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CHAPITRE IL

PHIL060PBIE AVClEiriCE.

dëes préliminaires.

n ne faut plus s'attendre ici à ces analyses dé* taillées qui ont paru nous attacher si vivement k la poésie et à Téloquence des anciens , et quç j*ai tâché de proportionner à l'importance des sujets et à la mesure d'intérêt qu'ils pouvaient comporter. La philosophie, qui va nous occuper, n'a pas le même attrait pour tout le monde , et n'est pas à beaucoup près si famiUère à tous les esprits , et si rapprochée de tous les goûts. Elle commande une attention plus laborieuse par le sérieux des objets, et ne la soutient pas par les mêmes agrémens. Quand l'instruction s'adresse à l'imagination et au cœur autant qu'à l'esprit et au goût , on vole pour ainsi dire au-devant d'elle : quand elle ne s'adresse qu'à la raison , il lui faut des auditeurs déterminés à s'instruire. Mais pourtant la raison a aussi son intérêt propre , et peut plaire à l'esprit en l'exerçant. Elle ne peut d'ailleurs aller ici jusqu'à la contention et à la fatigue de

tête, que nous laissons aux érudits et aux savans de profession , avec les dédommagemens qulls y trouvent. Cest à eux de rapprocher Platon et Aristote , Epicure et Zenon , le portique et l'académie y de les opposer l'un à l'autre , ou de les concilier et de chercher à les entendre partout , quand ils ne se seraient pas entendus eux-mêmes. Bruker et Deslandes , et une foule d'autres écrivains, ont passé leur vie à errer dans ce labyrinthe, semblable à ces châteaux enchantés où l'Arioste nous représente les paladins armés , courant les uns après les autres, se combattant toujours sans se reconnaître jamais , et , après qu'ils sont enfin sortis de ce séjour d'illusions , se retrouvant tels qu'ils étaient entrés, et avouant tous qu'ils avaient long-temps rêvé les yeux ouverts.

Tel est en général , il est vrai , le résultat de cette multitude de systèmes nés dans les écoles anciennes , et tous depuis long-temps abandonnés. Il n'y a rien à en conclure contre les anciens, si ee n'est qu'ils sont beaucoup plus excusables que les modernes d'avoir entrepris plus qu'ils ne pouvaient. L'erreur la plus naturelle à l'esprit humain, dès qu'il veut atteindre à l'origine des choses, c'est-à-dire chercher ce qu'il ne trouvera* jamais, a toujours été de se mettre tout uniment à la place de l'auteur des choses , et de refaire en imagination l'ouvrage de la pensée divine. Il est donc tout IV 5

simple que chaque philosophe ait fait son monde, l'un avec le feu, l'autre avec l'eau; celui-ci avec l'éther , celui-là avec des atomes. Je ne vous entretiendrai sûrement pas de toutes ces cosmogonie» que les curieux tf ouveront partout : heureusement chacun a pu donner la sienne sans le moindre in* €onvénient ; et celles de Descartes et de Leibnit^ n'ont pas été plus dangereuses. Ceux-ci pourtant avaient moins d'excuse , puisque tant de siècles d'expérience auraient dû leur faire sentir que nous devions nous borner à l'étude des faits et à l'observation des phénomènes , sans prétendre deviner les causes premières, dont le secret appartient à Dieu aussi nécessairement que l'ouvrage même, puisque l'un et l'autre supposent l'infini en sa« gesse comme en puissance.

Si l'on a renoncé enfin à expliquer la théorie et les moyens de l'Architecte étemel , c'est depuis que deux génies puissans , l'un en mathématiques, l'autre en métaphysique , Newton et Locke , parvenus à démontrer le plus clairement qu'il était possible , celui-là les lois du mouvement , celui-ci les opérations de l'entendement humain , ont en même temps avoué tous les deux l'impossibilité de connaître la cause qui meut les corps , et l'action de la faculté pensante pour mouvoir le corps humain. Alors â^SLUtres philosophes (car les athées B^appellent aussi de ce nom , et même exclusive* nent) se sont retournés d'un autre côtéi et cmt

fait de gros livres , tels que le Sjstème de la Jia* tare , pour nous apprendre comment le monde pouvait se passer d'une cause, comment tout exi- ^tsiîi par soi-même j et se maintenait jortr.ço/-meme dans un or^re nécessaire et éternel ; et avec uu long amas de ^lots e( ,de raisonnemens absolument inintelligibles, ils ont.conclu par cette grande découverte , Tout est ainsi , parce que tout est ainsi 'y ce qui est profond et lumineux, et ce qui heureusement encore laisse le monde comme il est. Ce n'est pas sous ce rapport que les rêveries de nos plfdosophes ont pu être pernicieuses : il ne leur est pas plus donné de déranger le monde physique qu« de le comprendre; mais vous pouvez juger de ce qu'ils en auraient fait, si le Créateur avait pu permettre qu'ils en disposassent un moment, comme il a permis qu'ils fissent un moment res$ai de leur monde moral et politique.

