‹ LycéeChapitre 18 sur 23 · IV · texte numérisé non relu

IV

son masque et le nom de Sénèque au bas. C'^ tien une forte preuve que ce nom n'était pas, à beaucoup près , aussi vénéré que voudraient nous le faire croire ses apologktes , qui ont tou« jours Tair de nous prendre pour des gens dun autre monde. Si l'auteur des Maximes eût fait une semblable caricature d'Aristide ^ ou de Sacrate, ou de Platon, ou de quelqu'un de ces fameux anciens dont la réputation est intacte^ que fi'eût-on pas dit? Et personne depuis cent ans n'a dit un seul mot, personne ne s'est formalisé en faveur de Sénèque. Mais ce n'est pas uon plus ime preuve qu'il ait été réellement hypocrite sur l'article des richesses. 1*. Un sage peut être riche sans déroger à la sagesse : il peut user de Topulence sans y tenir. Nous ne savons pas quel usage en faisait Sénèque; mais rien n'indiquant qu'il fût mauvais, nous pouvons présomier qu'il était bon. Dion , toujours suspect quand il parle seul, fait de Sénèque un avare j mais Juvénal parle des beaux présens qu'il envoyait à ses amis. 2°. Il n'était pas sans danger de rejeter les libéralités de Néron : cette retenue pouvait paraître une censure des prodigalités indécemment répandues sur des affranchis. Il était encore plus périlleux de lui rendre tout quand Sénèque quitta la cour : c'eût été comme une dé* claration de guerre, et si l'homme de bien doit braver le danger nécessaire, il ne cherche pas ua

5ÉNÈQUB. 355

AaDger gratuit. 3"*. Si Sénèqne plaçait son argent a gros intérêts, c'était depuis long-temps l'usage tinsversel des Romains , même des plus honnêtes gens; et Caton le censeur et Brutus ^ étaient des plus forts usuriers de leur temps. Dans tout ce qui n'est pas crlmind en soi, et ne le devient qu'à une mesure éventuelle dont la règle peut va* rier, les mceurs publiques sont une excuse pour les individus ; et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue dans tout ce qui r^arde les anciens.

Que Diderot crie , comme à l'audience : In-st misons le procès de Suillius, et qu'il l'instruise en effet dans un terrible plaidoyer qui envoie ce misérable au roc tarpéien , laissons-le faire , c'est qu'il a du temps à perdre. Le procès de Sénèque , un peu plus important, n'a rien de commun avec celui de Suillius. Il s'agît pour nous de savoir, 1**. si Sénèque a été , dans son exil de Corse, le plus bas et le plus dégoûtant flatteur de l'imbé cille Claude, et d'un affranchi nommé Polybe, auquel il adresse une Consolation qui a toujours fait partie de ses ouvrages ; 2'. s'il a été le vil complaisant du crime , et l'infâme apologiste d'un parricide , quand Néron fit périr sa mère. Voilà ce que reprochent à Sénèque tous ceux qui refusent

de reconnaître dans ses actions la morale de ses

^ Voyez, dans les Lettres de Cicéron, les détails d'une affaire d'argent où Brutus avait un intérêt de quarante* tuit pour cent.

écrits. Dion et son abréviateur XiphiKn ne sont ici pour rien. Jamais Suillius n'a parlé ni pu même parler de ce qui va nous occuper. Nous venons d'écarter sa querelle particulière avec Sénèque , et d'annuler tous les reproches qu'il lui a faits. Nous allons donc juger Sénèque sur le récit , sur le seul récit de Tacite, autorité irréfragable pour les apologistes comme pour nous. Songez à présent, je vous prie, que, quand même il n'y eût jamais eu au monde de Suillius , les choses seraient encore ce qu'elles sont , et la question entière est dans le même état pour nous ; songez ensuite que tous ceux qui , dans notre question ^ ont prononcé contre Sénèque d'après Tacite , et d'après le seul Tacite, sont tous, sans exception, aux yeux de Diderot, des Suillius ^ et jugez si un homme raisonnable peut voir sans quelque pitié le froid délire d'un vieillard qui se passionne si follement contre quiconque n'est pas de son avis sur Sénèque , qu'il exhume à grands cris et poursuit à chaque pas un mort ignoré , qui ne lui sert qu'à injurier les vivans sans rien faire pour sa cause , et dont le nom est pourtant devenu si familier aux deux ou trois enthousiastes de Sénèque, que , si par hasard l'un d'eux essaye encore de revenir à la charge , je serai bien surpris, et même un peu fâché de ne pas me trouver aussi de la famille de Suillius.

Commençons par le prindpal , le meurtre d'A*

SÉNÈQUB. 3S7

grippiue : ici la vérité, démontrée en un point capital , sert d*appui et de confirmation pour tout le reste. Que Tacite soit notre guide : nos adversaires ne reconnaissent d'autre autorité que la sienne , et je n'en veux pas d'autre. Diderot s'accuse de ne l'avoir pas entendu à vingt ans : alors pourtant il parait l'avoir entendu fort bien et comme tout le monde , puisque , sur son récit , il condamnait Sénèque. Mais vous allez voir qu'il lui a plu de Y entendre très-mal , de le défigurer et de le démentir , lorsqu'à soixante ans il n'a plus songé qu'à plaider contre ses propres ennemis , en paraissant plaider pour Sénèque.

Rien n'est plus connu que l'invention infernale de ce navire construit pour faire périr Agrippine ; invention digne de Néron et de son affranchi Anicet. Agrippine échappe au danger comme par miracle ; elle se retire à sa maison de Baules , près du rivage de la mer ; et les agens de Néron viennent aussitôt à Baïes, au milieu de la nuit, lui annoncer que la machine a manqué l'effet qu'on en attendait , et n'en a eu d'autre que de manifester le crime. La frayeur le saisit : il craint tout des ressentimens d' Agrippine et de l'indignation universelle. Ecoutons maintenant Tacite que je vais traduire avec la plus scrupuleuse fidélité, et non pas en tronquant , morcelant , retranchant , ajoutant, comme fout les apologistes. Sojez attentifs à toutes les expressions : l'historien savait

35S COUKS DS LITTÉKATURE.

les peser et les choisir. Néron est représenté dâi» hérant avec lui-même.

