HISTORIENS ANCIENS
ses harangues. Il a beaucoup de pensées, maÎ3 elles sont quelquefois obscures ; il a dans son style la gravité d*un philosophe, mais il en laisse un peu sentir la sécheresse. Aussi le lit-on avec moins de plaisir que Xénophon, qui écrivit quelque temps après lui , et qu'on a surnommé Yjàbeille atticjue , pour désigner la douceur de son style. Ce fut lui qui publia et continua Tliistoire de Thucydide, à laquelle il ajouta sept livres. Il avait été disciple de Socrate, et commandait dans cette mémorable Retraite des dix mille , Tune des merveilles de l'antiquité , et dont il était digne d'écrire l'histoire. Il fut, comme César, l'historien de ses propres exploits : comme lui, il joignit le talent de les écrire à la gloire de les exécuter : comme lui , il mérite une entière croyance, parce qu'il avait des témoins pour juges. Ce dernier mérite n'est pas celui de la Cjropédiej dans laquelle, au jugement de Cicéron , il a moins consulté la vérité historique que le désir de tracer le modèle d'un prince accompli et d'un gouvernement parfait. Si les gens de l'art l'étudient comme général dans la Retraite des dix miUey on l'admire comme philosophe et comme homme d'état dans ce livre charmant de la Cjrropédie , qu'on peut comparer à notre Télémaque. On a dit de Xénophon que les Grâces reposaient sur ses lèvres : on peut ajou ter qu^elles y sont près de la Sagesse.
Depuis lui jusqu'à Fénélon, nul homme n*a
*€ CfHmS^ Mi ÉnTÉRATUliE.
possé^ au même degré îe talent de rendre la vertii amiable. Les anciens neparlent de Ici qusewec réiiération , et Ton sait que Scipion et LucuUus faisaient leurs délifîes àe ses ouvrîmes. Cet homme, qui eut dans ses écrits tout le chamie de l'élo^ quence attique , avait dans Tâme la force d'un Spartiate. 11 sacrifiait aux dieux, la tête couronnée de fleurs : tout à coup on vient lui apprendre que son fils a été tué à la bataille de Mantinée. "Il ôte ses couronnes et verse des larmes; mais lorsqu'on ajoute que ce fils, combattant jusqu'au dernier soupir, a blessé mortellement le général ennemi , il reprend ses couronnes. Je savais , dit-il , que mon fils était mortel , et sa gloire doit me consoler de sa mort.
Nous avons de lui beaucoup d'autres ouvrages , entre autres , un Eloge d'^gésilas , roi de Lacédémone; un Recueil des paroles mémorables de Socrate , et Y Apologie de ce philosophe. Mais ses deux chefs-d'œuvre sont la Retraite des dix mille et la Cjropédie.
