‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 23 sur 38 · NICOMÈDE · texte numérisé non relu

NICOMÈDE

Roi,

Ce mot seul de roi^ dans la situation, dit tout ce qu'il est possible de dire. On ne peut rien concevoir au-delà : c'est le sublime de la pensée. Celui de l'expression s'offre encore dans une de ces productions du grand Corneille , où il n'est grand que dans un seul endroit : je veux dire Othon. Il est question de trois ministres pervers qui se disputaient les dépouilles de l'empire romain sous le règne passager du vieux Galba.

On les voyait tous trois s'empresser sous un maître Qui , chargé d'un long âge , a peu de temps à l'êtire ; Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce règne d'un moment.

COURS Dr LinÉHATURi:. 'J'J

Dévorer un rc^nc ! Quelle eflravanle énergie «l'expression 1 et ce|)en(lant elle est claire , juste et naturelle : c'est le sublime.

l.()iii;iii ne piend guère ses exemples que dans les meilleuis écrivains, dans Homère, tians Sophocle, ilans lùuipide , dans Déniostliènes , parce (pi'il cherche des modèles de style. S'il eût voulu ne citer que ces traits sublimes qui se présentent quelquefois , même dans les auteurs du second rang, il en eût trouvé plusd'un dans lestragédies de Sénèquc ; par exemple, ce vers de son 77ij este, vers traduit littéralement par Crébillon, Atrée , au moment où Thyeste tient la coupe remplie du sang de son fils , lui dit avec une joie féroce :

Méconnais-tu ce sang ?

Je reconnais mon frère ,

répond ce père infortuné; et il ne peut rien dire de plus fort. Dans ses autres ouvrages , ce même Sénèque, si rempli d'esprit et de mauvais goût , et qu'il est si juste d'admirer quelquefois , et si difficile de lire de suite , n'a-t-il pas de temps en temps des traits frappants , et plus fréquemment queCicéron? Celui-ci a des morceaux sublimes, c'est-àdire , d'une élévation et d'une force soutenues : Sénèque a des traits de ce sublime qui brille comme l'éclair; et je préfère de beaucoup , quoi qu'on en ait voulu dire , Cicéron à Sénèque, parce que l'éclair le plus brillant me plaît beaucoup moins qu'un beau jour , et parce que j'aime les plaisirs qui durent.

y 8 COURS DE LITTÉRATURE.

Ne cheiclions donc point à soumettre à aucun art, à aucune recherche, ce qui ne peut être qu'une rencontre heureuse , et pour ainsi dire une bonne fortune du génie, laquelle même arrive quelquefois à d'autres qu'à hii. Cependant phisieurs écrivains ont cherché à le définir. Je vais rassembler plusieurs de ces définitions. On jugera.

Voici d'abord celle de Despréaux , dans ses réflexions sur Longin; car il était juste que dans son système il cherchât à suppléer Longin qui n'a point défini, attendu que, voulant parler du style sublime , de ce qu'il y a , comme il vient de nous le dire, de plus élevé, de plus grand dans le discours, il trouvait inutile de répéter ce que tous les rhéteurs avaient dit avant lui.

(f Le sublime est une certaine force du discours yy propre à élever et à ravir lame , et qui provient , » ou de la grandeur de la pensée, ou de la magnifi- » cence des paroles, ou du tour harmonieux, vif » et animé de l'expression , c'est-à-dire d'une de » ces choses regardées séparément, ou , ce qui fait » le parfait sublime, de ces trois choses jointes en- M semble. »

Cette définition, quoique assez longue pour s'appeler une description, ne m'en paraît pas meilleure. Je ne saurais me représenter le sublime comme «/ze certaine force du discours , ni comme im tour harmonieux, vif et animé. Il y a tant de choses où tout cela se trouve sans qu'on y trouve le sublime ! Ce que je vois de plus clair ici , c'est la distinction des trois e^enres de sublime , empruntée des trois

COURS 1)1 iniliHATURE. •7C)

jutinu rs artick's ilc la division dr I.ongiii , celui (le pensée, celui de sentiment ou de passion, celui des lii^ures ou iniaj^es; mais une division n'est j)as une déilnition.

Kn voici une autre de Laniotle, dans son discours sur l'ode:

« Le sublime n'est autre cliose (jue le vrai et le )' nouveau réunis dans une grande idée, exprimée » avec élégance et précision. »

Ce qui convient à tout ne distingue rien. Le vrai doit se trouver partout; le nouveau peut trèssouvent n'être point sublime, et l'élégance n'entre point nécessairement dans l'idée du sublime. Le moi de Médée et le qiiil mourût du vieil Horace n'ont rien d'élégant , non plus que ce trait de la Genèse, cité par Longin à propos du sublime de pensée : Dieu dit: (Juc la lu/uic're soit, et la lumière fut. Iluet a lait une longue dissertation pour prouver que ces paroles n'étaient point sublimes; mais comme il est impossible de donner une plus grande idée de la puissance créatrice, il faut que Iluct nous permette d'être de l'avis deI>ongin.

Troisième définition ou description : celle-ci est de Silvain , qui a fait lui Traité du Sublime , adressé au traducteur de Longin , et dans lequel il v a beaucoup plus de mots que d idées.

