‹ LycéeChapitre 7 sur 23 · IV · texte numérisé non relu

IV

« Philippe mettait beaucoup plus de recherche » et de plaisir dans les apprêts d'un combat que » dans l'appareil d un festin. Les trésors n'étaient » pour lui qu'une arme de plus pour faire la » guerre. D. savait mieux acquérir les richesse» » que les garder , et fut toujours pauvre en vivant j> de brigandages. H ne lui en coûtait pas plus pour » pardonner que pour tromper , et il n'y avait » point pour lui de manière honteuse de vaincre. » Sa conversation était douce et séduisante : il » était prodigue de promesses qu'il ne tenait pas, » et , soit qu'il fût séirieuxQu .gai , il avait toujours )> un dessein. Il eut des liakons d'intérêt, et au- » cun attachement. Sa maxime constante était de 3) caresser ceux qu'il haïssait , de brouiller ceux s> qui s'aimaient, et de flatter séparément ceux » qu'il avait brouillés. D'ailleurs , éloquent , don- » nant à tout ce qu'il disait un tour remarquable., » plein de finesse et d'esprit, et ne manquant ni » de promptitude à imaginer , ni de grâce à s'é* » noncer. Il eut pour successeur Bon fils Alexan- » dre , qui eut de plus grandes vertus et de plus V grands vices que lui. Tous deux triomphèrent de » leurs ennemis, mais diversement : l'un n'em- » ployait que la force ouverte; l'autre avait recours i) à l'artifice : l'un se félicitait quand ilavait trompé )) ses enjoemis; l'aatre 4]uand il les avait vaincus. » Philippe avaitplus de politique, Alexandre plus » de grandeur : le père savait dissimuler sa C(h

» 1ère , et quelquefois même la surmonter ; le fils )» ne coimaissait dans ses vengeances ni délais n\ » bornes. Tous deux aimaient trop le vin ; maii » l'ivresse avait en eux des eflfets différens. Phi- » lippe, au sortir d'un repas, allait chercher le » péril , et s'y exposait témérairement, Alexandre » tournait sa colère contre ses propres sujets : » aussi l'un revint souvent du champ de bataille » couvert de blessures; l'autre se leva de table » souillé du sang de ses amis. Ceux de Philippe » n'étaient point admis à partager son pouvoir; » ceux d'Alexandre sentaient le poids de sa do-* }) mination : le père voulait être aimé ; le fils vou- » lait être craint. Tous deux cultivaient les lettres, » mais Philippe par politique , Alexandre par pen- » chant. Le premier af&ctait plus de modération » avec ses ennemis; l'autre en avait réellement j> davantage, et mettait dans sa clémence plus de j> grâce et de bonne foi. C'est avec ces qualités » diverses que le père jeta les fondemens de l'em* 0) pire du monde, et que le fils eut la gloire » d'achever ce grand ouvrage. »

r^ous avons d'aussi beaux parallèles dans nos .orateurs; mais, pom* en trouver de semblables dans nos historiens, il faut ouvrir l'histoire de Charles XII, l'un des morceaux de notre langue le plus éloquenunent écrit, et lire les portraits du roi de Suède et du czar mis en opposition.

Flœrus, qui a composé l'Abrégé de l'histoire

romaine jusqu'au règne d'Auguste, sous lequel il vivait , a le mérite d'avoir resserré en un trèspetit volume les annales de sept siècles, sans omettre un seul fait important. H y a dans son style quelques traces de déclamation, mais en général de la rapidité et de la noblesse. La conjuration de Catiiina est racontée en deux pages, et rien d'essentiel n'y est oublié. Patercule, qui a , comme lui , le mérite de la brièveté, et qui, en Vaitant le même sujet, s'est renfermé dans des bornes non moins étroites, a plus de génie que lui et que Justin ; mais il est plus souvent rhéteur, et toujours adulateur. Il ne parle de la maison des Césars qu'avec le ton d'une admiration passionnée. Ce n'est pas un Romain qui écrit, c'est l'esclave de Tibère : il lui prodigue les louanges les plus exagérées; il insulte à la mémoire de Brutus. Cependant son ouvrage est un morceau précieux par le style et par le talent de semer des réflexions rapides et des pensées fortes dans le tissu de sa narration. Le président Hénault l'a nommé avec justice le modèle des abréviateurs. Il y a dans son Abrégé beaucoup plus d'idées et d'esprit que dans celui de Florus ; et ses portraits surtout, tracés en cinq ou six lignes, sont d'une force et d'une fierté de pinceau qui le rendent en ce genre supérieur à tous les anciens, peut-être même à Salluste, si admirable en cette partie. « Mithridate , dit-il , qu'il n'est

» pas permis de passer sous silence, mais dont )) il est difficile de parler dignement , infatigable » dans la guerre , terrible par sa politique autant » que par son courage, toujours grand par le » génie, quelquefois par la fortune, soldat à la » fois et capitaine, et pour les Romains un autre » Annibal. ;> Et ailleurs : « Caton, l'image de la » vertu, qui fut en tout plus près de la divinité » que de l'homme ; qui jamais ne fit le bien pour » paraître le faire, mais parce qu'il n'était pas en » lui de faire autrement; qui ne croyait raison- » nable que ce qui était juste ; qui n'eut aucun des » vices de l'humanité, et fut toujours supérieur à » la fortune. »

Quoique l'Abrégé de Patercule n'ait que deux livres , une grande partie du premier nous manque. Ce qui regarde les Romains commence à la guerre de Persée, et l'auteur avait commencé son ouvrage à la fondation de Rome, en remontant même aux temps antérieurs, et résumant en quelques pages l'histoire de l'Asie et de la Grèce. A la naissance de Romulus s'offi:e une lacune qui n'a pas été remplie, et tout l'intervalle entre cette époque et la conquête de la Macédoine par Paul Emile est resté vide. Une circonstance particulière distingue cet Abrégé. L'auteur y adresse souvent la parole à Vinicius son parent, et paraît avoir écrit pour lui. Cette forme, peu usitée dans l'histoire , a été suivie par Voltaire dans son Essai

sur les mœurs et V esprit des nations, adresse à une femme célèbre que son e^rît et ses connaissances rendaient brès*digne de cet hommage.

