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258 COURS DE UTTiBATUBB.

Jojideur est très-moderne, et n*en parait que plus admirable à l'éditeur, qui se prosterne devant ce système d'Helvétius avec autant de vénération et de foi qu un géomètre devant les calculs de Newton. Mais ce n est pas ici le lieu d'examiner cette doctrine qui appartient à la dernière partie de ce Cours, à la philosophie du dix-huitième siècle ^

La seconde espèce de profondeur se remarque dans la peinture des vices, et c'est en ce sens que les bons poètes comiques sont moralistes , et que Molière est le plus profond des poètes comiques^ Théophraste aurait pu avoir cette qualité, que demandait le genre de son ouvrage. Mais celle que les anciens distinguèrent chez lui , ce fut surtout la pureté de son atticisme, la grâce de son élocution. Son livre des Caractères o&e des traits

'^ Cet examen a cependant paru depuis séparément» sous le titre de Réfutation du livre de l'Esprit^ et ne s'en trouvera pas moins dans la suite de ce Cours y dont il fait un article essentiel. Les partisans , et même les amis d'Helvétius, ont gardé sur cette Réfutation le silence le plus profond y et qui eût été aussi le plus prudent, si» au défaut absolu de raisons , ils n'eussent prodigué les injures. Un philosophe, un économiste très-connu *, qui n'est pourtant pas athée , a été de meilleure foi. Il a imprimé que le censeur d'Helvétius açait raison presque en tout; mais qu*il aidait tort de dire du mal de la philo- Sophie; et l'on voit de quelle philosophie.

* M. DupoDt d« r^cmouri.

d'une vérité ingénieuse, soit dans les maxiniies ^ soit dans les portraits. Mais il a laissé la palme aux modernes, à La Rochefoucauld, dont les pensées sont souvent très-fines et les observation» quelquefois profondes , et surtout à La Bruyère , le premier en ce genre, et qui est également pro^, fond y comme observat^ir et comme peintre : son regard atteint loin, et son pinceau rend tout ce qu'il a vu.

• Cette espèce de profondeur n'est ni dans Cicéron ni dans Sénèque : du moins, je ne l'y aperçois pas. Elle pouvait plus naturellement se trouver dans le dernier qui parle toujours en son nom, qui, dans ses traités et surtout dans ses Lettres, pouvait prendre tous les tons, et n'en a jamais quun. On se rejettera probablement sur les pensées, les sentences, les maximes; et il faut d'abord distinguer entre les idées et lès pensées, car ce sont deux choses diflKrentes : une pensée peut être belle , forte , délicate , mais elle est ren-r fermée en un seul point : une idée belle, grande , profonde est un aperçu qui en contient beaucoup d'autres. Quand Cicéron dit à. César, « D. n'y a » rien de plus grand dans ta fortune que de pou- » voir sauver la vie à une foule d'hommes, et rien » de plus grand dans ton âme que de le vouloir, » il renferme en deux lignes , avec autant de noblesse que de précision, le résultat le plus juste, le plus étendu, le plus moral de la puissance et

ffff^ COtJBS lUr^tÇIJDCÉiUTURE,

4e lat bontés (S'est; Jà une idée* et une Quand Sénèquë dit, a GomUen' d'homi!n« <lktt »• mfinqué diamitié plutôt que d*ami8 1 » il^toume kigémeusement une pensée traie qui xevient k cette maxime vulgaire, q[ue,.pour être afiméj i} &nt savoir aimer : Si vis amttri , ama. A présent^ pour apprécier Sénèque , quV)ii> a loué princapaA lemënt> pour les mai^me» détachées*, et* qûi> hàn même les donne pour ce qu'il y a de plus efficace en morale j je ne croîs pas pouvoir mieul faire qjie de m'arréter sur celles qui sont du choix de son apologiste Diderot. Vous jugerez aisément de leur valeur, et vous évaluerez encore plus aisément lès éloges inouïs qu on a faits de sa philosophie.

' k Une partie de la vie se passe à mal Êiii^e, la )r plus grande partie à ne rien faire, presque la îv totahté à* faii^ autté chose que ce qu'on devrait. i> Sénèque lui-même ne savait pas à quel point cdàest vrai; niai^ il dit bien 6e qui était très-disé^ à> dite;

r K Où est ITiomme qui sache apprécier le t«mps, )>i compter les jours, et se rappeler qu'il meurt ài ))^ cHaque instant ? »

- « Ne pouvant lire autant de livres que vous en >v pouvez acquérir, n'en acquérez qu'autant que » ' vous en pourrez lire. »

* « On lit pour se rendre habile : â on lisait pour »' se rendre meilleur, bientôt on déviendrait plus- ))^ habile. » ^ ^

•SÉNÊQtJE. afe'l

: . « CSélui qui iïe' vent queisâtîiàïaire à la faîhi, k la

i> soif, ^ux be&oiixs cle lamature, ne se morfond

-» point à k "pùtte des grands, ln^essùie ni leurs^e*

» gards dédaigneux, ni leur politesse îustQ tante. »

« Vous parlez des prësenside la fortune , (Êtes » ses pièges. »

« Bien de' plus nuisible atix bonnes mtBUrs que .^ » la fréquentation des spectacles. :)»

«La vertu a perdu 'de son prix pour eeluî qm » se surfait celui de Ja vie. »

«Rien de plus 'commun qu'un vieillard qui 1» commence à vivre. » Pas si commun ; et Didé4 rot lui répond très à propos que quelque chose de plus commun^ c'est un vieillard qui meurt sains ' avoir vécu. Mais jusqu'ici corfnaîssez-vous rien de plus commun cpxe toutes ces pensées? Elles sont raisonnable, et c^eât tout. Est-ce là cette forcé de sens et d^expresrion qui vous a frappés dans ce que jj^aî cité des pensées de î^lutarque? Encore quelques-unes/ toujours 'prises de la màîn deTapologiste.

in^Wn'malii^eJf pas grand quand il est le der- » nier des maux : la perte la moins à ci^indre est » '(9àlleiqtd ne'peaGÊt être ^vie de regrets. »

Cela est mot à mot dans Gîcéron, sur leTnîêmé sujet , €ur -k; inort.

« La eolère eét 'uneicourte démence. •

iCda^eftt'mot 'A mm 'dans 'Hordce : ïrafuror brem est (Ép.'iS^. '

^Ga COURS D£ UTTJSRATURE.

« L'homme le plus puissant doit craindre au- 7i tant de mal qu'il en peut faire. » k

<c La route du précepte est longue : celle de » l'exemple est plus courte et plus sûre. »

« Le même mot peut sortir de la bouche d'un » sage et d'un fou. »

Je le crois, ainsi que tout ce qui précède; mais qu'y a-t-il à tout cela de profond?

(( La philosophie est la vraie noblesse : nul n'a » vécu pour la gloire d'autrui, »

C'est dire d'une manière très-louche ce qui avait été dit mille fois mieux , et particulièrement dans Salluste ( discours de Marins ). Beaucoup de bons citoyens ont vécu et ont yo\A\x\iyYe pour la gloire de leur patrie , et tous ont considéré la gloire quî en rejaillirait sur leur postérité. Quant à la philosophie, il faut croire qu'elle est ici le synonyme de vertu; ce qui n'est pas toujours vrai.

Voici des pensées qui me paraissent meilleures :

« Un voyageur a beaucoup d'hôtes et peu d'a- » mis. »

« Ne faites rien que votre ennemi ne puisse » savoir. » '

«Dieux, accordez-moi la sagesse, et je vous 2) quitte de tout le reste. »

«L'administration d'une république ^ livrée à » des brigands n'est pas digne d'un sage. >>

« Les petites âmes portent dans les grandes » choses le vice qui est en elles. »

te On donne du temps et des soins à tout : il D n'y a que la vertu dont on ne s'occupe que » quand on n a rien à faire. »

<c Si vous ayez à peser un service avec une in- D jure, ôtez au poids de l'une, et ajoutez à cdui M de l'autre : vous ne serez que juste ^ »

« Au fond d'un cœur reconnaissant, un bien£dt » porte intérêt. »

« La vertu passe entre la bonne et la mauvaise )) fortune, et jette sur l'une et l'autre un regard » de mépris. »

On confond trop aisément les sentences avec le ton sentencieux, les pensées avec ce qui n'en a que la tournure. L'éditeur regarde Sénèque conmie l'auteur le plus grave, le plus moral de toute

^ J'ai pris la liberté d'abréger ainsi cette pensée, dont le fond est très-bon, pour faire voir que Sénèque, qui cherche souvent la concision aux dépens de la clarté et de la justesse, allonge aussi sa phrase sans nécessité, et n'est alors ni concis ni précis. Diderot traduit, d'après le texte : « Si vous avez à peser un service avec une injure , » juge dans votre propre cause, la prudence veut que vous » ajoutiez du poids aux services que vous avez reçus, et » que vous en ôtiez à l'injure qu'on vous a faite. » Que de superflu dans cette phrase ! Diderot a dit qu'o?t a toUr '^ours envie de resserrer Cicéron et d'étendre Sénèque. L'un n'est pas plus vrai que l'autre : l'on n'a nulle envie détendre Sénèque, dont l'abondance est si souvent stérile; et qu'on essaie sur une pensée des ouvrages philosophiques de Cicéron une réduction du même genre que celle qui a lieu id sur Sénèque \

COURS PC .UTtrSRATURË.

\ ï antiquité : iLTestiheaucoup xnoins^que Qeéron, -et surtout ((jjae Plutarque.; Ijài gravité ydan^ 1«sjoiivrages de raisonnemjejQt, coofiiste-daiafi) la solidité ^dès .mo J6as et^dansune dignité de style assortie ; à celle du sujet.' C'est précisément, ee.qui mangue à Sénèqu0; car oa'peut' dire quiuae qualité maai jfoe à un; auteur, quand elle .se montre très-sarement chez lui, et que le contoaire y esttà ».tO]it oiûomiaait. 4 Je l'aurai dén»int£é,^.:si«je>Êâs voir,» par vdes^eitatiocis inûinbreufles et;^de ktout genre,; que ses moyens, loin d'être solides, sont tla -plupart firiy.ole^, faux, ridicules même; que, loin dWoir fjune abondance de pensées y comme le dit;«nco?e . r^diteur, il n'a qu'une abondance de phoasesitouv- »Bées en Bpophthegmes pour redire une iméme chose, sans nuances et sans progression; que. les .'formes de son style, loin d'avoir. le sérieux ^qui .convient à.la chose, .sont des tours deibrce.etui^ jj€ux d'esprit qui peuvent quelquefois éblouir im ^instant l'homme inattentif, 'mais dont ^k ^fiitiKté tparait diès qu'on y regarde. Je prends ii^abonâ *youT exemple un des objets qu'il semble avoir voulu épuiser, tant il y revient souvent, lemé- ^pris de. la douleur et.de la mort. Vous Je iCetroubverjez^le même que sur le imépris de^la »fo»dre>iit •des^tremblemens de terre. Je ne peux 'pas tons lire 'ici 'tout Sénèque, mais quand un nïéme caractère e$t si marqué dans les morceaux injporr lans et dans des passages entiers, ;teb gu^um^

ïenœtitrerait rien tt'apprôcbMt dans Jin i atiteqr qui saurait écrire ;'quand'ee earictèi^ 0e repmdèit dans une foule de citatitMa» dweims' plusr ou: moim étendues; quand les citeitianB 6ont piises^ dans w -que les apologistes eux-naênnes prëseiltent» à IVi^ miration (et c'est une^oi que 'je ''tne*«ois faite dans tout cet artiéle), alors onipeiitâffirmerqiil^ ce caractère est celui de l'auteur ; - et si ce ii^e5t ]pas le procédé d'un critique impartial, que ûcb adversaires nous en indiquent i un autre.