« ^ Quelle ressource lui restait-il , à moins que 9 Burrhus et Sénèque n en imaginassent quel* D qu'une? Il les avait fait mander aussitôt : étaientî» ils précédemment instruits du projet ? Cest ce » qui n'est pas avéré. Tous deux gardent d'abord » mi long silence, soit pour s'épargner des remon- » trances inutiles , soit qu'ils crussent les choses au » point qu'il fallait que Néron pérît ou qu'il pré- » vînt Agrippine. Enfin Sénèque , d'ordinaire plus » prompt à s'expliquer , regarde Burrhus , et lui » demande s'il faut ordonner ce meurtre aux sol- » dats. Burrhus répond que les prétoriens sont > attachés à toute la maison des Césars et à la

^ Quod contra subsidium sibi, nîsi quid Burrhus et Seneca expergUcerentur? Quos statim accwerat, incer" iMm ait et ante gnaros, Igitur longum utriusque silem» tium, ne irriti dissuadèrent, an èb deseensi^m cre* debant , ut , nisi pra^eniretur Agrippina , pereundum Neroni esset? Post Seneca, hactenîis promptior, respicere Burrhum , ac sciscitari an militi imperanda cœdes esset ? Illè prœtorianos toti Cœsarum domui obstrictos , €t memores Germanici, nihil adirer sus progeniem eju$ atrox ausuros respondit ; perpetraret Anicetus promismi» Qui nihil cunctatus , poscit stunmam sceleris. Ad illam vocem Nero , illo sibi die dari imperium , auctoremque ianti muneris libertum profitetur; iret propere , duceret^ que promptissimos adjussa, (Tacit. , Ann., lib. XIV, «ap. 7. )

-» mémoire de Germanicus , et qu'ils n oseront se » porter à aucune violence contre sa fille ; qu'Ani- » cet eût à se charger seul de ce qu'il avait promis » d'exécuter. Celui-ci, sans balancer, prend sur » lui de consommer le crime. A cette parole, » Néron s'écrie que c'est de ce jour qu'il va être » empereur, et qu'il en est redevable à un af* » franchi. Il lui ordonne de se hâter , et de pren- )i dre avec lui des hommes déterminés. »

Arrêtons-nous un moment sur cette première partie de la narration. D'abord Sénèque et Bur-^ rhus étaient-ils confidens du premier projet d'as-' sassinat ? Dion n'en doute pas , mais il l'affinne sans preuve et même sans vraisemblance. Néron , comptant sur Anicet, n'avait jusque-là aucune raison de se confier à eux. Eln étaient-ils au moins informés (gnaros ) , comme ils purent l'être, puisque, selon Tacite, Agrippine elle-même avait été avertie? Tadite ne l'assure pas; mais on peut le présumer raisonnablement , et Diderot lui-même en convient , du moins pour Burrhus , d'après ces paroles : « Que votre Anicet n'achève-t-il ce qu'il » a promis ? » Burrhus le savait donc , et par conséquent Sénèque aussi. Mais ce n'est pas encore là un grief sans excuse : ils ont pu le savoir , nonseulement sans y avoir part et sans l'approuver , mais même sans moyen de l'empêcher, comme l'indiquent ces mots de Tacite : ne irriti dissuade^ rent. Jusqu'ici donc ils sont hors d'atteinte, et leur

long silence est encore une marque d'improbation. JVIais qui du moins jusqu'ici a pris davantage sur lui , et s'es|t opposé au forfait autant qu'il a pu ? Burrhus, sans contredit; car il refuse nettement le ministère de la garde qu'il commande, et devant Néron c'était risquer beaucoup : on le voit assez aux transports de sa joie , et à ses remercîmens xiprès les promesses de l'affranchi. Ce n'est pourtant pas l'avis de Diderot : il les met tous deux ici , Burrhus et Sénèque , sur la même ligne. De (ce que Sénèque parle le premier , et interroge Burrhus , il conclut que lui seul ignorait tout , quoiqu'il soit absolument improbable que l'un des deux en sût plus que l'autre. De ce que tous deux furent long-temps sans rien dire , il conclut qu'iY ne faut pas douter quils n aient fait les remontrances les plus énergiques , et il assure que c'est là ce que Tacite lui fait entendre. Ensuite vient un paragraphe sur la force du silence. Enfin , après s'être récrié sur Taudace sacrilège d'ajouter un seul mot au texte de Tacite , il substitue son narré à celui de l'historien. Il fait dire à Néron ces mots en guillemets : « Parlez , et songez que )) vous répondrez de l'événement sur vos têtes. » Or , il n'y a pas un mot de cela dans Tacite : on voit que Diderot n'a songé qu'à rendre Néron plus terrible , pour rendre la frayeur de Sénèque plus excusable. Mais il a oublié qu'alors c'était Néron lui-même qui avait peur, parce qu'il se

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croyait en aanger, et que, dans le danger, et même à la moindre apparence de danger, jamais personne ne fut plus làclie que Néron* Tacite , qui nous Ta peint ainsi, n'était pas homme à nous le représenter menaçant ses gouverneurs quand il craint tout de sa mère ; et Diderot seul avait besoin de la supposition , au point de ne pas faire attention à l'ineptie. C'est aussi par le besoin de donner à la timide interrogation de Sénèque une intention et une énergie que Tacite ne lui donne pas , qu'il lui fait dire : « Faut-il ordonner aux î) soldats d'égorger la mère de l'empereur ? » Mais l'historien lui fait dire simplement : « Faut -il » ordonner ce meurtre aux soldats ? » An imperanda miUti cœdes ? Tacite d'ailleurs ne caractérise en aucune manière , ni le silence ^ ni le regard, ni le ton, ni le maintien : il a laisse tout cela pour la plaidoirie de l'avocat Diderot.

n résulte que, pour ce qui est de la complicité, Dion seul en accuse Burrhus et Sénèque , et il n'a été suivi par personne ; mais on ne voit pas non plus que , selon Tacite , Sénèque ait donné aucun indice d^opposition , ni aucune preuve de courage ; et en cela Burrhus a fait beaucoup plus que lui. Achevons d'entendre Tacite après qu'Agrippine a été massacrée dans son lit par Anicct, par un centurion et un commandant de galère , suivis d'une escorte de soldats de marine , à la vue de ses esclaves et de toute sa maison ^ et du peuple

mis en fuite , et après que les félicitatîo s du sénat et du peuple sont venues jusqu'à Naples rassurer le parricide qui s'y est retiré.

