons qu'on pourrait en donner.
^ Les bœufs et les chevaux , que le tonnerre frappe si souvent dans les campagnes , sont donc des êtres bien importans?
r jkSo COURS Bft SKZXSRATURE.
déploie toufCB ks voiles de su rhétoiriqueî ^ il &ut an moût» yoir <|ttd^|ae chose de ce xtiCHrèeui ponr rire encore , mm&AOQ pas tout , car Séaèqiie lui-même Sbe nous^ autorise pas à épuisai coimne lui le ridicule : « Ces grandes révolutions, bien D loin de nous consterner plus qu'une mort CNrdi* » naire , devraient an contraire nous eiiorgueillir ; D et puisqu'il est nécessaire de sortir de la vie , v puisqu il fiaiut un jour rendre Tàme , il est plus » beau dépérir pur de grands mojens. » Ccunment ne s'estroa pas avisé de lire ce chapitre de Sénèque sur les ruines de Lisbonne abîmée ^ afin ^enorgueUUr ca qui restait dbabitans , asse:^ peu philosopliies paor être consternés? C'est qu'on n'a pas assesi^la Sénèque^ Mais, depuis qu'il est trsdoit et commenté , il faut espérer qu'en pareille occasion Ton n'y manqiiiera pas. a Car enfin il faut » mourir , quelle pact que ce soit ^ en quelque I) temps que ce soit. » (Acela il n'y a rien à répondre. ) (t Eh ! que m'importe qu'on jette la terre » sur moi , ou qu elle s'y jette elle-même?... Elle » m'emporte dans un abime immense : eh bien l » la mort estrclle plus douce à sa surface ? Qu aî- )) je à me plaindre^ si la nature ne veut déposer » mon cadavre que dans un lieu célèbre par quel- » que catastroj^ie , si elle me couvre d'usé partie )) d'elle-même? tu (Se plaindre! îl y aruraét iJe l'humeur , à présent que nous savons qu'il n'y a que de quoi s enorgueillir.) « Cest une grande
» consolation y, em mourant^ de savoir que la terre » elle-même est mortelle, » ( Grande assurément ; qui s'avisera d'en douter ? ) a Craindrai- je de » périr, quand la terre périt avec moi , quand ce » globe qui méfait trembler tremble kii-méme y » et ne parvient à ma destruction que par la » sienne propre?...» U faut mourir : la mort est » la loi de la nature : la mort est le tribut et le » devoir des mortels ; la mort est le remède à tous » les maux, etc. »
Cela est convaincant. Vous voyez que c*est d'après Sénèque qu'un de nos auteurs a dit si heureusement :,
Monric ii*al rien , c'est* luAft àtfmkaihaam»
Vous voyez; aussi , par ces dernières phrases sur la mort, que, quand Sénèque répète sa pensée, c^est toujours oi^ec des nuances délicates , et que c^est ainsi, conmie l'assure Diderot, quHlfait à chaque ligne le charme de F homme de goût, et le déses^ poir du traducteur. Vous voyez enfin que Diderot, en avouant qu'il y a des pointes dans Sénèque, a raison d'assurer qu'il n'y en a jamais dans les endroits où le style doit s'élever avec le sujet. En effet, qui oserait dire que le globe, qui tremble quand il méfait trembler^ et la terre qui se jette eUe-méme sur moi au lieu d'être jetée sur moi, et qui est mortelle quaiui je meurs ,^ etc., sont autant de pointes et d*abus de mots? £t il ne s*a^
git 9 après tout , que des tremblemens de terre et de la fin du monde.
Mais s'il n'y a que des détracteurs qui puissent incidenter sur le charme de ce style, voici dans ces mêmes Questions un passage que l'éditeur ne balance pas à égaler aux plus beaux mouvemens oratoires de Cicéron, en ajoutant qu*il jr en a mille de la même force dans Sénèque; et comme il n'en faudrait pas tant pour égaler l'un à l'autre , il est clair que Sénèque est ausâ grand orateur que Cicéron , au moins par les mouvemens oratoires ; ce qui est connu de tous les gens de goût , comme le charme de son style. Voyons donc ce morceau : il s'agit de la mort de Callisthène.