Diderot nous crie de sa voix d'inspiré ^ : a Homme )) pusillanime, si les deux grands fantômes ^ là » douleur et la mort, t'effraient, lis Sénèque. !» Taime mieux, pour mon. compte, lire- les Tuseu^ lanesy cùldi même 'matière est -traitée, et doift 'Sénèque^a pris tout ce qtfil^y a de -sensé dans te *ïbnd<de sa morale. Cicéron rfoutreTitti t^iws m<ytife soïit 'pris flans la saine* raison , -dans une justfe •eôtîttïdtion des choses humaines.'Il*n?iiîsiihe»poii1t à la nature, comme VîVy avait en elle de^la folie à repousser ce qui hii ett 'contraire:: il tàchte seulement de l'âfifermir par des conadéwltions analogues à Bes'forces,'ét oppose i'des^tnauxTiécessaires le courage que 'doitanspîrer 'à l'homme fe noblesse de son ^me, et cette ^patience virile *qtti rfest qu'une résignation réflééhie, seul remède % ^TC'qu*on ne peut'guérir,"«ul afloxréîssement '^ ce

'^ "En partant dei'Ejpitres 23 ^"24.

qu'on ne peut éviter. Enfin il se sert principalejment des moyens de comparaison , ici les mieux appliqués de tous, puisque la meilleure manière de juger un mal , c'est de le comparer à un plus .grand ; et il fait sentir combien le vice et la honte , qui souillent et tourmentent Tâme , sont des maux ^plus à craindre que la douleur et la mort, a Je » ne nie pas, dit-il, que la douleur ne soit un » mal; je nie qu'elle soit le plus grand des maux : y> et si elle n'était pas un mal , où serait donc le » courage de la braver? Je dis que ce mal est j> surmonté par la patience. Et si vous manquez » de patience, où est donc la philosophie? A quoi j>.nous sert-elle? Pourquoi la vanter et nous en » glorifier? — « Mais la douleur me fait sentir ses » aiguillons. — Et quand ce serait un poignard, » qu'arrivera-t-il? Si vous êtes sans défense, vous 3» recevrez le coup. Mais vous le repousserez, si » vous avez le bouclier d'AchiUe, l'armure céleste : » et vous l'avez; car ce bouclier, qu'est-ce autre » chose que le courage? Si vous n'en avez pas, ]> renoncez donc à la dignité d'homme.... Ne m'a- » vez-vous pas accordé qu'aucun mal n'est çom- 3» parable à la honte, à l'infamie? Et quoi de plus 3» honteux à l'homme que de succomber à la doa- » leur ou à la crainte ? S'il ne sait pas leur Téàsr D ter, comment préférera-t-il à tout le devoir et » la vertu? »

Voilà qui va au fait ; voilà parler en homme et

S£NÈQU£. OB']

^ des hommes. Ecoutons Sénèque : ce II est diffî- D cile, dites-YOus, d'amener Tâme jusqu'au mépris » de la mort. Eh ! ne voy ez-yous pas quels sujets » futiles la font tous les jours mépriser? C'est un » amant qui se pend à la porte de sa maîtresse; » un esclave qui se précipite du haut d'un toit » pour n'être plus sujet aux emportémens de son » maître ; un fugitif qui se percé le sein pour n'è- ^> tre pas ramené dans les fers. Doutez-vous que }) le coiu'age puisse opérer ce qu'a fait l'excès de la >» crainte?... Que veulent dire ces fouets armés de » pointes aiguës, ces chevalets, cet attirail de sup- » plices? Quoi! ce n'est que la douleur! Ce n'est 3) rien^ ou elle finira promptement. A quoi bon •i> ces glaives, ces feux, ces bourreaux qui frénûs- » sent autour de moi? Quoi! ce n'est que la mort! » Mon esclave la bravait hier. »

Cest là ce que Diderot admire et ce qu'on nous ordonne d'admirer. Mais quel homme de sens peut être dupe de cette déclamation fanfaronne ? Tout est faux dans la pensée , tout est puéril dans les tournures. Que veut Sénèque? M'inspirer delà fermeté, du courage, de la résolution. Et il m'offre des exemples de désespoir, qui , de son aveu , ne sont qu'un excès de crainte ! Quelle grossière inconséquence! Quand Cicéron me dit, Soyez Jbomme, et me prouve qu'il faut lêtre, je ne sau* jrais lui dire : Je ne suis pas un honune. Mais je jdirai à Sénèque : Je ne suis ni esclave, ni fiigitif.

igM96 COURS Dfi .CITTÉRATURE

BÎ 'entagé.^ 11 tue idemandé si le courage 'ne féru pa$ca qtiHx^ait'Pexeè^de la crainte. C'est eomme ^lime dennaiidait'si je ne^fems pasen état 'de MÂson-et de «anté ce qu'on fait dans la fièvre dbaude. Xe'conrage est une fonce tranquille, et 'C6ile4à^est 'rare; x;' est i celle qui est yrâinrient k jrei^tu : Bussi le ' courage '- et la vertu sont le nàâne iiiOt'cbez les Latins. Xa force, qui fait quW^^ jXBndy qu'on se "précipitCj qu'on sr- égorge «oiméme, "eftt une fréniéiîe,^ une aliénation née^tn^en conviais y d'un mouvement aveugle et désordoUBé , ^'un excès de crainte et de fureur : c'est la force jde l'hydrophobe qui se jette dans le feu de peut 4eTeau. L'une de ces iforces est donc essentielle^ ment un ibien , >et l'autre .un mal; . Tune est une vettu, ^«t 3 Vautre mse imalaxlie; Vune est^Vhonneut de la nature humaine , '^ Vautre en est 4a :&i^- JitesBe; .ïune renfin ju^apparéent jqu^ausage, et 'Kautre^À ctdus des fi(Mi9,î8tJt^stumi^hîlesophe'qm cooolutideîraneJà iVautre àifin^ril^^eitxxc^xitH^ txaliste grave iét ^rqfofwi iqiii «aanmile ee quVm &it^ quandion;a penlu^la 4;éte ^^b'ire'qiûl'pmciit de (fiiîire'ipar aimisdseul ^ >raison v^et par un ipriftcipe ide ssa^sse, :)cannneaa ^deux ^causes Jsi jfliffi^ Tentes idevaieiit aiEOxr ile> même ooffetl lin; •cmanot jdéBeqpéni, unœsdiaTe>«3rcèdé*ji^coups^^uinifiigiidf ^dnppé'derMfdhnhie^fsonties^'qai^les .emmmi^ ygpa y leBrppgfieKsenraidftiénifeMe yc âébèqiieefiAt fflMfuir aypnfari tIbiiif iw ^ ^^^ ^p^^ sUloKMdiidiifit

iLni^ fient, paa tout ce rklietile j et jBes\adn(iiratwi!9A iii&*j9^'eti doutant pa»! U^ ert- vrai. que les toura depbrase& sont digues des idées*; QuoU can'ùst quêir. c0la? Ga^ti est rien.: Cèine^st que de^la( douleur?

Ce n est. que la mort? Mais qu'y a-tril doua.

de plus aisé que cette forfimtem. de: parol6s>,, qu'où peut appeler propreiùeùt la gascouuade . philosophique; car le ton eu est asà9s& riisible poui? autoriser cette expression familière? On pardoune < CQtte rhétorique aiix écoliers et aux charlatand^ Mais un : vieux philosophe l un écrivain deprofes«>sk)n ! Cela n est digue que de mépris, et peut trës*^ raisonnablement fisdre douter qu'il y aiteu.quelque chose dé réel et de solide dans les principes, quand, il y a d^ns le langage une affectation si hahitudle et: si risible.

. L'éditeur , qui eëtime Platon pomme poëte et orateur^ quoiqu'il n'ait été ni l'un ni rautre(car on n'est ni poëte ni orateur pour avoir écrit ea / prose avec l'imagination et l'éloquence que peut comporter le style philosophique ) , lui re&se nettement le titre de philosophe; et il ne faut pas. moins que l'autorité de l'éditeur pour faire passer ce paradoxe, que vous pouvez apprécier d'après ce que vous avez entendu , et d'après l'opinion : générale , qu'il appelle une idolâtrie , mais qu'il avoue S'être conservée jusqu*à nos jours dans toute- sa pureté. Je m* en flatte, et lui sais gré de l'aveu*. Mais il.se flatte, lui, que, dam un sièchl

ajO COURS DB LITTÉKATTRE*

tel que le nôtre , où Fon n'a pas moins de lu^ Thières que de goût , Platon et Cicéron doivent néùessairement perdre , comme philosophes , ce qu'apparemment Sénèque doit gagner. Permis à chacun de se donner raison dans l'avenir; et, quoique Platon et Cicéron aient déjà deux mille ans pour eux ^ celui-ci un peu moins , celui-là un pm ploSy rien n'empédie que dans deux mille ans eùcbre quelqu'un ne réclame contre le préjugé, r éducation et F idolâtrie ^ et n'en appeSe à «b plus amplement informé , comme cet orateur de café , Boindin , qui , se trouvant seul de son avis au milieu d'un cercle nombreux , disait fîpoidement : Gest qu'il me manque là dix mille per-sonnes qui seraient peut-être de mon ans.

Nous savons que les opinions peuvent changer avec les siècles sur les objets des sciences, toujours perfectibles : mais nous n'avons pas encore vu que, sur des hommes tels que Platon et Cicé-^ ron, un siècle ait contredit tous les siècles. H n'y en a point d'exemples; et pourtant le monde est assez vieux pour en avoir fourni. On sait depuis long-temps à quoi s'en tenir sur ce qu'il peut y avoir à prendre ou à laisser dans la philosophie d' Arîstote , de Platon , de Cicéron , comme dàns^ celle de Descartes et de Leibnitz ; mais les hommes ont gardé leur place, et l'on peut présumer qu'ils la garderont. La contradiction particulière est de tous les temps , mais elle n'infirme point

siNÈqvE. TJ l

la voix générale; et quand on espère convertir nos neveux, il faudrait au moins commencer par être fort devant ses contemporains* Nous sommes déjà peut-être assez avancés pour avoir un avis arrêté sur Sénèque et ses partisans ; mais il faut pousser jusqu'au bout cette discussion^ moins pour convaincre deux ou trois adversaires qu'on ne persuadera pas , que pour confirmer et venger la vérité que les autres ne sont point inté« ressés à rejeter*

Ce Platon , qu'on dédaigne tant comme fjhiàô^ sophe et connue moraliste, me rappelle ici le Phédon , par le contraste qu'il forme avec la manière de Sénèque. Quelle dàSheate et quelle distance ! Ce que Sénèqae met en controverse est là en action : Socrate va mourir dans quelques heure» y et parle du mépris de la mort. Cherchez dans ce dialogue, cherchez dans \ Apologie de Socrate quelque chose qui ressemble au faste insensé de Sénèque , soit dans les morceaux que je viens de citer, soit dans mille autres du même goût. On voit que Tâme de Socrate est calme ^ parce que son langage est simple; on voit qu*]l est persuadé, parce quil naflFecte et n'exagère rien. Ses idées sont conséquentes , et ses sentimens élevés; et l'un prouve la tranquillité de l'esprit^ l'autre la grandeur de l'âme , mais cette grandeur vraie , qui est de principe et d'habitude , qui ii*a d'effort à faire sur rien , parce qu'il y a long-tena|p

af^«, COURS B^ irnite^TURE.

