IS° IV
Discours prononcé dci^ant l'Institut aux funérailles de M. de La Harpe , par M. de Fontanes.
Les letîies et la France regrettent aujourd'hui un poète , un orateur, un critique illustre — La Harpe avait à peine vingtcinq ans , et son premier essai dramatique l'annonça comme le plus digne élève des grands maîtres de la scène française. L'héritage de leur gloire n'a point dégénéré dans ses mains , car il nous a transmis fidèlement leurs préceptes et leurs exemples. Il loua les grands hommes des plus beaux siècles de l'éloquence et de la poésie , et leur esprit comrae leur langage se retrouva toujours dans celui d'un disciple qu'ils avaient formé ; c'est en leur nom qu'il attaqua, jusqu'au dernier moment , les fausses doctrines littéraires ; et dans ce genre de combat, sa vie entière ne fut qu'un long dévoûment au triomphe des vrais principes. Mais si ce dévoûment courageux fit sa gloire , il n'a pas fait son bonheur. Je ne puis dissimuler que la franchise de son caractèie et la rigueur impartiale de ses censures éloignèrent trop souvent de son nom et de ses travaux la bienveillance et même l'équité ; il n'arrachait que l'estime où taut d'autres auraient obtenu l'enthousiasme. Souvent les clameurs de ses ennemis parlèrent plus haut que le bruit de ses succès et de sa renommée : mais à l'aspect de ce tombeau , tous les ennemis sont désarmés. Ici les haines finissent , et la vérité seule demeure.
Les talents de La Harpe ne seront plus enfin contestés ; tous les amis des lettres , quelles que soient leurs opinions , partaocnt maintenant notre deuil et nos regrets. Les circonstances où la mort le frappe , rendent sa perte encore plus douloureuse ; il expire dans ini âge où la pensée n'a rien perdu de sa vigueur, et lorsque son talent s'était agrandi dans un autre
Il STiFirA IIS». Iwxv
iiidrc d'ul»i> i|u'il (l«\ail aux s|)i'clacl«s rxliaordiiiairo ilout il- inoiiilr l'sl U'inoiii depuis tlou/c aii^. Il laisse iiialheiiieuscuieiit iiiipai faits (|uel(|ues (>uM'a;;(vs dmil il attendait sa plus solid»' j;loire , et <pii seraient di'veuus ses preniiers litres dans la postérité. Ses mains mourantes se sont détachées ave<- p<'ine du dernior niouunieni qu'il élevait ; eeu\ (pii en connaissent «pu'lipies parties avouent que le talent poéliipu- de l'auteur , grâce aux inspirations religieuses , n'eut jamais autant d'éclat , de force et d'originalité. On sait qu'il avait cnd)rassé avec toute l'énergie de son caractère ces opinions utiles et consolantes sur lesquelles repose tout le système social ; elles ont enrichi nonseulement ses pensées et son style de beautés nouvelles , mais elles ont encore adouci les souflVances de ses derniers joins. Le Dieu (pi'adoraient Fénelon et Racine a consolé sur le lit de Diort leur éloquent panégyriste et l'héritier de leurs leçons. Les amis qui l'ont vu dans ce moment où l'homme ne déguise plus rien , savent quelle était la vérité de ses sentiments ; ils ont pu juger aussi combien son cœur , malgré la calomnie , renfermait de droiture et de bonté. Déjà même des sentiments plus doux étaient eutrés dans ce cœur trop méconnu et si souvent abreuvé d'amertumes : les injustices se réparaient ; nous étions prêts à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût , dont il était le plus ferme soutien ; lui-même se félicitait naguère encore de cette réunion si désirée : mais la mort a trompé nos vœux et les siens ; puissent au moins se conserver à jamais les traditions des grands modèles qu'il sut interprète r avec une raison si éloquente I Puissent-elles, mes chers collègues , en formant de bons écrivains qui le remplacent, donner un nouvel éclat à cette Académie française qu'illustrèrent tant de noms fameux depuis cent cinquante ans, et que vient de rétablir un gi-and homme , si supérieur à celui qui l'a fondée !
JXXXVJ PIÎÎCKS
Prophétie de Cazotte.