' Parmi les biographes latins on distingue Cornélius Nepos et Suétone. Le premier écrit avec autant d'élégance que de précision. Les J^ies des Hommes illustres qu'il nous a laissées sont , à proprement parler, des sommaires de leurs actions principales, semés de réflexions judicieuses. Mais, en rapportant les événemens, il a négligé les détails qui peignent les hommes, et ces traits caractéristiques dont la réunion forme leur physionomie : Rome n'a point eu de Plutarque.

Suétone s'est jeté dans l'excès contraire; il est exact jusqu'au scrupule, et rigoureusement méthodique : il n'omet rien de ce qui concerne l'homme dont il écrit la vie; il rapporte tout, mais il ne peint rien. C'est proprement un anecdotier , si l'on peut se servir de ce terme , mais fort curieux à lire et à consulter. On rit de cette attention doiit il se pique dans les plus petites choses; mais souvent on n'est pas fâché de les trouver. D'ailleurs , il cite des ouï-dire , et ne les garantit pas. S'il abonde en détails, il est fort sobre de réflexions. Il raconte sans s'arrêter, sans s'émouvoir : sa fonction unique est celle de narrateur. Il résulte de cette indifierence un préjugé bien fondé en faveur de son impartialité. Il n'aime ni ne hait personnellement aucun des

HIST0BISN8. BflCOITDE CLASSE. 3^

hommesf dont il parle; il laisse au lecteur à len jpiger. Suétone était secrétaire de TempereoF Adrien.

Mais le plus justement estimé, le plus relu et le meilleur à relire parmi les biographes de tous les pays , c est sans contredit' Plutarque. D'abord le plan de ses Vies parallèles ^ établi sur le rap*proebement de deux personnages célèbres ches deux nations qui ont donné le plus de mod^es au monde, Rome et la Grèce, est en morale et en histoire une idée de génie. Aussi l'histoire n est-elle nulle part aussi essentiellement morale que dans Plutarque. Si l'on peut désirer quelque chose dans sa narration, qui nest pas toujours aussi claire, aussi méthodique qu'elle pourrait lêtre , il faut se souvenir d'abord qu'elle suppose toujours la connaissance antérieure de l'histoire générale. C'est de l'homme qu'il s'occupe, plus que des choses : son sujet est particulièrement l'homme dont il écrit la vie; et, sous ce point dé vue, il le remplit toujours aussi bien qu'il est possible, non pas en accumulant les détails, comme Suétone, mais en choisissant des traits. Quant aux Parallèles qui en sont le résultat , ce sont des morceaux achevés; c'est là surtout qu'il est supérieur , et comme écrivain , et comme philosophe. Jamais personne ne s'est montré plus digne de tenir la balance où la justice des siècles pèse les hommes et leur assigne leur véritable valeur. Per^

sonne ne s'est moins laissé séduire ou éblouir par ce qu'il y a de plus éclatant, et n'a mieux saisi et même fait valoir le solide. Il examine et apprécie tout; il confronte le héros avec lui-même, les actions avec les motifs , le succès avec les moyens, les fautes avec les excuses; et la justice, la vertu, l'amour du bien , sont toujours ce qui détermine son jugement, qu'il prononce toujours avec autant de réserve que de gravité. Ses réflexions sont d'ailleurs un trésor de sagesse et de vraie politique : c'est la meilleure école pour ceux qui veulent diriger leur vie publique, et même privée, sur les règles de l'honnêteté.

Ce n'est pas qu'on ne lui ait' fait quelques re* proches plus ou moins fondés. Je ne sais si nous sommes assez savans en grec pour censurer son style aussi durement que l'a fait Dacier, qui apparemment a craint pour cette fois de donner dans l'excès de complaisance attribué aux traducteurs, et qui peut-être est tombé dans l'excès contraire. Il le trouve dépourvu de toutes les grâces de sa langue y de nombre ^ d'harmonie , d'arrangement , de règles dans ses périodes. C'est beaucoup. Je ne suis pas assez helléniste pour être si sévère, mais je doute que Dacier ait été assez me^ sure dans sa critique. Je suis sûr au moins qu'il en est de Plutarque , pour sa diction , comme des autres auteurs grecs, qui tous ont des tournures et des constructions qu'ils affectionnent , et qui

sont comme les élémens de leur style, de façon qu en passant d'un auteur à l'autre , il faut dans les vingt premières pages faire une sorte d'apprexttissage des tours de phrases qui sont familiers à chacun. H se peut aussi que le Béotien Plutarque n'ait pas la pureté attique; mais il m'a paru que son style, autant que je puis en juger, ne manque ni de dignité , ni de force , ni même de clarté. Il y a des endroits ohscurs; et où n'y en a-t-il pas? L'altération inévitable dans les anciens manuscrits suffit pour faire comprendre que ces obscurités ne sont pas de l'auteur lui-même , quand sa pensée est ordinairement claire ^ ainsi que son expression.