« Le sublime est un discours d'un tour extraor- )) dinaire...» (On serait tenté de s'arrêter là; car de tout ce que nous avons cité jusqu'ici de sublime, il n'y a rien qui soit d'un tour extraordimiire , et qui ne soit même d'un tour extrêmement simple.

8o COURS DE LITTÉKATURE.

si ce n'est l'expression de dévorer un règne; mais poursuivons) , « qui, par les plus nobles images et » les plus grands sentiments dont il fait sentir toute » la noblesse par ce tour même d'expression , élève » l'âme au-dessus de ses idées ordinaires de gran- » deur, et qui, la portant tout à coup à ce qu'il y » a de plus élevé dans la nature , la ravit et lui donne » une haute idée d'elle-même. »

Il n'y a de bon dans tout cela que les derniers mots exactement copiés de Longin, qui marque avec raison comme un des effets du sublime , de donner à ceux qui l'entendent une plus grande idée d'eux-mêmes. Cette pensée, aussi juste qu'heureuse, semble déplacée dans le long verbiage de Silvain.

Quatrième définition : elle est de M. de Saint- Marc, homme de letlres fort instruit, qui a commenté utilement Boileau et Longin , mais dont le goût n'est pas toujours sûr. « Le sublime , dit-il , est » l'expression courte et vive de tout ce qu'il y a » dans une âme de plus grand, de plus magnifique » et de plus superbe. » Cette définition , plus courte et plus claire que les autres, ne laisse pas d'avoir du vague et des inutilités; car après avoir dit ce (\yiilj a de plus grand dans une âme, ajouter ce qu'/7^ a déplus magnifique, n'est-ce pas dire deux fois la même chose, puisque magnifique, en cet endroit , ne peut signifier que grand? Au reste, il a mieux saisi que les autres l'idée du sublime, en ce qu'il le présente comme le plus haut degré de grandeur; mais il commet la même faute que La-

(oi us i)i: Il II I it Ml iti . S I

motte, (|ui, dans sa drliiiitioii , ni; (oiiiptc potir rieii 11' |)atli(li(|iu', ^ciirc de siiMiiiic t|ni en vaut hii'ii un aiilrc.

DtMix éciivaiiis t'gaK'meiit célèbres, (|iioiquo dans dt'S genres bien ilifférents, ont aussi j)arlé du sublime, Rollin et La nniyère, et ni l'un ni l'autre n'a cliercbé à le définir. Le premier, dans son '/'niik' tU's Ktitdi's ^ composé principalement pour les jeunes i^^ens, mais dont je conseilleiais la lecture à tout le monde, est conduit, par son sujet, à parler de cette division des trois genres d'éloquence (jue j'ai déjà indiqués ci-dessus, le simple, le tempéré, le sublime. Quand il eu est à celui-ci, il se contente d'extraire de Longin ce qu'il y a de plus propre à marquer les différents caractères du sublime. Quant à l'objet particulier du traité de Longin, il s'abstient de prononcer, mais de manière à faire entendre qu'il n'est pas de l'avis de Despréaux. Pour lui , regardant ces distinctions délicates comme peu essentielles à son objet, il prend un parti fort sage. « Sans entrer , dit-il, dans » un examen qui souffre plusieurs difficultés, je » me contente d'avertir que par le sublime j'en- » tends ici également celui qui a plus d'étendue, » et se trouve dans la suite du discours, et celui » qui est plus court , et consiste dans des traits vifs » et frappants, parce que dans l'une et l'autre es- » pèce se trouve également une manière dépenser » et de s'exj)rimer avec noblesse et grandeur, qui

» fait j)ropremeut le sublime Il y a dans Dé-

w mostliènes, dans Cicéron, beaucoup d'endroits

8 a cou H s DE LIÏTÉRATURE.

» fort étendus, fort amplifiés , et qui sont pourtant » très-sublimes, quoique la brièveté ne s'y ren- » contre point. »

On peut conclure de ce passage que le judicieux Rollin, sans vouloir contredire ouvertement Despréaux, s'est pourtant rapproché de Longin , en ne voyant dans le sublime que ce qu'il y a de plus relevé et de plus grand dans la poésie et dans l'éloquence.

Écoutons maintenant La Bruyère, mais souvenons-nous que la concision abstraite de son style nous éclairera moins qu'elle ne nous fera penser.

« Qu'est-ce que le sublime ? Il ne paraît pas » qu'on l'ait défini. Est-ce une figure? Naît-il des » figures , ou du moins de quelques figures? Tout » genre d'écriture reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a » que les grands sujets qui en soient capables ' ? » Peut-il briller autre chose dans l'églogue ( par )) exemple) qu'un beau naturel, et dans les let- » très familières, comme dans les conversations, » qu'une grande délicatesse; ou plutôt le naturel et » le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages w dont ils sont la perfection ? »

Si j'osais prendre sur moi de répondre aux questions de La Bruyère, je dirais : Le sublime n'est point une figure, et n'a nul besoin de figures. Cent exemples le prouvent. A l'égard des genres d'écrire

* Mot impropre. Il fallait dire qui en soient susceptibles. Capable signifie qui est en état de faire , et se dit des personnes ; susceptible signifie qui peut recevoir , et se dit des choses.

