IV
Ssa COURS DE UTTÉRATUBE.
au rang des échos de SuîlUus^ et de Dion , et de Xiphilin y comme disent les apologistes , puisque ces échos n en ont guère dit davantage.) « Car je » tiens pour certain que c'est ^un jugement forcé » qu il condamne la cause de ces généreux meur- D triers de César. » ( Si Montaigne ne doute pas que \e philosophe Sénèque n'ait laissé forcer son jugement , pourquoi serait-ce un si grand crime de penser qu // s'est un peu prêté à la tjrrannie en bien d'autres occasions ? ) a Plutarque est libre partout. » ( 11 me semble que ce n'est pas là un avantage médiocre ; et , si Plutarque a écrit sous Trajan , il écrivit aussi sous Domitien. ) a Sénèque est plein de pointes et saillies; Plutarque, de choses. » (Lequel vaut le mieux?) « Geluy-là » vous eschaufle plus, et vous esmeut. » (N'en déplaise à Montaigne , il me semble ici peu conséquent, à moins qu'il n'ait voulu dire que Sénèque échauffait plus la tête. ) « Cettuy-ci vous » contente davantage et vous paye mieux. » (Ceci confirme ma conjecture, et donne beaucoup plus à Plutarque qu'à Sénèque , ou je n'entends pas le français. ) (c II nous guide, l'austre nous pousse. » En morale , celui qui est capable de guider est le plus sûr : celui qui pousse peut quelquefois poiaser tout de travers.
Conclusion , qu'au dire de Montaigne même , qu'on nous oppose avec un préambule foudroyant, non-seulement Sénèque n'est fds plus grand nuh •
SENÂQUE. 3^3
raliste , plus grave y plus profond, plus utile que Plutarque y mais même est entaché de plus d'un défaut et de plus d'une faiblesse, qui ne sont rien ^ moins que sans conséquence , tandis que ce même Montaigne ne fait pas à Plutarque le moindre reproche; et, s'il fallait choisir d'après ce parallèle, qui est^e qui balancerait à vouloir être Plutarque plutôt que Sénèque?
— Mais comment les apologistes ont -ils euxmêmes cité ce qui leur est si contraire ? — Je TOUS l'ai dit : c'est qu'ils n'ont jamais qu'une idée à la fois , et qu'ils n'ont vu dans tout le passage que la préférence donnée , en philosophie morale, à Plutarque et à Sénèque conjointement, sur Platon et Cicéron , comme vous l'allez voir ; et , à la faveur de ce résultat , ils ont laissé passer Plutarque sans y faire trop d'attention , non plus qu'à la nature des motifs de préférence énoncés dans Montaigne, qui nous dit au même endroit : a Tous deux ont cette notable commodité » pour mon humeur, que la science que j'y cher- » che jr est traitée à pièces décousues , qui ne î) demandent pas l'obligation d'un long travail , D de quoi je suis incapable. Aussi sont-ce les » Opuscules de Plutarque et les Epitres de Séî) nèque qui sont la plus belle partie de leurs î) ouvrages et la plus profitable. Il ne faut pas » grande entreprise pour m'y mettre , et les quitn ter où il me plait , car elles n ont point de
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10^ suite et de dépendance les unes aux autres. » C'est donc Thumeur paresseuse de Montaigne qui est le premier motif de sa prédilection pour les Épitres de Sénèque et les petits Traités mo» vaux de Plutarque, que l'on peut prendre et quitter coname on veut ; au lieu qu'en eflfet il y a. beaucoup plus de suite et d'étendue dans les dia<logues philosophiques de Platon et de Gicéroa^ dont on ne peut pas perdre de vue le tissu sans être totalement dérouté. Il se peut que l'autre manière soit plus commode pour la paresse; maia il me semble que la dernière suppose un mérite plus essentiellement philosophique , et une hiem plus grande force de tête et de composition. Oa peut bien ne pas convenir non plus que les Opuscules de Plutarque et les Lettres de Sénëqua soient la plus belle partie de leurs ouvrages , et la plus profitable. Les Vies parallèles du prc* mier ont toujours passé pour ce qu'il a fait de, plus beau y et sa nianière d'écrire est si morale dans Thistoire , qu elle peut y être tout aussi pro^ fitable que dans ses œuvres philosophiques. Pour ce qui est du dernier , Diderot lui-même n'est pas de l'avis de Montaigne : il préfère les Traités de Sénèque à ses Lettres , et là-dessus je pense contime lui ; ce qui prouve encore que Montaigne n est pas plus irréfragable pour lui que pour nous. Voua ne serez pas surpris , sur ce que Montaigne noua 9 dit. de, sa façon de lire ^^ qu'il s'ennuie àe la ma^
lâëre d'écrire de Gicéron , qui ne traite rien â pièces décousues, et qui se croit obligé de rem* {>lir chaque objet à sa place. Mais peut-être le serezHTOUS qu'il De trouve dans les écrits philoso* pbiques de Torateur de Rome que du vent: c'est une opinion qui lui est particulière , et qui £ait un grand sujet de joie pour nos adversaires , quoi^ qu'elle ËEisse plus de tort à Montaigne qu'à Cipé» ron. Personne n'estime plus que moi l'auteur des Essais ^ ; mais lui-même sentait si bien qu'il allait heurter l'opinion de tous les siècles y qu'avant d'jénoncer la sienne il nous prévient , avec sa naï^ veté badine, qat^ quand on a franchi les homes de a impudence , Unyaplus de bride. Vous coûr cevez que ce mot d'impudence ne signifie rien de plus ici que de la légèreté ; et vous concevrez aussi la place qu'il peut avoir dans son véritable sens, quand nous en serons à l'objet le plus important de cette réfutation.
Mais s'il ne s'agissait que d'autorités, voilà Bayle , plus foncé en ces matières ^ sans contredit, que Montaigne , et qui trouve plus de substance dans une période de Cicéron que dans sept ou huit de Sénèque. Je suis entièrement de son avis; mais je pense , avant tout , que si ces divers sentimens peuvent mettre quelque chose dans la ba-
^ Voyez dans V Introduction à la seconde partie de ce Cours, Péloge de cet écrivain.