Il me semble que c'était hier , et c'était cependant au commencement de iy88. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie , grand seigneur et homme d'esprit. La compagnie était nombreuse et de tout état , gens de cour , gens de robe , gens de lettres , académiciens , etc. ; on avait fait grande chère comme de coutume. Au dessert , les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton : on en était alors venu dans le monde au point où tout est permis pour faire rire. Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins , et les grandes dames avaient écouté , sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de plaisanteries sur la religion ; l'un citait une tirade de la Pucelle ; l'autre rappelait ces vers philosophiques de Diderot :
Et des boyaux du dernier prêtre , Serrez le cou da dernier roi.
Et d'applaudir. Un troisième se lève , et tenant son verre plein : Oui, messieurs, s'écrie-t-il , je suis aussi sûr qu'Un y apas de Dieu, que je suis sûr qu Homère est un sot ; et en effet , il était sûr de l'un comme de l'autre ; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu ; et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre. La conversation devient plus sérieuse ; on se répand en admiration sur la rét^olution qu'avait faite Voltaire , et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire. « 11 a donné le ton à son siècle , et s'est fait lire » dans l'antichambre comme dans le salon. » Un des convives nous raconta , en pouffant de rire , que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant : f^ojez-vous , monsieur, quoique je ne sois qu'un misérahle cornhin , je n'ai pas plus de religion
ILSTIFICATIVI s. lxX\Vl(
au un autre Ou nnu lui i|iif lu rnulntuui m- lardera |)a> à st* coiisciiiuiu r ; qu'il laul altMiUnucul (jur lu .'•ujurstition et le fanutisiite Jasstnt pluce il lu i>litliiMijthte , cl l'on m i-sl à lalcultT la prohahilitt' d«' l't'|K)(|uc , <l i|uri> miduI iru\ de |,i sociéu- «jui verront le reflue de lu riustut. Lis pluM virux mplai^naiciil de iic pouvnir s'« ii llalUr ; les j( unes se rrjuuis- SJiii'ut d'eu avoir uiir «'SiK-rance (rr.s-vraisfMdtlal)lr ; «1 l'on félicitait surtout rAcadt'inif iVnvo'w préjiurc le f^^rantl-u-Ui-re , et d'avoir été U' clifl-liou , Ir centre, le nioliile de lu liltcrlé de penser.
Un seul des convives n'avait point pris de part à toute l.i joie de celte conversation, et a\ait même laissé tomher tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'était Cazotte , homme aimable et original , mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. Il prend la parole, et du ton le plus sérieux : « Messieurs , dit— il , soyez satis- )> faits , vous verrez tous cette grande et sublime réi'olulion » que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu pro- » phète ; je vous le répète , vous la verrez. » On lui répond par le refrain connu, JtJUt pas être grand sorcier pour ça. — « Soit , mais peut-être faut-il l'être un peu plus pour ce qui » me reste à vous dire. Savez— vous ce qui arrivera de cette » révolution , ce qui en arrivera pour vous , tous tant que » vous êtes ici , et ce qui en sera la suite immédiate , l'efTcl » bien prouvé , la conséquence bien reconnue? — Ah I voyons , » dit Condorcet avec son air et son rire sournois et niais; un '• philosophe n'est pas fâché de rencontrer un prophète. — » Vous , M. de Condorcet , vous expirerez étendu sur le pavé » d'un cachot , vous mourrez du poison que vous aurez pris , » pour vous dérober au bourreau , du poison que le bonheur «' de ce temps-là vous forcera de porter toujours sur vous. »
Grand étonnement d'abord ; mais on se rappelle que le bon Cazotte est sujet à rêver tout éveillé , et l'on rit de plus belle. — « M. Ca/.otte, le conte tjue vous nous laites ici n'est pa-< si " plaisant »pie votre Diable amoureii.t *. Mais (|iiei diable
' Joli ]>ciit luman de Caxoilr.