COURS ni 1 1 1 I i'k A I rnr. 83

qui peiiNtMil II- ii'icvoir , t'est au l>oii sons à décider, (Ml siii\;mt la ^'landc rci^lc des convenances. Il serait laede de dire ([uels sont les gfein'cs où il entre le pins naturellement, mais pas si aisé de dire ceux qiu l'excluent absoliunent. On ne peut ' pas prévoir toutes les exceptions. Qui empêche que dans la conversation ou dans une lettre on ne j)lacc un mot sublime? delà dépend du sujet de la lettre et de la conversation. Mais je ne crois pas, pour réj)ondre à la dernière question, que la perfection des petites choses puisse jamais s'appeler le sublime. Il continue :

« Le sublime ne peint que la vérité, mais en un » sujet noble; il la ()eint tout entière dans sa cause « ou dans son effet; il est l'expression ou l'image

» la plus digne de cette vérité Il n'y a même entre

» les grands génies que les plus élevés qui soient w capables du sublime. »

Oui, du sublime soutenu, de ce que nous appelons style sublime , tel que celui (^Athalie et de Brutus; mais pour le sublime de trait, je crois avoir démontré le contraire.

Après avoir fait cette excursion chez les modernes qui ont parlé du sublime, il est temps de retourner à Longin, qui , sans avoir voulu le définir précisément, en expose avec beaucoup de justesse les différents caractères, et en trace vivement les effets.

a T.a simple persuasion, dit-il , fait sur nous une » impression agréable, à laquelle nous nous laissons » aller volontairement; mais le sublime exerce sur

» nous une puissance irrésistible. Il nous com- )> mande comme un maître; il nous terrasse comme » la foudre. »

a Naturellement notre âme s'élève quand elle » entend le sublime. Elle est comme transportée » au-dessus d'elle-même, et se remplit d'une espèce » de joie orgueilleuse, comme si elle avait produit » ce qu'elle vient d'entendre. » Voilà sans doute parler dignement du sublime. Il ajoute : « Cela est » grand, qui laisse à l'esprit beaucoup à penser, » qui fait sur nous une impression que nous ne )) pouvons pas repousser, et dont nous gardons un » souvenir profond et ineffaçable. » Remarquons que l'auteur se sert indifféremment des mots de grand, de sublime, et de plusieurs autres analogues, pour exprimer la même idée: nouvelle preuve de la vérité du sens que nous lui donnons ici. Une plus forte encore, c'est qu'à l'endroit où il distingue les principales sources du sublime : « Je suppose w (dit-il) pour fondement de tout, le talent de l'élo- » quence, sans lequel il n'y a rien. » Il en résulte que ce dont il traite ici n'est que la perfection de ce talent, dont la nécessité lui paraît indispensable.

Pour ce qui regarde les deux premières sources du sublime, l'élévation des pensées et l'énergie des sentiments et des passions, il avoue très-judicieusement que ce sont plutôt des dons de la nature que des acquisitions de l'art. Il reprend avec raison Cécilius de n'avoir pas fait entrer le pathétique dans les différentes espèces de sublime. « Il s'est

COI: Ils |)| Il m H Ml'Hi:

» bien ti()in|)<' tlil-il s il ;i irii t|ii(' I un «.-tait clran- » ger à raiitic. l'ost'iais alliniirr avec couliaucc » tjn'il n'y a rioii île si praïul dans IV'loqiience » (jii'une passion fortement exprimée et maniée à » propos; c'est alors que le discours monte jusqu'à » l'enthousiasme, et ressemble à l'inspiration. »

11 revient sur ce qu'il a dit de cette disposition au grand (pi'il faut tenir de la nature. « On peut » cependant la fortifier et la nourrir par Ihabitude » de ne remplir son âme que de sentiments hon- » nêtes et nobles. Il n'est pas possible (pi'un esprit » toujours rabaissé vers de petits objets produise » quelque chose qui soit digne d'admiration et fait » pour la postérité. On ne met dans ses écrits que ce «qu'on puise dans soi-même, et le sublime est, » pour ainsi dire, le son que rend une grand âme. »

J'avoue que, de tout ce qui a été dit sur ce sujet, ce trait me paraît le plus heureux.

C'est dans Xlliade que Longin choisit le plus volontiers ses exemples des grandes idées et des grandes images : car il paraît les considérer comme provenant de la même source, la faculté de concevoir fortement. On n'est pas étonné de cette préférence quand on connaît Homère, de tous les poètes le plus riche en ce genre, surtout pour qui peut entendre sa langue; car, il faut bien en convenir, boilcau lui-même, quoique les différents morceaux qu'il a traduits en vers soient la partie la plus estimable de son ouvrage, affaiblit un peu Homère en le traduisant. C'est pourtant sa version que j<; vais mettre sous vos \eux. Qui oserait se

flatter d'en faire une meilleure? Mais auparavant je donnerai la traduction littérale des vers grecs, afin qu'on puisse mieux la comparer aux vers de Boileau.