cgr'elle est fupég^éer k tout: et décidée sur toute; Je couçoisr. doiiùi tcèsTbieat qUe: le'Pkéd<m soîtrr depjois si l0p^4aHip& lk)bj?t. d'une admirBtiottf uaanime.ro'est-lk^ chéries- ancicoi&i ce qu'îL fauté, lire, pour voir ce que peut être Thomme auvr: prises avee la. mort,, sans autre secours que sai propre. farce«: Mais^ Sénèque!.,. On en. dira cer: qti on. voudra^ mais avec lui je suis toujours dansi une écol^i je voi& toujours un de ces anciens. sophistes f de ces anciens tfec/ama^e2^r^<|ui s'eateEi^ , çaient à étonner leur auditoire : c'était la profë^ sion de Sénèque le. père ^ dont n'a point dégénéré Sénèque le fils*

J A la marche naturelle > fadle et déèente de^ PJaton et.de Cicéron comparez celle de Séaèquet. c'est un homme sur de& échasses» Au preinier as^ p^t ., il parait haut ; mais toiseai-le, et vous yoycB . ~ qu'il vacille, parce qu'il n'a qu'une base factice: tous ses mouvemeaas sont forcés et désagréables^ etril tombe, souvent. Sénèque a beau exagéra Tespression du dédain qtiand il me parle dé la mort^ comment pourraitr-il me donner une force ^e je vois, qu'il n'a pas? Il en parle trop pour la mépriser tant; ce qu'on ne peut pas dire de Cicéron, qui n'a traité ce point de morale qu'à sa place ^ agi premier livre des Tusçulanes , et qui n'y est

^ Voyez tomelll, à rarticle de Qutntilîen, eeqaH dit d^€^ 'dielamateurs , et des mauvaises études âe.lajeii^ njHf 4:qalje:gàt«it l'ea^t dans leur écolev

SiNÈQUE. 21^

guère revenu. Sénèque le rebat sans cesse , et par* tout , et a tout propos , toujours du même ton. Les mouvemens de son style sont les mêmes : des saillies, des bravades, des abus de mots. Il a Tair de chercher querelle à la mort, de la morguer comme un ennemi qu'on défie de loin; il s'escrime en l'air. Ses apologistes vont se récrier : — Com« ment! est-ce qu'il n'a pas su mourir? — C'est ce que nous verrons tout à l'heure : continuons à voir comment il a su écrire.

Ce n'est pas ma faute si vous n'avez pu trouver rien de fort remarquable dans les pensées que Diderot lui-même a cru devoir extraire. Je pourrais encore en rapporter une d'après lui : « La gloire }) suit la vertu , comme l'ombre suit le corps. » Il demande si cette pensée n'est pas charmante : c'est mon avis ; mais il aurait dû ajouter qu'elle est mot à mot de Cicéron , et cela m'avertit de vous en dter quelques autres de lui.

(( Qu'y a-t-il de grand dans les choses humaines ^ » pour l'homme qui a l'idée de l'infini? »

(( Tout ce qui est pernicieux dans ses progrès » est vicieux dans sa naissance. »

« Celui qui recherche de la mesure dans le » vice ressemble à un homme qui , se précipitant » des sommets de Leucate , voudrait se tenir en » l'air. »

« La nature n a pas été assez injuste envers m nous pour nous donner tant de remèdes pooc IV. 18

î^i^ COURS DE VTTÉRATURE.

1» le corps , et aucun pouc Tàme : celle* ci mêkii^ » a été la miêui: traitée, car les remèdes pour 1^ i» corps lui viennent de dehors , les remèdes peut ji Tâme sont en elle. »

J'ose croire que ce sont. là des vérités plus rér fléchies, plus! étendues et mieux expmnées que celles de.Séiièque. Venons à celles qui sont vi^i^ cieoses^ ou conrnie fausses, ou comme vagues, ou comme conticadictoires, etc. Elles sont sans nomr bre , et il y a de quoi choiâr. Mais il est juste d^ commencer, par celles qui font dire à Diderot : <i Malheur à celui que quelques-unes de ceà peur D sées que je. jette au hasard, à mesure que la » lecture du philosophe me les ofire, ne plonger >i rait pas dans la méditation!)) Ne vous ef&aye^ |>as trop de ce foudroyant anathème de Diderot; jc'est chez lui, et chez beaucoup d'autres écrivains ^ la même claisse, une formule parasite. Bien de plus fréquent chez eux que là malédiction ; si toi^ ^oeux qu!il§ ont ^lennellement maudits , au propre ou au figure, avaient dû s^en ressentir, je ne sai^ ice que le monde serait devenu. Nous ne pouvons pas trop nous plonger ici dans lu méditation^ rions sommes en tro]^ bonne compagnie; mais il ne faut pas méditer beaucioup pour ce que nous iaroiis à< discuter. '

« Le tyran vous fera conduire Où?. Où vonfi

^tksllim.\ni II veut dire à la^ moH^; car c est e^pore *ik-^uRSfinii0^:m somm^Si, Cela^ est ibiub ^tàt^

CM

fenx de deux manières^ Je vais\ k la mort^, il esà vrai^ mais mm pas au supplîœ. Je pais^ et: je puis aller fi^rt longtemps à Ik mort, qui est peut-être fort loin; mais le tyran me fera conduire au sup-^ plice qui est là devant moi. Prétendre ine faire accroire que c'est la même chose, ce n'est ni m'intstnmc ni m'encourager ; c'est se moquer de moi : c'est me prendre pour un imbééille» tfc non pas mie rendre plus ferme. Il n'est pas permis à un philosophe d!ignorer. deux chos^ également c€3!taines,: Tune, que le passage prochain d'une Tie pleine et entière à une mort violentô et infâme est ce quil j a dé pltis répugnant à l«i nature homainé; l'autirey.qiiè^ dans cette terrible^ nécessité ,, la mort est enocMre moins. terrible quej rignominie;, ce qui est prowyé par le grande nDmhfQ dlhommes qiii se sont donné la mprt^ et uBWi mort cruelle , pour peî dérober au^ bouiv reauz. Et youa me dites froidement que c'est là que ja vais! Voua mentj3iz.|.et ua m^astonge éri-r dent n*€st ni une xai^p, ni un conseil ^ ni uae! consolation ;: cféat ujaç insulte^ et ici une inadte aa malheuc. H ert-d'u». pbilosepfee de qoxmaitra la nature humi^ne ,; et de jjrendi* m ^> ^utanti qu'il: est po^Éible^ ,l!amidote des maux qui sontj en dle<^ Il y a m, c^ d^ns la tiaîson et dans 1^^, vertu des appuis» ^iv^lsîjçoalW; tput^ le^, infortw nés, et même contre celle qui me menace de ai

près^.mawvottf. fl«?;lw ca4^ai^ia«z^;|i»^.,, («M^, fPpttS

^G COURS DE UTTÉRATURE.

ne parlez ni en homme ni en philosophe, mais en rhéteur qui veut faire une phrase. Allez faîrt des phrases dans votre classe ; et moi , je vais in* voquer le Dieu qui a les yeux sur l'innocence et sur le crime.

Telle est la réponse qu'on pourrait faire à Sénèque, en attendant la réplique des adorateurs de sa philosophie.

c( n est dur de vivre sous la nécessité ; mais il » n'y a point de nécessité d'y vivre ^ »

Ici la nécessité ne peut signifier que le destin , fatum j que Sénèque, ainsi que les stoïciens, ad^ mettait avec la Providence, sans trop se mettre en peine de les concilier. Mais , dans cette hypothèse, les termes de cette phrase impUquent contradiction ; car avec la fatalité , qui est cette même nécessité ^ tout est également nécessaire^ et par conséquent il Test de vivre sous cette né-ces site , autant qu elle le voudra. Mais, en laissant même cette rigueur métaphysique, qui est fort loin de Sénèque , ce qu'il nous apprend dans cette pensée se réduit à mourir quand il ne nous convient plus de vivre ; ce qui n*est pas un merveilleux secret, mais ce qui est un des pivots de la philosophie de Sénèque, grand prédicateur du suicide. Ce n'était pas l'opinion de Socrate et de Platon, car il est juste de n'opposer à Sénèque

^ Maxînde d'Épicure, citée par Sénèque, Ep. 12. i.

SÉNJEQUB. 377

que des philosophes païens. Mais cette question , qui n en doit pas être une pour nous , a été trop souvent agitée pour y revenir ici. J'observerai seulement, comme idée à méditer ^ pour ceux qui méditent , qu'un moyen de disposer de son existence , qui serait commun à l'homme de bien et au scélérat, ne saurait être dans l'ordre métaphysique et moral. «Arrachera Caton son poi- » gnard , c'est lui envier son immortalité. »

La belle passion du suicide n'a-t-elle pas em* porté Sénèque un peu trop loin? Quoi! Caton n'avait pas assez de sa vie pour être immortel ! et il ne le serait pas, s'il ne s'était pas tué! C'est ce qu'on a dit d'Othon , et ce qui était vrai d'un homme qui n'avait fait en sa vie qu'une action de courage , celle de mourir. Mais Caton ! quelque satisfait qu'il ait pu être de sa mort, je ne crois pas qu'il le fat assez peu de sa vie pour Têtre ici de Sénèque.

« Quelle sera la vie du sage enfermé dans un » cachot, ou jeté sur une plage déserte? Celle de » Jupiter dans la dissolution des mondes. » Sur quoi Diderot s'écrie : « De pareilles idées ne vien- » nent qu'à des hommes d'une trempe rare. »

Sur quoi je réponds que de pareilles idées ne viennent qu'à des fous, et que cette foUe n'est pas rare. Horace, homme d'une trempe assez rare, au moins pour lesprit, avait dit dans ces strophes connues pour un des exemples du sa-

-7^6 COURS MB >tlTIflÈRATURE.

.Uklie^ «t DÛ ii peint rioébranolable ferxRttté cta f juste -:

Impavidum ferient ruinœ.

Le ciel tonne, la mer ^ponkàs :

Sur lui les débrlA du moùcU Tomberont sans TefiFrayer.

Cela est grande et ne peut Tétre davantage sans passer tonte raison , c'est-à-dire , sans cesser d'être grand; et Sénèque était très -capable de cette transmutation : sa phrase n'est pas autre chose , et son Jupiter y a tout gâté. Le bon sens demande en quoi les pensées de Jupiter peuvent ressembler à celles du sage dans la dissolution des mondes. Mais l'esprit de Sénèque affectionne extraordinairement cette similitude de Jupiter et du sage : c'est une de ses pensées favorites. « L'homme de bien ne diflGère de Dieu que par fe » durée : il est son disciple et son rival. » Ailleurs , ce n'est pas assez pour Sénèque de la parité ; et en efifet ce serait dommage de s'arrêter en si beau chemin.