3^6 COURS DE LITT£rATUIIE.
lance, ils ne l'emportent pas. Ne partons que de ce qui est constaté : jusqu ici Montaigne seul peut être cité contre Cicéron; Bayle, quand il serait seul, le vaut pour le moins, et l'opinion générale est pour Bayle et pour nous. J'en trouve l'aveu dans les apologistes eux-mêmes, qui cherchent pourquoi Sénèque est si peu lu et si peu goûté : ce sont leurs termes; ils sont positifs. Or, pourquoi est-il en effet si peu lu et si peu goûté ? Est-ce en raison de la nature des sujets? Us sont les mêmes que ceux de Cicéron , et souvent de Plutarque , et tous deux sont lus et goûtés. On nous répond que ce qui dégoûte de Sénèque, c^est quil a trop d'héroïsme pour nous. Depuis quand les leçons nous font-elles assez de peur pour l'emporter sur notre plaisir? Nos orateurs de la chaire les plus suivis , Bourdaloue et Massillon , étaient les plus sévères, et pouvaient effrayer bien davantage. Mais ne serait-ce pas que l'on va chercher ce qui est bien loin pour fermer les yeux sur ce qui est bien près? Si Sénèque n'est ni lu ni goûté ^ ne serait-ce pas parce qu'il écrit mal, et assez mal pour n'être pas moins rebutant en français qu'en latin, pour fatiguer également le lecteur, et le choquer à tout moment, dans une langue comme dans l'autre? Voilà tout le mystère; voilà le fait et l'explication du fait : l'un est avoué ; l'autre ne peut pas s'appeler une décision tranchante, mais bien une démonstration, après qu'on vous a mon-
tré l'auteur là même où ses partisans se plaisent à nous le montrer.
Ils voudraient bien qu'il en fût de Cicéron comme de Sénèque, puisqu'ils prétendent qu'on ne lit guère non plus Cicéron quand on est sorti des classes. Cela peut être vrai jusqu'à un certain point des ouvrages oratoires, que les gens du inonde ne relisent guère, précisément parce qu'ils les ont beaucoup lus au collège ; mais comme on n'y lit guère ses autres écrits, ceux-ci sont dans les mains de tous les hommes bien élevés ; et ce qui doit le faire présumer, c'est le grand nombre de traductions qu'on a faites de ses œuvres philosophiques , et qui ont eu du succès. Qui est-ce qui n'a pas lu le livre de la Nature des Dieux , traduit par d'Olivet, et ceux de la Vieillesse et de r Amitié, et des Devoirs, traduits par tant d'autres? Et avant la traduction de Sénèque par La Grange, il n'y en avait point de connue; et celle-là même, malgré les eflforts et les moyens d'une secte qui en avait fait une aflfaire de parti , n'a pas réhabilité Sénèque.
Rien ne tourmente plus ses apologistes que le jugement qu'en a porté Quintilien , regardé depuis dix-sept siècles comme l'oracle du bon goût, au point que son nom est devenu celui de la saine critique, comme Cicéron celui de l'éloquence. Son opinion sur Sénèque , considéré comme écrivain, a été confirmée unanimement jusqu'à nous^
$aB COURS DE UTTÉRATURE.
si Ton excepte Juste-Lipse, le seul , absolument seul f parmi les gens de lettres de tous les siècles, que nos adversaires aient pu découvrir pour £dre une exception dont il n y a pas trop à se vanter. Il leur importait donc beaucoup de décrier le jugement de TAristarque de Rome; et leur premier moyen , celui qui leur est familier dans ces sortes d'occasions , a été de dénigrer sa personne , de noircir son caractère et d'envenimer ses intentions. Pour la première fois, Quintilien, qui navait jamais essuyé , ni de ses contemporains , ni de la " postérité , le plus léger reproche sur son impartialité, a été parmi nous diffîimé et calomnié. Pourquoi? Parce qu'en rendant justice à l'esprit , au talent, aux connaissances de Sénèque, il a osé <lire que « son style est presque partout corrompu , et ses exemples dangereux. » Jndè irœ.
D'abord ils ont commencé par nous aviser d'un genre de découverte dont ils réclament tout Thonneur : c'est que tous ceux qui ont censuré les écrits de Sénèque ri ont été que les échos de Quintilien i et ensuite voici comme ils s'y prennent pour mettre au néant les témoignages réunis de tant de siècles. « Il n'y a proprement , contre les » écrits de Sénèque, quM/î seul ans ^ celui de D Quintilien ; et il est récusable , comme ennemi » et rival de Sénèque , et animé par une basse ja* » lousie. )) Vous les entendrez tout à l'heure faire mot à mot le même raisonnement sur la vertu.
deSéiiè(]ue. Et d'abord , comme je suis id nécessairement un de ces UttérateurS'échos , je prends la liberté de répondre à nos maîtres : Votre réflexion, qui nous avait échappé , est vraiment at« terrante. En effet, je n avais jamais songé quii fallait que quelqu'un eût parlé le premier d'un auteur mort il y a dix-sept cents ans. Mais vousmêmes n'avez pas vu ( car on ne voit pas tout ) l'étendue de votre réflexion , et je veux aussi en tirer parti. Voyons quel est celui des anciens qui nous apprit le premier que Gicéron était grand orateur. Je crois que c'est Tite-Live qui a dît que y pour louer dignement Gicéron , il faudrait l'éloquence d'un Gicéron. Voilà qui est fait : la renommée de Gicéron est tout entière dans Tite- Live. Il est vrai que les deux Pline et mille autres ont dit la même chose , mais d'après Tite-Iive , et par cojiséquent autant d'admirateurs , autant d'échos. Je ne vois ici qu'un inconvénient, mais qui, tel qu'il est, va troubler un peu votre joie : on ne peut pas penser à tout. Voilà Juste -lipse qui a dit , il y a deux cents ans , précisément la même chose que vous sur Sénèque , et qui s'est moqué comme vous de ses censeurs , si ce n*est qu'il ne les trouve qu ineptes et ridicules y et qu'il ne va pas jusqu'à les croire des méchans. Quoi donc! vous aussi, vous n'êtes que des échos! Allons, il faut se consoler. Écho pour écho y je consens à être celui de Quintilien : soyez celui de
33o COURS DE UTTÉRATURB,
Juste-Iipse , qui jusqu ici n*en a pas eu d'autres que vous.