(c C'est de là qu'il écrivit au sénat une lettre » dont la teneur était ^ : Que l'assassin Agérinus , » un des afirancbis et des confîdens d'Agrippîne, » avait été surpris avec un poignard, et quelle » aidait porté la peine de son crime avec la même » conscience qui le lui avait inspiré. » Il ajoutait des accusations renouvelées de plus loin : a Qu elle

^ Litteras ad senatum misit , quarum summa erat : « Repertum cum ferro percussorem Agerinum , ex inti^ • mis Agrippinœ libertisj et laisse eam pœnam ed con-

V scientid qud scelus paraviss^t. * Adjiciebat crimina longiàs repetit a : « Qubd consortium imperii , juratu- » rasque mfeminœ verha prœtorias cohortes, idemqne » dedecus senatûs et populi speravisset ; acposteaquâm T» frustra optât a sint, infensa mititibus patribusque et » plebij dissuasisset donativum et congiariiun, pericur

V laque tnris Ulustribus irpstruxisset. Quanto suo labore » perpttratum , ne ïrrumperet curittm , ne gentibus eX' » ternis responsa daret? » Tempomm quoque Claudia^ norum obliqua insectatione cuucia ejus dominationis flagitia in mat rem transtulit , publicd Jbrtund exdnotam referens , namque et naufragiutn narrabat. Quod fort uitum fuisse , quis adeb hebis inveniretur ^ ut crederet ? aut à muliere naufragd missum cum telo unum qui cohortes et classes imperatoris prfringeret? Ergo non jàm Nero , cajus ùnmamtas omnium questus anteibat, sed adi^erso rumore Seneca erat qubd oratioue tali confessionem scripsisset. (Tacit.» Ann,, lib. XIV^ cap. 10. )

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» avait prétendu au partage de l'empire, voulu » forcer les cohortes prétoriennes de prêter ser- » ment à une femme, et de déshonorer ainsi le » sénat et le peuple romain : que le mauvais succès » de ses entreprises l'avait irritée contre l'armée, )) le sénat et le peuple, au point de s'opposer aux » lai^esses impériales, et de susciter des délateurs » contre des citoyens illustres. Combien n avait-il » pas eu de peine à l'empêcher d'enfoncer les portes » du sénat, pour y dicter des lois aux députés des » nations ! Il attaquait même indirectement le » règne de Claude, rejetant sur elle toutes les » infamies de ce temps-là ; et , rappelant son » naufrage , il attribuait sa mort à la fortune pu- » blique. Mais y avait-il quelqu'un d'assez stupide » pour croire ce naufrage fortuit , ou pour im^aginer » qu'à peine retirée des flots une femme eût en- » voyé un afl^nchi avec un poignard contre les » flottes et les armées de César ? Aussi n'était-ce » plus de Néron que ïopimon publique s'occu- » pait : ses forfaits atroces étaient au-dessus de ce » qu'on en pouvait dire. Elle s'élevait contre Sé- » nèque , qui , dans une semblable lettre , n'avait » écrit qu'un aven. »

D'après ce tes^e littéral il est certain; 1**. que la lettre était de Sénêque, et universellement connue pour en être : elle fut long-temps conservée comnoie un monument cimeux ( et elle l'était ), puisque , trente ans après , Quintilien en cita Id

première phrase, mais seulement sous le rapport de la diction ^

Il est certain, 2\ que l'objet de la lettre était dey^^^j/Fer, autant qu'il serait possible, l'attentat du fils par les fautes de la mère , en ne s'expliquant toutefois sur sa mort qu'en termes enveloppés et susceptibles d'un double sens, celui de l'assassinat etcelui du suicide. Il n'y avait pasmoyen de dire : j'ai fait massacrer ma mère. Cela eût été trop cru, même pour Néron. Il n'y avait pas moyen non plus de nier publiquement un meurtre exécuté publiquement et k force ouverte. La phrase latine, dont j'ai conservé Téquivoque dans la version française , peut signifier également , ou qu^grippine , en se tuant ^ a eu dans Vâme la même fureur qu en voulant tuer son fils ( et c'est le sensqua choisi Diderot ), ou quen recevant la punition de son crime ^ elle s'est sentie coupable, comme en le commettant. Mais, dans tous les cas, on conclut que sa mort est un coup de la fortune de Rome ,* et* c'est là qu*on en voulait venir.

Il est certain, 3°. que personne, au rapport de Tacite , ne fut ni ne pouvait être dupe du prétendu suicide, non plus que du prétendu naufrage, et qu'en conséquence la voix publique reprochait h Sénèque d'avoir prêté sa plume à ce grossier tissu

^ Sahum me esse adhuc nec credo nec gaudeo : « Je 9 ne suis encore ni hien sûr ni bien satisfait d'ctrc sauve. »

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de plates impostures, qui n étaient en effet que Ya^eu d'un grand crime , puisqu'on ne prend pas la peine deleyw^^//ferquandon ne Ta pas commis.

Voilà ce que dit Tacite ; et l'on peut ajouter que y suivant sa brièveté accoutumée, il expose les . faits de manière à ce qu'ils contiennent son jugement, et dictent celui du lecteur, sans Fénoncer expressément. Tacite est d'ailleurs moins disposé que personne à charger Sénèque , de l'aveu même de Juste-Iipse , qui , pour cette fois , ne peut pas être suspect, et qui, reprochant à Dion sa malveillance contre Sénèque, reconnaît une disposition tout opposée dans Tacite , dont la hienveillance \ dit-il dans son Commentaire , favorise partout Sénèque : Senecœ uhique volens et amicus. Les apologistes qui ont tant cité leur Juste-Lipse, se sont bien gardés de citer ce passage, et je conçoid bien pourquoi ; mais il est bon de leur faire voir qu'on a lu aussi Juste-Iipse.