Malgré le vice radical de tous les sj^stèmes de^ Tancienne philosophie sur les premiers principes' des choses, si la physique entrait dans notre phinv il ne serait pas difficile de faille voir que les anciens ont eu du moins des aperçus justes, ingénieux , étendus , sur beaucoup de points de physique générale et particulière ; mais des aperçus toujours plus ou moins défectueux et stériles, par. deux raisons : d'abord par le défaut de progrès

assez gi^ands dans les matl;iémati({ues, où ils ne

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paraissent avoir été loin que dans la mécanique , qui fit la gloire d'Ardiimède ; ensuite par le défaut de cette méthode , qui consiste dans une ana- Ijse exacte et complète, et dans une dialectique sévère : par Tune on embrasse un objet dans toutes ses parties ; par l'autre on se défend de laisser rien sans preuve , et Ton ne bâtit jamais sur une hypothèse comme sur une base, dette méthode n^a été connue que des modernes ; et c'est ce qui a surtout affermi leurs pas dans la carrière des connaissances naturelles, et ce qui les a conduits si loin dans tout ce qui est du ressort de la physique et des mathématiques. C'est pourtant à un ancien que nous sommes redevables d'avoir fait de la logique une science , et du raisonnement un art , comme nous l'avons vu dans le précis sur Aiîstote. Mais lui-même, non-seulement n'a pas tiré dé cette découverte tout le fruit qu'on en devait attendre , mais encore a frayé la route de l'erreur aux scolastiques qui l'ont suivi , en abusant de ces abstractions connues sous le nom de catégories et d'universaux , et en rangeant parmi les êtres ce qui n'existe que dans l'entendement. Sa dialectique ne servit donc qu'à confondre , par une argumentation invincible , les paralogismes de mots, et les puériles subtiUtés des sophistes , dont Soccate et Platon s'étaient tant moqués, comme nous le verrons tout à Theure ; et c'était sûrement un service rendu à l'esprit humain : mais ce moyen

qu il trouva pour combattre rerreur ne lui servit^ pas à établir la yérité. Sa métapbyâque se réduir mtk une longue suite de divisions et de subdivir «ions très-méthodiques, mais dont les conséquences sont absolument vides et illusoires ; et sa physique générale n'offre partout que àss formes substantielles et des qualités occultes , c'est-à-dire, des mots mis à la place des choses, et qui ont le plus grand de tous les inconvéniens, celui d'ouvrir un champ immense à la controverse, sans pouvoir obtenir un résultat; en sorte qu'ici les erreurs mêmes devaient être perdues , comme elles l'ont été pendant si long-temps ; au lieu qu'en disputant du moins sur les choses, Terreur même n'est pas sans quelque fruit , parce qu'enfin l'examen amène des vérités de fait, et qu'on finit par s'entendre et s'accorder.

Je n'en suis pas moins disposé à me ranger à l'avis de ceux qui regardent Aristote comme un esprit plus solide et plus profond que Platon. Vous en avez vu la raison lorsque j'ai parlé des ouvrages où il a procédé d'une manière plus sûre et plus heureuse , c'est-à-dire , dans sa Poétique et dans sa lUiétorique, dans sa Morale et dans sa Poli* tique même , quoique celle-ci ne soit pas au nombre des objets qui doivent nous occuper. C'est là qu'il a sa appliquer cet esprit d'analyse et cette rare justesse de vues qui l'ont caractérisé parmi les anciens , comme parmi nous , et qui lui firent

^O COURS DB LirriaATURE.

donner par Tantiquité le titre de Prince des phi-losophes. Cest là que son excellente méthode lui sert à classer ^ à définir , à spécifier les choses y et qu'il s'est garanti de Tabus des abstractions , qui , en d'autres genres , l'a souvent égaré. Quand il parle d'éloquence , de poésie , de mœurs , de gouvernement , il considère sans cesse la nature de l'homme telle qu'elle est; il s'appuie de l'expérience , et c'est ce qm le mène à des résultats judicieux et féconds. 11 ne bâtit pas en l'air , comme Platon a bâti sa République, qui est restée où elle devait rester, dans ses livres; mais il démêle avec beaucoup de sagacité les causes de l'ordre et du désordre dans les diflFérentes sortes de gouvernemens. Aussi a-t-il été étudié par tous les bons publicistes, qui en ont profité plus que de Platon , dont on n'a pu recueillir que des idées partielles et des vérités détachées , qui ne sont jamais d'un aussi grand usage que les théories générales quand cellesci sont bien conçues.