Un des passages dont il s'agit dans Longin est tiré du commencement du vingtième livre de Xlliade. C'est le moment où Jupiter a rendu aux dieux la permission de se mêler de la querelle des Grecs et des Troyens , et de descendre dans le champ des combats. Il donne lui-même le signal en faisant retentir son tonnerre du haut des cieux, et Neptune, frappant la terre de son trident, fait trembler les sommets de l'Ida et les tours d'Ilion. Voici maintenant les vers qui suivent, exactement traduits; il y en a cinq dans le grec : Boileau en a fait huit.

«Pluton lui-même, le roi des Enfers, s'épou- » vante dans ses demeures souterraines; il s'élance » de son trône , et jette un cri , tremblant que Nepw tune, dont les coups ébranlent la terre, ne vienne » enfin à la briser, et que les régions des morts, hi- » deuses, infectes, dont les dieux mêmes ont hor- » reur, ne se découvrent aux yeux des mortels et » des immortels. »

Souvenons-nous que, dans tout grand tableau, dans tout morceau de grand effet, la chose la plus capitale, c'est qu'il n'y ait pas une circonstance inutile , et que toutes soient à leur place ; car alors tout ce qui ne va pas à l'effet l'affaiblit. Il n'y a pas là-dessus le moindre reproche à faire aux vers d'Homère. Le tableau est complet; il n'y a pas un

comis ui I ririin M uni:. 87

trait inutile ou l;ii!(lc. l ont est Irappaiil , loiil va en cioissant. \ u\or»s inainlfiiaiit les vers de lioili'au.

I/hiiliT stiiuit au liriiil df .Nc|ilnin' ni fiirir. IMutDii suit tli> sou trniu" : il jui/it , il s'rcrir ; Il a |H'ur ([tii' Cf dieu, dans ti't alVrciix st'jour, D un roup de sou tridout ne fasse «'ulrcr \t jour , Et, par le centre om-ert de la terre cluaulée , Ne fasse voir du Slvx la rive désolée , Ne découvre aux vivants cet empire odieux , Abhorré des mortels et craint même des dieux.

Le premier vers est très-élégant. .Ju bruil de Neptune est une de ces tournures figurées qui distinguent si heureusement la poésie de la prose : celle-ci n'applique le mot de bruit qu'aux choses, et non pas aux personnes. Dans le langage ordinaire, on ne dirait pas au bruit du roi en colère; on dirait au bruit de la colère du roi. Ce sont toutes ces figures de la diction , auxquelles on ne prend pas garde ordinairement, qui lui donnent la véritahle élégance poétique. jNIais dans le second vers, Pluton sort de sou trône n'est-il pas bien faible en comparaison du mot grec qui est le mot propre, // s'élance? Celui-ci peint le mouvement brusque de la terreur; l'autre ne peint rien : c'est tout que cette difterence; et si l'on ajoute que dans le grec ces mots, il s'élance de son trône et Jet te un cri , coupent le vers par le milieu, et forment une suspension imitative, au lieu de cet hémistiche uniforme il pâlit , il s\^crie, ne ])ardonnera-t-on pas à ceux qui peuvent jouir de ces beautés cri-

ginales d'être un peu difficiles sur les traductions qui les affaiblissent? Au reste, le poète français se relève bien dans les deux vers suivants :

Il a peur que ce dieu, dans cet aiFreux séjour, D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.

Ce dernier vers est admirable. Il n'est pas dans Homère; il est imité de Virgile ^ ; et c'est là ce que Boileau appelait, avec raison, jouter contre son auteur: c'est dommage que dans ce qui suit il ne se soutienne pas au même niveau.

Et , par le centre oui>ert de la terre ébranlée ,

est un remplissage de mots : rien n'est plus contraire au style sublime.

Ne fasse voir du Styx la rive désolée.

]Se fasse voir, ne fasse entrer en trois vers, c'est inie négligence dans un morceau important; mais faire voir du Styx la rive désolée forme-t-il une image aussi forte que briser la terre en la frappant? Et cet hémistiche nombreux, la rive désolée ^ rend-il à l'imagination ces régions hideuses, infectes? C'est là que le redoublement des épithètes pittoresques est d'un effet sûr, et Homère et Virgile en sont pleins. Les deux derniers vers sont beaux et harmonieux; mais en total il me semble

* Trepidentque immisso lumine Mânes.

COI lis in II 1 I i.ii A I iHi:. 8()

(juc II' lahli'au dHonuTc lit; >e trouve pas tout ciiliiT tiaiis le tiadiutnir.

«< V^)y('/,-vous [ (lit I><)Mgiii à |)i<)j)()s de cette )' inaL;iiifi(|U(' peinture ), voyez-vous la tei'ie éhran- )> lee dans ses Ibudeinents, le larlare à découvert, » la machine du monde bouleversée, et les deux, «les enfers, les moi'lels et K-s iininmicls tonseii- » semble dans le combat et dans le danger?»

Ce grand admirateur de ï Iliade ne l'est |)as, à beaucoup près, autant de V Odjssée ; l)ien diiïércnt en cela de plusieurs modernes, (|ui la mettent à coté ou même au-dessus de X Iliade. Ce n'est pas ici le lieu de comparer ces deux j^oëmes, ni d'exposer pourquoi mon opinion est entièrement celle de Longin; mais ce qu'il dit à ce sujet est un morceau trop remarquable pour n'être pas cité.