Mais que pensez-vous que Diderot ait vu dans ce récit de l'historien ? Vous en aurez une première idée dans la façon dont il a traduit la dernière phrase, « Cette lettre, devenue publique, dé- » tourna les yeux de dessus le cruel Néron , et » l'on ne s'entretint plus que de Y indiscrétion de » Sénèque qui l'avait dictée. »

Ne vous hâtez pas de vous récrier. Il a prévu Tétonnement et l'exclamation : aussi a^t-il mis le mot indiscrétion en italique, et il se fait dire sur-

366 COURS Dl UTTSRATURE.

le-champ » en alinéa : «-^ La lettre adressée au sénat , une indiscrétion ? Mais il ne s'étonne pas aisément , lui , et il répond avec la plus frmde assurance , et en citant les mots latins au bas de la page : « C'est l'expression de Tacite» d Elle me manque, à moi, pour rendre ce que j'éprouve...» Mais on ne peut balancer qu'entre le mépris et rindignatkm* Gunmençons par articuler la cliose telle quelle est : Vous mentes : vous pe vou6 trompez pas : vous mentez. Vous n'êtes pas assez ignorant pour traduire confessionem par indi* scrétion. Ceux même qui ne savent pas le latin entendent ici ce mot devenu français, et voient qu'il s'agit d'une confession , d'un aveu, U est vrai qu'un weu est aussi quelquefois une indiscrétion : mais vous n'êtes pas stupide ; et , quelque hardi que vous soyez , vous n'oseriez pas dire même au papier, à plus £^te raison devant les hommes^ que Vai^eu d'un parricide n'est autre chose qu'une indiscrétion. Ce serait la première fois qu'on aurait mis cet aveu-là au nombre des aveux indi* serais. Tacite n'étai t pas capable de cette incroyable bêtise , et la lui prêter si affirmativement est d'une incroyable impudence..^. C'est à vous, messieurs, que je demande pardon de cette expression , et non pas à celui qui la mérite , et qui lui-même me sert ici d'autorité. Il dit dans son livre , au milieu de toutes les horreurs qu'il vomit contre les vivans et les morts ^ le tout en l'honneur de

Sénècjue : a Je parle aux vÎTans comme aux morts , }) et aux morts comme aux yivaos. » Je puis aussi user de ce droit, mais je suis loin d'en abuser comme lui, d'après soa livre. Ouvrez-le, et vous verrez que le terme le plus fort dont je me sois servi avec toute raison , n est rien en comparaison de ceux dont il se sert partout quand il a tort. Il me suffit de vous assurer que je ne pourrais pas même , sans violer toutes les bienséances et sans donner un afi&reux scandale , répéter ici la moindre partie des ordures qui tombent à £k)ts de sa plume cynique.

Il continue à commenter le récit de Tacite, pour ^1 falsifier en tout le sens et Tesprit. « 11 » n'est question dans l'historien que d'un bruit » populaire. » Vous mentez encore. Quoique vous sachiez assez mal le latin, à en juger par votre livre, vous ne pouvez pas vous méprendre à ce qui est clair et sans difficulté. Rumore adverso esse est une plirasiie faite , qui signifie être mal dans l'opinion publique , concmae adversd famâ esse : cela est la même chose , et cela est très-difie* rent â!un bruit populaire. <c Tacite n'approuve ni % ne désapprouve, n Sa phrase l'en dispensait : en matière si grave rendre compte de l'opinion pu blique sans y rien opposer , c'est y souscrire ; et si la faute de Sénèque n'était pas manifeste par le seul exposé , le jugement public est assez flétrissant pour que l'on prit la peine de le repousser.

368 COURS DE LITTERATUBE.

— «Sénèque est taxé d'une faute qu'il n'a pas » même commise, car il n'y a nulle indiscrétion )) dans sa lettre. » Réfutez , si vous le voulez , vos propres suppositions : la tâche n'est pas difficile. Non , il n'y a pas en effet di indiscrétion dans cette lettre, non plus que dans le texte de Tacite : il y a ce que tout le peuple romain y a vu , ce que Tacite a énoncé textuellement, ce que tous les. hommes y verront à jamais , Xcu^eu et \ apologie d'un parricide sous la plume d'un philosophe.

— (c La rumeur ne l'accuse ni de crime , ni de » lâcheté, ni de bassesse. Pourquoi faut-il que }) nous nous montrions pires que la canaille, » dont le caractère est de tout envenimer? »

Suivez la marche du sophiste déhonté. Tout à l'heure l'indignation publique , se détournant de Néron même pour éclater contre celui qui confesse et justifie le crime, n'était qu'w/i bruit po^ pulairei et déjà ce n'est plus que la canaille de Rome qui envenime la conduite de Sénèque ; et ceux qui voient dans cette conduite une bassesse y une lâcheté y un crime , c'est-à-dire ce qui est compris dans le seul énoncé de l'historien , so?U pires que la canaille ! Cette accumulation de mensonges et d'injures , d'autant plus odieuse que l'audace semble ici de sang-froid, autorise à répondre, au nom de la morale universelle , ici foulée aux pieds, qu'au moment où Diderot écrivait, il p'y avait pas d'exemple que la canaille , même la

SÉNÈQUB. 369

plus vile , eût approuvé et consacré Papologie d'un parricide^ mais que, grâces à la lettre de Sénèque et à l'ouvrage de Diderot , il est de fait qu'un philosophe écrivit à Rome cette apologie , et qu uQ autre philosophe de la même trempe écrivit à Paris , au bout de dix-sept siècles , pour la consacrer. Je dis consacrer^ car les conclusions de Diderot sont que Sénèque a fait ce quiî jr avait de mieux à faire y et lia pas craint le déshonneur pour remplir le devoir du sage en se sacrifiant à Uintérêt public. C'est là tout le fond du plaidoyer, quil faut encore suivre un moment, pour l'intérêt sacré des mœurs publiques , et la répression d'un mémorable scandale.

liien ne révolte plus dans un sujet de cette nature que de laisser sans cesse la question pour s'attaquer aux personnes. Quand il s'agit de ce que Sénèque devait faire , Diderot vous demande toujours si vous l'auriez fait. C'est substituer à une discussion de morale une querelle personnelle;, et c'est tout ce que voulait l'auteur. Il nous dit fièrement : ix Qui a le droit d'accuser Sénèque ? » Tout le monde, pourvu quon prouve Faccusation. Depuis quand , lorsqu'il s*agît de principes généraux, exigea-on des titres particuliers? -— 4c Censeurs, vous avez Jbeau faire, je ne vous en » croirai pas meilleurs. » Sophiste , c'est de Sénè^que qu'il s agit , et non pas de ses censeurs. Cest aon procès que tous intruisez^ et non pas le leur; IV. 24

et qu'importe d'ailleurs l'opinion que vous aurez d'eux, quand la vôtre sur Sénèque suffit pour fixer celle qu'on doit avoir de votre jugement et même de votre bonne foi ?