Quintilien compare Tite-Lîve à Hérodote , et ' Salluste à Thucydide. Je serais tenté de croire que l'adrairaton des Romains pour la Rttérature grecque, qui avait servi de modèle h la leur, et ce vieux respect que l'on conserve pcwrr ses maîtres, mettaient un peu de préjugé dans cet avis de Quintilien ^ d'ailleurs si judicieux et si éckioré. 'Quant à nous autres modernes , qui avons une
i^ale oUigation aux Grecs et aux Latins^ il xqe semble que nous préférerions Tite^Iive à Hâ:CK dote, et Salluste à Thucydide, par la raison, c^^ les deux historiens latins sont bien plus grands <:oloristes et meilleurs orateurs que les deux hâstoriens grecs. Les couleurs de Tite-Live sont plus douces; celles de Salluste sont plus fortes. L'im se fait admirer par sa facilité brillante, Tautre par sa rapidité énergique. Le goût de Tite-Lire est si •parfait y que Quintilien le cite à coté de Cicéron , ^m indiquactt ces deux auteurs comme ceux qu il faut mettre de préférence entre les mains des ^jeunes gens. « Sa narration , dit-il , est singulière- )) ment agréable et de la clarté la plus pure. Ses Il harangues sont d'une éloquence au-dessus de » toute expression. Tout j est parfaitement adapté n* aux personnes et aux circonstances. Il excelle » surtout à exprimer les sentimens doux et tou- •» chans, et nul histori«i n'est plus pathétique.» Cet éloge est juste dans tous les points , et Ton peut ajouter que le génie de Tite-Live, sans jamais laisser voir le travail ni TefiFort, parait s'élever naturellement jusqu'à la grandeur romaine. Il n'est jsrmais àfCMlessus ni au-dessous de ce qu'il raconte. Ses harai^oes , que les anciens admiraient, et que les modernes lui ont reprochées, isont si belles, que leur censeur le plus sévère re- «gretterait sans doute qu'elles n'existassent pas ; et je prouverai tout à l'heure que ce n'était pas dfs^
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' beautés hors de place , et qu'on ne peut pas lui "appliquer le bon mot si connu de Plutarque : Tu ^ as tenu hors de propos un très-beau propos. '
Sa réputation s*étendit fort loin , même de son vivant, s'il est vrai, comme on le dit, quun habi- ' tant de Cadix , qui , dans ce temps , était pour les Romains une extrémité du monde , partit de son pays pour voir Tite-Live , et s' en retourna aussitôt après l'avoir vu. Saint Jérôme, dans une lettre qu'il écrit à Paulin, dit très-heureusement à ce sujet : (( C'était sans doute une chose bien ex- » traordinaire , qu'un étranger entrant dans une )) ville telle que Rome, y cherchât autre chose )) que Rome même. »
On sait que dans son ouvrage , composé de cent quarante livres , il avait embrassé toute l'étendue de l'histoire romaine , depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort de Drusus, petit-fils d'Auguste. Il ne nous en reste que trente-cinq livres, et le temps n'a pas épargné davantage Tacite et Salluste. Ces pertes , si déplorables pour ceux dont les lettres font le bonheur, ne seront probablement jamais réparées.
Il fut très-aimé d'Auguste, ce qui ne l'empêcha pas de donner dans ses écrits les plus grandes louanges au parti républicain, à Brutus, à Cassius , et particulièrement à Pompée , au point qu'Auguste l'appelait le Pompéien. Sous Tibère , l'historien Crémutius Cordus fut accusé devant le
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sénat du crime de lèse-majesté , pour avoir appelé Brutus le dernier des Romains , et fut obligé de se donner la mort. On peut juger, par ce seul trait , quel progrès d'un règne à l'autre avait fait la servitude.
L'abbé Desfontaînes a reproché à Tite-Live de s'être laissé trop éblouir par la grandeur de Rome^ et d'avoir parlé de cette ville naissante comme de la capitale du monde : je ne crois pas ce reproche fondé. Rome n'eut jamais plus de véritable grandeur que dans ses premiers siècles, qui furent ceux de la vertu , du courage et du patriotisme ; et ce n'est pas quand son empire fut le plus étendu qu'elle eut le plus de gloire réelle. Cest en effet lorsqu'elle combattait pour ses foyers contre Pyrrhus et contre Carthage que le peuple romain se montra le premier peuple de l'univers; et ce grand caractère, qui annonçait ce qu'il devint dans la suite , c'est-à-dire , le dominateur des nations, devait se retrouver sous la plume de Tite-Live.