M VOdjssée est le déclin d'un beau génie qui , M en vieillissant , commence à aimer les contes. » \.^ Iliade , ouvrage de sa jeunesse, est toute pleine » de vigueiu' et d'action, JJ Odjssée est presque » tout entière en récits , ce qui est le goût de la vieil- » lesse. Homère, dans ce dernier ouvrage, est com- » parable au soleil couchant, qui est encore grand » aux yeux, mais qui ne fait plus sentir sa chaleur. » Ce n'est plus ce feu qui anime toute Y Iliade, » cette hauteur de génie qui ne s'abaisse jamais, » cette activité qui ne se repose point, ce torrent » de |)assions qui vous entraîne , cette foule de lic- » tions heureuses et vraies. Mais comme l'Océan, » même au moment du reflux, et lorsqu'il aban- )' donne ses rivages, est encore \( )céaii , cette vieil-

go COURS DE LITTÉRATURE.

» lesse dont je parle est encore la vieillesse d'Ho- » mère. »

Longin , voulant donner un autre exemple de la vivacité des images, quoique fort inférieur, de son aveu , à tout ce qu'il a cité d'Homère , le choisit dans une tragédie d'Euripide, Phaéton ^ que nous avons perdue , ainsi que tant d'autres. Il avoue qu'Euripide, qui a excellé dans le pathétique, mais que tous les critiques anciens, à commencer par Aristote, ont mis, pour le style, fort au-dessous de Sophocle, ne peut pas soutenir la comparaison avec Homère. « Mais pourtant, ajoute-t-il,son gé- »nie, sans être porté au grand, ne laisse pas de » s'animer dans certaines occasions, et de lui four- » nir des coups de pinceau assez hardis. » Le morceau qui suit a été traduit en vers par Boileau, et l'on s'aperçoit bien qne ce n'est plus contre Homère qu'il lutte : autant il était au-dessous de celui-ci, autant il est au-dessus d'Euripide. C'est le Soleil' qui parle à son fils :

cf Prends garde qu'une ardeur trop funeste à ta vie

» Ne t'emporte au-dessus de l'aride Libye :

1) Là, jamais d'aucune eau le sillon arrosé

>> Ne rafraîchit mon char dans sa course embrasé. »

Et un peu après :

<( Aussitôt devant toi s'offriront sept étoiles

» Dresse par là ta course , et suis le droit chemin. »

Phaéton , à ces mots , prend les rênes en main :

De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles.

Les coursiers du Soleil à sa voix sont dociles.

rouns DE LirriLHATURE. 91

Us vunt : \c cliar sVloijjiic , tt , plus proiiipt (jii'iiii éclair,

Pénètre «ii un inonirnt Ifs viisti-s rli;Hii|is de 1 air.

Le père cepenilant, plein il'un Iroulile lunesle,

Le voil rouler de loin sur la pleiiu- eélesle ,

Lui montre eneor sa routi' , et, <lu plu-* liant des cieux ,

Le suit , autant cpi'il peut , de la voix et des yeux.

« Va par là , lui dit-il ; reviens , détourne , arrête , etc. »

« Ne diriez-voiispas, continue I.ongiii, que l'âme » du poc'te monte sur le char uncc IMiaéton, qu'elle » partage tous ses périls, et vole dans les airs » avec les chevaux? «

A cette peinline si vive, il en oppose une autre d'un caractère diltérent : c'est celle des sept chefs devant Thèbes, tirée d'Escli} le, et très-bien rendue par Boileau :

Sur un bouclier noir, sept chefs impitoyables Epouvantent les dieux de serments efTrovablcs : Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger. Ils en jurent la Peur, le dieu Mars , et Bellone.

On a dit avec raison qu'il ne fallait pas rimer fréquemment par des é[)ithètes, d'abord pour éviter l'uniformité, et ensuite parce que cette ressource est trop facile. Là-dessus, ceux qui veulent toujours enchérir sin^ la raison et la vérité ont pris le parti de trouver mauvais tous les vers qui finissent par des épithètes, erreur d'autant plus ridicide, que souvent elles peuvent faire un très-bel eifet quand elles sont harmonieuses, énergiques, pt adaptées aux circonstances. Ici elles sont trèsbien placées; mais ce qu'il y a de plus beau dans

g2 COURS J)E LITTERATURE.

ce vers, c'est cette hémistiche pittoresque, ^om5, la main clans le sang. Le traducteur l'emporte sur l'original, qui a mis un vers entier pour ce tableau, que la suspension de l'hémistiche rend plus frappant en français, parce qu'elle force de s'y arrêter : c'est un des secrets de notre versification.

J'observerai encore que les deux morceaux qu'on vient d'entendre, l'un d'Euripide , l'autre d'Eschyle, n'ont rien qui soit proprement sublime; mais que l'un est remarquable par la vivacité, et l'autre par la force des images; et tous deux, par conséquent, appartiennent à ce style élevé qui est l'objet dont il s'agit.