Tout cela, comme vous voyez, messieurs, n'est que risible, et ne mérite pas d'être traité autrement : mais" ce qui va suivre est plus sérieux.
« Quintilien naquit la seconde année du règne )) de Claude : alors Sénèque avait quitté le bar- )) reau. Celui-ci professa la philosophie , l'autre )) l'art oratoire. Tous deux furent instituteurs )) des grands; mais Quintilien resta maître d'é- 5) cole, et Sénèque devint ministre.» Did.
Vous vous trompez. Quintilien , après avoir été le premier professeur d'éloquence qui eût un traitement de l'état , fut appelé à la cour , et chargé de l'éducation des neveux de Domitien, destinés à l'empire; ensuite décoré des ornemens consulaires, ce qui était le second des honneurs pu* blics ^ après le consulat, qui était le premier. Mais Quintilien fut sans ambition, et quitta la cour pour la retraite, quoique avec une assez grande fortune et une plus grande considération : ce n'est pas là tout-à-fait un maître d'école.
^ C'est à ce propos que Juvénal dit :
Si fortuna volet, fies de rhetore consul.
« Si la fortuDC le veut, de rhéteur vous deviendrez consul.» Ici ce n'était pas la fortune, c'était le mérite; et Juvénaj^ était loin de le nier, car il fait le plus grand éloge de Quintilien , sous tous les rapports.
SÉNiQUB. 33 I
Mais qu'importe , et que veut dire cette oppo* sition affectée du ministre au maître cT école? Est-il d'un philosophe de juger les hommes par la fortune? H s'agit ici de talent , et Quintilien, ^ cet égard, a eu dans la postérité et aura toujours une autre place que Sénèque. Que voulez-vous donc dire? Ne serait-ce pas que vous voudriez insinuer par avatice que Quintilien fut jaloux de Sénèque , et le traita en ennemi ? Oui , • c'est votre deàsein; car voils l'accusez un moment après de basse jalousie et de haine, et vous croyez en donner la preuve dans ses propres paroles, au commencement du morceau qui concerne Sénèque; paroles que vous traduisez de manière à nous persuader que Quintilien avouait luimême qu'on le regardait généralement comme \ ennemi personnel de Sénèque. Mais Quintilien dit dans le texte que vous-même citez : «Je » m'étais abstenu jusqu'ici d'en parler, à cause » de l'opinion faussement répandue que je ré- » prouvais cet écrivain , et que j'avais même de » l'aversion pour lui.» aPropter vulgatamfalso de me opinionem, quâ damnare eum et invisum quoque hahere sum creditus. » J'ai traduit exactement, et on ne lui attribue ici autre chose qu'une de ces préventions de goût qui tombent uniquement sur le talent, et telle qu'on la reprochait, par exemple , à Boileau contre Quinault. S'il y .avait eu des motifs connus pour attribuer à Quin-
tilien des ressesutimais particuliers ou des intérèts de concurrence, k coap sûr il en eût parlé ici^ et aurait tâché d'éloigner de lui le soupçon de partialité. Quant k vous, vous lui faites dire : « C'est à dessein que je me suis abstenu d'en par^ » 1er jusqa ici , par égard paur la préi^ention gé- » nérale que je hais Hhomme et que je méprise » l'auteur. » Mais ces mots , je hais t homme , 50nt de votre version , et non pas du texte ; votre antithèse de l homme et de l auteur ^ et celle de la haine pour l'un et du mépris pour l'autre, sont de vous , et non pas de Quintilien ; et vous avez transporté à ïhomme ce qui ne tombe que sur l écrivain. Je m'adresse ici à tous les bons latinistes , et je leur demande si l'auteur, a jant fait une seule et même phrase de damnare eum , qui tombe évidemment sur Vécriç^ain, et d'invisum quoque habere, a voulu exprimer autre chose que cette improhation des ouvrages qui va qudquefois jusqu'à Yaçersion. Voilà le vrai sens, le vrai rapport de ces mots , damnare ^ et in^isum
^ Il est vrai que la version de Fabbé Gëdoyn , traduc» teur de Quintilien, se rapproche de celle de Diderot : <c On s'est imaginé , non-seulement que je condamnais cet » auteur, mais que je le haïssais personneUement. » Je suis convaincu que ce mot personneUement , qui n'est pas dans le latin, est un contre-sens, et, encore une fois, j'invoque là*dessus le témoignage de tous les humanistes. Au reste» Quintilien explique tout de suite d'où venait cette espèce de préjugé^ c'est qu'en commençant à enseigner^ il avait
SÉNÈQIJE. 335
quoque habere. ££ s'il peut j avoir du doute sun tes termes, certes^ les faits connus et avoués d(»vent en déterminer l'acceptioa : c est une règle de critique. Or, pour supposer à Quintilien une inimitié personnelle contre Sénèque, il faudrait quils eussent été contemporains, de manière à pouvoir être concurrens , et avoir quelque chose à démêler l'un avec Tautre. Mais^ comment cela se peut-il , puisque l'un entrait dans le mgnde quand l'autre l'avait quitté? Que les faits parlent pour moi; G*est ma méthode : les voici. Quintilien^ était né la seconde année du règne de Claude; c'est vous-même qui le dites, et cela est vrai. Gaude r^na quatorze ans, et Sénèque mourut la huitième auBbée du règne de Néron , successeur de Claude : donc Quintilien avait vingt ans lors de la tnort de Sénèque; et qu'est-ce qu'un
trouve la jeunesse infatuée de Sénèque, au point de ne lire presque que-ce seul auteur;, et ^ sans le retirer de leurs mains, il leur avait appris seulement à ne pas le préférer à ceux qui valaient beaucoup mieux que lui.. C'est ainsi que , parmi nous, on a dit que Yoltaire était V ennemi de Corneille» parce qu'il prëfiàrait à ses tragédies celles de Racine. Mais. qu'y a-tril ici dans Quintilien, m£me en adoptant la version de Gédoyn, qui donne la moindre idée de concurrence individuelle et de basse jalousie, ni qui indique aucun de ces' motifs qui défendent à un auteur d'en ju- ^er nn autreMl n'y a dcncrienpar conséquent qui puisse jofilifisr ks înductioiis «alomleuses de» qidogistet. da
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jeune homme, à peine sorti des classes, pouvait avoir à disputer à un vieux ministre déjà retiré de la cour et du monde? Est-il assez évident que Quintilien n'a pas pu dire qu'il passait pour ha'îr r homme ? Et si le texte latin prouve- qu'il ne Ta pas dit, est-il moins prouvé par les faits qu'il n'a pu ni le dire ni le penser? Vous en avez donc imposé sur ses paroles , comme sur ses sentimens; vous en avez imposé au point de dire qu'ion autre que Quintilien se serait condamné au silence sur Sénèque; ce qui certainement ne peut s'entendre que de cette inimitié publique et déclarée qui défend à l'homme délicat de juger \écri\>ain, quand on sait qu'il a des raisons de haïr rhomme. Vous avez voulu le faire présumer par le contraste insidieux et mensonger du maître d école et du ministre, contraste qui s'évanouit devant les dates et les faits. Vous n'alléguez ni ne pouvez alléguer aucun autre motif de haine et de basse jalousie. Tout cela n'est donc, de votre part, qu'une insulte fondée sur une imposture.