On l'accuse de faiblesse et de superstition, parce qu'il rapporte très-sérieusement une foule, de prodiges. Je ne sais, s'il en faut conclure qu'il les croyait. Le plus souvent il ne les donne que pour des traditions reçues , et il ne pouvait se dispenser d'en parler. Ces prodiges étaient une partie essentielle de l'histoire dans un empire où tout ' était présage et auspice, où l'on ne faisait pas une
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.démarche impqrtante sans obsenrer Vheure du jcHxr .et Tétat du cieL. Je croîs bien que du teinp& d'Au* '^ustç y et même avant lui , on cofnmencait à être moins superstitieux ; mais le peuple Tétait toujours, et la politique savait et devait tir^ parti de ce puissant ressort de la croyance générale, dont les effets sont généralement bons dans tout gou- Ternement , même quand la croyance est erronée. .11 n'y a que l'irréligion qui soit essentiellement ennemie de tout ordre social et moral. Aussi de tout temps le sénat avait plié la religion et les auspices aux intérêts publics. Les livres des Sibylles, qu'on ouvrait de temps en temps, étaient évidemment comme les centuries de Nostradsiùms,. où Toq trouve tout ce que l'on veut ; mais on se moqi«e de Nostradamus , et Ton révérait les Sibylles. Ces .notions suffisent pour nous persuader que Tite- Live et les autres historiens se croyaient obligés /de ne rien témoigner de ce qu'ils pensaient de ,€es prodiges, et se souciaient fort peu de détromper personne. Ce n'est pas pourtant que je vouîusse assurer que Tite-Live n'eût sur ce point aucune crédulité : je dis simplement que ce qu'il a écrit ne peut pas être regardé comme une preuve de ce qu'il pensait. 11 est très-possible qu'avec un beau génie on a*oîe à la fatalité et à la divination : on soupçonnerait volontiers en lisant Tacite , qu'A croyait à l'une et k l'autre.
Salluste parait s'être proposé pour modèle )«
HlâTOBIBHS ANCIENS. II
précision et la grarité de Thucydide^ et l'on dit même qu'il avait beaucoup emprunté de cet auteur. Salluste^ dit QuintilieB , a beaucoup traduit du grec. Il faut apparemment que ce soit dans les autres ouvrages qu il avait composés , et que nous avons perdus ; car on ne voit aucune trace de ces traductions dans ce qui nous est resté ^. Il avait écrit une grande partie de l'histoire romaine ; mais , en imitant la brièveté de Thucydide, il lui donna encore plus de nerf et de force : un passage de Sénèque fait sentir cette diffé- . rence. a Dans l'auteur grec , dit-îl , quelque serré D qu'il soit, vous pourriez encore reti'ancher qud- » que chose , non pas sans rien diminuer du mé- » rite de la diction , mais du moins sans rien ôter » de la plénitude des pensées. Dans Salluste , un » mot supprimé, le sens est détruit; et c'est ce » que n'a pas senti Tite-Live, qui lui reprochait » de défigurer les pensées des Grecs et de les af- » faiblir, et qui lui préférait Thucydide, non qu'il » aimât davantage ce dernier, mais parce qu'il le n craignait moins, et qu'il se flattait de se mettre
^ C'est une erreur. Le discours de Micipsa mourant {Jugurth., c. IV) est traduit en partie des dernières paroles de Cyi'us, liv. VIII àtla Cyropédie, Voyez surtout :
' Ov TOfîê tÔ pqïu^oûv arr^ffTpov..r. Et, Tîvi ^ào «a^w x. t. ^. Nous
: trouvons encore dans Sailitstc d'auti*es imitations nonbreuses et sensibles de Xénophon, de Thucydide, de Platon , etc
t2 COURS DE LITTÉRATURE.
9 pTus aisément au-dessus de Salluste y s'il mettait » d'abord Salluste au-dessous de Thucydide. »
Ce morceau fait voir que Tite-Live , dont on croit volontiers les mœurs aussi douces que le style , était pourtant capable des injustices de la jalousie : tant il est vrai que , pour se mettre audessus de ce vîce attaché h Tiniperfection humaine, il ne suflit pas d'un grand talent, qui est rare; il faut une grande âme, qui est plus rare encore.