« Un petit nombre d'années est autant pom* » le sage que l'éternité pour les dieux. Il a même » un mérite de plus : la sagesse des dieux est due » à leur nature, et non à leurs efforts. » N*oubKez pas que tout à llieure il demandait aux dieosc la sagesse y et Diderot n a pas manqué de le lui reprocher. Mais enfin, selon lui, les dieux du

liiomB éteiient âoiio pour beaucoup, dans la tot^ gesse humaine; et il n^'est pas trop bien que le sage se fasse ainsi le rival et même le supérieur d'une divinité bienfaitrice. On pourrait trouver là quelque ingratittide «t quelque impiété. Al^is je ne ferai pas une nouvelle injure à la raison en combattant ces arpc^ntes folies : c'est bien assez de celle que lui fait Sénèque en les débitant. Je ni en tiens k une conséquence qui est de mon objet, et qui devient- de plus en plus manifeste; c'est que ceux qui ont trouvé ce style ai grave et isi mora/ jugent comme Sénèque écrivait; et c'est, 'je crois, la seule manière de leur dire la vérité sans les offenser; car qu'y a-t*il pour eux qu'un rapport quelconque avec Sénèque ne rende bo^ norable? Mais, pour nous, rien ne sera jamais plus contraire à la gratuité qui sied à la morale que ces fan&ronnades qui tiennent du burlesque; et rien ne convient moins à un philosophe que de parler des dieux comme le capitan Matamore de lanciénne comédie parlait des rois et des em^ pereurs. Le faux suhhme , qu'on ne pardonne pas même aux poètes , est intolérable en philosophie. Celui de Sénèque est comme la glace qui brille de loin , qui vous gèl^e dès qu'on y touche , et qui se résout en eau sale dès qu'on la presse,

(( L'amtour ressemble a l'amitié : il en est pour » ainsi dire la folie. )>

C'est ne connaître ni l'un ni Tautre. L'amour

^So COURS DE UTTÉBATURE.

et Tamitié sont deux choses aussi différentes qu\in sentiment et une passion ; et je ne sais ce que c^est que la folie de F amitié , folie qui dès lors ne serait plus t amitié , et ne serait pas encore Ta* mour. Il ne faut point assimiler ce qui ne peut jamais se ressembler.

J'ai promis des citations plus étendues : voici une suite de pensées sur l'amitié du sage. Mais ici c'est moi qui cite , et non pas Diderot :

« Le sage ne manque de rien , mais il a des » besoins; au contraire, l'insensé n'a pas de be- )) soins , ne sachant user de rien , mais il manque )} de tout. Le sage a besoin de mains , d'yeux, de » mille autres choses nécessaires à ses besoins jouryi nalierSy mais il ne manque de rien. Manquer » suppose une contrainte : le sage n'en connaît y> point. Voilà dans quel sens il a besoin d'amis. » Quoiqu'il sache se suffire, il en veut le plus » grand nombre possible, mais non pour être )) heureux; il le serait même sans amis : le sou- » verain bien n'emprunte rien du dehors. Il trouve » dans l'âme toutes ses ressources; il ne vit que )) de lui-même; il s'assujettirait à la fortune en 3) s^ incorporant aux objets extérieurs. Le sage, » comme Dieu , se renferme dans son âme et ha- 3) bite avec lui-même. S'il peut disposer des cir- » constances, il se suffit et prend une femme; il se » suffit, et donne le jour à des enfans; il se suffit, » et ne vivrait pas, plutôt que de vivre seul. »

Je veux croire que Diderot, et Féditeur, et les apologistes, entendent à merveille ce galimatias double et triple ; qu^'ils savent comment on a des besoins sans manquer de rien, quoique Te besoin suppose essentiellement le manque de quelque chose de nécessaire , et ne soit même que cela ; qu'ils savent surtout comment celui qui se suffit ne vivrait pas , plutôt que de vivre seul; car plus ce dernier trait est pour nous incompréhensible, plus sans doute il y a de génie et de philosophie à le comprendre en se plongeant dans la médi^ talion. L'éditeur dit que « Sénèque entasse vérités » sur vérités, mais qu'il les entasse quelquefois avec » tant d'ordre et de précision , que, plus rappro- )) chées , elles n'en sont que plus sensibles et plus » évidentes. » Ce mot quelquefois indique, il est vrai, une assez considérable restriction sur six volumes, et peut-être ce passage n'entre-t-il pas dans le quelquefois. Quant à moi , je suis encore à voir dans Sénèque cette espèce à! entassement avec or* dre et précision ', peut-être même inchnerais-je à penser que ces idées ne s'accordent guère plus que celles de Sénèque ; que X entassement exclut l'ordre , et que , de tous les styles possibles , le style de Sénèque est celui qui exclut le plus la précision. Mais pour le moment je n'ai pas la force de raisonner en rigueur; le sage de Sénèque m'en ôte l'envie. Oui, en venté, ce sage qui se suffît et mourrait plutôt que de vivre seul, qui se suffit

±bû COURS I» IJTtBRATURE.

et prend ime JfeMme , et fait des enfans partir^ constance, XXL 9l rappelé tout de suite D. Japhet, c[ui, tout meuiUé/deim<-nu et transi de froid ', dit tout aussi philosophiquement :

Pour TOUS faire' plaisir, j*approcherai du feu.

On convient que personne n a parlé de la viâllesse mieux que Cicéron , n'a mieux fait sentir ses dédommagemens et ses jouissances, ni mieux con* sole de ses pertes; mais £1 ne s^est avisé d'aucun des motifs que Sénèque nous propose pour chérir ia \deilhesse y àa3ù& \e petit entassement de véfi^ tés que voici : « Chérissons la vieillesse; jetons^ » n(ms dans ses hras : elle a des douceurs pour » qui sait en user...,. » Vous allez lui denoander quelles doiioeurs? Écoutez : il ne vous &it pd9 attendre, a Les fruits sont plus recherchés qwndîls 9) se passent, et Teniance plus belle quand dileise 1» termine : les buveurs trouivent plus de diarmes « aux derniers coups de ^nn, à ceux qui leâ aohéh » vent, qui consomment leur ivresse : ce que le -» plaisir a de pbis piquant, il le garde pour » la fin. »

Ce ne sont pas là des pensées , si 1-on veut, ce sont des similitudes ; mais aussi quoi de plus semblable que la vieillesse et le dernier terme de tipresse ? Quoi de plus semblable que la vkiUesse qui termine la vie, et de ïadolescence qui termine Tenfance? Mais surtout quoi de plus semblable

jqae hi meilïtsBt et ia fin piquante du plaisir?

N'êtes -vous pas saisis dekt jn^esse de ces rap»

TportSy^ \t\ïv prcfendeur y de \em moralité, de

leur gravité ? Ils sont tellement graî^es , que sans

doute voQS me dispenserez àû détail. Il ajenzte :

« Je crois même qu'au bord de la tombe il y a

n des plamrs à goûter, ou du moins, ce qui tient

» Heu de pkisir, on n'en a plhis besoin. » Gela est

'vrai sans être fort coasèlant : il eût mieux yaln ,

^comme Cieéroo , rendre caompte des vrais plaisirs

"dé k vkilkBsey et, isomnfie lui, les faire aimier*

M»s ce n'est pas k seule fois que Sénèque, si âîf-

fus dans Tinutile et le faux , est à peu près nul

dans le nécessaire et leyrai. Il ajoute enfin : «i Quel

« bonheur d avoir lassé les passions , et de les voir

» au loin derrière soi ! » Yoik du naoins un motif

rsdsonnable : ausâ est-il de Gicéron , et Tun de

ceux dont il a tiré le meilleur parti. Pour Séné-

que, il se garde bien de dire un mot de plus;

mais il emploie deux pages à commenter ce vers

d'Horace :

Omnem crede diem tihi diluxisse tupremum, Cr«jcv que chaque josr est pour tvn» ledemicr.

Plusieurs autres de ses Letires ne sont anâai que des paraphrases des E pitres d'Horace^, entte autses celle sur les voyages, où la paroae da pbilo* sophe ne vaut sûrement pas. les vess du fttëte»

^84 COURS DE UTTÉRATURE.

« Vous pouvez corriger un mal par iin autre, » la crainte par Tespoir. »

n répète ailleurs cette même maxime, qui fait de Tespérance un mal : c'est un démenti donné à la nature. Il se peut que cela fût dans la doctrine stoïcienne, mais cela n'est pas dans la raison.

n conseille , comme tous les moralistes , de ne pas pousser les soins du corps jusqu'à s'y asservir, et dit sensément d'après tout le monde : « La vertu )) n'aura plus de prix pour vous^ si le corps en a » trop. » Mais l'esprit de Sénèque ne manque guère une occasion de gâter la raison d'autrui. « Donnons )) des soins au corps , continue-t-il , mais sans ba- » lancer à le jeter dans les flammes au premier ï> signal de la raison, de l'honneur, du devoir. >» Éternel et incorrigible déclamateur ! Ne dirait-on pas qu'il n'y a rien de si commun que de se jeter dans les flammes au signal de la raison , de V honneur , du devoir? Si on lui demandait des exemples , il se trouverait que des assiégés s'y sont jetés par un désespoir furieux ; que le sentiment de la nature et de l'amour, exalté parle danger de personnes chéries, y a précipité pour les sauver; et, dans toutes ces occasions, ce n'est ni la raison, ni P honneur, ni le devoir qui a donné le signal: c'est un mouvement antérieur à toute réflexion.

« Le sage considère en tout le commencement, » et non la fin. » Le sage de Sénèque apparem-

SÉNÈQUE. atSS

ment; La Fontaine n a été que Técho de tous les sages du monde quand il a dit :

Eq toute chose il faut considérer la un.

Et , malgré Sénèque , je suis de l'avis de La Fontaine et de tout le monde. Si Sénèque a voulu dire que le sage considère en tout le principe , et non pas l'événement, pourquoi ne Ta-t-il pas dit? Il aurait dit une vérité très-commune, qui ne contredit point le vers de La Fontaine, parce que le devoir est pour l'honnête homme le principe et la fin; mais il aurait du moins exprimé sa pensée.

A propos des soins de la santé et de l'exercice qui peut ajouter à l'emhonpoînt, il trouve indécent pour un homme lettré d! exercer ses bras. J'ai vu des hommes lettrés et fort lettrés jouer encore à la paume et à la balle à quarante et cinquante ans , sans aucune indécence. Il ajoute , (( Quand vous serez gras à souhait , quand vos » épaules auront une largeur démesurée, jamais » vous n'égalerez le poids et l'encolure d'un bœuf. » J'en suis convaincu; mais je le suis aussi qu excepté la grenouille de la fable , jamais personne n'eut cette prétention.

Il approuve cette maxime d'Épîcure : « Croyez- » moi , un grabat et des haillons donnent au » discours une grandeur plus imposante. » Et pourquoi? Un grabat est plus sain que la plume et l'édredon; soit : un habillement simple et

adÔ COURS DE LITTÉRATURE.

modeste convient àThomnie de hien, k moins que son rang ne lui en prescrive un autre. Mais les haillons, si ce sont ceux de l'indigence, n'imposent que l'aumône : si ce sont ceux du cynisme, je dirai à Antisthène , avec Socrate : Je voii percer, ton orgueil à travers les trous de ton manteau. Mais, ce qui est vrai, c'est qu'il y a telle situation où ce sont les discours qui peuvent donner de la grandeur au grabat et aux haillons ^ qui par eux-mêmes n'en ont pas.

(( Préservons surtout nos cœurs dune passion » trop commune, celle de la mort. y> Il &Uait que Sénèque lui-même ne la crût pas si commune, puisqu'il a tant écrit pour nous apprendre à mé* |)riser la mort ; au contraire , il ne nous met en garde qu'en ce seul endroit contre la passion de la mort. Il est vrai qu'il dit surtout; ce qui est peut-être encore plus singulier que la passion de la mort mise au premier rang entre toutes celles dont il faut se préserver. Je ne sais si même en Angleterre, où l'on connaît une maladie endémir que, qui est le dégoût de la vie, on parlerait ainsi de la passion de la mort ; et le spleen n'était pas connu à Rome.