Après des torts de cette nature , il importe peu que l'anîmosité qui a déchiré l'homme se répande sur ses écrits; que vous trouviez de Y âpre et du barbare dans le style de Quintilien , dont tout le monde a loué l'urbanité et la grâce ; que vous le trouviez incorrect, inélégant et dur, vous <[ui avez répété cent fois que les Muret et les Sanna^
zar ri étaient eux-mêmes que des juges très-mé" diocres du latin. Il est juste , très-juste que ceux qui refusent à tous les humanistes les. plus renommés depuis trois cents ans le droit de juger le style de Sénèque , réprouvé dans tous les temps par les meilleurs critiques, tant anciens que modernes , depuis Quintilien jusqu'à Rollin , s'arrogent le droit de juger la diction de Quintilien lui-même, admiré dans tous les temps; de voir dans sa latinité de V incorrection, de t inélégance , de la barbarie y etc. Mais si quelque censeur de Sénèque fut tombé dans cet égarement d'esprit, vous contenteriez-vous d'y voir ce que l'inconséquence a de plus absurde , et n'y feriez-vous pas remarquer ce que la présomption a de plus révoltant?
Vous continuez du même ton : « Pour nous,
» qui professons l'impartialité » ( c'est qu'il ne
vous en coûte pas pour professer tout le contraire de ce que vous êtes ) , « admirateurs de
» Sénèque et de Quintilien » (vous êtes aussi
bons juges de l'un que de l'autre) , « nous pronon^ » cerons...^} (prosternons-nous: les maîtres vont prononcer) « que leurs qualités leur appartien' » nent, et que leur çice est celui de leur temps, » s'ils ont été vicieux, » C'est là ce que vous pro^ noncez ! Maîtres , votre prononcé n'a pas de sens. Personne, pas même vous, n*a reproché à l'un le même i^ice qu'à l'autre : conmaent donc ce r/ce
336" COURS DE UTTÉEATURE.
serait-il celui de leur temps ? U n'y a pas le plus léger rapport entre le style de Tun et celui de laoïtre, pas plus qu entre le bon et le mauvais f et quand tous les deux seraient mauvais , ils ne peuvent Têtre de la même manière. Où en som* mes -nous, et avec qui sommes-nous réduits à combattre ?
« Le critique de Sénèque ne sera pas l'appron bateur de Tacite , et tant pis poui* lui* »
Tant pis assurément pour qui ne sera pas et Vapprobateur et l'admirateur de Tacite. Mais aussi j'aurais cru qu'il n'y avait qu'un Juste-Iipse qui pût les accoler ensemble : actuellement on peut compter deux hommes capables de ce ridicule unique , Juste-Lipse et Diderot.
Ce monstrueux rapprochement de Sénèque et de Tacite revient plus d'une fois sous sa plume ^ comme si blâmer l'un c'était condamner l'autre.. J'en conclus qu'il tenait fermement tous ses lecteurs pour des idiots , ou qu'il se croyait un art infaillible pour brouiller ce qu'il y a de plus simple et de plus clair. Qui jamais a entendu parler de Tacite comme on a toujours parlé de Sénèque? Dans ce siècle particulièrement , l'éloge est venu de tous côtés sur Tacite, comme le blâme sur Sénèque. Nous pouvons même ici opposer un des apologistes à l'autre , et l'éditeur à -Diderot. Tous deux, il est vrai, louent la précision de Sénèque „ et Diderot va jusqu'à dire qu'il est laconique^
sÉrfÈQui:. 337
Mais Téditeur nous dit aussi y en termes exprès ^ quil a uTie abondance fastueuse y un luxe de: pensées y une (affectation çicieuse de présenter une même idée par plusieurs traits détachés. Ht a dit vrai y rnms je ne croîs pas que ce scHt là \s^ portrait de Tacite. Il reste à concilier tous ces^ défauts avec la précision et le laconisme : c'est Tafiaire des apologistes ^ et non pas la nôtre. L'édi*^ teur y a fait quelques efforts : il dit que le stjrls^ de Sénèque a ïair verbeux y quoique d'ailleurs^ vif et serré. Quand il voudra s'assurer du rapport des idées et des mots, il comprendra que, par un zèle mal entendu pour son auteur y il a vouIul fort mal à propos allier ce qui s'exclut ; qu'à la vérité le tour de phrase dans Sénèque est quel* quefois vif y et souvent concis , mais que le tissu de son stjle n'est pas et ne peut pas être serré : d'abord, parce qu'il est décousu, comme l'éditeur l'avoue luî-méme, sans paraître s'en douter ^ puisque la multitude des traits détachés forme précisément le décousu du stj-le ,* ensuite , parce qu'un style souvent composé de la répétition des mêmes idées , comme il en convient encore , ne saurait être sen*é , et au contraire est très-réelle* ment verbeux , car la verbosité n'est autre chose que l'habitude de redire plusieurs fois ce qu'il suifisait de dire une. Le stj'le de Sénèque n'est done^ point serré , il est haché menu. Sénèque affecte les phrases et les tournures concises, et par là. IV. 22
même il est souvent louche, obscur, équivoque j mais la concision et \si précision sont deux choses très-diflférentes. La précision consi3te dans la pn>* portion exacte entre l'idée et l'expression , entre ce qui était à dire et ce qui est dit , de manière que l'un n'excède pas l'autre , et que la mesure des pensées règle celle des paroles , et la mesure du sujet celle de l'ouvrage. Telle est la précision , quahté des bons esprits en prose comme en vers, et devoir de tout écrivain dans tous les genres. La concision au contraire n'est point un devoir ; c'est . une qualité de tel ou tel esprit, un caractère de tel ou tel écrivain : elle consiste à renfermer habituellement sa pensée dans le moindre espace possible ; elle ajoute à la force , si elle note rien à la clarté, comme dans Tacite et Salluste, chez qui elle est une beauté ; elle est un défaut dans Perse , dont il faut deviner la pensée , qui n çst pas suffisamment exprimée. Mais , lors même que la concision ne passe pas les bornes , il ne faut pas l'affecter. Les formes concises entrent , comme toutes les autres, dans la variété essentielle ai* style; si elles sont accumulées et trop près les* unes des autres , c'est sécheresse et monotonie , et ce sont des i>ices de Sénèque qui ne sont point dans Tacite. Celui-ci donne à son style toutes les formes et la période , comme les autres. Il est souvent concis à propos, et toujours précis, jamais verbeux , parce qu'il n y a dans sa phrase ni trop nî
SÉNÈQI7E. 339
trop peu : il sait écrire , et Sénèque ne le sait pas.
