IV
représentait Vopinion publique, qui ne pouvait plus avoir d'autre organe. Thraséas pouvait , sans danger, rester chez lui comme bien d'autres : il y en avait à rester au sénat pour se taire seul au milieu des acclamations de la servitude; il y en avait à expliquer son silence, comme il osa le faire; et quand il n'y serait resté que pour en sortir une fois , comme on sait qu'il en sortit , c'en serait assez pour sa mémoire , comme ce fut assez pour sa perte. C'est quand on en vint jusqu'à lire dans le sénat cette infâme lettre qui vous a coûté six cents pages , que Thraséas se leva , et sortit j dit Tacite, se déi'ouaiit à la mort^ mais sans rendre la liberté à un sénat esclave. Le militaire Thraséas, comme vous l'appelez, eut horreur d'entendre ce que le philosophe Sénèque n'eut pas honte d'écrire, et l'oreille de l'un eut plus de pudeur que la plume de l'autre. Je vous plams de ne l'avoir pas senti, et je conçois fort bien que vous n'ayez pas osé rapporter ce trait mémorable, qui m'apprend pourquoi Thraséas a encouru votre disgrâce. Son silence avait condamné Néron, et sa sortie du sénat condamnait Sénèque. Ainsi Thraséas avait prononcé dès lors contre les sophistes ( s'il pouvait s'en trouver) qui seraient capables de proposer un grand plaidoyer pour le parricide, et d'en faire un très -grand pour l'apologiste.
Cependant Sénèque et Thraséas moururent
toas deux de même , et se firent ouvrir les veines : c'est tout ce qu'ils eurent de commun; et cela prouve seulement qu'il y a un genre de tyrannie à laquelle on n'échappe pas plus en la flattant qu'en la bravant. Mais dans les mœurs de Rome , et surtout de ces temps-là , jamais la résignation tranquille à une mort forcée n'a suffi pour caractériser la grandeur d'âme et le courage. Il n'y avait point de force plus vulgaire , les exemples en sont innombrables 9 et les exceptions, très-rares. Combien d'hommes méprisables et méprisés ont su mourir avec résolution dans ces temps-là , comme dans les nôtres ! Mais il y a ici quelque chose de plus : depuis un certain temps, Sénèque, instruit que Néron cherchait à se défaire de lui par le poison, ne se nourrissait plus que de fruits qu'il cueillait lui-même, et se désaltérait de l'eau de ses fontaines. Ëst-il bien difficile de se résoudre à quitter une semblable vie? Il peut n'être pas prouvé qu'il ait conspiré avec Pison , quoique cela soit aussi probable qu'indififérent; mais il est sûr qu'il dut avoir peu de peine à mourir.
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