On a pu lui reprocher avec plus de justice des endroits trop poétiques et trop figurés, qui ne sont pas du ton de l'histoire , et l'espèce de bigarrure que forment quelquefois Içs fragmens des poètes et des philosophes qu'il insère dans son texte sans en avertir. Lui-même se laisse aller aussi de temps en temps à des excursions philosophiques trop étendues et trop abstraites, suite naturelle de son goût dominant pour les recherches et les réflexions en tout genre. Il porte cet tesprit dans l'érudition historique , et l'on se passerait bien du travail qu'il prodigue un peu en dissertations mythologiques , géographiques , généalogiques, critiques, qui seraient mieux dans Pausanias que chez lui. On voit qu'en total ce

4a OaURS DE ETTTÉaATtJHF.

s'est pas un écrivain d'un goût pur. Mais, sans irouloir dire, avec Dacier, que la plume de Plu?larque est toujours trempée dans le bon sens' , je mettrai volontier& cette plume au premier rang parmi celles des biographes, parce qu elle est toujours celle de la raison , et que , dans ses Parai-' ièles des grands hommes , elle est non*seulement 5age , mais éloquente.

A legard de son autorité dans le détail desfaits^ <lle est plus sûre dans là vie des Grecs que dans «elle des Romains, non pas qu'il veuille jamais tromper ;* mais lui-même nous a indiqué d'avance fa cause de- quelques erreurs dont il a été notoire* cnent convaincu. Il avoue , avec candeur , qu'il n'a ^'une très-médiocre connaissance du liatin. Aussi lui arrive-t-il de traduire mal les auteurs qu'il cite, d'après le texte de cette langue ; et dé là viennent les méprises évidentes qu'on a relevées dans ses «écrits , et qui , par cela même, n'étaient pas d'une -dangereuse conséquence.

Maintenant , je croirais n'avoir pas achevé l'apologie de ces harangues , dont on a fait un sujet ^e reproche , si je ne faisais voir qu'elles ne doivent être qu'un sujet de gloire , en montrant, par quelques exemples , combien elles sont parfaitement adaptées aux caractères et aux circonstances, et avec quelle habileté les historiens ont su se mettre à la place des personnages qu'ils faisaient parler. L*étendae qu'il convenait de donner

à ces citatioDs aurait interrompu Texamen cri» tic^ue qui nous occupait : c est par là que je le tei^ minerai. Je vous rapporterai une harangue de Tite-Iiye, une de Salluste, une de Tacite, une de Quinte-Curce : c'est un moyen de plus de comparer la manière et le génie de chacun d'eux.

Je choisis dans Tite-Live le discours que Quintins Capitolinus, un des plus grands hommes de son temps, et, ce qui alors signifiait la même chose, un desmeilleurs citoyens, adressa au peuple romain dans un de ces momens où la discorde et l'animosité réciproque des deux ordres de Tétat faisaient oublier les intérêts et les dangers communs y pour ne s'occuper que des dissensions domestiques. Les peuples ennemis de Rome avaient profité de Toccasion favorable pour s'avancer jusqu'aux portes, sans que personne se mit en devoir de les repousser. Le consul Quintius monte à la tribune, et parle ainsi :

ic Quoique je ne me sente coupable d'aucune » faute, Romains, je me sens pénétré de honte » en paraissant devant vous. Quoi! vous savez, » et la postérité l'apprendra, que les Ëques et » les Volsques, qui tout à l'heure pouvaient à » peine résister aux Berniques , sont venus en » armes jusqu'aux portes de Rome , sous le qua- » trième consulat de Quintius, et y sont venus » impunément ! Quoique dès long-temps les cho^ » ses en soient au point de ne présager rien que

44 COIJBS DE LITTÉRATURE.

» de triste, cependant, si j'avais cru que cette » année dût être l'époque d'une semblable igno » minie, je m'y serais dérobé par l'exil, ou par » la mort même , si c'eût été le seul moyen de » sauver mon honneur. Donc, si vos ennemis )) avaient été vraiment des hommes , si des guerî) riers dignes de ce nom avaient eu entre les » mains ces armes qui ont menacé nos remparts , » Rome pouvait être prise lorsque Quintius était » consul. Ah ! j'avais assez d'ans et d'honneurs : je )) devais mourir dans mon dernier consulat. Qui » donc ces lâches ennemis ont-ils méprisé? Est-ce :> nous, consuls? Est-ce vous, Romains? Si la faute D est à nous , ôtez-nous une dignité que nous ne » méritons pas; et si ce nest pas assez, ajoutez-y )> des punitions. Si la faute est à vous seuls, que » les dieux et les hommes ne vous en punissent » jamais : il suffit de vous en repentir. Non , vos » ennemis n'ont pas compté sur leur coiirage, » encore moins sur votre timidité. Tant de fois » vaincus et mis en fuite, forcés dans leur camp , » dépouillés de leurs biens, passés sous le joug, y> ils vous connaissent assez; ils se connaissent » eux-mêmes. La division des deux ordres, les V querelles du sénat et du peuple, voilà la ma- » ladie de l'état , voila le poison qui nous dévore » et nous consume. Tandis que nous ne pouvons i> nous accorder ensemble, ni sur les bornes de » l'autorité, ni sur celles de la liberté, que vous

» ne pouvez soufirir la magistrature patricienne , » ni le sénat les magistrats du peuple, le cou-

V rage est revenu à nos ennemis. Mais , par les » dieux immortels ! que vous faut-il encore? Vous » avez voulu des tribuns : pour avoir la paix, 9 nous y avons consenti. Vous avez désiré qu'on

V élût des décemvirs : ils ont été créés. Les dé- )> cemvirs vous ont déplu : nous les avons forcés D d'abdiquer. Devenus particuliers , votre ressen- » timent les a poursuivis : nous avons laissé con- » damner à l'exil et à ]a mort les plus nobles et » les plus distingués des citoyens. Vous avez re- » demandé vos tribuns : ils vous ont été rendus. » Vous avez prétendu au consulat; et, quoique D cette prétention nous parût contraire à nos » droits , nous avons laissé passer au peuple les }> distinctions patriciennes. Le droit de protec- » tion accordé à vos tribuns, l'appel au peuple, j» la loi qui soumet le sénat aux plébiscites, tous » nos privilèges détruits sous le prétexte de ré- » tablir l'égalité : nous avons supporté , nous sup- » portons tout. Quel sera le terme de ces longs » débats? Quand pourrons-nous avoir une com- 3) mune patrie, et ne faire qu'un seul et même » peuple? Vaincus, nous sommes plus pa tiens » et plus paisibles que vous qui êtes les vain- » queurs. N'est-ce pas assez pour vous de nous » avoir réduits à vous craindre ? C'est contre nous » qu'on s'empare du Mont-Aven tin ; contre nous

J^6 COURS DE LITTÉIUTURE.