Je ne parle pas de la connaissance des hommes, qui annonce le penseur et lobservateur ; ni de Ténergie des tableaux , qui fait le grand peintre : je respecte trop un homme tel que Tacite pour loi comparer le phrasier scolastique qui a fait parler le maître du monde en fanfaron de théâtre.
Pour Diderot , il ne respecte pas plus Corneille que Tacite ; et qu'est-ce que Diderot respecte , si ce n'est la philosophie.... de Sénèque ? Il aperçoit une merveilleuse analogie entre Corneille et lui ; par les défauts peut-être ; mais un homme de la trempe de Corneille se juge par son génie et non par 3es défauts; et sont-ce des rapports de génie que Corneille peut avoir avec Sénèque? J'en vois plus dans une belle scène de l'un / et cent fois plus, que dans tous les ouvrages de l'autre; et je dis du génie penseur, et non pas seulement du génie dramatique : ou plutôt le mot de génie ne peut pas avoir lieu pour Sénèque. Il a de tout ce qui tient à l'esprit, et de ce qui ne mène jamais le talent bien loin. Il a de la finesse , et quelquefois xnême de la délicatesse dans les pensées , particulièrement dans son Traité des bienfaits ; mais sa finesse devient le plus souvent subtilité, et, pour une fois qu'il est délicat , il est cent fois recherché. Et Lucain aussi offre des rapports avec Corneille^ et même des rapports d'élévation et de force, soutenus dans des morceaux entiers , des rapports du
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genre sublime. Cependant cette analogie^ et le cas que faisait Corneille de Lucam , ont-ils changé Toj>inion établie sur la Pharsale et sur son auteur? Et quelle distance encore entre ces auteurs , tous deux du second ordre, entre Sénèque et Lucain I
Il faut que les apologistes ne se soient pas cms bien forts en autorités , et qu'ils aient eux-mêmes senti Tinsuffisance de celles qu'ils ramassaient; car ils ont pris un parti qu'on peut dire désespéré, celui d'en faire à peu près, faute d'en avoir. « Le » Portique , l'Académie et le Lycée de la Grèce )> n'ont rien produit de comparable à Sénèque » pour la philosophie morale. Et de qui ima-- » gîne-t-on que soit cet éloge? Il est de Plutar- ; que. » Did*
En effet , je ne l'aurais pas imaginé , et je ne le crois pas encore. Ces hyperboles si déplacées ne sont nullement du style ni du caractère de Plutarque, si réservé dans ses jugemens, surtout en matière de goût, qu'il s'abstient même de prononcer entre le mérite oratoire de Cîcéron et eelui de Démosthènes. Aussi ne trouve-t-on pas dans ses écrits un seul mot de ce que Diderot lui fait dire, et pourtant le nom de Sénèque y est cité deux fcns , mais sans le plus léger éloge. Où donc Diderot a-t-il trouvé ce jugement de Plutarque ? Dans une note de Juste-Iipse, qui cite une Épure de Pétrarque à Sénèque, où ce jugement est rapporté. Mais jusqu*à ce qu'on nous
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montre sur quelle autorité s'appuyait le poète ita-^ lien , il est très-permis de croire que cette opinion qu'il attribue à Plutarque était une tradition erronée dont il ne reste aucune trace, ou peut-être une fiction poétique. Quand on fait ainsi parler un homme tel que Plutarque, il faut citer le texte t et où est-il ?
Autre découverte k peu près du même genre t Dryden a fait un très-judicieux parallèle de Scnèque et de Plutarque , et ce n est nullement a l'avantage du premier. Diderot a trouvé, je ne sais où, que ce n'est pas du tout de Sénèque et de Plutarque qu'il s'agit ici; que Dryden n'y pensait pas ( quoique tous les traits du parallèle conviennent parfaitement aux deux anciens philosophes ) ; mais qu'il voulait , sous leur nom , montrer deux de ses compatriotes qu'on ne nous nomme pas. Je le veux bien : mais qu'importe , si dans le fait les pcH'traits ressemblent aux originaux nommés? Diderot n'essaie pas trop de prouver le contraire ; et , quant à la ressemblance des deux Anglais, c'est l'aflfaire de Dryden et non pas la notre ; ce qui n'empêche pas que Diderot ne regarde comme de bien pauvres dupes ceux qui ont cru bonnement voir là Plutarque et Sdnèque, parce que Dryden a mis leur nom appa-^ remment comme on mettrait Damis et Mondor^
Mais voici bien un autre adversaire de Sénèque^^ un terrible détracteur de. sa philosophie et de ses-
vertus. C'est Diderot qui le met en scène , et qui, après Tavoir vigoureusement châtié , finit par nous le faire connaître. Je puis vous annoncer d'avance qu'à son nom vous demeurerez tout stupéfaits» Mais puisqu'il est ici produit par Diderot , il faut l'écouter.