a C'est pour Alexandre une tache éternelle, que » n'effaceront jamais ni son courage ni ses exploits )) militaires. Quand on dira qu'il a fait périr des » milliers de Perses , on répondra , et Callisthène. » Quand on dira qvî^il ajait périr Darius, le sou- » verain d'un puissant empire, on répondra : Mais î) il a tué Callisthène. Quand on dira qu'il a tout » soumis jusqu'à l'Océan, qu'il a couvert l'Océan » même de nouvelles flottes, qu'il a étendu son » empire depuis un coin obscur de la Thrace jus- :» qu'aux limites de l'Orient , on répondra : Mai^ » il a tué Callisthène. Quand même il aurait D éclipsé la gloire de tous les rois et de tous les » Héros ses prédécesseurs, il n'a rien fait de si
sÉNiQUE. a53^
» grand que le crime d'avoir tué Callisthène ^« i> La figure de répétition , mais il a tué, etc« , a de Ténergie et de l'effet dans ce morceau, et c'est ce qui le rend oratoire. Quant au fond des choses et aux détails de la phrase, il y a de l'hyperbolique et du faux , c'est-à-dire ce qui domine partout dans Sénèque, et il y en a même au point d'en détruire l'effet à la réflexion : ce qui n'arrive jamais dans la véritable éloquence. Il n'est pas permis de faire un mensonge grossier et calomnieux pour symétriser une antithèse. Alexandre n'a point tué Darius (otcidit, dans l'original), et ne l'a ^oint Jizit périr (comme traduit La Grange, pour adoucir l'expression) ; il n'est pas même possible de supposer qu'il l'eût fait, quand on se souvient de quelle manière il traita Porus , des larmes qu'il versa sur la mort de Darius, de la terrible vengeance qu'il en tira^, et même de l'opinion que manifesta Darius de la générosité d'Alexandre , dont il menaça ses meurtriers.
^ Ce n*est pas la faute du traducteur si le mot grand est pris ici abusivement en deux sens opposés. L'original est encore pis : Nihil tàm magnum quàm cœdes Callîs* thenis : « Rien n'est si grand que le meurtre de Gallis- » thène. » Faire un contre-sens pour être concis, ce n'est pas savoir écrire. Il était indispensable de spécifier les deux grandeui^s différentes , celle des exploits et celle du crime : c'est ce que La Grange a fait à moitié.
^ ^ U fit écarteler Bessus. ^i
a54 COURS DE UTTÉHATURE.
Sénë<|oe montre partout une haise furieuse con^e ce prince ; snats la jiaiiie «et la &»reur ^ne jcistifient pus le snensonge ^ la caloeaiiie. U sied bien peu, à des |ifaâDsophes de laîre assez de cas d'une antithèse oratoire pour ouUier tout ce qu'elle coûte, à la venté. & leurs adversaires avaient donné prise sur eux jus^pi'li ce point , à quelles personnalités les apologistes se seraient - ils donc portés , eux. qui s'oi permel^ent de si injurieuses sur une opinion dont ils ne prouvent pas linjui^ce? De plus^ quoique la mort de Callisthène soit une cruauté détestable, pourquoi le serait -die plus que 1er meurtre de CUtus, qui était l'ami d'Alexandre^ et lui avait sauvé la vie? Et , si l'on exoise l'ivresse, pourquoi plus que celui de Parménion, vidillard non moins innocent que Callistbène, et à qui Alexandre avait les plus grandes obligations? JS'est-ce pas trop faire voir qu'on regarde le meurtre d'xm pbâosopbe comme le plus grand de tous les attentats? £t ce n'est pas là, ce me semble, un principe reconnu : nous avons en morale, poiar évaluer les crimes, une autre échelle de proportion. Et je veux bien laisser de côté tout ce que les historiens reprochent à l'intolérable orgueil de Callisthène : dès qu'il s'agit de la victime, je ne m'occupe point d'excuses pour l'assassin.
n y a donc ici même beaucoup de cette mal* heureuse dédamstioii dont l'auteur ne pouvait pas 5e défaire, et dont il était si aisé de ^e passer* £t
c'est là ce qu'on oj^pose à ce qiiil y ûl de pùiA beau dans Cicéroai
U n'y a pas deux -voix sur l'excellent igoût de celui-d dans ses dialc^nes et ses larakés plulosophiques : aussi , quoique moins connus et mcins célébrés «n ^néral que ses che&^'isavre ^aratotreSy d'alxttd «n raison des noatières plus oa mcdns abstraites, ensuite parce que la plupart ne font pas parue des études classiques^ cependant il est peu dlioocnines instruits qui ne les aient lus et naéiafte reins; et phisieurs, tels que la f^imUes^se ^et F Amitié y sont finnilieiss ii ceux mènxe qui liseï^ le sDoins , à oeox qn on appelle gens du monde. Mais, escepté le trè&petit nombre d'bommes qui Y&it connaître tout œqin a rapport à la science, qui a lu ou qui lira les Qtuestions de Sénèque?