)) que ron se saisit du Mont -Sacré! Mais quand » le Volsque était prêt à forcer la porte Esqui- » line, prêt à monter sur nos remparts, per- » sonne ne L'a repoussé. Vous n'avez des armes, » vous n'avez des forces que contre nous. Eli bien » donc ! quand vous aurez assiégé le sénat, quand )) vous aurez rempli la place publique de vos fu- » reurs séditieuses, rempli les prisons de séna*- )) teurs, allez donc avec ce même emportement » et cette même fierté-, allez jusqu'à la porte » Esquiline, sortez de vos murs, ou, si vous ne 2) l'osez pas , regardez du haut des remparts , re- }> gardez vos campagnes ravagées par le fer et » par le feu, vos dépouilles enlevées par len- » nemi ; voyez fumer vos toits embrasés ; et dans » ce désordre commun, quand Rome est me- 2) nacée , quand l'ennemi triomphe , en qud état ^) croyez -vous que soient vos fortunes particui> lières? Encore un moment, et chacun de vous » apprendra Jes pertes qu'il a faites. Et qu'avez- » vous ici qui vous en dédommage ? Vos tribuns » peut-être vous rendront ce que vous aurez » perdu. Oui, sans doute, en déclamations, en » invectives , en accumulant lois sur lois, harân- » gués sur harangues. En ce genre , vous pouvez )» tout attendre d'eux ; mais quelqu'un de vous » en est-il revenu plus riche chez lui? En a-t-il V rapporté à sa femme et à ses enfans autre chose 31 que des haines , des animosîtés des querelles

» publiques et particulières , dont les suites vou» » auraient déjà été funestes, si la sagesse d'au- , » trui ne vous défendait de tos propres fautes ? v Ah! quand vous serviez sous vos consuls, et non ù pas sous vos tribuns , dans les camps, et non pas I) dans le forum; quand vos cris faisaient frémir » Tennemi dans les batailles, et non pas le sé**^ » nat romain dans vos assemblées; alors, chargés » de butin , possesseurs des terres de Tennemi , >» riches de ses dépouilles, couverts de la gloire » de Tétat et de la vôtre, vous retourniez triom- » phans dans vos foyers. Mais aujourd'hui c'est » vous , vous Romains, qui laissez l'ennemi eni- » porter vos dépouilles.. Bemeurez donc, puisque » vous le voulez; restes ici pour écouter vos ha- » rangueurs; passez votre vie dans la place pu*- » bUque. Vous croyez vous .dérober à la nécessité » des combats; elle vous poursuit. Vous n'avez » pas voulu vous mettre en campagne contre les » Eques et les Yolsques; ils sont au pied des » murs. Si vous ne les en chassez pas, tout à » l'heure ils seront dans cette enceinte, ils mon- )» teront au Capitole, ils vous suivront jusque )) dans vos maisons. Deux ans se sont écoulés de- » puis que le sénat a wdonné de lever des trou- » pes, et de conduire une armée au Mont-Algide; » et cependant nous restons oisi&, occupés à )> aous quereller comme des femmes , et jouissant >k de notre loisir, sans songer que ce loisir d'un

Il moment va multiplier les guerres et les dan- » gers. Je sais qu'on peut vous tenir des discours w plus agréables ; mais quand mon caractère ne M me porterait pas à vous dire des choses utiles » et vraies, plutôt que des choses flatteuses, la n nécessité m'en ferait une loi. Je voudrais vous » plaire, Romains, mais j'aime encore mieux » vous sauver; et à ce prix je n'examine pas même V si vous m'en saiu:ez gré. Il est dans la nature » que celui qui ne songe qu'à son propre intérêt » en parlant à la multitude trouve le moyen de » paraître plus populaire que celui qui ne voit » rien que l'intérêt de l'état. Vous vous imaginez » peut-être que tous ces flatteurs du peuple , ces » harangueurs éternels , qui ne vous permettent H ni de combattre au dehors ni d'être tranquilles » au dedans , sont fort occupés de vos intérêts. » Quelle erreur! Leur élévation et leur profit, ï» voilk ce qu'ils cherchent en vous soulevant contre n nous. Nuls quand nous sommes tous d'accord , N ils ne sont puissans que dans le trouble et le i> désordre; et ils aiment encore mieux faire le » mal que de ne pouvoir rien. Mais si vous pouvez » enfin vous lasser de tant de discordes , vous j» dégoûter de ces mœurs nouvelles , et redevenir w semblables à vos ancêtres et à vous-mêmes , je n m'engage (et si je manque à cet engagement, je M dévoue ma tête à tous les supplices) , je m'enm gage à vous venger dans peu de jours de ces