« Sénèque, chargé par état de braver la mort, » en présentant à son disciple les remontrances de » la vertu, le sage Sénèque, plus attentif à entas*. )) ser des richesses qu'à remplir ce périlleux de- » voir, se contente de faire diversion à la cruauté » du tyran en favorisant sa luxure. Il souscrit/?ar » un honteux silence à la mort de quelques bra- » ves citoyens qu'il aurait dû défendre. Lui-même, ^) présageant sa chute prochaine par celle de ses » amis, moins intrépide, avec tout son stoïcisme, » que l'épicurien Pétrone ; las d'échapper au poi- » son en se nourrissant des fruits de son jardin, » et de se désaltérer au courant d'un ruisseau, s'en » va misérablement proposer l'échange de ses ri- » chesses ^ contre une vie dont il avait prêché le » néant , qu'il n'aurait pas été fâché de conserver, » et qu'il ne put racheter à ce prix; châtiment
^ L'auteur se trompe ici dans Tordre des faits : ce fut avant de quitter la cour que Sénèque proposa de remettre à Néron tout ce qu'il en avait reçu ; et ce fut après sa retraite qu'il prit contre le poison toutes les précautions dont on parle ici. Hors cCte en'eur de date , en elle-même fort indifférente I Tautcur ^ <i ailleurs raison en tout.
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j» digne des scdns wec lesquels il les avait accu« » mulée^. On dira que je traite ce philosophe un » peu durement. Il n'est guère possible , sur le ré- » cit de Tacite, Ae\e yx^ev plus favorablement i » et 9 pour dire ma pensée en deux mots , ni Sé- » nèque ni Burrhus ne sont pas d'aussi honnêt;es » gens qu'on nous les peint. »
Or, maintenant, devinez de qui est cette wolente et laconique satire que les ennemis de Senèque ri ont fait depuis que délayer y à ce que nous dit ici Diderot. Elle est de Diderot lui-même , oui, de Diderot; mais c'est un des péchés de sa jeunesse. Il n'avait, dit-il, que vingt ans quand il l'imprima : il en fait amende honorable, et s'écrie avec une componction tout- à -fait pathétique^; <( Hélas! jeune homme, c'est bien moins à vous- » même qu'il faut imputer votre indiscrétion » qu'aux gi*ammairiens qui vous ont élevé, et » qui, sous prétexte de garantir votre goût de la » corruption , éloignèrent de vos yeux les graves -» leçons du philosophe... Vous n'aviez pour toute » mesure des actions que les misérables cahiers de » morale aristotélique que l'on vous dictait sur » les bancs de l'école , avec quelques chapitres de )è Nicole, qu'un professeur janséniste vous com- 4 mentait le dernier jour de la semaine. »
Eh bien ! monsieur Diderot, puisque vous croyez avoir besoin de toutes ces excuses pour vous pardonner un des morceaux les plus raisonnables que
^ous ayez écrits, un jugement où vous-tnéme ne faisiez que vous ranger à celui qu'avaient porté avant vous nombre d'écrivains fort sensés, nous allons faire tout le possible pour admettre votne justification , toute mal conçue qu elle peut être. Nous vous passerons qu'une opinion , qui n'est en effet qu'une suite toute naturelle du récit de Torcite , ne doive être imputée qu'aux grammairiens qui ne vous ont pas fait lire Sénèque , quoiqu'au fond ce qu'il a écrit ne soit pour rien dans oc qu'il a fait. Nous vous passerons même votre mépris pour la morale d'Aristote , qui pourtant n'a jamais été regardée comme si misérable, et pour celle de Nicole, dont Voltaire lui-même a fait «reloge. Vos opinions sur tout cela sont libres. Mais pourquoi donc ne permettez -vous pas que celle» des autres le soient? Si vous n'avez commis quune indiscrétion en imprimant que Sénèque n'était pas un si honnête homme ^ pourquoi donc tous ceux qui ont pensé et qui pensent comme vous pensiez alors sont-ils des méchans, deshjrpocrites, des pervers et des scélérats j etc.? jI vingt ans étiez-vous tout cela, quand vous trair* tiez si durement Sénèque? Non, sans doute, car vous vous dites ici à vous-même , en vous peignant tel que vous étiez alors : « Je vous connais c vous » êtes naturellencient indulgent; vous avez tâme » honnête et sensible. Vingt ibis on vous a ean tenda mettre à la défense du ampable films
n d'intérêt et plus de chaleur <]a'il n'en mettrait )) à sa propre cause. Gomment avieiHvons subî- » tement perdu cette heureuse et rare disposi-^ » tion ? »
Que vous aj^ez tdme honnête et sensible, c'est ce tfui ne fait rien ici , et ce que tout le nwnde peut dire de soi , quoiqu'il vaille mieux le laisser dire aux autres; mais pourquoi ne le croiriez-vous pas aussi de ceux qui, comme vous, ont pu condamner Sénèque sans cesser d'êti« honnêtes et sensi^ blés , ou plutôt parce qu'ils l'étaient? Le seraientils moins que vous, parce qu'ils ne mettent pas tant de chaleur et dintérêt que vous à la défense du coupable ? Mpis ne vous êtes-vous pas un pea mépris sur le caractère àe Vk&nnêteté et de la senêibiUté ? S'il ne s'agissait que de défendre l'accusé , vous seriez dans le vrai ; mais vous dites vousmême le coupable. Et où avez-^vous donc pris la morrale qui vous fait regarder comme un attribut de V honnêteté de défendre le coupable ? Ce n'est pas dans celle d'Aristote ni de Nicole; mais pourricz-vous en citer une qui autorise un travers si condamnable? Nous devons tous plaindre, et même excuser le coupable autant que la chose le permet^ parce que chacun de nous peut le devenir, Mais^ après le malheur d'être compfice du coicpable, le plus grand, c'est ée s'en rendre le défenseur^ et rfy mettre 'iant de chaleur et ^intérêt. Ne sentez-'veas pas «que Ses fen vous vous ôtez le èmX
34^ COUBS DB LITTERATURE.
de défendre Tinnocence et la vertu , parce que votre jugement est d'avance infirmé et déshonoré par vous-même? Ne sentez-vous pas que dans cette phrase vous avez prononcé , sans y penser , contre celui qui a mis, non-seulement tant de chaleur et d intérêt, mais encore tant d'emportement et de mauvaise foi à défendre la conduite de Se-» nèque?