Ixxxviij PIÈCES
>> vous a mis dans la tête ce cachot et ce poison et ces bour— » reaux ? Qu'est-ce que tout cela peut avoir de commun avec » la philosophie et le règne de la raison ? — C'est précisément » ce que je vous dis ; c'est au nom de la philosophie , de l'hu— » manité , de la liberté , c'est sous le règne de la raison qu'il » vous arrivera de finir ainsi , et ce sera bien le règne de la » raison : car alors elle aura des temples , et même il n'y aura » plus dans toute la France , en ce temps-là, que des temples » de la raison. — Par ma foi , dit Chamfort avec le rire » du sarcasme , vous ne serez pas un des prêtres de ces tem— »» ples-là. — Je l'espère ; mais vous, M. de Chamfort, qui en » serez un et très— digne de l'être , vous vous couperez les » veines de vingt-deux coups de rasoir , et pourtant vous n'en » mourrez que quelques mois après. » On se regarde et on rit encore. « Vous , M. Vicq-d'Azyr , vous ne vous ouvrirez pas » les veines vous-même , mais vous vous les ferez ouvrir six fois » dans un jour au milieu d'un accès de goutte , pour être plus » sûr de votre fait , et vous mourrez dans la nuit. Vous , » M. de Nicolaï , vous mourrez sur l'échafaud ; vous , M. Bailly,
)i sur l'échafaud ; vous , M. de Malesherbes , sur l'échafaud
» — Ah ! Dieu soit béni , dit Roucher , il paraît que monsieur » n'en veut qu'.à l'Académie ; il vient d'en faire une terrible » exécution ; et moi, grâces au ciel... — Vous! vous mourrez « aussi sur l'écha.faud. — Oh ! c'est im gageure , s'écrie-t-on >> de toutes parts , il a juré de tout exterminer. — Non , ce n'est » pas moi qui l'ai juré. — Mais nous serons donc subjugés par » les Turcs et les Tartares ? Encore. . . — Point du tout ; je vous » l'ai dit : vous serez alors gouvernés par la seule philosophie , » par la seule raison. Ceux qui vous traiteront ainsi seront tous » des philosopJies , auront à tout moment dans la bouche toutes » les mêmes phrases que vous débitez depuis une heure , répè- » teront toutes vos maximes, citeront tout comme vous les » vers de Diderot et de la Pucelle. . . » — On se disait à l'oreille : <i Vous ^'oyez bien qu'il est fou : » car il gardait toujours le plus grand sérieux. — « Est-ce que vous ne voyez pas qu'il «plaisante? et vous savez qu'il entre toujours du merveilleux
JUSIIFK.MIVIS. Ixxxix
» dans si'S plaisanlerics. — Oui , n'pomlil Chamfort , mais son '• inerviiUi'ux ii'fst pas ^ai ; il est trop patil)ulairc ; et cpiaïul » tout cela airivfra-l-il? — Six ans ne se passeront pas (pic »> tout ce i]ue je vous dis ne soit accompli. »
— .1 Voilà Itien des miracles (et celte fois c'était moi-UK^me •I qui parlais), et vous ne m'y mettez pour rien. — Vous y » serez iKiur un miracle tout au moins aussi extraordinaire : » vous serez, alors chrétien. »
Grandes exclamations. — « Ah I reprit Chamfort , je suis » rassuré : si nous ne devons périr que quand La Harpe sera » chrétien , nous sommes immortels. »
— « Pour ea , dit alors madame la duchesse de Grammonl, » nous sommes bien heureuses , nous autres femmes , de n'être » pour rien dans les rci'olutions. Quand je dis pour rien , ce M n'est pas que nous ne nous en mêlions toujours un peu ; mais >' il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre sexe... » — Votre sexe , mesdames , ne vous en défendra pas cette fois ; » et vous aurez beau ne vous mêler de rien , vous serez traitées » tout comme les honmies , sans aucune différence quelconque. » — Mais qu'est-ce que vous dites donc là, M. Cazotte? c'est » la fin du monde que vous nous prêchez. — Je n'en sais rien ; >■ mais ce que je sais , c'est que vous , madame la duchesse , ;> vous serez conduite à l'échafaud , vous et lieanconp d'autres » dames avec vous , dans la charrette du bourreau , et les mains » liées derrière le dos. — Ah I j'espère que dans ce cas-là j'aurai » du moins un carrosse drapé de noir. — Non , madame ; de » plus grandes dames que vous iront comme vous en char- » rette , et les mains liées comme vous. — De plus grandes "dames! quoi! les princesses du sang? — De plus grandes » dames encore... » Ici un mouvement très-sensible dans toute la compagnie, et la figure du maître se rembrunit : on commençait à trouver que la plaisanterie était forte. aMadaim- de Grammunt , pour dissiper le nuage , n'insista pas sur cette dernière réponse, et se contenta de dire du ton le plus léger: f^otts verrez qu'il ne nie laissera sriilciiit lU jias nu confesseur