U serait difficile, d'après cet exposé très-exact et très-motivé, de comprendre où Tédîteur a pu voir rinccnnmensurable supériorité de Sénèque sur Platon et Gicéron , pour les cwmaissances , les idées et la profondeuTy puisqu'il n'a pas eu une idée en plûlosophie ( je dis une, et je défie qu'on en dte une ), et que Platon en a eu beaucoup ; puisqu'il n'a pas môme effleuré quantité d'objets où Platon et Gicéron montrent des connaissances variées et réfléchies ^pi'cm ne peut attribuer à Sénèque 9 à moins id'ayonr de lui en manuscrit ce que nous n'avons pas en imprimé* BecÉe k jpn^ fmdaar^ et apparemment œ ne peut «être fftVm
morale qu^il a été si profond^ car, dans le fait, il n'est que moraliste et pas autre chose; et ses panégyristes mêmes ne nous disept pas q[u'il soit profond dans sa physique : il n'y est que distingué. Reste donc à le considérer dans sa morale, soit comme penseur, soit comme écrivain. C'est bien là tout Sénèque; et nos adversaires ne se plaindront pas que l'examen soit incomplet , et que la question ne soit qu'ébauchée. Nous reviendrons ensuite sur le panégyrique qu'ils ont fait de cet auteur au détriment de Cicéron, qui pourtant, je l'espère, n'y a pas perdu beaucoup.
La profondeur en morale consiste en deux choses : dans les vues générales qui déterminent le mieux les vrais fondemens des devoirs et des vertus , et dans les traits particuliers qui caractérisent le mieux les défauts et les vices. Je crois voir le premier de ces mérites dans Qcéron , et j'en ai déjà observé un exemple décisif dans cette idée fondamentale qu'il a puissamment embrassée, d'attacher toute l'économie du monde social et moral à l'observation des devoirs de chacun envers tous, pour l'intérêt même de chacun et de tous. H n'y a presque point de trace de cette théorie vraiment pro/bwrfe ailleurs que dans Cicéron , et Sénèque ne parait pas même s'en être douté. Il faut que l'éditeur, conséquent dans son mépris pour Cicéron , ou ne l'ait pas lu depuis le collège (comme il dit que c'est l'usage)^ ou n'y
aiV^ubreSait attentioB^ car il' ùât hbmtear ati±* modernes > ou plutôt: au seul HcJvétius, d'aroir vu dans la vertu la conformité avec Kntérêt général. Il' y a. ici une double errenr : d*abord, ce qu'il y a de vrai dans ce qu'a dit à ce sujet Hdvétius est ' emprunté de Gicéron, puisque tout lé TVaité des Devoit's est bâti sur cette base ; maïs de plus (et c'est là le mal), Helvétius ne s'est emparé dé cette idée que pour la dénaturer, au point que ce qui est, dans Gicéron, la sanction de toutes les vertus, est, dans Helvétius, celle de tous les vices; et cela devait être, dès que le sophiste français, en prenant un principe du philosophe latin, jugeait à propos d'en rejeter un autre dont celui-là n'était que la conséquence. Ge premier principe, comme vous devez vous en souvenir, était la conformité des lois positives de la morale avec lès notions de justice naturelle, qui sont proprement la. loi divine écrite dans nos cœurs, et constituent ce qu'on appelle la conscience : c'est la croyance de Socrate, de Platon et de Gicéron. Mais comme ces moralistes-là ne sont pas profonds , l'éditeur de Sénèque et de Diderot félicite Helvétius d'une tout autre découverte, qui consiste à faire dériver tous nos devoirs et toutes nos vertus de la sensi^ hilité physique. Vous concevez que par ce chemin* là Helvétius ne pouvait plus se rencontrer avec Gicéron, ni avec Platon, ni avec Socrate, ni aveu aucun des moralistes de tous les siècles.. Gette prij-