SECTION II. J
Des HaraD^es, et de la diJOférence de système entre les histoires
anciennes et la nôtre.
'XL nxe reste à justifier les anciens sur ces harangues, que l'on regarde comme des effotts de
1É$' COURS BB LITTÉRÀTUB£.
Tart oratoore jj^utôt que comme des xuônunieiis> historiques, H ise peut en effet que Fabius et Sc^^ pion n'aient pas dit dans le sénat précisément le»^ iidémes choses que Tiite-Live leur fait dire; mais s'il est très-probaUe qu Os ont dà et qu'ils ont p» • parler à peu près dans le même sens , je ne vois^ pas de fondement au reproche que l'on £ait à l'historien. En ce genre , ce ncie semble^ il est per-mis d'embellir sans être accusé de controuver. Si l'aoteur faisait parler avec éloquence des hommes cpai n'eussent pas été faits pour en avoir, qui n'eussent jamais eu aucune habitude du talent de la parole, c'est alors que l'historien ferait le rôle àe romancier. Mais c'est ici qu'il faut se rappeler ' l'observation que j'ai déjà eu lieu de faire , que nos mœurs et notre éducation ne sont pas à beaucoup près celles des anciennes républiques. Il est ^ reconnu qu'Athènes était gouvernée par ses orateurs ; que rien d'important ne se décidait sans ' eux; que dans toute la Grèce, excepté peut-être Xacédémone , l'art de parler était une des connaissances les plus essentielles , les plus nécessaires à un citoyen , une de celles que l'on cultivait avee le plus de soin dans la première jeunesse , et la partie la plus importante des études. A Rome^ quiconque aspirait aux charges devait être en état de s'énoncer avec facilité et avec grâce devant tBois oa quatre cents sénateurs» de savoir motiver ft aoiitetiir un avis que l'on attaquait «vec
BES HAHASTGUES. ^S"
tcmte la liberté républicaine, qudipieféis <le péro* rcar devant rassemblée du peuple rcanaîiiy compcK sée d'une midtitude innombrable et tumultueufie.. Les accQsatîons et les défenses judiciaires étant un des graods mojais d'illustration , les meml»'es les plus considérabks de Tétat cherchaient à se signaW en <lénonçant des ooispables ou en les défendant. Leur but était de se faire connaître au. peuple ^ et l'ambition dierchait des inimitiés éda-^ tantes. Toutes les petites discussions contentieuses étaient portées à des tribunaux subalternes, tels> que celui du préteur et des centumvirs; mai», toutes les grandes causes se plaidaient devant un certain nombre de dhevaliers romains, choisis par la loi, et assujettis à un serment, dans un vaste fcmam rempli d'une loule attoxtive; et celui qint^ âfexposait k cette périUease épreuve devait être bien sw de ses taiens et de sa fermeté. C'était là <}u'un homme était jugé pour la vie : ses espérances et son élévation dépendaient de l'opinioD cpi'il doimait de lui en se montrant dans cette lice> aussi brillante que dan:;ereuse. Lesenfansde £i» mille y assistaient assidûment, et c'e^t ce qu'on appelait les exercices du forum : c'étaient ceux de. toute la jeunesse , ainsi que les travaux du champ> de Mars.
Il n'est donc pas étoainant que des homme»
élevés ainsi haranguassent beaucoup plus souvesaC et pl«s &cil«aient que nous ne l'imaginons. L'élo*
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quence, qui dans nos monarchies semble n*étre le partage que de ceux qui par état doivent en avoir fait une étude particulière , était chez les Grecs et les Bomains une des qualités communes , <lans un degré plus ou moins éminent y à tout homme public, à tout citoyen constitué en dignité. Les GracqueSy César, Gaton, Scipion , étaient de très-grands orateurs, c'est-à-dire, dans. la. langue républicaine, de très-grands hommes d'état. Dans le pays de la liberté , la persuasion est un genre de puissance qu'on ne soupçonne pas dans les pays où il ne doit y en avoir d autre que l'autorité. * On peut donc croire, sur ce que je viens d exposer, que les grands hommes que Tite-Live et Sailuste font parler, dans leurs histoires ont. souvent puisé dans leur âme d'aussi beaux traits que ceux que leur attribue l'historien, et ont dû même produire de plus grands effets de vive voix qu'ils n'en ont produit sur le papier; et ce qui prouve encore l'importance qu'on attachait à ces discours, c'est que la plupart du temps on en conservait des copies. Cicéron cite à. tout moment des harangues prononcées dans le sénat, plus d'un siècle avant lui, par des hommes qui ne les gardaient pas comme des monumens littéraires, mais comme des pièces justificatives de leur conduite et de leurs travaux dans l'administration des affaires publiques.