Vous dites à un homme distingué par ses vertus ( c'est ainsi que vous-même appelez Sacy), vous dites à cet homme de bien ( comme l'appelle votre éditeur ) : « Ce n'eiît pas dans le fond d'une re- » traite paisible , dans une bibliothèque , devant » un pupitre, que l'on juge sainement ces actions- » là. C'est dans l'antre de la bête féroce qu'il faut )) être , ou se supposer devant elle, sous ses yeux i) étincelans , ses ongles tirés , sa gueule entr'ou- » verte et dégouttante du sang d'une mère. C'est là » qu'il faut dire à la bête : Tu vas me déchirer , je » n'en doute pas; mais je ne ferai rien de ce que )) tu me commandes.... Qu'il est aisé de braver le » danger d'un autre ! etc. »

Sacy aurait pu répondre : Sophiste, un instant 4e réflexion , et vous vous ferez pitié à vous-même. Je n'ai pas parlé de ce que j'aurais fait dei^ant la bête , et dei^ant ses ongles , et devant sa gueule ; car il n'y a que Dieu qui le sache. J'ai parlé de ce que le devoir et la vertu prescrivaient de faire; et je ne connais ni bête , ni ongles , ni gueule , qui doive changer le moins du monde le devoir ni la vertu. Vous devez savoir apparemment ce qui appartient à l'un et à l'autre^ puisque vous avez lu votre Sénèque. Vous avez donc bien peu profité k

SÉNiQUB. 37 1

son école ^ ou c est un bien mauvais précepteur , puisque tout ce qui parait vous causer tant d'e£> froi ne lui parait pas même valoir la peine qu'on y pense ou qu'on y regarde. S'il était là, il vous dirait de votre bête y et de ses ongles , et de sa gueule: Quoi! ce ri est que cela? J'avoue qu'il n'a pas parlé de même devant la bête^ mais cela prouve seulement contre lui , et non pas contre moi : cela prouve qu'on agit d'ordinaire en lâche quand on a parlé en fanfaron. C'est à vous maintenant à prouver que nous avons tort de condamner, au nom du devoir et de la vertu , la lâcheté qui se rend complice du crime , quand elle voit de près le danger qu'elle n'a su braver que de loin. Et j'ajouterai que plus la jactance a été ridicule , plus la lâcheté est méprisable ; que plus on a parlé haut de la vertu , plus on est bas quand on flatte le crime; que si Tigellin eut préconisé^

^ C'est Texpression du vertueux Sacy sur la Lettre de

5énèque; et, quoi qu'en dise Diderot, l'expression est

?; juste î car assurer que la mort d'Agi^ippine est un coup

ide la fortune de Rome , c'est bien \a préconiser; et Dide-

"rot lui-même avoue que personne ne doutait du genre

'-de cette mort. Cela n'empêche pas l'éditeur de nous dire,

.'{dans une note, que les cris d* indignation des gens de bien

retentissent aujourd'hui sur la tombe de Sacy ; et cela

veut dii'e seulement que ceux qui poussent ces cris d^indi-

gnation s'imaginent quelquefois faire plus de bruit qu'ils

n'en font, et que , s'ils sont gens de bien , ce n'est pas tout-

-à-fait de la même manière que Sacy était homme de bien»

3^% COURS DE UTT3BRATURE.

le meurtre d'Agrippine , personne n'y aurait pris garde ; mais que la lettre de Sénèque fut un -détestable exemple, parce quelle était un démenti solennel de sa doctrine et de ses écrits , et qu elle autorisait à croire que la vertu en paroles n'engage à rien pour les actions. Et cependant , s'il Vlj avait pas des hétes féroces qui commandent à la vertu l'infamie des paroles ou celle du silence, sous peine de la vie, où seraient donc les dangers et les honneurs de la vertu?

— « Quel si grand avantage y avait-il pour la ré* » publique à ce que Sénèque fût égorgé plus tôt?»

n y en avait un très-grand , et pour la chose publique ( car il n'y avait plus de république) y et pour Sénèque : pour la chose pubhque, car on ne la sert jamais mieux qu'en apprenant à tous les citoyens à préférer le devoir à la vie , et la mort à l'opprobre; pour Sénèque, car il valait mille fois mieux mourir quelques années plus tôt que de déshonorer sa vieillesse , son nom , sa place et ses écrits. Et je pourrais rétorquer la question avec bien plus de fondement. Quel si grand avantage y avait-il, à l'âge de Sénèque, et sous le règne de Néron, à sauver sa vie aujourd'hui aux dépens de son honneur, pour perdre demain la vie après avoir perdu l'honneur aujourd'hui?

— (( n était utile de rester au palais , pour » l'Ejnpire , pour la famille de Sénèque , pour 01 nombre de bons citoyens. Après l'assassinat

» d'Agiippine^ n*y ayait-il plus de bien à faire? » Ce moyen tient au moins vingt pages de développemens plus ou moins frivoles et faux : c'est en morale un des plus pernicieux sophismes ; et heureusement on peut le pulvériser en quelques lignes. 1^. U est absurde de légitimer ce qui est coupable en soi , sous prétexte d'en tirer un bien : ce serait la subversion de tous les devoirs , et l'excuse de tous les crimes. Avec ce prétexte on pour*' rait s'associer à des brigands et à des assassins , pour empêcher une partie du mal qu'ils pour-* raient faire. Aussi est-ce un axiome reconnu qu'il n'est jamais permis de faire le mal pour produire un bien. 2^. U est absurde de supposer, comme le fait Diderot , quon pût encore attendre que le dégoût de la débauche et la lassitude du crime amèneraient des jours plus heureux. Quelle ilhision insensée / Des jours plus heureux sous le parricide et le fratricide Néron , encouragé par uu sénat adulateur qui divinise ses forfaits I 3''. Il est absurde de penser que Sénèque, soit comme instituteur, soit comme ministre, pût se flatter de conserver le moindre pouvoir, le moindre crédit sur Néron , après s'être fait l'apologiste de ses attentats. Néron avait assez d'esprit pour mépriser dès lors celui qm s'était à ce point avili lui-même» Sénèque aussi ne tarda pas à demander sa retraite, et n'y attendit pas long -temps la mort. Etait-ce la peine de l'attendre à ce prix? Quant

Zn^ COURS DE LJCTTÉRATURE.