» d<?préda leurs de vos campagnes , à les mettre » en fuite , à m'emparer de leur camp , et à re-^ M porter jusque dans leurs villes cette terreur de » la guerre qui est venue jusqu'à nos portes, et » ce bruit des armes qui retentit autour de nous. » On remarque dans ce discours Fart vl^aiment oratoire de rassembler tous les motifs de persuasion , de s'insinuer dans les esprits, d'échauffer les âmes : le ton en est noble et pathétique , le style plein de mouvement , la diction élégante et nombreuse. En voici un d'une tournure toute différente. Salluste avait à faire parler Marins, qui faisait gloire de n'être que soldat, et de n'avoir aucune teinture des lettres. Il fallait une élo-' quence inculte, agreste et militaire. Marins, homme saps naissance, élevé par son seul mérite, ennemi digs nobles , et nommé malgré eux pour commander en Afrique et faire la guerre à Jugurtha , remercie en ces termes le peuple romain. « Je n'ignore pas , Romains , que la plupart de )) ceux qui briguent les honneurs se montrent, )) quand ils les ont obtenus , bien différens de ce » qu'ils étaient lorsqu'ils les ont demandés : d'a- )) bord actifs, modestes, supplians; ensuite in- » dolens et orgueilleux. Ce ne sont pas là mes » principes : la république est plus que le consu- » lat , et il convient de mettre plus de soin à ser- )) vir l'une qu'à obtenir l'autre. Je n'ignore pas » non plus, que, si jai reçu de vous ùri grand IV. 4'

5o . COUBS DB UTTÉRATURE.

» bienfait, vous m'avez chargé d'un grand far- » deau. Pourvoir aux dépenses de la guerre en » ménageant le trésor public , forcer les citoyens » au service sans se faire d'ennemis , veiller à tout » au-dedans et au-dehors , et tout cela au milieu » des obstacles de l'envie et des factions, est plus » difficile qu'on ne se l'imagine. D'autres, s'ils » commettent des fautes , ont pour eux leur an- » cienne noblesse, la gloire de leurs ancêtres, le i> crédit de leurs parens et de leurs alliés, l'appui » de nombreux cliens. Je n'ai pour moi que moi )) seul : toutes mes ressources sont dans moi- » même , dans mon courage , dans ma conduite » irréprochable; tout le reste me manquerait. Je » vois que tout le monde a les yeux sur moi , que » les bons citoyens me sont favorables, parce que » mes actions sont utiles à la république, mais » que les nobles n'attendent que l'occasion de » m'attaquer. Je dois donc redoubler d'efforts pour )) qu'ils ne puissent pas vous en imposer , et pour » ne pas donner prise sur moi. Je me suis com* » porté , depuis mon enfance jusqu'à ce jour , de » manière à être accoutumé à tous les travaux , à » tous les dangers : si je me suis conduit ainsi de » moi-même avant de vous être redevable , je n'ai T» pas envie de changer ma conduite après que » vous m'en avez payé le prix. Que ceux à qui » l'ambition apprit à se contrefaire aient de la » peine à régler rusa&;e de leur pouvoir, cela doit

HISTOiaENS» SECONDE GLAS«E. 5l

n être : pour moi| qui ai passé ma vie à remplir » mes devoirs, lliabitude de bien faire m^est de- » venue natureUe. Vous m'avez chargé de faire » la guerre à Jugurtha, et la noblesse en mur^ j)) mure. C'est à vous de voir si un autre choix !» serait préférable ; s'il vaut mieux envoyer à cette 9» expédition quelqu'un choisi dans cette foule de » nobles, quelque homme de vieille race, qui » compte beaucoup d'ancêtres et point d'années )» de service , à qui la tête tourne dans un com- » mandement si considérable , et qui soit réduit » à chercher dans ce même peuple un subalterne )i qui lui apprenne son métier ; car c'est ce qui. )» arrive le plus souvent , vous le savez , et celui^ » que vous avez choisi pour général s'en choisit » un autre pour lui-même. J'en connais, Romains ^^ » qui , parvenus au consulat , ont commencé à se » faire lire les actions de leurs ancêtres et les li-^ s> vres des Grecs sur l'art militaire , fort mal à » propos , ce me semble ; car si , dans l'ordre des 1» choses , on est élu avant de commander ^ dans » l'ordre de la raison , il faut apprendre à com* )» mander avant d'être élu. Comparez à ces an- » ciens nobles si altiers un homme nouveau tel » que moi. Ce qu'ils lisent ou ce qu'ils entendent n dire, je l'ai vu ou je l'ai fait. Ce que l'étude leur » apprend , je le sais par l'expérience. Lequel vaut » mieux des paroles ou des actions? Je vous en > &i8 jugeS| Romains» Ss méprisent ma nais^

52 COURS fffi LmÉRATURlff.

» sanee, et moi leur làcliêté. II9 me nprodient

» la faute dé la fortune: je leu? reproche kors

» vices f ou plutôt je pense que tous lés hommes

» sont égaux par la nature , mais que cdui-U est

» le plus noble qui est le meilleur et le plus brave.

)> Demandez aux parens d'un Albinus, dun Bes-»

V tià f s*ils aiment mieux être les pères de pareils

yt fils que d un Marins : ils vous répondront qu'ils

» voudraient avoir pour fils celui qui à le plus de

>» méiite. Si les nobles ont raison de me mépri-»^

» ser , qu'ils ntéprisënt donc leurs ancêtres , qui

)> ont commencé , comme moi , par n'avmr d'au*»

» tre tioblesse qiie la vertu. Us ni'eiivient mes

n honneurs ; qu'ils m'envient donc aussi mes fatî*

» gues^ mes périls, ma probité; car c'est l'un qui

x m a valu Vautré. Mais ces honmies, corrompus

li par l'orgueil , vivent conune s'ils méprisaient les

}> honneurs, et les demandent contnne s'ils les

» avaient mérités. Gestes ils s'abusent beaucoup

))'dé prétendre' à la fois à deux choses si oppo«

)) sées, aux plaisirs de l'oisiveté et aux récom-

» penses du courage, des mêmes hommes, quand

» ils parlent dans le sénat ou devant vous, élè«

1» vent jusqu'aux dieux le mérite de leurs ancê«<

)) très , et croient par là s'agrandir dans l'opinion :