C'est le dernier objet de cette discussion, et le premier de l'ouvrage de Diderot , si nous l'en croyons; car il assure n'avoir, pris la plume que pour défendre l'homme encore plus que l'écrivain^ quoique l'un tienne bien autant de place que l'autre dans les six cents pages de sa diatribe. Ce procès moral pourrait en tenir ici beaucoup , s'il fallait errer avec l'auteur dans le dédale où il se jette , et le suivre à travers ses innombral>les détours, qui tous aboutissent à l'erreur, et pas un à la vérité. Mais comme dans notre plan ce n'est pour nous qu'un incident, ou, si l'on veut, un épisode y admissible seulement sous le rapport de l'intérêt naturel que vous avez toujours mis à ne pas écarter entièrement le personnel des hommes célèbres dont les écrits nous ont occupés, je restreindrai cette partie à l'essentiel, et un simple exposé des faits et des pri]:icipaux moyens de conviction suffira pour le but que je dois me proposer.
Une première présomption très-légitime contre l'apologiste Diderot, c'est que tout est visiblement
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artifice dans ce qu il dit du dessein de son ouvrage et des motifs de son entreprise. A Tentendre , c'est le zèle pour Y innocence calomniée , pour la mémoire d'un philosophe vertueux, qui lui a (Jicté un gros volume écrit avec la plus horrible virulence. 11 revient vingt fois là- dessus avec des redoublemens de pathos et d'emphase tels, que l'on • dirait qu'il n'y a plus dans le monde ni philosophie . ni vertu , si la philosophie et la vertu de Sénèque - ne sont pas hors d'atteinte. C'est en même temps, par la raison des contraires, uniquement la haine de la vertu et de la vérité qui, selon Diderot et l'éditeur, anime tous les improbateurs de Sénèque. Mais l'un et l'autre répugnent à la nature et au bon sens. Il est insensé qu'on ne puisse blâmer un ancien , mort il y a dix-sept cents ans, sans haïr la vertu y quand même cet ancien serait un Caton ou un Phocion. La mémoire des hommes qui ont un nom dans l'histoire appartient à l'opinion de tous les siècles; et c'est parce que cette opinion est plus désintéressée en proportion de l'éloignement, c'est parce quelle ne peut plus ni flatter ni blesser personne, qu'elle s'appelle, suivant une expression heureuse de Diderot lui-même, la justice des siècles. Lui-même nous dit aussi dans son ouvrage que Von peut bien haïr Vhomme vertueux en présence , mais qu'il n'est pas dans la nature de haïr la vertu en elle-même. Cela est généralement vrai, et cela seul fait tomber toutes
ses accusations injurieuses contre ceux qu'il prétend combattre. Cette vérité renverse toute la partie satirique de son Kvre : cette vérité, nous ]a recevons de sa main; et vous avez déjà vu que pour réfiiter Diderot on n'a besoin le plus souvent que de lui-même.
D'un autre côté, il n'eit pas plus naturel que Diderot, quelque chaleur qu'il mît à tout, en ait pu mettre ici au point de devenir furieux contre une opinion qui nctait rien moins qus nouvelle , et qui avait été la sienne. 11 l'a si bien senti, qu'il s'en fait faire l'objection, et se reproche lui-même plus d'une fois l'amertume de ses invectives, qu'il rejette, tantôt sur V intérêt de la vérité^ tantôt sur F indignation que lui inspirent ses adversaires, qui exposent un philosophe à être fâché de ce qù!il a écrit, à être mal avec lui'même : ce sont ses expressions^ qui ne sont pas des excuses, mais des aveux. En un mot, les faits décident , et il feut les dire. Les journalistes qui avaient le plus maltraité Sénèque en rendant compte dé la traduction de La Grange étaient les ennemis publics de Diderot et de ses amis : ils l'avaient critiqué cent fois, et Tattaquaient tous les jours. Dans l'article même sur Sénèque se trouvait cette phrase : « Nous ne croyons pas ai- » sèment aux vertus philosophiques ; » c'est Diderot qui la rapporte. Que s'ensuit-il ? que Diderot , qui s'était fait un devoir et un effort de
ne pas répondre directement & ses censeurs , sai* sit l'occasion de guerroyer au nom et sous les enseignes de Sénèquf; et l'on peut dire qu'une seule fois paya pour toutes : tout ce qu'il avait amassé de bile déborda dans son ouvrage. Je n'examine pas à quel point ces représailles étaient, ou fondées, ou proportionnées, ou conformes à la constance du sage : mais c'était à coup sûr la plus mauvaise disposition possible pour traiter contradictoirement une question de littérature et de morale.
Diderot a tellement besoin qu'on lecroie exalté y pour excuser le fanatisme de son livre, qu'il se met à faire l'éloge des têtes exaltées ,• ce qui était encore une manière de faire le sien : mais vous avez vu qu'il ne s'en faisait pas scrupule. Il prétend qu'on donne le nom de tête exaltée à ceux qui marquent une violente indignation contre les vices communs-, il craint que ton riait le cœur corrompu dès qu'on cesse de passer pour une tête exaltée, a Mon enfant , puissiez -vous » mériter cette injure toute votre vie ! »
Même système partout dans la même classe d'hommes : ils font leurs poétiques avec les défauts de leurs ouvrages , et leur morale avec ceux de leur caractère. Mais les phrases, les apostrophes , les exclamations , les imprécations , ne font rien ici, si ce n*est pour la populace qui écoute au bas des tréteaux. Le jboQ sens répond
35o couBs DE utt£rature.
au harangueur de place : L'exaltation n'est que le premier degré de la folie; et la folie n'est bonne à rien. Une tête exaltée s'accorde merveilleusement avec une âme froide, et je ne fais pas plus de cas de l'une que de l'autre. Enfin, il est souverainement ridicule que ceux qui affichent la vérité affichent en même temps l'exaltation.