Aulu-Gelle appelle Salluste un auteur sai^ant en brièveté, un novateur enfuit de mots, ce qui ne veut pas dire quil inventait de nouveaux termes, mais qu'il en faisait un usage nouveau. « L'éléî) gance de Salluste, dit-il ailleurs, la beauté de » ses expressions, et son application à en cher- » cher de nouvelles , trouvèrent beaucoup de cen- » seurs, même parmi des hommes d'une classe » distinguée; mais, dans un gi*and nombre de re- » marques critiques qu'ils ont faites sur ses ou- »vrages, on en trouve quelques-unes de bien » fondées, et beaucoup où il y a plus de malignité '• que de justesse. »
Il ne faut pas compter Lénas, affranchi de Pompée, qui appelait Salluste un très-maladroit voleur des expressions de Caton V ancien ^ : ce n'était qu'une injure grossière d'un ennemi, et
^ Miintha antiqui multùm furaU Catonis
Qispêf Jugurtinœ conditor historiœ.
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d'un ennemi vil. Mais d'ailleurs ce n'étaient pas en effet des hommes médiocres qui reprochaient à SaUuste de l'ohscurité dans le style , et Taffectalion de rajeunir de vieux termes : c'était Jules- César , qui Taimait et qui fit sa fortune ; c'était le célèhre Asinius Pollion , cet homme d'un goût si fin et si délicat , ce protecteur d'autant plus cher aux gens de lettres, qu'il était homme de lettres lui-même. Il avait eu le même maître que Salluste : ce maître était un grammairien nommé Prétextatus, qui, voyant que son élève Salluste montrait de la disposition pour le genre historique , lui donna un précis de toute l'histoire romaine, afin qu'il y choisît la partie qu'il voudrait traiter. Il écrivit d'ahord la guerre de Catilina , et ensuite celle de Jugurtha : il avait été témoin de la première. Il composa l'histoire des guerres civiles de Marius et de Sylla, jusqu'à la mort de Sertorius, et des troubles passagers excités par Lépide après la mort du dictateur Sylla, et étouffés par Catulus. Tout ce morceau , qui sans doute était précieux , a péri presque entièrement : il n'en reste plus que quelques lambeaux.
Si les censeurs ont poussé trop loin la critique à l'égard de Salluste, d'autres ont exagéré la louange. Martial l'appelle le premier des historiens romains, et il n'est pas le seul de cet avis ^.
^ Crîspus romand primus in historiâ. Maat. — Rerum romanarumjlorentissiinus auctor. Tac, , Ann. , III , 30. ^
'S 4 COCitS SB UTT^&ATUBE.
Xavoue que je lui préflb^erais lite-Iive et Ta^ cite, Tua pow la perfection du style, l'autre pour la prdEondeur des idées. Sans vouloir pro Aonœr sur le choix de ses termes , dont nous ne sommes pas juges asses compétens, on ne peut se dissimuler qu'il j a quelque affectation dans «on stjle y et toute affisctation est un défaut. On Bepeut excuser non plus ses longs préaml)ales et ses digressions morales , qui ne tiennent pas assez au sujet principal , ^ dont l'objet est vague e^ le fond trop commun. Il s'en faut bien que sa morale et sa politique Taille celle de Tadte, qui dans ce genre n'a rien au-dessus de lui. Un autre grief contre Salluste, cest sa partialité k l'égard de Cicéron. Ce grand homme a marqué les deux principaux devoirs de l'historien, de ne rien dire de faux, et de ne rien omettre de vrai. Salluste est irréprodiable sur le premier article : et comment ne le serait-il pas ? il parlait d'évéiiemens publics dont tous ses lecteurs avaient été témoins. Mais il est une autre espèce de men-' aonge très-familier à la haine, le mensonge de réticence; et celui-là, moins choquant que l'imposture formelle, est aussi coupable et plus làdiCj parce que la méchanceté se cadie pour né pas rougir. Le sénat décerne dès actions de grâces à Cicéron, conçues dans les termes les plus Iuh Borables, pour avoir délivré la république du plus grand danger sans efiusion de safig. C'est ua
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