» c'est tout lé contraire; leur lâcheté parait d'au^

» tant plus coupable, que les actions de leurs aïeux

» Ont été plus édatantes. La gloire des pères éclaire

•i> la honte des «falos; Je ne veux psts, comme

3^ eux , citer ce qu'ont fait les autres ; mais , ce qui ]i vaut beaucoup mieux , je puis dire ce que j'ai 1^ fait. Et cepeudant voyez comme ils sont in*»» » justes ! Ils ne me permettent pas de m-applaudir » de ce qui m'appartient , tandis qu'ils se vantent 31 de ce qui ne leur appartient pas , apparemmenC Il parce que je n'ai pas , comme eux , des por^ » traits de famille k étaler devant vous , et que » ma noblesse ne date que de moi ; comme s'il né i^ valait pas mieux s'en faire une à soi-même que » de flétrir celle dont on a bérité. Je sais que i » s'ils veulent me répondre , ils ne manqueront » pas de paroles éloquentes et bien arrangées; » mais, comblé de vos bienfaits , et tous les jours ^ )» ainsi que vous , outragé par leur haine , je n'aif » pas cru devoir me taire , de peur qu'on ne prit » le silence de la modestie pour un aveu de la: » conscience, car d'ailleurs je ne crois pas pou-» » voir être blessé par leurs discours. S'ils sont » vrais , ils doivent me rendre justice ; s'ils sont » faux y ma conduite les réfute. Mais puisqu'ilâr » accusent votre choix, qui m'a chargé d'une com*^ ib mission également importante et honorable , » voyez encore une fois si vous devez vous en re* » pentir. Je ne saurais vous donner pour mes ga-*" » rans les triomphes et les consulats de mes pères; xt mais, s'il le faut, je puis montrer les décora-*^ >r tlutis militaires que j'ai reçues , les enseigne^' » que j'ai prises à l'ennemi , les cicatrices dont je

Il suis couvert. Romains^ voilà mes titres de no*- » blesse: ils pe me sont pas venus par succession;. )i ils sont le prix des fatigues , des services et des^ » dangers.

» Je ne parle pas bien ; je ne suis pas éloquent^ » je le sais , c^est un art dont je fais peu de cas.. » Je le laisse à ceux qui en ont besoin pour cou- » vrir par de belles paroles des actions qui ne le » sont pas ; mais la vertu , quand elle se montre , 3> na besoin que d'elle-même. Je n'ai pas étudié » les lettres grecques : j'ai cru cette étude bien » inutile, puisqu'elle n'a pas servi à rendre meil- )> leurs ceux qui nous les ont enseignées. J'ai ap- » pris ce qui importe davantage à la république , » à frapper l'ennemi , à défendre mes compatrio- » tes , à ne rien craindre que l'infamie , à soufliir » le froid et le chaud , à reposer sur la dure , à n supporter la soif et la faim. Voilà ce que j'en V seignerai à mes soldats. Je ne me traiterai pas » délicatement en les traitant avec rigueur; je ne j» veux pas que ma gloire ne soit que le fruit de » leurs peines ; c'est ainsi que l'on commande à » des citoyens ; c'est ainsi qu'il est utile de comn mander. Vivre soi-même dans la mollesse, et » faire vivre son armée dans les privations , est » d'un maître , et non pas d'un général. C'est en » pensant, en agissant comme moi, que nos pèrei » ont été grands , et ont illustré la république. La. » noblesse d'aujourd'hui , qui ne leur ressembla,

I» guère , nous insulte , parce que nous voulons » leur ressembler; elle brigue les honneurs, comme » s^ils lui étaient dus. Ils se trompent, ces hommes » superbes : leurs ancêtres leur ont laissé tout ce » qu'ils pouvaient leur transmettre , des richesses , )> des titres , un grand nom : ils ne leur ont pas » laissé la vertu ; ils ne le pouvaient pas. Ce n'est » pas un présent qu'on puisse faire ni qu'on puisse » recevoir. Ils disent que je suis grossier et sans » éducation , parce que je n'entends rien à prépa» » rer un festin , parce que je ne paie pas un cui- » sinier, un histrion , plus cher qu'un fermier. J'en » conviens , Romains. J'ai appris de mon père , » et j'ai entendu dire aui honnêtes gens , que le )) luxe est pour les femmes, et le travail pour les V hommes; qu'il faut à un bon citoj^en plus de » gloire que de richesse; que les ornemens d'un » guerrier, ce sont ses armes, et non pas sesmeu- » blés. Quant à eux , qu'ils s'occupent des seules y> choses dont ils fassent cas, des plaisirs et de la » table; qu'ils passent leur vieillesse comme ils » ont passé leurs premières années , dans les fe&- » tins, dans les débauches et la dissolution, et y> qu'ils nous laissent la sueur et la poussière des )> camps , à nous qui en faisons plus de cas que ]» de leurs voluptés. Mais non : quand ils se sont , » déshonorés par toutes soi'tes d'infamies, ils yien'!' ; » nent ravir les récompenses des honnêtes gens. }i Ainsi ^ parla plus criante injustice, le luxe^ Iqi