à sa famille et à ses amis , moyen qui fournit en-, core trois ou quatre mortelles amplifications, une famille et des amis qui vous presseraient de vivre infâme, afin de vivre pour eux, auraient -ils le droit d'être écoutés?

Diderot cite cette objection proposée par ses adversaires : « Les choses en étaient-elles venues » au point qu'il fallait que le fils périt par sa » mère, ou la mère par son fils? C'est une chose > invraisemblable. » Mais lui , qui s'efforce d'établir cette affirmative , parce que l'apologie de Sénèque le mène tout naturellement, comme cela devait être, jusqu'à l'apologie de Néron, il répond, lui , avec son audace tranchante : « Im^rai- » semblable pour vous, censeurs, mais non pas » pour Tacite. » Et moi , je lui réponds comme je suis toujours obligé de répondre : Vous mentez encore; et non-seulement ce que* vous dites n'est pas vrai, mais tout le contraire du vrai, car ici l'opinion de Tacite est décidée et manifeste. C'est quand il interprète le long silence de Sénèque et de Burrhus qu'il ne sait si c'était en eux conviction de leur impuissance ou de la nécessité de choisir entre la mort du fils et celle de la mère. Mais quand il parle en son nom, il est si loin de penser que les ressentimens d'Agrippine pussent opérer la moindre révolution , qu'il ne suppose pas même parmi les Romains quelqu'un assez /mbécile ou assez crédule pour ajouter foi aux pré-

tendus dangers dé Néron. C'est ce que vous avez entendu tout à l'heure dans le récit de l'historien ; et vous voyez comment Diderot, à soixante ans , lisait , entendait et interprétait Tacite.

Peut-être avez-vous été surpris quand j'ai dit que la justification de Sénèque menait Diderot jusqu'à celle de Néron^ Mais je ne demande pas à en être cru sur mes paroles; écoutez les siennes : « Il y aurait trois grands plaidoyers à faire : l'un » pour Sénèque et Burrhus; un second pour Né- » ron; un troisième pour Agrippine. Hommes » sensés, imaginez tout ce qu'il vous serait pos- » sible d'alléguer pour et contre les accusés, et » dites-moi quelle serait votre pensée ^ »

Qu'on me dise à présent si jamais tout ce qu'il * y a de plus sacré parmi les hommes a été plus formellement mis en problème et en litige que dans ces trois grands plaidoyers y proposés ^r«s^ement par Diderot à l'examen des hommes sensés , et dont le second est pour Néron, Tel est l'esprit de tous les ouvrages du même auteur : nulle part il n'a vu que des plaidoyers à faire pour et contre ; et ce dernier trait explique tout , en vous donnaïit la mesure de l'homme et celle de l'intérêt qu'il prenait à la morale et à la vérité. Tout ce qui avait pu vous frapper d'étonne-

^ Page 166, OEiwres de Sénèque, tome I, édit. in-8**, iSy cheK Smith.

J'y 6 COLRS DE LITTÉRATURE.

ment dans celui qui faisait TapOlogie de Sénèque doit à présent vous paraître tout simple dans celui qui a proposé et ébauché celle de Néron.

Vous ne trouverez pas plus extraordinaire que Sénèque , auteur de la Lettre apologétique adressée au sénat après le meurtre d'Agrippine, le soit aussi d'une Consolation à un Polybe , affranchi de^ Claude, sur laquelle Diderot lui-même s^explique ainsi : a 11 faut en convenir, il est incertain si » l'auteur de cet ouvrage se. montre plus rampant » et plus vil dans les éloges outrés qu'il adresse à » Polybe que dans les flatteries dégoûtantes qu'il » prodigue à l'empereur. » J'en conviens : mais , après la Lettre , la Consolation semble si peu de chose que je n'en parlerais même pas , si ce n'était pour moi une sorte de devoir d'achever le tableau <ie la philosophie-pratique de Sénèque et de celle de ses apologistes. 11 y a même ici quelque chose de particulier, une progression dans les •çophismes tellement maladroite, que les premiers et les derniers se détruisent mutuellement. D'abord, l'éditeur La Grange avait vu si peu de jour à nier que cette Consolation fût de Sénèque, qu'il tmployait huit pages à en excuser la bassesse dans un yévertissement dont les premières phrases vont vous mettre au fait de tout, a Polybe était un dea )) affranchis de l'empereur Claude ; Sénèque lui » adressa cette consolation au commencement de » la troisième année de son exil en Corse. Ce phi-

» losophe était alors âgé d'environ trente-neuf ans, » et n'avait encore composé que deux Traités , la 1) Consolation à sa mère , et celle à Marcia : c'est » du moins l'opinion des critiques, qui comptent » cette Consolation à Poljhe comme le troisième » de ses ouvrages dans l'ordre chronologique. Ce| » Polybe était un homme très-instruit, et qui oc- » cupait à la cour de Claude un emploi fort con- » sidérable, puisqu'il était secrétaire d'état. On » ne doit pas être étonné qne Sénèque, qui con«» » naissait le pouvoir de cet affî*anchi sur l'esprit » de Claude, et qui avait avec raison plus de con- » fiance dans l'humanité et la commisération d'un » ministre éclairé et homme de lettres lui-même » que dans celle des courtisans ordinaires, la plu- » part sans pitié pour les malheureux dont ils » n'ont plus rien à craindre ni à espérer , on ne )) doit pas être étonné , dis-je , que Sénèque ait » cherché à se concilier adroitement la bienveil» » lance de Polybe, et à s*en faire un appui auprès » de l'empereur. Cette conduite n'a rien de répré- » hensihle , même quand Sénèque aurait un peu » exagéré le mérite de son protecteur , ce dont » nous n'aidons aucune preuve. Mais ce qui parait » moins facile à justifier^ c'est que, dans cette » même lettre où il entreprend de consoler Polybe » sur la mort de son frère , il prodigue à Claude, » qu'il n aimait ni n^ estimait ^ des Jlatteries ou* » trées et d'autant plus ridicules^ que ce prince