Quelle disparate ! Abats l'une de tes deux enseignes : Si tu es philosophe , raisonne : Si tu as une tête exaltée ^ déraisonne. Lequel des deux es-tu? Choisis.... Mais la nature a choisi pour toi.
Un des argumens, ou plutôt une des déclamations (c'est ici la même chose) que Diderot ressasse jusqu'au dégoût, c'est le respect pour la vertu, qui doit l'emporter sur les raisonnemens les plus clairs, sur les inductions les plus plausibles. Et là-dessus arrivent les phrases à la file : « Je croirai qu'à la dernière extrémité.... Je plaide » la cause de la vertu.... Lecteur, qui que tu sois, m bon ou méchant, je compte sur ton estime, etc. , » etc., etc.»
Sophiste, arrête-toi un moment, s'il est possible ; cet artifice est aussi trop usé : tu commences par mettre en fait ce qui est en question. C'est la vertu de Sénèque, entends-tu bien? C'est sa vertu que l'on te nie formellement, et on la nie par des faits; et à ces faits, qui détruisent la vertfc de Sénèque , et que tu ne saurais détruire , tu op^ioses l'hypothèse de la vertu de Sénèque! Comment
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n'as-tu pas honte d'une logique si puérile ? Gom« menée par mettre les faits d'accord avec la vertu dont tu parles , alors il sera temps de te glorifier, et tu n'auras du moins fait ton panégyrique qu'une fois. N'est-ce pas assez ?
(( Vous êtes tous des disciples de Tinfàme Suil- » lius, et proprement Sénèque n'a jamais eu qu'un » seul accusateur, Suillius.»
Le nom de ce Suillius couyre les pages des apologistes , et n'est pas une fois sons la plume des censeurs qu'ils réfutent. Je ne ferai pas comme Diderot , qui s'est chargé de démasquer Suillius : s'il a eu un masque de son vivant. Tacite était bon pour le lui ôter. Mais il n'en avait aucun : c'était un délateur de profession , un homme vil , coupable de la mort de plus d'un innocent. Exilé tour à tour et rappelé sous Claude, il est de nouveau poursuivi sous Néron , qui était alors gouverné par Burrhus et Sénèque. Il est condamné au tribunal de l'empereur ; et , selon Tacite, «quoiqu'il eût mérité la haine de bien » des gens , sa condamnation ne laissa pas de jeter » de l'odieux sur Sénèque : » Quamvis multonim odia meritus reus, haud tamen sine invidid Sejiecœ damnatur. Cette expression défavorable n'est pas ici un grief contre Sénèque : elle indique seulement qu'il eut la plus grande part à cette nouvelle sentence d'exil, que l'on trouva trop sévère ; conoune punissant une seconde fois^
35a COURS n» kittêiiatube.
et^ dans un temps où les nsœurs étaîesat sans £)reey le malheiir et Fahaissenient faisaient aisément oublier les £siutes. Cette affaire fit quel-» que bruit à Rome, puisque Tacite la rapporte avec assez de détails : il fait parler SuiUius; et l'accusé , dans ses défenses , paraît n'imputer ses dangers qu'à Sénèque. Il lui reproche son avidité , ses grandes richesses , peu conformes à ses maximes de philosophie , et ses intrigues d'amour avec Julie y sœur de Caligula. Ce dernier grief avait été le sujet ou le prétexte de l'exil dé Sénèque sous Claude , et la dernière opinion est la plus vrai^ semblable. Aucun historien ne parle de ce conobmerce avec Julie que comme d'un bruit vague ou d'une accusation supposée. Dion même, qui ménage fort peu Sénèque , n'en parle pas autrement. Saint-Évremond , qui ne doutait de rien, fait aussi de Sénèque t amant dJlgrippine , sans y être plus autorisé , et apparemment pour le plaisir de faire d'un stoïcien un débauché. Il n'y a là que des rumeurs populaii^es, dont les historiens font mention sans les appuyer ; et Tacite ne confirme en rien les discours de Suillius. Si l'on a prétendu ( comme on peut le présumer par le texte de Di* derot, qui se fait l'objection ) que Suillius n'a pu, sans être fou , articuler devant Néron des faitii dont il pouvait savoir la fausseté , on a mal raisonné ; et Diderot ne répond pas mieux en disant que Suillius ponçait être fou ^puisqifil était mé*
chant : c'est une argumentation stoïcienne , qui n'est concluante qu'au Portique, Mais rien n'empêche qu'un homme ulcéré ne répète contre un ennemi des accusations qui ont éclaté sans être vérifiées. Quant aux richesses de Sénèque, le scandale n'a pu venir de Suillius. Sénèque luimême , dans les discours qu'il adresse à Néron , avoue que cette excessive opulence ne convient pas à Sénèque , et je crois qu'il avait raison. Cependant je n'en conclurai pas , comme bien d'autres, que ce fût, à cet égard, un hypocrite. On ne peut nier , je l'avoue , qu'il n'ait été assez généralement taxé d'hypocrisie pour qu'un sévère moraliste du dernier siècle , La Rochefoucauld ^ , ait mis à la tête de ses Maximes la figure de ce philosophe sous l'emblème de l'hjrpocrîsie avec
^ 'C'est sans doute FiDjure la plus réfléchie et la plus caractérisée qu'on ait faite à Sénèque; et, en conséquence, La Rochefoucauld aurait dû être traité comme un sacrî» lége par nos fougueux apolo^stes. Cependant l'un d'eux s'est borné à remarquer que cette estampe ne se trouçait que dans les trois ou quatre premières éditions ; d'où il conclut que Xauteur s'était rétracté. D'autres en concluraient seulement que , la planche étant usée, et l'ouvragé /abandonné aux libraires, on n'avait pas pris la peine de faire les frais d'une nouvelle planche ; mais le fait est que la famille La Rochefoucauld était alors puissante et respectée , et qu'il n'y avait pas moyen de l'affilier aux Suil" lius. Les apologistes ne s'en sont-ils pas bien tirés, et n'ontr. ils pas su tout accommoder?