« Qui vous rendra l'égal de la Divinité? Sera-ce » l'argent? Dieu n'a rien. La toge-prétexte? Il » est nu. La renommuée, la représentation , Tinir 3) xuense étendue de votre célébrité? Dieu nest ai conûu. de personne.. Sera-ce cette, fouli^ ^'ofe*

» daves qui portent votre litière ? Mais Dieu lut« » même porte le monde entier^ »

J avoue qu'ici 9 et dans toutes les vérités de cette force, Sénèque ne doit rien, ni à Socrate, ni ^ Platon, ni à Gcéron, ni à personne. Tous ces philosophes avaient dit , il est vrai , que la vertu seule peut nous rapprocher de la Divinité ; mais il restait à Sénèque de découvrir de pareils moyens de conviction, pour nous démontrer qu'il n'y avait pas d'autre manière d'être Végal de Dieu. Dieu a tout iait, tout lui appartient; il donne tout, et il ri a rien! Il est nui car il a un corps, et apparemment Sénèque l'a vu. // n'est connu de personne! J'aurais cru qu'il avait une assez grande renommée , puisque nos athées même& n'ont pu encore la lui ôter. Si l'auteur a voulu dire que l'essence de Dieu n'est pas connue, c'est une équivoque bien inepte et un contre-sens dans la phrase.; car il s'agit de réputation et de célébrité. Mais ce qu'il y a de plus heureux , c'est de nous dégoûter des litières et des porteurs ^ , parce que Dieu lui-même porte le monde... Il faut en revenir

'^ Il y a environ cinquante ans qu'un chevalier de Modène , homme d'esprit et d'un esprit fort original , avait fait une Centaine de stances contre l'usage des chaises à porteurs. Il les récitait à Yersailies, dans une société où était Tabbé de Boismont, prédicateur du roi, et qui, ce jour- là même ,,d£vait prêcher. On vient l'avertir qu'il est l'heure de se rendre à la chapelle,, et qpe se&porieujp

^88 COURS D6 UTTÉRATURE.

à ce (jue disait Diderot, que Sénèque et son sublime sont éCune trempe rare.

a Ni les enfans ni les imbéci]les ne craignent )> la mort! Quelle honte, si la raison ne pouvait » nous conduire à une sécurité que donne Tab- » sence de la raison ! » Encore la même absurdité relevée ci-dessus ; et il y est tellement attaché , qu'il tire ailleurs la même preuve des brutes, tant il abonde en vérités et en idées!

Si , par hasard , il en était chez lui des rapports entre sa morale et sa conduite , comme entre ses principes d'éloquence et leur application dans son style, la conséquence serait fâcheuse pour lui. Mais on sait que l'un n'entraîne pas l'autre, et je tombe sur une lettre où il parle d'une manière qui vous édifiera, sur V éloquence qui con* vient au philosophe. Il s'élève contre la rapidité étourdie d'un vain babil, soit dans la composition , soit dans le débit. « Quoi ! vous avez à dissont là. Il s'excuse auprès du chevalier sur la drconstance qui le prive du plaisir d'entendre le reste des stances «^ « Monsieur l'abbé , encore une , et je vous laisse aller : »

Double spectacle bien contraire :

Jésus porte sur le Calvaire La croix où son sang ya couler ; Les successeurs des Chrysostûmes Sont portés par ces mêmes hommes Pour qui Jésus va s*immoler.

•^— « Monsieur le chevalier, je vous entends. Qu'on tesf • voie mes porteurs ; j'irai à pied. »

» âper mes craintes, à rëprimcr mes désirs, à » combattre mes préjugés, k m'affranchir du luxe y> et de lavarice , et vous comptez le faire en D courant!.... Que penser de fâme quand le Ion-- » gage est confus , en désordre et sans frein ? )> Sous cet amas de paroles Je ne vois qu*un » grand vide, beaucoup de bruit, et nul effet... <. )) Un philosophe ne doit pas laisser aUer ses pa- )) rôles, mais les régler, les mesurer.... H peut » s'élever , mais sans compromettre la dignité de » son caractère : elle est perdue par ces tours de' ^^ force , par cette véhémence outrée, etc. » ( Tra^ duction de La Grange. )

Il n y a pas là . un mot qui ne tombe à plomb sur le style de tous les ouvrages de Sénèque : il ne lui manquait que d'ajouter. Faites comme moi y pour renouveler la fable de l'écrevisse, qui enseigne à marcher en avant. Ce morceau est le résultat le plus exact de l'analyse faite et à* faire de tous les écrits de cet auteur, et c'est lui qui nous l'a fournL Mais qu'en faut-il inférer? Que da moins il savait très-bien comment il fallait faire, quoiqu'il ne le fît pas? qu'il avait un goût sain et éclairé, quoique sa manière d'écrire fût très-mauvaise? Nullement. Tout le monde peut connaître et répéter ces notions de critique générale, sans en être plus habile à les appliquer, non-seulement dans la composition , mais dans le jugement. Le vrai goût) cunune le vrai talent, ne se constate IV- 19

3gO COURS DE UTTÉRATURE.

qu'à l'épreuve. Il faut avoir approché des objets , soit pour les traiter en écrivain, soit pour les examiner en critique ; et c'est alors seulement que l'on peut voir si vous pouvez les manier. Rien n'est moins rare que de rencontrer des esprits faux qui recommandent la justesse, et des auteurs boursouflés qui blâment l'enflure. Comme eux, Sénèque était de bonne foi en parlant de la mesure des paroles et du frein dans le style, et ne se doutait pas que nul auteur n'en avait eu moins que lui. Dubelloy se piquait d'être admirateur de Racine, et s'était même engagé à nous dévoiler le secret de son élégance. On a dit qu'il avait aussi une conscience d'écrivain : il faut s'entendre. Je croirais bien qu'il y a une arrière-conscience qui parle fort bas et fort rarement, et à qui l'amour-propre impose bien vite le silence, comme la passion l'impose aux remords du méchant. Mais la conscience habituelle qui tourmente et irrite les mauvais écrivains , c'est celle du rang qu'ils occupent dans l'opinion : c'est là ce qu'ils ne peuvent guère se dissimuler , malgré tous leurs efibrts, parce que toujours la voix publique se fait entendre un peu plus tôt, un peu plus tard ; et de là les blessures secrètes de l'amour-propre. On a vu ce même Dubelloy mourir à peu près de chagrin , après les plus brillans succès, également persuadé que le publiele regardait comme un très-mauvais versificateur

SËNÈQT3E. ^Ql

et un très -médiocre poëte tragique, et que ce public était prévenu contre lui. Sénèque ne put pas même être averti , comme lui , par la froide indifférence et le silence du mépris, succédant à un fol engouement : Sénèque fut l'écrivain de son temps le plus à la mode, mais l'illusion ne dura pas plus que sa vie. Quintilien le mit, quoique avec beaucoup de ménagement , à sa véritable place; et, à la renaissance des lettres en Europe, l'opinion publique le relégua parmi les auteurs de la seconde classe , quoiqu'il ait eu encore alors quelques suffi:ages comme moraliste, bien plus que comme écrivain, suffrages qui seront évalués avant de finir cet article, qui doit nous mener plus loin.

Il écrit à Lucilius : « Si votre ami savait ce que y> c'est qu'un homme de bien, il ne se flatterait » pas de Tétre; il désespérerait même de jamais )) le devenir. » Que les stoïciens parlassent ainsi de leur sage, qui n'était, à leur dire, qaun vœit plutôt qu'une réalité , il n'y avait pas grand mal , on n'était guère tenté d'y croire. Mais il est d'une bien mauvaise philosophie de faire de Yhomme de bien un phénix qui peut paraître tout au plus une fois en cinq cents ans : ce sont les termes de l'auteur. Si cela n'était pas heureusement un paradoxe aussi outré que cent autres de la nfiême plume, il n*y aurait là qu'une dispense d'être homme de bien, une excuse pour qui ne l'est pas^

un découragement pour qui voudrait l'être , une injure pour celui qui Test.

(( La bonne conscience veut des témoins : la » mauvaise, dans un désert, aurait encore des » alarmes.» Il eût été beaucoup plus juste de dire : La bonne conscience ne craint pas les témoins, et n'en a pas besoin : le méchant les craint, même quand il est seul.

« Vous rougissez d'apprendre la vertu. Pour )^ un art de cette importance, est-il donc humi- » liant de prendre un mattre ? Espérez-vous que » le hasard la fera descendre en pluie dans votre » âme?»

Un sophiste pouvait se donner pour un màitre de vertu, et appeler la vertu un art : il voulait se faire payer ses leçons en argent ou en louanges. Un philosophe aurait dû savoir que , si la morale théorique est un art , la morale pratique ou la vertu n*en est pas un , et qu'on n'étudie et qu'on n'apprend celle-ci qu'entre Dieu et sa conscience. Le hasard qui la fait descendre en pluie n'est qu'une platitude, comme il y en a mille autres, et n'est pour moi qu'une occasion d'avertir que je ne m'arrête pas aux fautes de style , aussi nombreuses , mais beaucoup moins importantes que les fautes de sens.

« Apprendre la vertu , c'est désapprendre le » vice. » Fort bien : mais pourquoi ajouter : « La » vertu ne se désapprend pas. n Hélas ! plus aisé^

sénÈQUE. 293

ment que le vice : c'est une vérité d'expérience.

«La philosophie ne veut que des respects.»

Dieu est donc meilleur que la philosophie, et n est pas si fier : il veut l'amour.

« La vieillesse ne vaut pas un désir : elle ne » mérite pas non plus un refus. » Cela est dit ingénieusement et à la manière de Sénèque, quand il est à peu près tout ce qu'il peut être. Mais il ajoute: « Aussi n'est -il pas décidé qu'on doive A renoncer aux dernières années de la vieillesse , » et se donner la mort au lieu de l'attendro. » Pas décidé! mais je l'espère : quelle grâce vous nous faites! En vérité ^ disait Voltaire dans ses momens de gaieté , ces philosophes sont de drôles de gens! Est -il possible que la comédie n'ait guère fait qu'ébaucher un sujet si riche * ? Il l'est au point que ce ne serait pas trop de tout Molière pour le remplir.

« Avant la vieillesse, je ne pensais qu'à bien ); vivre : je ne pense aujourd'hui qu'à bien mou- » rir , c est-à-dire, avec résignation. » Voilà du bon sens : je le saisis quand je le rencontre. « La né- » cessité n'est que pour les rebelles : il n'y en a » plus quand on se soumet. » Encore mieux, ainsi que tout ce qui suit sur la perte de nos amis» « Hâtons-nous de jouir de nos amis , parce que

^ Les Philosophes , de M. Palissot, sont un ouvrage plein d'esprit, dégoût et d'élégance : ne Teût-il pas fait |>Ia9 foftde comique, s'il l'avait fait plus tard?

T» nous ne savons pas si nous en jouirons long* » temps. Voyez combien de fois nous les quittons » pour de longs voyages , combien de temps nous » passons dans le même endroit qu eux sans les 5> voir; et vous sentirez que ce nest point leur » trépas qui nous en prive le plus. Mais que dire » de ces insensés qui négligent leurs amis , et se î) désolent de leur perte? Ils n'aiment que les » amis qu'ils n'ont plus. Leur douleur est sans )> bornes, parce qu'ils craignent qu'on ne doute » s'ils aimaient : ils s'y prennent trop tard pour » le prouver. )> C'est là penser et observer en moraliste. Pourquoi Diderot ne cite-t-i] rien dans ce goût? 11 y en a peu d'exemples; mais il y a, entre autres , toute la lettre sur la manière dont il faut traiter ses domestiques, la meilleure, à peu de chose près, de tout le recueil, et dont Diderot ne parle même pas. Je la rapporterais volontiers, s'il ne suffisait pas à l'équité de l'indiquer ici, dans un article que je ne saurais conduire à son but sans m'étendre un peu plus que je ne l'aurais désiré. Pourquoi Diderot ne nous offi*e-t-il rien dans ce genre? C'est qu'il y a des hommes ( et des femmes ) qui se sont mis dans la tête, mais très-sérieusement, que l'esprit ne peut guère se rencontrer avec le bon sens; ce qui est vrai.... de leur esprit.