378 COURS t>B LITTÉRATURE.

» imbécile ne rachetait ses K^ices par aucune » vertu. Les ennemis de Sénèque lui ont repro- » ché ses louanges excessives données à un tjrran » dont la vie publique et particulière inspire aU'- » tant de haine que de mépris. Mais ces répro- )) ches spécieux sont beaucoup trop sévères et » peut-être même injustes. »

Mais qu est-ce donc que ces ennemis de iSenèque ont pu dire de plus fort que ce même exposé de l'éditeur? Ici le fait seul est un jugement; et comment ce qui, de l'aveu de l'éditeur, n'est pas facile à justifier^ n'est-il plus que spé-deux y et même injuste , d'une phrase à l'autre? Cette contradiction si palpable et si choquante n'est encore rien près du plaidoyer qu'il va commencer, et dont les premiers mots, en vous offrant la même logique qu'a employée Diderot pour la Lettre apologétique , vous dispenseront d'en entendre davantage sur la Consolation à Poljrbe. ^'i Pour juger Sénèque y il fout se pla- » cer en idée dans la situation où il se trouvait » alors , etc. » L'éditeur nous envoie là dans l'île de Corse , comme Diderot nous plaçait devant la bête. Jamais vous ne les tirerez de là ; jamais ils n'ont d'autre appréciation des devoirs de l'homme. Telle est leur philosophie , et vous concevez où elle peut mener. Je crois que Sénèque était fort mal à son aise dans son exil de Corse ; mais peutêtre me permettrez -vous de rappeler ce que j'ai

8ÉNÈQUE. 379

eu occasion de dire d'Ovide dans un cas tout semblable. Je ne pensais nullement alors à Sénèque : je rendais seulement bommage à des principes imprescriptibles. J'excusais Ovide sur ses longues élégies et sur ses lamentations , que Gresset lui reprochait, et je me fondais sur ce que l'homme souffrant est toujours excusable d'être faible, et qu'il faut plaindre la faiblesse , comme on admire la fermeté. Mais, comme il y a quelque différence entre la faiblesse et la bassesse , souvenezvous que je le trouvais inexcusable dans ses abjectes adulations pour Auguste et Tibère , par la raison y disais-je, qu'on n'est jamais forcé d'être vil : et pourtant Auguste et Tibère lui-même étaient beaucoup plus susceptibles de louange que ce Claude , qui ne rachetait ses vices par aucune vertu. C'est l'éditeur qui nous le dit, et qui trouve tout simple qu'on prodigue à cet imbécile tyran les flatteries les plus ridicules ^ dès qu'elles sont datées de Corse. Quant à Polybe l'affranchi , je le connais fort peu , et je laisse l'éditeur et Diderot s'accorder là-dessus comme ils le pourront. L'un n'a rien vu de répréhensible , même dans Texagération des louanges , attendu que nous n'avons aucune preuve quelles soient exagérées : l'autre, qui va toujours devant lui sans s'embarrasser de rien ni de personne , affirme au contraire que ces louanges sont d'une exagération si extraordinaire , qu'elles ne peuvent être qu'wnc

380 COURS lŒ LITTBRATtRE.

sanglante ironie. Pour Yexagération y elle n^est pas douteuse , et ce Polybe ne nous interesse pas ifôsez pour tous rapporter ici ce qui est à faire vomir. Mais il faut vous apprendre pourquoi DU derot veut que ce soit une ironie^ et c'est ici la progression dont je vous parlais, L éditeur, après avoir si longuement justifié cette Consolation l finissait par dire y avec une sorte de timidité , que Dion semble insinuer que l'ouvrage de Sénëque ne subsistait plus, parce que l'auteur lui-même en avait été honteux dans la suite, et tarait effacé {^stjlo verso delevit ). L'éditeur ajoutait de son cru : a Ce qui signifie qu'il en retira toutes » les copies qu'il put rassembler.» Soit, Mais comment les retirer toutes? Cela est impossible. Il n'en infère pas moins que la Consolation que nous avon$ , ou n'est pas celle de Sénèque , ou a été altérée par SuilUus; car les apologistes ne sauraient nulle part se passer dç Suillius. Ils ap» pellent aussi à leur secours Juste -lipse, autre rempart de leur plaidoirie. Mais il est encore bien plus réservé que l'éditeur, « Il a douté plus d'une » fois que tout ce qu'il y a là de bas et d'abject » fût de Sénèque ; mais il est sûr au moins qu'il » n'y a que ses ennenoiis qui aient pu mettre au » jour ce morceau; et peut-être l'ont-ils altéré. » (Portasse et maculdrunt. ) L'intrépide Diderot se moque de tant de circonspection. // restait un pas à faire y dit-il naïvement; et il le fait. L'écrit

fiÉNàQus. 38 I

n^est pas de Sénèque *, et il le prouve par un nouveau plaidoyer ^ dont la seconde partie détruit radicalement la première. D'abord il prétend que, la véritable Consolation ayant disparu ( supposition gratuite, comme tout le reste), on y a substitué une espèce de centon pris çà et là dans les écrits de Sénèque. Il dte ensuite tout ce qu'il y a de plus dégoûtant en adulation , et soutient que Sénèque n'a pu écrire de pareilles sottises. Mais tout s'explique , selon lui , si la pièce n'est cjfjLune satire , une ironie ^ un persiflage ^ et il lui parait impossible d'en douter. Mais alors com* ment celui qui n'a voulu que diffamer Sénèque par un écrit adulatoire s'y est-il pris si maladroitement , qu'on ne pût y voir qu'i^ne satire ! — « Si )» la Consolation n'est qu'une satire , tout s'expli- » que , et l'on ne peut plus reprocher à Sénèque » l'amertume de r Apocoloquintose ^ » Quoi! cette Consolation est donc de Sénèque , comme l'Apocoloquintose ! TSIil vous disiez tout à l'heure trèsaffirmativement cpielle nétcUt pas de lui. Que faut-il croire, et auquel des deux vous tenez-vous ? — « Ou Sénèque n'est point l'auteur de la Con- » solation à Poljbe , ou c'est une satire , ou » Sénèque n'a point écrit V Incucurbitation de

^ Page 528, J 88.

^ Oa métamorphose de Claude en citrouille ; proprement incucurbUatio en latin. Cest une satire de Sénèque , qu'A ivpandit après la mort de Claude.