' U se présente une autre différence dans la
DES HABANGUES. StJ
manière dont nous considérons aujourd'hui l'histoire y et dont les anciens la considéraient. Titelive, Salluste, Tacite, Quinte - Curce , croyaient avoir rempli tous leurs devoirs quand ils étaient éloquens et vrais. Nous nous plaignons de ne pas trouver chez eux assez de lumières et de détails sur les mœurs puhhques et particulières , sur la police intérieure, sur les lois, sur les finances, sur les impôts , sur les subsistances , sur l'art militaire, etc. C'est dans des traités faits exprès, dans des ouvrages d'une autre espèce , q|ie nous allons chercher, sur tous ces points , la connaii^sance de l'antiquité. Depuis que les esprits se sont tournés, parmi nous , vers la législation et l'économie politique, ce qui nous parait le plus important dans l'histoire, c'est la recherche de ces deux grands objets, et la comparaison de ce qu'ils étaient autrefois et de ce qu'ils sont aujourd'hui. Cette comparaison est vraiment intéressante. Mais pourquoi ne trouvons-nous pas, à cet égard, à satisfaire entièrement notre curiosité dans les historiens grecs et romains les plus célèbres? Et , d'un autre côté , pourquoi ce genre d'histoire philosophique nous paraît-il aujourd'hui nécessaire dans les annales de l'Europe moderne? En voici peut-être la raison. Nous avons été long-temps barbares ; long- temps nous n'avons su ni ce que nous étions ni ce que nous devions être. L'Europe entière, livrée au mélange bizarre des constitutions féodales in-
térprétées par la tyrannie, et de quelques lois romaines interprétées par Tignorance , l'Europe n offre , jusqu au seizième siècle ^ qu'un chaos , un labyrinthe, où se perd cette foule de nations échappées aux Sers des Romains , pour tomber dans ceux des barbares du Nord , devenues aussi grossières que leurs nouveaux vainqueurs , et sur lesquelles l'œil de la raison ne se fixe qu'avec peine , jusqu'au moment où la lumière des arts vient les éclaira*. La curiosité de ces nations est donc aujourdlMti de connaître leurs ancêtres , dont elles n'ont rien conservé ; de chercher des traces de ce qui n'est plus; de voir à quel point elles sont différentes de leurs pères. Mais les Romains , mais les Grecs , ont toujours été , à la corruption près , ce que leurs pères avaient été. Les lois des Douze Tables étaient en vigueur sous Auguste , conune au temps des guerres des Samnites; la dis-^ tributioa des tribus rormines était la même ; les magistratures étaient les mêmes. Le sénat pen* dant sq)t cents ans arviit eu la même fi)rme, d^mis les premiers consuls jusqn'anix premiers Césars. La discipline militsdre, la lau^iqae, la légion , subsistèrent , sans aucan c^ngement considérable , depuis Pyrrhus jusqn^ Théodose. Le luxe augmentait sans doute mvec les ridiesses , et la table de LucuUus n'âaitp» cdlle de lîuraa ni de Fabricius ; mais la rclbe consulaire de Gioéron était la même que cdle de firotus; il avait les mêmes
DE& HARANGUES. Hg
droits, les mêmes prérogatives : au lieu<]u aujour* d'hui Thabillement de ce qu'on appelle un grand seigneur dans les monarchies de TEurope ne res» semble pas plus à celui de ses aïeux, c|ue son existence civile et politique ne ressemble à celle des leudes de Charlemagne et des barons de Philippe* Auguste , et quVm régiment d'infanterie ne ressemble à une compagnie d'hommes d'armes de Caiarles V.
n n'est donc pas étonnant qu'on ait beaucoup à nous apprendre sur nos ancêtres , et que les Romains et les Grecs ne voulussent savoir de leuis pères que leurs exploits. Tout le reste leur était suffisamment connu. Tout citoyen se promenant à Rome sur la place publique , du temps des Césars, pouvait montrer la tribune aux harangues , où avait parlé le premier tribun du peuple. S'il . prétendait au même honneur , il lui fallait faire les mêmes démarches et obtenir les mêmes su^ frages. Mais un brave homme qui chercherait .aujourd'hui quelqu'un qui l'armât chevalier, ou mie belle dame qui lui ceignit l'épée et lui . chaussât les éperons , paraîtrait aussi fou que don .Quichotte.
. Je ne dirai qu'un mot des historiens qui n'ont pas été des écrivains éloquens. Nous ta:ouvons d'à- ,bord, parmi les Grecs, Polybe et Denys d'Ha- .licar nasse. L'un , précieux pour ceux qui étudient ^ l'art militaire et se plaisent à comparer ce qu^
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est parmi nous à ce qu'il était chez les anciens , a le mérite particulier de nous avoir donné , dans ce qui nous reste de lui , les meilleures instructions sur la tactique romaine et sur l'art de la guerre en général , avec la supériorité de lumières qu'on peut attendre d'un élève de Philopémen, et de l'un des meilleurs officiers du second des Scipion. L'autre nous a laissé son Recueil d'anti-quités romaines , le livre où l'on trouve le plus de ces détails de mœurs et de coutumes dont nous sommes devenus avides , et qui , paraissant aux lûstoriens latins un objet d'érudition plus que de talent, tiennent beaucoup moins de place chez eux que chez les écrivains grecs y pour qui c'était un objet de recherchent de curiosité. Diodore de Sicile, Appien, Arrien, Dion Casâns^ sont au rang de ces écrivains médiocres qu^on ne laisse pas de lire avec quelque plaisir , seulement pour la connaissance des faits; car l'histoire, a fort bien dit Cicéron , de quelque manière qu'elle soit écrite , nous amuse toujours : Historia , quoquo modo scripta , détectât. Diodore de Sicile a écrit sur les anciens empires ; Appien , les guerres ci- Yiles de Rome ; Arrien , celles d'Alexandre. Le moindre de tous est Dion , auteur d'une histoire romaine, où la narration n*est pas sans agrément , mais où les harangues sont aussi prolixes que faibles, et les préventions de toute espèce extrêmement marquées. Son acharnement contre tous
HISTORIENS. SECONDE CLASSE. 3l
les hommes célèbres, et particulièrement contre Cicéron , a beaucoup infirmé son autorité. Il est naturellement détracteur , et pourtant peu lu et peu connu ; ce qui suffit pour apprécier et son caractère et son talent.
Parmi la foule des historiens du Bas-Empire , ou de ceux dont les écrits sont connus sous le nom diHistoriœ Augustœ , on a distingué Ammien Marcellin et Hérodien; l'un estimable par son impartialité , et assez instructif dans le rédt des faits pour faire pardonner la dureté rebutante de son style à peine latin ; l'autre remarquable par une élégance qui déjà devenait rare chez les Grecs , même ayant la translation de l'Empire à Constantinople.