» mollesse , les vices , ne nuisent pas à ceux qui en » sont coupables , et nuisent à la république , qui » en est innocente. Maintenant que je leur ai ré- ^ pondu , non pas en proportion de leur indi- » gnité , mais convenablement à mes moeurs , je » dirai un mot de la cliose publique. D'abord , pour n^ ce qui regarde la Numidie , soyez tranquilles ^ ^ Romains. Vous avez écarté tout ce qui , jusqu'à lè présent , avait défendu Jugurtha : l'avarice , l'i- V gnorance , l'orgueil de vos généraux. Vous avez » sur les lieux une armée qui connaît le pays , j» mais jusqu'ici plus brave qu'heureuse , et afFaiji blie en grande partie par l'avidité et la témé- » rite de ses chefs. Vous tous donc qui êtes en 3i état de porter les armes , préparez -vous à dé- » fendre la république avec moi. Que le malheur « passé et la dureté des commandans ne vous ef- > fraient plus ; vous avez un général qm , dans le» 3 marches et les combats , sera votre guide et vo- 9 tre compagnon , et qui ne s'épargnera pas plus » que vous. Avec le secours des dieux , vous poun vez tout vous promettre : la victoire , le butin , 9 llionneur. Et, quand tous ces avantages seraient 3 douteux ou éloignés, il conviendrait «icoreque t les bons citoyens vinssent au secours de la ré- 9 publique; car la lâcheté ne sauve personne de Ji la mort , et jamais père n'a désiré que ses enfans s vécussent toujours , mais qu'ils fussent estimés ■à et honorés. J'en dirais davantage, Romains , si

HISTORIENS SECOHDE CUkaSE. 5^

T» les paroles donnaient du courage à ceux qui n'en D ont pas; mais pour les braves, j'en ai dit assez. »

A cette vigueur mâle et guerrière , à cette austérité hrusque, à cette àpreté dé style , à cette jactance soldatesque , tous ceux qui ont lu Thistoire ne reconnaissent-ils pas Marins? Ne croientils pas Fentendre lui-même? Qu'on lise les lettres et les mémoires du grand Villars ; qu'on voie de quelle manière il parle de lui et de ceux qu'il appelle des généraux de cour; et l'on s'apercevra qu'aux formes près , nécessairement différentes dans un consul romain et dans un général français, les hommes, placés dans les mêmes situa^ tions 9 ont , dans tous les temps , à peu près le même langage. C'est dire assez combien Salluste connaissait les hommes; et quand on les connaît bien, on a le droit de les faire parler.

Les harangues dans Tacite sont ordinairement courtes, mais toujours substantielles; et, dans sa précision , il ne manque point de mouvement , quoiqu'il en ait moins que Titè-Iive dans son abondance. Je prends chez Tacite le discours de Grémutius Cordus, accusé dans le sénat, sous le règne de Tibère^ d'avoir appelé dans ses écrits Brutus et Cassius les derniers des Romains.

«On m'inculpe dans mes paroles, pères con- » scrits, tant je suis innocent dans mes actions» » Cependant, mes paroles mêmes n'ont attaqué y> ni César ni ses parens , les seuls qui soient comp

• pris dans les accusations de ]èse-majesté. On me V reproche d'avoir loué Brutus et Cassius ; beau- » coup d'auteurs en ont écrit l'histoire , aucun ne » les a nommés sans éloge. Tite-Iive, distingué i> entre tous les écrivains par son éloquence et sa » véracité , a donné tant de louanges à Pompée , n quil en eut d'Auguste le nom de Pompéien^ » sans en être moins aimé. Nulle part chez lui , » Scipion , Afranius , ni ce même Cassius , ni ce » même Brutus , ne sont traités de brigands et » de parricides , comme on les appelle aujourd'hui, » et souvent il les appelle de grands hommes.

• Abinius Pollion, dans ses écrits, rend hommage » à leur mémoire i Messala Corvinus , dans les B siens , célébrait Cassius comme son général , et m tous les deux furent en crédit et en honneur u auprès d'Auguste. Quand Cicéron publia l'ou-

• vrage ^ où il élève Caton jusqu'aux cieux , le » dictateur César lui répondit-il autrement qu'en » le réfutant comme il aurait fait devant des ju- » ges? Les lettres d'Antoine, les harangues de » Brutus^ sont remplies de reproches contre Au-

• guste , injustes , il est vrai , mais très-amers ; et

• on lit encore les vers de Bibaculus et de Ca- « tulle, pleins de satires contre les Césars. Mais m Jules-César et le divin Auguste les souJB5['irent et

^ Celui qui avait pour titre CatOj auquel César répondit pai* ÏAnti'Cato : tous les deux sont perdus.

mSTOBIENS. SECONDE CLASSE. 5g

)) les oublièrent avec autant de modération que » de prudence; car les satires s^eflfacent, si on les D méprise; mais si Ton s'en irrite, on parait s'y » reconnaître. Je ne parle pas des Grecs, chez qui » non-seulement la liberté, mais même la licence 31 des paroles n'a jamais été punie ou n'a été reu poussée qu'avec les mêmes armes. Mais surtout il » a toujours été libre et innocent de dire sa pensée » sur les morts: pour eux il n'y a plus ni faveur ni » haine. Mes écrits sont -ils des harangues incen^ » diaires, des trompettes de guerre civile en faveur » de Brutus et de Cassius, armés dans les champs n de Philippe ? Il y a soixante et dix ans qu'ils ne B sont plus; et comme on les retrouve dans leurs TU images , que le vainqueur lui-même n'a pas dé- » truites, leur mémoire garde sa place dans l!hisn toire. La postérité rend à chacun l'honneur qui n lui est dû; et, s'il faut que je sois condamné, » il ne manquera pas d'écrivains qui se souvien- » dront non*seulement de Brutus et de Gassius, 9 mais aussi de moi. »

Xai déjà cité la harangue des Scythes à Alexandre, comme un des morceaux qu'on a le plus remarqués dans Quinte- Gurce. On a su gré n l'auteur d'y avoir parfaitement saisi le ton sentencieux et %uré de l'éloquence propre à ces peuples y qui s'énoncent volontiers en maximes et en paraboles ^ comme on a toujours fait dans rOriejQLt et dans le lïord*