38a COURS DB LITTÉRATURE.

» Claude. » Le dernier fait n est pas douteux , n'est pas contesté, et Y Incucurhitation est bien de lui; et vous oubliez que la Consolation est 5 selon vous, une moquerie si évidente, que Polybe même n'aurait pu s'y tromper , et n*eût vu dans l'auteur qu'wn insolent-^ et, selon vous encore, Sénèque ne pouvait pas être si maladroit ^ donc il n'a pas écrit la Consolation comme une satire. Tâchez de vous tirer de toutes ces contradictions. — ((Quoi! Sénèque aurait eu la bas- )) seese d'adresser à Claude les flatteries les plus » outrées pendant sa vie , et les plus cruelles in- )) vectives après sa mort! C'était à faire traîner » dans le Tibre le dernier des esclaves. »

Traînez , si vous voulez , vous êtes bien le maître. Il est vrai qu'il ne fallait pas faire de Claude une citrouille , après en avoir fait un dieu , ni le mettre, lui et tous les siens, dans la boue, après s'y être mis devant lui. Mais pourtant cette Apo-coloquintose est un morceau piquant et ingénieux, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez Voter à Sénèque, faute de pouvoir la concilier avec la Consolation. Vous faites donc bien peu d'attention aux faits que vous rapportez vousmême? lu Incucurhitation est-elle plus facile à concilier avec Y Oraison funèbre de Claude, que 5énèque dictait pour Néron, et que vous rappelez d'après Tacite? Est-il assez avéré qu'il traçait de la même plume , et au même moment , la sa«

tire et l'apothéose? Cette Oraison funèbre ne laisse pas de TOUS embarrasser un peu. « Si j'avais, dites î) vous, un reproche à faire à Sénèque, ce ne se- » rait pas d'avoir écrit \ Âpocoloquintose y mais » d'avoir composé TOraison funèbre. » Soit; mais bien résolu de ne lui jamais iàive aucun reproche, essayez donc de l'excuser d'avoir fait les deux pièces. Vous savez ce qui arriva de 1 Oraison funèbre : quoique prononcée par l'empereur, et d'abord écoutée patiemment , elle fit rire le sénat et le peuple"^ quand on entendit louer le bon jugement et la profonde politique de Claude. Il vous reste , à vous , de louer ici le bon jugement de l'auteur, qui, à ce que dit Tacite, avait soigné et poli cette harangue.... Vous croyez. Messieurs, que je plaisante : point du tout; et vous ne sauriez trop vous persuader que tout ce qu on peut supposer ici en ridicule est toujours surpassé dans le grand sérieux de l'apologiste. «Oui, Sé- » nèque avait mis beaucoup dart dans cette ha- )) rangue; c'est Tacite qui le dit : Multîim cuU 1) tûs. )) Mais multàm cultûs signifie un style soigné et poli, et non pas beaucoup d'art. Et enfin, quel est cet art? — « Une leçon éner^ » gigue. Sénèque a prévu que la harangue serait ^> sifflée^ et c'est comme s'il eût dit à son élève : » Prince, entendez-vous? Si vous gouvernez mal, 0) c'est ainsi que vous serez traité lorsqu'on ne % vous craindra plus. »

384 COURS DE LITTÉHATTRE.

Ce dernier trait est si subtilement imaginé , que Tauteur luirméme n a pu s'empêcher de s'en faiire compliment. Il se £aiit dire : a Vous êtes bien » ingénieux pour justifier Sénèque. » Mais il réplique naodestement qu'il l'est beaucoup, moins que les détracteurs pour le noircir. Cependant ne faut-il pas bien moins d'esprit pour ne voir que ce qui est dans les choses, que pour y voir et y faire voir ce qui n'y est pas? C'est la différence entre l'apologiste et ceux qu'il appelle détracteurs; et ce n'est pas la peine de disputer sur la mesure d'esprit, car des deux côtés ce n'est sûrement pas le même esprit.

Il convenait à celui de Diderot d'attaquer la véritable vertu comme il avait défendu la fausse ; et il fallait, pour couronner l'œuvre, immoler Thraséasà Sénèque. Thraséas, au milieu des adulations sénatoriales, exerçait la seule espèce de censure que comportât ce temps déplorable , celle du silence : à quoi auraient servi les paroles d'un seul contre tous? Ce sUence fut si bien entendu, qu'il devint le seul chef d'accusation que les délateurs intentassent contre lui , assez capital pour le forcer à se donner la mort. Mais il était arrivé qu'une fois il avait pris la parole sur une de ces affaires d'un intérêt subalterne que le despotisme impérial abandonnait à ce fantôme de sénat. Les flatteurs à gages ne manquèrent pas de lui reprocher d'avoir un avis sur la police des speo*

Ucles de Syracuse, quand il nen donnait point sur les plus grandes afifaires de Tempire. H ré* pondit « qu'en s'occupant de petites choses il )) montrait assez, pour l'honneur du sénat, qu'on )> n'aurait pas négligé les grandes, s'il eût été » permis de s'en mêler. » Ce qu'une pareille réponse renferme de sens et de courage ne peut échapper à personne , et je ne serais pas excusable d'y insister. Diderot sera , je crois , le seul à demander si cette réponse frivole est digne dun magistrat. S'il appelle ^riVofe une réponse qui accusait si ouvertement ce qu'on voulait le plus dissimuler, la tyrannie, c'est qu'il veut que Ton fasse un crime à Thraséas d'être resté au sénat , vu qu'on ne trouve pas mauvais que Sénèque n'ait pas quitté la cour. Ses expressions même vont beaucoup plus loin, et font nettement l'éloge de Tun et la condamnation de l'autre. « Thraséas » reste inutile dans un sénat déshonoré , et per^ » sonne ne l'en blâme! Sénèque garde une place » dangereuse et pénible, où il peut encore servir » fe prince et la patrie j et on ne lui pardonne M pasl Quels censeurs de nos actions! quels ju- » gesl » Je réponds à Diderot pour la dernière fois , et je finis.

Non-seulement on ne blâmera point Thraséas ,

mais on lui doit des éloges. Le sénat était désho^

noré , il est vrai , par ses paroles ; mais Thraséas

n'y était pas inutile par son silence. Ce silence

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