III
/icpon.fc à 1(1 lettre insérée dans le Journal de Pans , le jo Juillet 1778, et signée le marquis de Villev —
Mon respect pour le public, le jugement (pie Us gens honnêtes oui porté de la lettre imprimée contre moi , la veille de la représentation des Barinécides , tout m'oblige à renfermer ma défense dans les bornes d'une modération d'autant plus uéces.saire , que ce n'est pas avec les mouvements de la colère (pie l'on peut repousser des attaques si réiléchies.
.l'ai été quinze ans attaché ù M. de \ oltaire , d'aliord par l'admiration qiu* u^'inspiraient .ses ouvrages, ensuite par la re-
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connaissance que je devais à un grand homme qui me comblait de ses bontés. J'ai été honoré du titre de sou ami ; je me suis fait une gloire de défendre la sienne. L'on m'a vu veiser des larmes à son triomphe , qui a été cehii du génie ; et ce qu'il m'est doux de pouvoir me dire à moi-même , c'est que je n'ai pas imprimé une ligne à sa louange , qui ne fût l'expression de ma pensée. Il n'est plus!... Et si je n'ai pas rendu à sa mémoire les hommages que j'aurais voulu lui rendre, per-, sonne n'en ignore les raisons... Je me suis tû... j'ai oublié l'homme qui est mort , pour ne plus voir que l'homme qui ne mourra point. Je ne l'ai plus vu que dans l'éloignement de la postérité , et comme si les siècles eussent déjà passé sur sa tombe. J'ai affecté , peu de jours après celui qui a été le dernier des siens , d'écarter de mon esprit ces formides frivoles de politesse , trop au— dessous des hommes supérieurs qui appartiennent îi tous les âges, à toutes les nations. J'ai dit Voltaire^ comme j'aurais dit Corneille , et j'ai remarqué avec plaisir que cet exemple a été suivi. J'attendais l'occasion de jeter un coup d'œil sur les nombreux monuments qu'a élevés son génie. Sans doute elle se présentera quelque jour , et c'est alors qu'on verra ce que je pense ; c'est lorsque le temps des considérations personnelles est passé , lorsque les égards et les convenances ne nous obligent plus de rien taire , lorsque l'aveu des imperfections se joint à l'examen des beautés ; c'est alors que la louange acquiert une autorité , une sanction qu'elle n'avait pas ; c'est alors que la véi'ité a toute sa force , parce qu'il est évident qu'elle parle seule , et c'est elle qui consacrera le nom de Voltaire comme celui du génie le plus vaste , et de l'écrivain le plus dramatique qui ait existé. Plein de ces pensées , et me croyant même au— dessus du soupçon dans tout ce qui concerne ce grand homme , j'ai dit en quelques lignes sur Bajazet et Zulinie à peu près ce qu'il avait dit lui-même.
Rien n'est plus indifférent que Zulime pour celui qui a fait Zaïre, Alzire , Brutus , Mcrope, Mahomet, etc.
Je n'y ai attaché aucune importance , parce que lui-même n'v en attachait aiu-une. 11 est vrai que le hasard a voulu ([ue
iL'STiFirATivr s Iwix,
la piciiiK II- fitis (|iir j'ai «ii à pailii de lui , il('|iiiis <|iic IfS IcIliTs l'ont |H-i'(lii , j'ai lait iiiriilinii d'iiii (iinra^r que liiiliUMin' ii'i-.|iiiiait pas. (",'t'tait un (l«'laiit «Ir ntnvciiaiirc , un tmlili (|iii paraîtra |>iMit— «^Ire «'xriisalilc dans un lidiiinir pn'or— Clip»' de tant d'idijfls dilVôrcnts , i-t siinliarm' ''•' •'''vaux ; mai» cnlin c'était un tort, «t si dm l'eût •'iiiipirininl i«|f\(', j'en srniis l'on venu.