I «Une marque infaillible d'imperfection, c'est » de pouvoir augmenter.» D'accord; mais au lieu

SÉNÈQT3E. 2^5

(Ten conclure quêtant imparfaits, nous devons travailler à augmenter en nous ce qui est bon, la sagesse et la vertu, il en conclut que la vertu, la sagesse, qui sont le souverain bien, ne sont susceptibles en nous m déplus ni de moins ^ que toutes les vertus sont parfaites , parce que toutes sont divines, etc. Je ne sais s'il y a eu au monde de plus mauvais raisonneurs que les stoïciens. Comment tant d'hommes graves n'ont- ils pas compris que, dans une substance imparfaite, tous les attributs sont imparfaits, et que par conséquent la sagesse, parfaite en Dieu, ne saurait Têtre en nous? Ils auraient pu dire de même que notre intelligence est sans bornes, parce qu'elle émane de l'intelligence divine, qui n'en a pas. Mais tout ce que nous en avons reçu est dans une proportion nécessaire avec notre nature , et Dieu lui-même ne pouvait pas lui commiuniquer une perfection qui n'est qu'en lui. Rêves de Zenon, nous dit-on : je le sais; mais pourquoi Sénèque les a-t-il délayés dans cinquante amplifications que vous nous donnez pour de l'éloquence, quand il n'y a que de l'ennui?

« La mort la plus longue est toujours la plus » fâcheuse. » Passons que cela soit toujours vrai : pourquoi donc l'auteur a-t-il compté entre les avantages de la vieillesse une dissolution lente et graduée? La contradiction est manifeste, et Sénèque se contredit sans cesse d'une page à l'autre.

ig6 COURS DB LITTÉRATURE.

^t souvent dans la même page : c est ainsi qu il ^tàrme que le besoin d'aimer est inhérent à £homme (ce qui est vrai); quatre lignes après ii^ette autre assertion , que le sage se sujjit. Or , à tnpins que ce besoin d'aimer ne soit celui de s'aimer soi-même, ce qui n aurait pas de sens, et ce que Fauteur ne veut pas dire, qu'est-ce qu'un être ^ui se suffit et à qui le besoin d'aimer est inhérent? Au reste, je ne reviendrai plus sur les contradictions : il y en a trop.

Mais voici de la raison et de la haute raison ; et savez-vous pourquoi? C'est qu'elle est de Platon. Sénèque , qui parait en faire plus de cas que son éditeur , le cite en quelques endroits de ses Lei^ ires , et c'est unfe occasion dont je profite. « Ad- * mirons ces formes qui remplissent l'espace, et » au milieu d'elles un Dieu bienfaisant , qui , par » sa sagesse, corrige le vice de la matière, et » sauve du trépas un monde qui n'est pas indesii tructible par lui-même. S'il subsiste et se con- » serve, c'est par les soins d'un surveillant. S'il » était éternel, il n'aurait pas besoin de gardien; » mais il faut que le même bras qui l'a formé le soutienne, et qu'à la faiblesse de l'ouvrage sup- » plée la puissance de l'ouvrier. »

Quand on trouve après ce morceau , quoique dans une autre lettre , que « la mort la plus dé" » goûtante est préférable à la servitude la plus » propre , » on se sent tomber de haut , et Ton

SÉNÈQI3E. ^9«7

passe du génie de Platon k l'esprit de Sénëque. Les antithèses lui tiennent lieu même de raisonnement , comme dans l'endroit où il prouve que le suicide e&t suffisamment indiqué par la loi étemelle y qui n'a ouvert qti une porte pour en^ trer dans la {ne , et mille pour en sortir. La facétie n'est pas mauvaise , mais l'induction est bien étrange , et cette manière-là n'est pas grave.

Veut-il prouver que la raison est ce qui nous rend supérieurs aux animaux , il nous dit : « L'homme » a une voix ; mais celle des chiens n'est -elle » -pasphis claire? ceUe des ai^es plus perçante? » celle des taureaux plus grave? y> On peut lui passer ses aigles et leur voix perçante; mais la voii claire des chiens et la voix grave des taureaux , mises en contraste avec l'organe de l'homme, sont d'un choix bien hétéroclite. En fait d'organe, la gravité de celui des taureaux ne me semble bonne à citer que comme la bouffissure de Sénèque s'appelle gravité de style chez ses apologistes.

Non- seulement il gâte ses pensées par la redondance, ou la disconvenance, ou la frivolité des détails ; mais souvent aussi par l'impuissance de rendre bien une seule fois ce qu'il rend mal à plusieurs reprises. Il a eu, par exemple, une pensée juste et noble, que la ferme résolution à mourir pour sa patrie est aussi honorable pour celui qui l'a formée que pour celui qui l'exécute*

Mais comment l'exprime-t-il? « Vous mourrez i> pour la patrie y quand même votre résolution I) ne s'exécuterait pas sur-le-champ , du moment » même où vous serez convaincu qu'il faut le » faire. » Cette phrase est louche et à peine intelligible , dans le texte comme dans la version, surtout par l'équivoque du futur, vous mourrez, qui laisse douter si c'est au propre ou au figuré. Mais s'il eût dit, (cÉtes-vous bien convaincu qu'il » faut mourir pour la patrie , êtes-vous bien dé-> » terminé à mourir pour elle s'il le faut; c'est » assez : le sacrifice de votre vie est fait, quand » même il n'y aurait pas lieu à la donner ; et la )> patrie a accepté votre mort : » sa pensée était complète et entendue.

<c Vous voulez savoir ce que je pense des arts » libéraux? Il n'en est pas un dont je fasse cas, » pas un que je range dans la classe des biens. » C'est l'appât du gain qui les excite : études mer- » cenaires, abjectes, exercices d'enfant, etc. »

L'éditeur et Diderot ont également improuvé ce passage, qui ne blesse pas seulement la justice, mais qui va jusqu'à Tabsurde , comme si tout travail devenait abject par un salaire légitime. Sénèque était loin d'avoir aperçu cet admirable plan d'une Providence , dans la dépendance réciproque des besoins et des travaux , et dans l'intérêt de chacun à travailler pour autrui en travaillant pour soi. n est même fort douteux que ceux qui ont si

justement repoussé cette incartade de Sénèque y aient vu autre chose que l'injure faite aux beauxarts.

On peut encore s'égayer^ ea passant , sur son goût délicat et sur la force de ses raisons , quand il conseille de ne pas attendre la mort dès qu'on a épuisé la vie ; et comment épuisé ? a Vous con- D naissez la saveur du vin et du miel. Qu'importe » qu il en passe cent ou cent mille tonneaux dans » votre corps ? Vous n'êtes , dans le vrai , qu'un )> sac. Vous connaissez le goût de Ihuitre et du » surmulet , etc. »

Il est clair qu'alors ce n'est plus la peine de vivre. Gela est graine, moral, philosophique , et le style vaut les pensées.

Diderot nous dit que, a Si Sénèque revenait » au monde , il serait bien plus fâché d'avoir fait )> un mauvais raisonnement qu'une mauvaise » phrase. » Gela aurait quelque sens, s'il nejaisait pas l'un aussi fréquemment que l'autre. Mais s'il se trouve, d'après les citations, que le penseur ne vaille pas mieux que l'écrivain, comment excuserez-vous l'un par l'autre? « Sénèque ne veut pas 3) que le philosophe, que l'orateur même, s'occupe » de l'élégance et de la pureté du style : il l'aime )» mieux véhément qu'apprêté. » Did, Sénèque ne veut pas ! Eh bien! il a dit une sottise , et il avait apparemment ses raisons pour la dire. Pourquoi ' là^. répéter? Est-ce pour en faire un précepte? A

moins que t élégance et la pureté ne nuisent à la pensée , il n*y a pas de sens dans ce que veut Sénèque. Dès qu'on écrit , il faut s^ occuper d'écrire le mieux qu'on peut ; car, si le philosophe écrit mal , il ne sera pas lu. A l'égard de l'orateur, cela ne mérite pas même de réponse : il suffit de renvoyer Thomme kla fable du renard sans queue. Sénèque aime que l'orateur soit véhément plutôt tj^ apprêté: cela est merveilleux! H aime mieux une bonne qualité qu'une mauvaise. La véhémence est une qualité oratoire très-bonne à moins qu'elle ne soit déplacée : Y apprêt est vicieux partout ; et qui jamais a loué \ apprêt dans le style ?

Le philosophe a donc dit une niaiserie , et un autre l'a répétée. Cela n'est-il pas fort imposant ?

La Consolation à Marcia , et celle à Hehia , sont proprement deux déclamations de sophiste. L'une pleurait son mari ^ depuis trois ans; l'autre, mère de Sénèque, venait de perdre le plus jeune de ses fils ^. Le consolateur dit à Marcia que c'est l'habitude , et non pas le regret, qui prolonge l'affliction et les larmes; ce qui est obligeant pour celle qui pleure depuis si long-temps, et qui aurait pu lui répondre : Si vous avez cette opinion de ma douleur, vous êtes bien bon de

^ C'est une erreur. Lisez sortais. Ce ii*est pas de la perte de son mari que Sénèque la console. i

^ Ce n'est pas là non plus le sujet de Touvi^age. Sénèque Tenait d'être exilé. Il console sa mère*

s£nèqu£. Soi

pirendre la pdne de me consoler. Mais Sénèque s'occupe-t'il d'être conséquent? Il dit à l'autre ^ : <( Votre fils est mort trop tôt; et Pompée, et Ca-r » ton , et Cicéron , et tant d'autres , ont vécu trop )) d'une année. » £t Diderot : Cela est beau. S'il eût perdu sa fille, et quon lui eût adressé une pareille consolation , il eût dit : Quel plat sophisme l Pour me consoler d'une perte réelle , vous m'oflfrez l'idée d'un malheur possible et éventuel. Taisez- vous, et sachez qu'il n'y a qu'une bonne manière de consoler l'affligé , c'est de s'af«> jQiger avec lui.

(i Les funérailles des enfans sont toujoiurs prér » maturées lorsque les mères y assistent. » Ah l pour cette fois , vous parlez bien : en ce cas y pleurez donc avec moi.

Les autres ouvrages moraux de Sénèque sont les Traités de la Colère, des Bienfaits, de la Clémence , de la Tranquillité de rame , du Loisir du sage , de la Briès^eté de la vie , de la Constance du sage , de la Providence. Partout le même ton et le même esprit ; et ses Traités sont comme ses Lettres , et ises Lettres comme ses Traités. Ce qui était bon à dire peut se réduire au tiers , et ce qui est bien dit à quelques pages»

H prétend que la colère n^est pas conforme à.

^ Ou plutôt , il lui dit encore; car ce passage est aussi de la Consolation à Marciar ch. 20«

Son COURS DE UTTÉRATURE.

la nature de Vhomme , parce qix^elle n'esz que le désir de la vengeance. La première fausseté est si évidente , que l'éditeur et l'apologiste l'avouent. La seconde est moins sensible, sans être moins réelle , et l'on n'en a rien dit. La colère tf est pas le désir de la vengeance , quoique souvent ce désir suive ou accompagne la colère. Rien n'est plus commun que de se mettre en colère sans avoir envie de faire aucun mal. La colère est un mouvement violent de l'âme qui repousse ce qui la blesse. Mais il ne faut pas demander des définitions à Sénèque: je ne crois pas qu'il y en ait une bonne dans tout ce qu'il a écrit. Et quand il ajoute que, si la colère n'est pas naturelle à l'homme , c'est parce que l'homme ne désire pas naturellement la vengeance , il entasse fausseté sur fausseté , et raisonne comme il définit.