60 COURS DE ITTTÉIUÏURE.

a Si les dieux avaient proportionne ta stature D à ton ambition, le monde ne te contiendrait 9 pas. Tu toucherais l'orient dune Qiain; le cou- » chant de l'autre, et tu voudrais encore savoir » où vont s'ensevelir les feux de l'asti'e divin qui Ti nous éclaire. C'est aktsi que tu désires toujours^ » plus que tu ne peux embrasser. Tu passes d'Ep-^ » rope en Asie , tu repasses d'Asie en Europe , et 3> si tu avais soumis tout le genre humain, tu ferai» » la guerre aux forêts, aux montagnes, aux. fleuves* » et aux bêtes sauvages. Quoi donc! îgnores-tu que 1» les grands arbres sont long-temps à croître , et v sont déracinés en un moment? Insensé celui qui D ne regarde que leurs fruits sans mesurer leur D hauteur ! Prends garde , en voulant parvenir au » sommet, de toonber avec les branches que tu au- 1» ras saisies. Quelquefois le lion a servi de pâtute » aux plus petits oiseaux, et la rouille détruit le> yt fer. Il n'j a rieki de à fort qui ne puisse crain-*^ » dre même ce qm est fiiUcuQo'j a-^41 entre toi et nous? Nous n'avons jamak approché de ton territoire. Dana le» vutes forêts oàikxis tîvo&s, ne nous eslr-il pas pcnnis d'sgnoMr'qoi ta es et d'où tu viens? Ncki» Be pouvons, pos scarvir, eti nous ne iroi^QBs.pas oamnuaidw«y eus-tu con-: naître la natîoii: des Scydkes^ Un attelage de bœufs , une dovrae ^ une flèdaft, «tne coupe , voilà ce qui nous ailé douévce qm est k notre usager pour nos amis et contrenosenftemis* A nos ami»

HISTOKIENS. SECONDE CLASSE. 6l

» nous donnons les fruits de la terre, produits par » le travail de nos bœufs; et ces amis partagent )> le vin dont nous faisons avec eux des libations» » Pour nos ennemis, nous les combattons de i> loin avec la flèche^ et de près avec la pique. » Cest avec ces armes que nous avons battu le » roi de Syrie, celui des Perses et des Mèdes, et 3> que le chemin nous a été ouvert jusqu'en Egypte» D Mais toi , qui te vantes de faire la guerre aux 7t brigands, es- tu autre dbose que le voleur de i) tant de pays urorpés? Tu as pris la Lydie , la s» Syrie ; tu t*es emparé de la Perse et de la Bac* yi triane; tu as attaqué Tlnde; et voilà enfin que » tu étends tes mains avares et insatiables juss> qu'à nos troupeaux. Et qu'as-tu besoin de tant » de richesses pour n'y trouver que la disette? Tu 9 es le premier pour qui la satiété ait produit la B faim, pnisqa*à mesure que tu as plus, tu dé- » ares darantage. Mais ne vois- tu pas depuis » combien de temps la Bactriane seule te tient » arrêté? Pendant que ta la soumets, la Sogdiane » s'arme contre toi; et pour toi la guerre nait dé » la vict(nre : car, que ta sois plus grand et plus » vaillant que tout autre, personne cependant ne » veut soùffirir un mattre étranger. Passe seule- »'mènt le Tânaîs, tu verras jusqu'où s'étendent * les Scythes, et tu ne les atteindras pas. Notre » pàuvteté sera plus agile que l'opulence de ton » armée , qui' traîne la dépouille de tant de na-

62 COUaS DE UTTâRATUBE*

)) tions; et lorsque ensuite tu nous croiras bien )) loin, tu nous verras aux portes de ton camp, » car nous fuyons et poursuivons Tennenii avec » la même vitesse. On dit que dans vos adages » grecs on se moque des solitudes des Scythes; » mais nous aimons mieux des déserts incultes » que des villes et de riches campagnes. Poiu: toij » serre à deux mains ta fortune : elle glisse , et » on ne la retient pas en dépit d'elle. Cest la- » venir plus que le présent qui donne un hoii. )) conseil. Mets un mors à ton bonheur, tu le mai- » triseras plus aisément. On dit chez nous que la » fortune est sans pieds : elle n'a que des mains » et des ailes, et quand elle nous présente les » unes , elle ne laisse pas prendre les autres. En- » fin , si tu es un dieu , tu dois faire du bien aux 3> hommes , et non pas leur ravir le leiœ : si tu )) n es qu un homme , songe toujours que tu es ui^ » homme. Il y a de la folie à ne se souvenir que )) de ce qui nous porte à nous oublier. Tu n'auras » pour vrais anois que ceux à qui tu n'auras point » fait la guerre ; car entre égaux l'amitié est ferme, )» et ceux-là sont censés égaux qui n'ont point me* 3> sure leurs forces. Quant aux vaincus , garde-toi D de les prendre pour des amis : point d'amitié » entre le maître et l'esclave; la paix même est I» entre eux un état de guerre. Au reste, ne » croîs pas que les Scythes jurent l'amitié : notre 9 serment I c'est le respect pour notre parole*

» Nous laissons aux Grecs ces précautions de si* )i gner des pactes, et d'attester les dieux : pour » nous, nous mettons notre religion dans notre » fidélité. Ceux qui ne respectent pas les hommes » trompent les dieux; et Ton n'a pas besoin de » l'ami dont la volonté est suspecte. Il ne tient » qu'à toi de nous avoir pour gardiens de tes li* » mites d'Europe et d'Asie. Nous ne sommes se* )) parés des Bactriens que par le Tanaïs : au delà^ » du côté opposé, nous touchons à la Thrace^ qm )> confine, dit-on, à la Macédoine. Placés aux » deux extrémités de ton empire, nous veux-tot » pour amis ou pour ennemis? Choisis. »

64 ' COUHS DE LITTÉRATURE.

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