A l'article des figures oratoires, il cite deux endroits fameux de Démosthènes : je remets à en parler quand nous hrons cet orateur. Mais à propos des figures, il donne un précepte bien sage, et qui peut servir à les bien employer et à les bien juger. « 11 est naturel aux hommes, dit-il, de se défier » de toute espèce d'artifice, et comme les figures » en sont un, la meilleure de toutes est celle qui » est si bien cachée qu'on ne l'aperçoit pas. Il faut » donc que la force de la pensée ou du sentiment » soit telle qu'elle couvre^^la figure, et ne permette » pas d'y songer. »

Cela est d'un grand sens, et ce qui a tant décrié ces sortes d'ornements qu'on appelle figures de rhétorique , ce n'est pas qu'ils ne soient fort bons en eux-mêmes, c'est le malheureux abus qu'on en a fait. Il fallait se souvenir que les figures doivent toujours être en proportion avec les sentiments ou

COI us ni I 1 1 I iumiim:. f)3

les idées, sans ([iioi elles tu: peuvent rcsseinhler ;'i la nature, |>nis(}n'il u Csl nnllenieiil natui-el (|iriiii lionnn(> ([iii n'est j)as Nivenienl aintné se serve de lii^ines vives dont il n'a nul besoin. Il est reconnn (jiie e'est la passion, la sensibilité, (|ni a inventé tontes les lîi^iii'cs du discours p()ui"s'e\|)i imei- avec plus de force. Aussi, (|uand cet acconl existe, relfet en est sur, parce que alors, comme dit Loni^in, la lij;ure est si naturelle, qu'on ne son^e pas même ([u'il y en a une. Prenons pour exemple cette apostrophe d'Ajax à Jupiter, dont nous parlions tout à l'heure. I.e mouvement est si vrai, l'idée est si grande, elle naît si nécessairement de la situation et du caractère, que c'est tout ce qu'on voit, et que personne ne s'avise d'y remarquer une figure de rhétorique que Ton appelle apostrophe. Mais supposons que, dans une situation tranquille, on s'adresse à Jupiter sans avoir rien à lui dire que de fort commun, alors tout le monde verra le rhéteur et sera tenté de lui dire : A quoi bon cette apostrophe? Celle d'Ajax se cache, suivant l'expression de l.ongin , dans le sublime de la pensée. So|)liocle peut nous en offrir une autre, qui est le sublime du sentiment. Je demande, tout intérêt de traducteur mis à part, qu'il me soit permis de la prendre dans sa tragédie de Philoctète. Je ne connais point d'exemple qui rende l'idée de Longin plus sensible. Il se trouve dans la scène où Phdoctète, instruit enfin qu'on veut le mener au siège de Troie, conjure Pyrrhus de lui rendre ses flèches :

lleiids , mon llls , n'iuis los traits que je l'ai i'onfics.

Tu ne peux les garder ; c'est mon bien , c'est ma vie ,

Et ma crédulité doit-elle être punie ?

Rougis d'en abuser... Au nom de tous les dieux...

Tu ne me réponds rien, tu détournes les yeux!...

Je ne puis te fléchir!... ô rochers! ô rivages!

Vous , mes seuls compagnons , ô vous , monstres sauvages

( Car je n'ai plus que vous à qui ma voix , hélas !

Puisse adresser des cris que l'on n'écoute pas ) ,

Témoins accoutumés de ma plainte inutile ,

Voyez ce que m'a fait le fils du grand Achille.

Voilà de toutes les figures la plus hardie, l'apostrophe aux êtres qui n'entendent pas. Mais qui pensera jamais à voir une figure dans ce mouvement que la situation de Philoctète rend si naturel ? Qui ne sait que la douleur extrême se prend où elle peut? Et puisque Pyrrhus ne l'écoute pas, à qui le malheureux s'adressera-t-il , si ce n'est aux rochers, aux rivages, aux bêtes farouches, enfin aux seuls êtres qui ont coutume d'entendre sa plainte? Mais allez parler aux rochers quand vous n'en aurez nul besoin, et l'on dira : Voilà un écolier à qui l'on a appris que l'apostrophe était une belle figure de rhétorique. Qu'y; a-t-il de plus commun dans le discouis que l'interrogation ? C'est pourtant aussi une figure, lorsqu'on parle aux hommes rassemblés; car l'interrogation en ellemême suppose le dialogue. « Mais pourquoi, dit » très-finement Longin, cette figure est-elle très- )) oratoire, et produit-elle souvent beaucoup d'ef- » fet? C'est qu'il est naturel, lorsqu'on estinterrogé, » de se presser de répondre, et que l'orateur, fai-

COURS Dr I 11 1 I;IIATT1IIE. q5

» s.inl la ilomaiulc cl la réponse, lait une softc? d'il- » lusioii aux. aiuliteiiis, à (jiii ci'ttc lépoiise (ju'il a » inédilée parait l'oiiNia^e du iiioiiicnt. »

l'Ai voilà assez mii* les liiijures, (hjiit je n'ai dû pailer, ainsi ([ue r.on<:;in , que relativement à leur usaije dans le st\ le siihliiiie. I.lles jicuNcnl être d'ailleurs la matière d'une inlinilé d'observations (|iii, dans la suite, trouvcMont leur place. CcMpTil dit du choix des mots, et de l'arrangement et du nondjre, n'est guère susceptible d'être analysé pour nous, si ce n'est dans \c précepte général et commun aux écrivains de toutes les langues , de ne jamais blesser l'oreille, et d'éviter également les expressions recherchées et les termes bas.