« Si c'est Dieu qui nous fi:appe , on perd sa » peine en s' emportant contre lui , comme en eS' ^) sajant de le fléchir. » Si Sénèque avait cette idée de la Divinité , il avait hien perdu sa peine à nous en parler tant. La Divinité est chez lui , ici comme en vingt endroits , aussi indiflférente , aussi nulle que celle d'Epicure, Celui qui Remporte contre Dieu n'est pas seulement insensé , il est coupable ; et si Dieu était inflexible , il serait plus mauvais que l'homme qui se hîi^^se fléchir. Vous pouvez remarquer, en passant, combien les idées de l'ancienne philosophie sur la Divinité étaient souvent

8ÉNÊQXJB. 3o3

erronées : celles de Platon , de Gcéron , de Plutarque , les meilleures de toutes y ne sont pas ellesmêmes exemptes d'erreur , et souvent , en ce genre , Tinstinct naturel a mieux valu que la philosophie. Mais nous ne considérons ici que celle de Sénèque , qui nous donne pour unique preuve de ce paradoxe, que le désir de la vengeance nest pas naturel à Vhomme , l'exemple des magistrats qui font périr les coupables sans avoir aucune envie de se venger d'eux. On ne revient pas de cette fréquente absence de toute logique , et de cette imperturbable déraison. Il nous apprend que la colère est la seule passion qui s'empare des sociétés entières. Il ne devait pourtant pas ignorer quq quand les Cimbres , les Teutons et les Ambrons vinrent fondre sur la Gaule et lltalie ^ ces sociétés .^s^z nombreuses n'étaient nullement guidées par la colère. La passion qui s'était emparée d'elles , comme de tant d'autres peuplades barbares, était uniquement le désir du bien d'autrui.

Il a dit à Néron , à qui son Traité de la Clé^ mence est adressé : a La servitude la plus gênante » de la grandeur est de ne pouvoir en descendre ; » mais cette nécessité vous est commune avec les » dieux : le ciel est leur prison. » Trait de rhéteur ; car, dans la croyance vulgaire, les dieux quittaient cette prison quand ils voulaient, et l'on sait à q[Uél point ils aimaient & s'humaniser ; et p daw

3o4 COURS DE LITTÉRATURE.

les principes philosophiques, dans ceux de Sé^ uèque' , Dieu est partout» Une pareille phrase pouvait être excusable dans le jeune disciple ; elle ne Test pas dans le vieux précepteur. On a conté qu Alexandre fit exposer Ly^maque à un lion , et que Thomnie, sans armes , vint à bout de la bête féroce. Ce trait , qui a toujours passé pour fabuleux, et dont Quinte -Curce ne parle pas, fdurnit à Sénèque cette apostrophe : a Je te le de- » mande , ô Alexandre ! quelle différence y avait-il yt entre exposer Lysinciaque à un lion, ou le dé-- » chirer de tes propres dents ? » L'indignation qu'inspire la cruauté autorise cette hyperbole oratoire , et c'est là proprement de la véhémence , et de la véhémence louable et bien placée* Mais lauteur n'était pas homme à s'en tenir là; il ajoute : « Sa gueule était ta bouche ^ Tu aurais )) voulu sans doute être armé de griffes et de mâ- )> choires assez larges pour dévorer un homme. » Voilà le pathos. Même mélange dans le morcean souvent cité de la mort de Caton. « Voici deux )) athlètes dignes des regards de Dieu ; un homme })> de courage aux prises avec la mauvaise fortune », beau jusque-là , « surtout quand il est l'agresseur. » Cela n'a plus de sens ; la figure n'est plus suivie, car , entre deux athlètes, il n'y a point d'agresseur;

1 II 7 a de plus dans Sénèque , 5*^ férocité étazt la tienne.

SÉNÈQUE. 3o5

et comment Caton était-il Y agresseur de la fortune , quand il ne se tuait que pour se dérober à ses coups? Cette inconséquence est puérile. «Les » dieux furent pénétrés de la joie la plus pure » quand ce grand homme, cet enthousiaste su- » blime de la liberté, veillait à la sûreté des siens, » disposait tout pour leur fuite ; lorsqu'il se livrait » à l'étude la nuit même qui précéda sa mort » , beau jusque-là ; « lorsqu'il plongeait le fer dans sa » poitrine sacrée » , passe encore , à la faveur des maximes païennes , « lorsqu'il arrachait ses pro- » près entrailles, et tirait avec ses mains son âme » vénérable que le fer eût souillée. » Ce phébus feit pitié : ne fallait-il pas écarter cette image des entrailles arrachées ? Cela est d'un furieux plus que d'un sage. Mais ce qui est indigne de tout écrivain sensé , c'est de tirer son âme avec ses mains : c'est cette pensée si folle et si contradictoire , « que lejir eût souillé Vâme de Caton plus » que ses mains , )> comme si l'un eût touché l'âme plus que l'autre ; comme si Caton , en se frappant, n'eût pas employé \efer; et comme si le fer pouvait souiller une âme plus que les mains : trois absurdités en trois mots ; cela est d'une trempe rare,

« Les dieux ne laissent tomber la prospérité » que sur les âmes abjectes et vulgaires. » C'est pourtant une vérité assez reconnue de touttemp^,

que la prospérité est la plus forte épreuve de jb XV. 20

3o6 COURS DE LITTERATURE.

sagesse; et Tite-Iive ^ avait dit, avec Tapprobation générale : Secundœ res sapientium animai fatigant : La prospérité fatigue les forces du sage. Sénèque, qui fut très-riçhe, et long-temps puis-t sant et honoré, se croyait-il alors abject devant les dieux? Au reste, il y a des momens où ses prétentions morales paraissent extrêmement bornées , comme dans cet endroit où il dit : <c Je ne » me propose pas d'égaler les plus vertueux , mais )) de surpasser les méchans. » Il est pourtant assez raisonnable de se proposer le mieux possible en &it de conduite; on en approche au moins le plus qu'oiï peut : mais que peut-on gagner à se comparer aux méchans? Qui croirait que ce fût là l'émulation diun philosophe? Ce n'est sûrement pas celle de l'homme de bien.

J'ai dit que je ne parlerais plus de contradictions; mais en voici une si inconcevable, que je Be saurais me dispenser d'en tenir compte : « Peut- » on douter que le sage ne trouve plus d'occasions » de déployer son âme dans l'opulence que dans /) la pauvreté? » Et c'est lui qui' vient de dire que les dieux ne laissent tomber la prospérité que sur les âmes abjectes !

Selon Diderot , « le Traité de la Colère est par-

"* Non, mais Salluste, CatU. , c. 11. — La Harpe cite encore cette pensée en parlant de YAmadis de Quinault, mats sans en nommer Fauteur. Il pai*a!t qn'il la croyait de The-Iive.

^ fait dans son genre : l'auteur s'y montre grand » moraliste, excellent raisonneur, et de temps » en temps peintre sublime. » Cet éloge est de la même mesure que tous ceux qu'il prodigue aux différens ouvrages de son philosophe favori; et, d'après les procédés qu'il a suivis dans la revue de ses ouvrages, tout ce que l'on peut conclure, c'est qu'il n'était pas difficile en perfection ^ et que plus il se croyait permis d'affirmer, moins il se croyait obhgé de prouver : ce dernier caractère est celui de tous ses écrits.

Il ne laisse pas de combattre, dans cet excellent raisonneur y et dans ce même traité, comme dans les autres, les absurdités les plus intolé* râbles, et que lui-même trouve telles. Les expresâons les plus fortes contre Sénèque ne sont pasici sous la plume des détracteurs ^ mais sous la plume de l'apologiste qui les réfute. « Gela est » d'un fou.... cela est d'un vil esclave.... Vous )> demandez l'impossible, le nuisible même...» » Sénèque, mon philosophe, que faites- vous? » Vous administrez sciemment du poison... . Je le » répète : Sénèque m'est odieux.... J'entre dans 1» une espèce d'indignation, etc., etc.» Qui s'exprime ainsi ? Diderot. Mais en même temps, quels hommes ont été les critiques de Sénèque? « Des 3» ignoraiïs qui ne Favaient pas lu, des envîeux. » qui l'avaient lu avec prévention , des épicuriens D dissolus et révoltés tie. sa znorale austère, de9:

3o8 COURS DE UtTBHATUBE.

» littérateurs qui préféraient la pureté du stjle k » la pureté des mœurs. )> Qui parle ainsi ? Encore Diderot. Je ne sais dans laquelle de ces classes il veut être placé; mais aucun critique, que je sache, n'en a oit davantage contre Sénèque. Il lui reproche les contradictions , les subtilités, les assertions les plus révoltantes , des vues antiso^ ciales, superstitieuses , pusillanimes , perfides , un esprit monacal; il argumente contre lui, et fréquemment, et de façon à le réduire à l'absurde, ce qui n est pas difficile. Demanderez-vous comment il concilie ses louanges avec tant de reproches qui les détruisent? C'est que Diderot ne s'occupe pas plus que Sénèque d'être d'accord avec lui-même ; c'est qu'il n'a jamais dans la tête que la page qu'il écrit , et qu'il oublie dans l'une ce qu'il a dit dans l'autre ; c'est qu'enfin , lorsqu'il s'aperçoit lui-même des atteintes qu'il porte à son héros de philosophie, il en est quitte pour nous dire ija il faut pardonner à Sénèque , parce que rien n^est plus naturel et plus commun que. de passer les homes de la vérité par intérêt pour la cause qu'on défend ^ et il est vi'ai que rien rCest plus naturel et plus commun aux têtes chaudes et aux mauvais esprits, à qui sans doute on peut le pardonner, pourvu qu'on nous pardonne aussi d en faire fort peu de cas, et pourvu qu'on se souvienne que les bons esprits et les bons écrivains n ont x>as besoin de ce pardon^.

SÉNÈQ13E. 3og

Malheureusement encore Diderot reprend dans Sénèque le vrai comme le faux, et j'en donne surle-champ la preuve. Il s'agissait de répondre à ceux qui avaient soutenu très mal h propos que la colère en elle-même était utile, et servait de soutien et de mobile aux vertus, par exemple, au courage dans les combats; comme si Ton n'était brave que par colère, et que le premier mérite de la bravoure ne fût pas le calme et le sang-froid, qui la distinguent de l'emportement et de la témérité. Sénèque traite fort sensément cet endroit, quoique beaucoup trop longuement, comme de coutume. Il s'écrie à ce sujet : « La vertu serait )) bien malheureuse si elle avait besoin du secours » des vices. » C'est peut-être une des plus belles lignes (pour parler comme Diderot) qui soient venues sous la plume de Sénèque. Mais pour cette fois ce n'est pas l'avis de Diderot, qui ne veut pas que les passions soient des vices ; et il est ici question de la colère comme habitude , iracundia ^ (disaient les Latins), mot qui nous manque en français pour exprimer substantivement la difitejrence de l'homme en colère à l'homme colère. Dès lors il est hors de doute que Y iracundia est une habitude vicieuse, une passion, un vice. Mais

^ Ira^ la colère; iratus, Thomme en colère; iracundus, rhomme colère. Jusque-là , nous sommes en équivalent ; mais , pour iracundia , nous sommes obligés de dire Fba* bitude de la colère.

3lO COUBS DE UTTÉRATURE.