Mais ipi'a-t-on lait .'... La liaini- a ddiiiir Ir sipial . ri a ti-nu ses assemblées. Des hoinines ipii , ne pouvant apporter dans la littérature aucun talent , v porlenl les prétentions d'amateurs et l'esprit des intri<:;ants ; des hommes intéressés à me nuire , parce qu'ils haïssent tout ce qui a le caractère de la franchise, de la droiture et de la fermeté ; des hommes qii'on ne rencontre point dans la carrière de la gloire , mais (pii parviennent aux grâces et aux récompenses par des routes obliques et des sentiers ténébreux ; ces ennemis des lettres , les plus dangereux de tous, se sont réunis , et ont dit cuire eux :
» Il a commis une imprudence , essayons d'en faire un » crime ; il |)ièle le tlanc , il faut y enfoncer le poignard : » mais chargeons-nous seulement de l'aiguiser et de l'empoi -< i> sonner, et nous le conlierons à une autre main : il importe •> que les coups ne paraissent pas venir de nous. Une inimitié » connue en affaiblirait trop l'elTet dans le public ; choisissons >< un nom qui paraisse étranger à tous les intérêts littéraires ; " et, selon notre coutume, nous resterons à couvert. »
On a fait choix sans doute de l'homme le plus profond en méchanceté, le plus savant dans l'art d'envenimer la calomnie : ;tn lui a confié la rédaction de la lettre ; on voulait v accumuler impunément les imputations les plus odieuses ; on a pris des lormes détournées ; on a paru supposer d'abord que l'article n'était pas de moi , quoique j'eusse déclaré bien posilivemenl que j'étais chargé dans le Mercure de la partie des .spectacles. L'on ne pouvait pas imprimer crûment que , pour avoir trouvé mauvaise une pièce que l'auteur lui-même jugeait mauvai.se, et l'avoir appelé un maître de l'art , je devais juisser pour un ingrat ; que je manquais à la reconnaissance et «
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l'amitié; que M. de Voltaire ne m ayant rien laissé par son testament , je me payais de mon legs , en vendant aux journaux des remarques critiques sur ses OEuf^res. Ces accusations , en style direct , n'auraient pas été tolérées , mais un auteur exercé à nuire a des ressources. On suppose une anecdote sur Pope, tirée des Lettres de milord Chesterfield, et un entretien de ce milord avec un jeune poète. Tout passe à la faveur de l'apologue ; on laisse au lecteur le mérite de l'application ; on s'applaudit d'une invention si ingénieuse. La lettre est signée le marquis de Villev — , et au moment ou elle paraît, on répand que c'est un chef-d'œuvre égal aux Proi'inciales. Malheureusement pour la comparaison , s'il y avait du courage à faire les Proi'incialcs , il y en avait peu à écrire cette lettre. A l'égard des lettres initiales , on a nommé une personne qu'elles peuvent désigner ; c'est M. le marquis de Villevieille , chevalier de Saint— Louis , homme de condition , avec qui je suis lié depuis dix ans , avec qui j'ai vécu long-temps chez M, de Voltaire, qui m'a souvent fait l'honneur de venir chez moi , et en dernier lieu celui d'y dîner ; à qui je n'ai jamais donné le plus léger prétexte de mécontentement. Il est contre toutes les vraisemblances morales qu'il ait composé une lettre qui ne peut être que l'ouvrage d'un ennemi. J'ai eu l'honneur de dîner avec lui chez madame la marquise de Villette , le mercredi 7 juillet , deux jours avant la publication de la lettre. Il m'entendit parler long-temps du grand homme qui avait été notre ami ; il m'entendit répéter que sa gloire me serait toujours sacrée , que je serais toujours le défenseur de ses chefsd'œuvre contre ses détracteurs, etc., etc. Un militaire, un homme aussi bien né que M. le marquis de Villevieille , s'il eut cru en effet que j'eusse manqué à la mémoire de \ ollaire , me l'aurait dit sans doute avec la franchise qui convenait à son état , à ses liaisons avec moi , aux procédés tie l'honnêteté la plus commune; il ne se fut point levé de table , pour aller publier contre moi une lettre si amère et si injurieuse , et surtout il ne l'eiit pas imprimée la veille de la première représentation des Barmécides. Encore ime fois , il n'est pas
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vraist'ml»l;il»lr (ju'nii liomiiic , :iii moins iiidilli-i'ctit à mou t''n;ii(l, soit (U■^l'l^l (Il iiii miiiiK'Dt hkhi pliis violnit niiicmi. (l'est (loin- irnihidroitt-mcrit (indu ;i choisi des lettres initiales (lut iii(lii|uent le nom (l'iiii ami <le M. de \ ollaire : norsoiiiie ne j»eul être séduit par eel aitiliee. I/anal\se de la lettre démontre (|ii'clle a pour olijet , non de ven<;cr la gloire de M. de Voltaire , <pii n'a |)oint été altacpiée , mais de me dillamer dans nies écrits et dans ma pt-rsonne.
En effet , un liomme qui ne son<;tiait qu'à défendre la mémoire de son ami ne daignerait pas copier l'yinncc iitlcruire , et revenir pour la centième fois à Gustave, à Tiniolcon. Qu'importent ces pièces à la mémoire de M. de Voltaire! il ne parlerait pas du sl^le de Jfarwick ; qu'importe à Zulinic le style de fj'anvick ! il ne s'attacherait jias à nous apprendre que Maliomct , Alzirc , Mcropc sont des chefs-d'œuvre. Un homme q\ii défend f:;ratuitement une si bonne cause , qui écrit avec le ïèle de l'amitié aflligéc , n'a point recours à ces petites ruses polémiques ; il dit nettement à l'homme qu'il accuse : Vous avez tort ; et il ne se permet pas de supposer des motifs bas à ce qui n'est qu'une inattention , im oubli , une inadvertance. Je ne veux rien ôter à mes ennemis de leur joie; il faut les en faire jouir pleinement. Les coups qu'ils ont portés ont été sentis au-delà peut-être de leur espérance. Tout ce que j'ai éprouvé d'outrages et d'injustices n'avait pas ébranlé un moment la fermeté de mon Ame ; les atteintes multipliées chaque jour n'avaient pu y pénétrer : ils ne l'ignoraient pas , et mon courage redoublait leur fureur. Qu'ils se consolent aujourd'hui de quinze ans d'impuissance; ils en sont bien vengés. Pour cette fois , les blessures ont été réelles et profondes , et mon coeur en a saigné. J'ai senti que la haine avait trouvé l'endroit où il fallait frapper.