Ne présente?, jamais de basses circonstances,

a dit Boileau ; et Longin reproche à Hésiode d'avoir dit, en parlant de la déesse des ténèbres :

Une puante humeur lui coulait des narines.

Cela fait voir cpi'il y a des choses également basses dans toutes les langues, quoique l'usage apprenne qu'il y a beaucoup de mots ignobles dans un idiome qui ne le sont pas dans vm autre.

L'auteur du traité reproche aussi à Platon trop de luxe dans .son style, et l'affectation des ornements. Il cite cet endroit où le philosophe dit, en parlant du vin : « qu'il est bouillant et furieux, mais » qu'il entre en société avec une divinité sobre qui » le châtie, et le rend doux et bon à boire. » Ap-

g6 COURS DE Ll'ITÉRATURK.

peler l'eau une clwinité sobre est aussi ridicule en français qu'en grec, et la critique de Longin est plausible pour tout le monde. Admirateur éclairé des grands écrivains, il ne s'aveugle point sur leurs défauts. On a vu ce qu'il pensait de ï Odyssée, et ce qu'il trouve de répréhensible dans Platon , dont il honore d'ailleurs et exalte le beau génie. Il est encore plus épris de Démosthènes, qu'il élève au-dessus de tous les orateurs, et cependant il ne dissimule aucun de ses défauts. «Démosthènes ne réussit w point dans les mouvements modérés; il a de la » dureté; il manque de flexibilité et d'éclat; il ne » sait pas manier la plaisanterie. Hypéride, au con- » traire (autre orateur grec très-célèbre, contempo- )) rain et rival de Démosthènes), Hypéride a toutes les » qualités qui manquent à Démosthènes; mais il ne » s'élève jamais jusqu'au sublime : c'est pour le sur » blime que Démosthènes est né. La nature et l'é- » tude lui ont donné tout ce qui peut y conduire; » il réunit tout ce qui fait le grand orateur, le ton )) de majesté, la véhémence des mouvements, la ri- » chesse des moyens, l'adresse, la rapidité, la force » dans le plus haut degré. »

Ailleurs, il le compare à Cicéron. « Il est grand » dans son abondance, comme Démosthènes dans » sa précision. Je comparerais celui-ci à la foudre » qui écrase, à la tempête qui ravage; l'autre, à un » vaste incendie qui consume tout, et prend sans « cesse de nouvelles forces. »

Un des chapitres de Longin est employé à traiter cette question , qui a été quelquefois renouve-

(xniis i)K irrriiiivrimE. qn

léedopiiis lui, i'lt|iii, à piopicmciit païK'r, ne pont pas être iiiii' tjiu'stioii : Si le iiu-diocnî (jiii n'a point de défauts est préréral)le au sul»liiue (pii en a. On peut répondre d';d)(>i(l (pTil \ a inic soitc de contradiction dans les tenues; car c'est un défaut trèsréel que de n'avoir point do grandes beautés dans un sujet qui en est susceptible. Ensuite, avant d'aller plus loin, je citerai cet arli( le dt; f.onqin comme une dernière preuve très-péremptoire qu'il ne veut point parler des traits sublimes dont l'idée ne supj)ose aucun défaut, niais des ouvrages dont le sujet et le ton appartiennent au genre sublime. Cela me parait suffisamment prouvé, et je n'y reviendrai plus. Il oppose donc les ouvrages qui sont à peu j)rès irréprochables dans leur médiocrité à ceux qui ont des fautes et des inégalités dans leur élévation habituelle, et l'on sent qu'il ne peut pas balancer." Il faut bien pardonner, dit-il, à ceux qui » sont montés très-haut de tomber quelquefois, et )) à ceux qui ont une richesse inmiense d'en néf^li- » ger quelques parties. Celui qui ne commet point » de fautes ne sera point repris; mais celui qui pro- )) duit de grandes beautés sera admiré. Il n'est pas » étonnant que celui qui ne s'élève pas ne tombe » jamais; mais nous sommes naturellement portés » à admirer ce qui est grand, et un seul des beaux » endroits de nos écrivains supérieurs suffit pour » racheter toutes leurs fautes. »

Ce peudemots suffitaussi pourrésoudre la question proposée; mais il y a des esprits faux qui, en outrant un princi[)e vrai, en font un principe d'er-

^8 (OllIiS liV. LITTÉRATURE.

reur, et il iu> manque pas do gens qui ont voulu nous faire croire qu'un senl endroit heureux pouvait excuser toutes les fautes d'un mauvais ouvrage. Il semble que Longin les ait devinés, et se soit cru obligé de leur répondre d'avance; car il ajoute tout de suite : « Rassemblez toutes les fautes d'Homère » et de Démosthènes, et vous verrez qu'elles ne M font qu'une très-petite partie de leurs ouvrages. » C'est dire assez clairement qu'il n'excuse les fautes que là où les beautés prédominent : c'est ce qu'Horace avait déjà dit, et ce qui n'a pu recevoir une interprétation si fausse que de ceux qui avaient intérêt à la faire passer.