Diderot soutient le contraire, c'est-à-dire qu'il nie qu'une j^a^^/oTZ soit un t^/ce. Cependant nous apr pelons passions, dans un secs absolu et génélîque , les affections déréglées de l'âme ; et quand nous voulons donner a ce mot une acception favorable, nous y joignons toujours une épithète qui le relève et le corrige, comme une passion noble, louable, légitime, etc., espèce de figure de diction reçue dans toutes les langues. Mais comment Diderot prouve-t-il sa thèse? Comme il a coutume de prouver. Il ne conçoit pas quun être sensible agisse sans passion^ et il confond ainsi les affections naturelles quelconques avec les affections vicieuses qu'on appelle en français j9fl^^/07z^. Pour nous faire entendre qu'o/i nagit point sans /;a5^/o/z (quoique ce seul énoncé, agir avec pas^ s ion, soit universellement l'expression du blâme), il ne lui faut que deux lignes, et pas un mot de plus. (( Le magistrat juge sans passion; mais » c'est par goût ou par passion qui\ est magis- » trat. » Je ne connais guère que Dandin qui fût magistrat par passion , et j'en ai connu beaucoup qui ne l'étaient pas même par goût, sans compter que le goût n'est point la passion. Mais qu'importe à Diderot? Vous voyez qu'il est au niveau de Sénèque, et, comme lui, excellent raisonneur et sublime moraliste. Mais c'est avec cette rare logique qu'on endoctrine le genre humain, et qu'où lui commande de respecter les philosophes.

« La rabcm est tranquille ou furieuse, ii Ce n'est pas un axiome de Sénèque, c'est une ligne de Di-' derot 9 dont la raison en efifet est souvent^neu^,' en ce sens que la fureur lui tient lieu de raison ^ '■. comme dans ses réponses aux censeurs de Séné-' que. Vous verrez qu'elles ne sont jamais que des invectives qui supposent la fureur^ ou des sophis* mes audacieux qui supposent un honmie hors de sens.

Il s'est appliqué surtout^ ainsi que l'éditeur, à donner un grand poids aux su&ages qu'a obtenus Sénèque, et à décrier ceux qui se sont réunis con-^ tre lui, depuis Quintilien jusqu'à nos jours. Ceci nous mène à Texamen des autorités qu'on a voulu l)alancer, et qui sont curieuses à peser. Mais auparavant je crois devoir compléter cette analyse par un morceau du choix de nos adversaires, qui met à portée de les prendre pour ainsi dire corps à corps, et de les con^ttre sur leur propre terrain. Il faut leur ôter le subterfuge banal dans ces sortes de controverses, que l'on n'a montré que le côté faible de l'auteur. J'ai commencé par faire tout le contraire; mais ce n'est pas assez : je veux finir de même et de la manière la plus décisive. Diderot nous propose un morceau de deux pages, sur lequel il consent que Sénèque soit jugé, m Si » l'on doute, dit* il, que Sénèque sache penser » de grandes choses, et les rendre avec noblesse, » j'en appellerai au discours qu'il a mis dans la

3ia COURS DE UTTÉRATURE.

> bouche de Néron, au commencement du Traité yi de la Clémence , et je demanderai quelques pa- » ges plus belles en aucun auteur, sans en excep- » ter Tacite. »

Tant mieux : cela s'appelle se présenter de bonne grâce; et pourquoi l'apologiste n est-il pas toujours aussi franc du collier? Cependant il n'a pas voulu cette fois confier son auteur à un autre, et sa version n'est pas celle de La Grange. Mais il est juste de préférer celle-ci , car elle est plus fidèle et meilleure : et d'un côté , Diderot a joint ses fautes à celles de Sénèque , ce dont je ne veux pas profiter; et de l'autre, il s'est permis des suppressions qui changeraient un peu l'état des choses, et par conséquent celui de la question. Lisons le morceau.

« Il est agréable de se dire à soi-même : Seul » de tous les mortels, j*ai été choisi pour repré^ » senter les dieux sur la terre. Arbitre absolu de » la vie et de la mort des nations, le sort et l'état » de chaque individu est remis dans mes mains* -» C'est par ma bouche que la fortune déclare ce . » qu'elle veut accorder à chaque homme. C'est de ->} mes réponses que les peuples et les villes reçoi- » vent les motifs de leur joie. Nulle partie da » monde n'est florissante que par ma faveur et ma )) volonté. Ces milliers de glaives que la paix re» )> tient dans le fourreau , d'un clin d'œil je les en » ferai sortir. C'est moi qui décide quelles nations

sÉNÈQins. 3i3

À doivent être anéanties ou transportées ailleurs^ » af&anchies ou réduites en servitude; quels sou* » verains doivent être faits esclaves; quels fronts » doivent être ceints du bandeau royal; ^quelles » villes doivent être détruites, quelles cités s'éle- » ver sur leurs débris. Malgré cette puissance su- » prême, on ne peut pas me reprocher un seul » supplice injuste. Je ne me suis laissé emporter, » ni par la colère, ni par la fougue de la jeunesse, » ni par la témérité et l'obstination des hommes, » qui fait perdre patience aux âmes les plus tran- » quilles, ni par l'ambition cruelle, et pourtant si » commune aux maîtres du monde, de montrer » leur pouvoir par la terreur. Chez moi, le glaive » est enfermé, ou plutôt captif, dans le fourreau. » Je suis avare du sang même le plus vil; et quand )> on n'aurait pas d'autre recommandation que le » titre d'homme, c'en serait une suffisante auprès » de moi. A ma cour, la sévérité se cache, et la .4 clémence se montre à découvert. Je m'observe D comme si je devais compte de ma conduite aux » lois, que j'ai tirées des ténèbres pour les expo- > ser au grand jour. Je suis touché de la jeunesse » de l'un, de l'âge avancé de l'autre; je fais grâce 9 à la grandeur de celui-ci , à la faiblesse de celui- » là; et si je ne trouve pas d'autre motif de com- » misération , je pardonne pour me faire plaisir à y* moi-même. Si les dieux immortels me deman- » dent compte aujourdliui de mon administra*

3l4 COURS DE UTTÉRATUBE.

» tion , je suis prêt à leur £dre le dénombrement n du genre humain. »

Si Fort doute qu avec beaucoup de connaissauces on puisse avoir très-peu de tact, et ne pas distinguer l'enflure de la grandeur , et la déclamation de l'éloquence , ce jugement solennel de Diderot en sera une preuve et un exemple. H n'est pas même besoin d'un goût très-exercé pour apercevoir toute la grossière inconvenance de ce morceau. Comment Sénèque et Diderot n*ont-ils pas senti , l'un plus que l'autre , tous les vices de cette composition ? Il n'y a là en tout qu une seule idée: «Je jouis du plus grand pouvoir, et n*en D ai point abusé; je puis faire beaucoup de mal, » et n'ai fait que du bien. » Voilà le fond. Admettez ensuite l'amplification oratoire ; elle doit avoir partout ses bornes ; Cicéron ne les passe jamais. Elles sont ici outre-passées au dernier excès , et devaient être d'autant plus resserrées , qu'on ne supporte pas long-temps un homme qui se rend un compte si gratuit de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il peut, de tout ce qu'il vaut, de tout le bien qu'il a fait. Aucun panégyrique ne parait plus long à l'auditeur ou au lecteur que celui qu'on fait de soi-même. Cette prolixité, fas tidieuse en soi, est donc ici doublement insiqp-» portable. L'emphase ne l'est pas moins; elle est l'opposé de la noblesse modeste et de la d%nicé simple^ qui sied surtout au témoignage de la

SÉNÊQUE. 3l5

conscience. Qu est-ce que ce gigantesque étalage de la puissance impériale, dont personne ne doit être moins ébloui que celui qui la possède? Il pourrait passer dans la bouche d'un flatteur : il ne saurait être dans celle du mattre du monde. Les détails mêmes en sont &ux et' du plus mau-' vais choix. Un homme raisonnable ne croit jamais être en droit de faire le mal, d^ anéantir des nations , de détruire des villes , affaire esclaves des souverains y etc. Et ce n'est pas seulement le pouvoir, c'est aussi le droit qui est exprimé dans les termes de l'auteur ^ Cette jactance féroce est d'un chef de hordes barbares, d'un Attila, d'un Tamerlan ; et il n'y a qu'un maladroit rhéteur qui puisse l'attribuer à un empereur romain , qu'il croit agrandir et qu'il fait petit. En écoutant Néron, je croyais entendre le matamore dont je parlais cidessus :

II est vrai que je rêve 2 , et ne sais que résoudre , Lequel des deux je dois le premier mettre en poudre » Du grand Sophi de Perse ou bien du grand Mogol.

N'est-ce pas la même chose? Et vous voyez que la fausse grandeur, dans la comédie qui veut faire rire , a le même ton et le même langage que dans un philosophe qui veut faire admirer

^ Que les nations doivent être anéanties, etc. ; et tout le reste de la phrase est de même , ainsi que dans le latin. ^ L* Illusion comique de P. Corneille.

3l6 COURS DE LITTÉRATURB.

la véritable grandeur. Le rapport peut-il être plus frappant et plu? instructif? Voulez-vous quelque chose qui le soit davantage? Cest Texemple du bon substitué à celui du mauvais. Racine a fait usage de ce qu'il y avait de bien vu dans le dessein de Sénèque, et na rien pris de l'exécution. Il a rempli et rectifié son idée en la restreignant à ce qui peut instruire et toucher, c'est-à-dire , à la satisfaction intérieure d'un bon prince qui jouit du bonheur qu'il donne. Il fait dire à Burrhus, en scène avec Néron:

Quel plaisir de penser et de dire en vous-même :

Partout, en ce moment, on me bénit, on m*aime;

On ne voit point le peuple k mon nom s* alarmer ;

Le ciel dans tous leurs pleurs ne m*entend point nommer ;

Leur sombre inimitié ne fuit point mon yisage ;

Je vois voler partout les cœurs à mon passage.

Quelle diflférence de ton et de style! C'est celle de l'écrivain éloquent à celui qui tâche de l'être. Il n'a, d'ailleurs, dans cette même scène, rien emprunté de Sénèque, que ce seul vers, placé beaucoup plus convenablement dans la bouche de Burrhus,

Le sang le plus abject vous était précieux;

vers qui n'a rien de fort remarquable : mais celui-ci ,

Le ciel dans tout Ifnn pknra ne m*eiitend point nommer^

réunit au sentiment cette avance qui est à Ra*

SiNÈQUE/ 3i7

cine. Ce seul vers vaut mille fois mieux que toute la rhétorique de Sénèque.

Parmi les autorités que Diderot veut faire valoir en faveur de son philosophe j on nous permettra, je crois, de ne pas compter pour beaucoup Juste -lipse, savant du seizième siècle ^ ^ et l'un de ces commentateurs dont le travail n a pas été inutile , mais dont le goût n a jamais fait loi; ni un abbé Ponçol, qui, de nos jours, a donné une Vie de Sénèque^ et une traduction du

1 Juste-Lipse fut, dans son enfance, un prodige d'érudition et de mémoii*e ; et ensuite un prodige de ridicule , comme homme et comme écrivain. Il s'était pris de belle passion pour Tacite ; et ce qui prouve que ce n*était pas une passion fort éclairée, c*est qu*il en avait une encore plus grande pour Sénèque. Il se mit en tête de ressusciter le stoïcisme, et d'en expliquer toute la doctrine qu'il prétendait avoir toujours été mal entendue; et on lui a prouvé que c*f tait lui qui ne l'entendait pas. Il prit Sénèque pour son modèle de style, et n'en imita que les dé* fauts, qu'il porta au point de tout écrire en épigrammes et en pointes, même son épitaphe que nous avons, et qui est un morceau rare en ce genre. L'éditeur de La Grange avait dit lui-même dans ses riotes que Juste-Lipse avait plus d* érudition que de goût. Mais, quand la querelle s'allume, ce même Juste-Lipse devient, dans l'ouvrage de Diderot , un juge plus compétent que tous le9 littérateurs modernes, parce qu'il savait mieux le latin. Mais ce n'est point de latin qu'il s'agit, c'est de goût; et, si vous convenez qu'il n'en «vait guère, pourquoi donc le citeab»

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