Je n'ai donc loué M. de Voltaire que parce que j'espérais un lef^s dans son testament ! Il n'y a rien que je n'eusse cru possible , avant de croire (pi'on put avancer contre moi cette imputation. Je puis dire comme Hippolvle :
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Je ne veux, point lue peindre avec trop d'avantage; Mais si quelque vertu m'est tombée en partage , Je crois , je crois surtout avoir fait éclater La Laine des forfaits qa'on ose ni'imputer.
Si jamais il y eut un caractère reconnu , c'est celui de ma persévérance invincible dans tout ce que je crois la justice et la vérité. Je puis ajouter :
C'est par là qu'Hippolyte est connu dans la Grèce; J'ai potissé la vertu jusques à la rudesse.
J'ai peut-être quelquefois porté trop loin cet amour de la vérité et de la justice , dont jamais aucun intérêt n'a pu m'écarter. J'ose dire qu'il n'y a point de motif qui m'engageât à écrire ce que je ne croyais pas vrai. Eh ! si j'avais eu plus de politique et de souplesse , aurais-je tant d'ennemis à combattre? Je les défie tous de citer une seule occasion oîi j'aie sacrifié la vérité à mon intérêt. Si quelque chose prouve que j'ai été toujours de bonne foi dans ce que j'ai écrit sur M. de Voltaire , c'est que jamais je ne l'ai loué que dans ce qu'il avait de louable ; caractère qui est l'opposé de celui de la flatterie. Je lui ai bien souvent prodigué l'admiration , et toujours dans ce qu'il avait d'admirable.
Jamais je n'ai dit un mot ni des genres d'ouvrages où il avait moins réussi , ni des drames faibles qui ont amusé sa vieillesse , sans nuire à sa renommée : j'en peux citer un exemple bien frappant. Dans la préface de la tragédie de Dom Pèdre , il s'exprime ainsi : J'aimerais mieux le seul suffrage de celui qui a ressuscité le style de Racine dans Mélanie , que de me voir applaudi un mois de suite au théâtre. Je ne méritais pas cet éloge ; j'en remerciai l'amitié , et je ne louai point Dom Pèdre.
Dans la préface des Lois de Minos , je fus désigné avec la bienveillance la plus honorable , et je ne louai point les Lois de Minos. Mais lorsque je n'ai considéré que ses chefs-d'œuvre,
JUSTIFIGATIVKS. ixXXlij
j'ai osé le im-ttif au-dessus de Haciiie et de Corneille : je le pensais , je le jx.'use encore. Mon suffrage est peu de chose sans doute ; niais il est celui de mon cd-ur.
Si (jueltjuelois des expressions jh.u rétlétliies ou peu mena— gces ont paru donner quelque prise sur moi (et qui peut se flatter de ne jamais faillir?) je prie les lecteurs désintéresses de me considérer lui moment dans une situation dont il n'y eut jamais d'exemple. Une armée d'ennemis a les yeux sans cesse ouverts sur chacun des mots de chacune des lignes que j'écris. Quel homme pourrait échapper sans cesse à cette injplacable inquisition ? Ou m'accuse d'avoir changé envers M. de Voltaire , parce qu'il a laissé entrevoir qu'il ne me croyait pas un très-grand poëtc. J'ignore ce qu'il a laisssé entrevoir. Je sais ce qu'il a laissé voir mille fois avec évidence , et je suis loin d'avoir à m'en plaindre. 11 ne m'a point appelé au partage de sa succession ; et pourquoi y aurais-je prétendu ? Qu'ils sont loin de connaître l'enthousiasme de la gloire et des talents , ceux qui m'attribuent des intérêts si lâches ! Le seul héritage dont je pourrais être ambitieux , c'était de recueillir quelques étinccUlcs de son génie ; et si la nature me l'a refusé , il m'a été donné du moins de sentir plus qu'un autre tout ce que valait ce grand homme. Qu'on revoie le tableau que j'ai fait de son triomphe , et ceux qui ont un cœur sentiront que le mien seul avait dirigé ma plume ; ils sentiront que cette manière de louer ne se paie pas avec de l'argent , et n'est pas inspirée par un sentiment vil. Je n'ai jamais rien dû ni voulu devoir qu'à mon travail, qui m'a soutenu jusqu'ici dans la noble indépendance où j'ai vécu , et où je veux vivre ; je n'ai pas même désiré que M. de Voltaire me laissât rien. Ses bienfaits m'eussent été chers , mais ma voix aurait paru moins libre. A peine sorti de l'enfance, ses ennemis ont été les miens ; ils le sont encore. Ce serait une fatalité bien étrange que ses amis se tournassent aussi contre moi : on l'a espéré sans doute ; mais le prestige n'a pu être que passager , et les excès où se porte la haine sont faits pour ramener vers moi ceux mêmes que la prévention aurait pu d'abord entraîner.
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