Un autre chapitre de Longin est consacré à développer le pouvoir de cette harmonie qui naît de farraugement des mots, et qui devait faire une partie si essentielle de la poésie et de l'éloquence chez un peuple que l'habitude d'un idiome, pour ainsi dire musical, rendait en ce genre si délicate et si sensible. Le jugement de V oreille estle plus superbe de touSy avait dit déjà Quintilien, Mais, quoique notre langue ne soit pas composée d'éléments aussi harmonieux que celle des Grecs ni même des Latins, l'harmonieartificielle qui résulte de l'arrangement des mots n'en est pas moins sensible pour nous, et même ce qui manque à la langue ne fait que rendre ce travail plus nécessaire et en augmenter le mérite. Et qui n'a pas éprouvé qu'un son désagréable, une construction dure, peut gâter ce qu'il y a de plus beau? Notre auteur avait donc bien raison de traiter cette partie comme une des

COliRS Dl MirivKVTUKF. y()

plus essentielles ;ui siihlime, et l'on sait iiiS(|iroù les aiuiens poussaient à cet «'^ard la ilélicalesse. <c 1/liai mollir du discours, dit-il , ne frappe pas scu- » lenient l'oreille, mais l'esprit; elle y réveille une » loule d'idées, de sentiments, d'images, et parle » de près à notre âme par le rapport dis sons avec » les pensées... C'est l'assemblai^e et la |>roportion » des membres qui tout la Ix^auté du corjxs : st'pa- »j rez-les, et cette beauté n'existe plus, il eu est de » même des parties de la phrase Ijarnionique : dé- » truisez-en l'arrangement, romj)ez ces liens cpii » les unissent, et tout l'effet est détruit. »Cetle comparaison est parfaitement juste.

I.ongin recommande également de ne pas trop allonger ses phrases etde ne point trop les resserrer. Ce dernier délaut surtout est directement contraire au style sublime, non pas au sublime d'un mot, mais au caractère de majesté qui convient aux grands sujets. Homère est nombreux, périodique; il procède volontiers par une suite de liaisons et de mouvements. Le traduire en style coupé, comme on l'a fait de nos jours, parce que cela était plus aisé que de faire sentir dans la version quelque chose de l'harmonie de l'original, c'est lui ùter un de ses principaux caractères. Cependant, ce j)rincipe sur l'espèce d'harmonie nécessaire au style sublime souffre quelques exceptions; mais il est généralement bon. Cicéron , Démosthènes, Bossuet, en prouvent la vérité.

Dès le commencement de son traité, î^ongin parle des vices de styU' les plus opposés au sublime.

lOO CODRS DE LITTKIÎATURF.

et j'ai cru, dans cette analyse, devoir suivre une marche toute contraire, parce qu'il me semble qu'en tout genre il faut d'abord établir ce qu'on doit faire, avant de dire ce qu'il faut éviter. Il en marque trois principaux : l'enflure , les ornements recherchés qu'il appelle le style froid et puéril, et la fausse chaleur ; ce sont précisément les trois vices dominants de ce siècle. Et combien d'écrivains qui ont la prétention d'être grands^ d'être chauds, se trouveraient froids et petits au tribunal de Longin , c'est-à-dire, à celui du bon sens, qui n'a pas changé depuis lui ! « L'enflure, dit-il, est ce qu'il y) y a de plus difficile à éviter : on y tombe sans s'en » apercevoir , en cherchant le sublime et en voulant » éviter la faiblesse et la sécheresse. On se fonde siu' » cetapophthegme dangereux :

» Dans un noble projet on tombe noblement,

» mais on s'abuse. L'enflure n'est pas moins vicieuse » dans le discours que dans le corps; elle a de l'apj) parence, mais elle est creuse en dedans, et, comme » on dit, il n'y a rien de si sec qu'un hydropique. » Cette comparaison est empruntée de Quintilien. « Le style froid et puéril est l'abus des figures qu'on » apprend dans les écoles : c'est le défaut de ceux » qui veulent toujours dire quelque chose d'ex- » traordinaire et de brillant, qui veulent surtout j> être agréables , gracieux, et qui , à force de s'éloi- » ener du naturel, tombent dans une ridicule af- » fectatiou. La fausse chaleur, qu'un rhéteur,

(OUIIS I>1 111 11 UAlLll! . KM

•' nonimc lliéodore, a|)[)elait forl hicii la liiivin "hors lie saison, consiste à s'cnipoitcr- hors «le "propos, à s'écliaulfer par projet, quand il laii- » (Irait ètic traïupiillo. Do tels éerivaiiis ressem- •• blent à tles t;t;iis ivres; ils cherclient a exprimer » des passions (jirils n'éprouvent point, et il n'y a » rien de |)Iiis froiti , d»' pins ridicule que d'être ému » tout seul (piand on n'émeut personne. »

Cet excellent critique iinit son ouvrage par déplorer la perte de la grande éloquence, de celle qui florissait dans les beaux jours d'Athènes et de Kt)nie. 11 attribue cette perte à celle de la liberté. «Il est impossible, dit-il, qu'un esclave soit un )> orateur sublime. Nous ne sommes j)lus guère que » de magnifiques flatteurs. » Quand nous en serons à la décadence des lettres chez les Grecs et les Romains, nous verrons que Longin avait raison, et que la même corruption des mœurs qui avait entraîné la chute de Tancien gouvernement, devait aussi entraîner celle des beaux-arts.

H)l COUHS DE LITTERATUIU-:

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