Mais aussi , en métaphysique et en morale , aucun des anciens ne s'est élevé aussi haut que Platon. L'on ne peut douter qu'il n'ait dû à Socrate, son maître , la gloire d'avoir donné le premier, à la morale, la seule base soUde quelle puisse avoir, l'unité de Dieu, l'immortaUté de l'âme, et les peines et les récompenses dans une autre vie. C'est ordinairement Socrate qui, dans les Dialogues de Platon^ développe ses dogmes fondamentaux;

FBÉUHIICAIRE. !^

Qi, qaoiqaxi ne paraisse pas avoir rien écrit^ii ce n'est qadqaes lettres ^y on sait^ par le témoin ^age de toute Tantîqaité , que ces dogmes étaittt les siens ^ ceux qu'il enseignait publiquement ; et c'est surtout par les écrits du disciple que nous «st connue la sagesse du maître. Mais on ne peut guère penser que ce soit Socrate qui ait fourni k Platon ses idées sur la nature du monde et sur l'espèce dlnérarchie qu'il établit entre les êtres divers qui le gouvernent ou qui l'habitent ; il p»* rait , au contraire , que toute cette philosophie > purement conjecturale , n'a jamais été du goût de Socrate, qui n'approuvait pas que l'on s'égarât dans ces spéculations ambitieuses sur des objets dont l'homme ne peut jamais savoir que ce qu'il aura plu à Dieu de lui apprendre. Aussi n'est^e pas Socrate , mais Timée de Locres ^ qui porte la parole dans le dialogue intitulé de son nom ; et

^ Il s'amusa aussi, dans les derniers jours de sa vie, à mettre en Ters les fables d'Esope.

^ Ge Timée, disciple de Pythagore, était certainement antérieur à Soa*ate , et Platon en a fait le principal personnage du dialogue dont nous allons bientôt rendi*e compte , et qu'il ne faut pas confondi*e avec un ouvra^ particulier, intitulé de 2a Nature et de l'Ame du monde y qui ne fut publié que d^ns le second siècle de notre ère , sous le nom de ce Timée de Locres. Ge petit traité contient à peu près tout le système que Ton voit dans Platon; et Ton ai çioi d'abord que c'était de ce Timée que Platon avait emprunté sa Cosmogonie* *«uus il a paru depuis beaucoi|p

jya COURS DE LITTÉBATURE.

Toa peut d'ailleurs coujecturer que , quand Platon a mis dans la bouche de Socrate des idées du même genre , c'est d'abord pour s'appuyer de l'au- 4x)rité d'un homme reconnu dans la Grèce pour le plus sage des hommes , ensuite pour se mettre à couvert lui-même sous la sauvegarde d'.un nom devenu plus respectable, depuis que le repentir des Athéniens avait consacré sa mémoire pour réparer l'injustice de sa condamnation. Nous apprenons même d'un ancien que Socrate ayant entendu la lecture du dialogue intitulé fysis , l'un des ouvrages de la jeunesse de Platon , et où celui-ci le fait parler sur les causes d! amour et d! amitié entre les hommes, il s'écria : Que de belles choses méfait dire ce jeune homme , sans que jamais fjr aie pensé ! Si Platon risqua ce genre de suppoâtion du vivant même de Socrate , il est extrêmement vraisemblable qu'il n'eut pas plus de scrupule après

plus probable que ce traite est l'ouvrage de quelque ptato nicieii du second siècle, qui crut fortifier les idées de Platon par une plus grande antiquité : c'est l'opinion des meilleurs critiques. On ne peut douter, il est vrai , d'après le témoignage de Plutarque qui cite ce Timée, qu'il n'y ait eu quelque rapport entre sa philosophie et celle de Platon; mais, si cette dernière n'eût été qu'un plagiat, et n'eût pas appartenu au disciple de Socrate , on ne lui en aurait pas fait honneur dans tous les siècles, et cette espèce de vol lui eût été reprochée par les critiques anciens, très-curieux de ces sortes de découvertes ; et l'école de Platon se ierait appelée celle de Timée.

PRÉUMINAIRE, n^

sa mort , surtout quand il traita des matières qui n'étaient pas sans danger chez un peuple aussi ombrageux que celui d'Athènes sur tout ce qui touchait à la religion , comme on le voit par plus d'un exemple avant et après Platon.

C'est par lui que je commencerai cet exposé succinct de ce que nous pouvons recueillir de plus profitable de la philosophie des anciens sous un double aspect , celui des choses où ils se sont le plus approchés de la vérité par les lumières naturel es , et celui des erreurs les plus remarquables où les a fait tomber l'inévitable imperfection de ces mêmes lumières. C'est le seul ordre que je crois devoir suivre dans ce précis , destiné seulement à donner des notions claires , et , si je le puis , utiles à ceux qui n'iront pas s'enfoncer dans la lecture d'une quantité d'auteurs tant anciens que modernes, qui suppose beaucoup de curiosité , d'étude et de loisir , sans beaucoup d'utilité. Ensuite viendront Plutarque , Cicéron et Sénèque,' qui contiennent , avec Platon , tout le fond de la philosophie des Grecs, car celle des Latins est tout entière d'emprunt. D'ailleurs, ces quatre philosophes sont aussi des écrivains renommés, et par là ils appartiennent plus particulièrement encore à nos séances , et y seront aussi considérés sous ce point de vue, qui est en général celui d'un Cours de littérature , mais qui dans cette partie n est pas , comme dans les autres , le premier.

^4 COURS DE UTTÉRATURE.

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