CHAPITRE III
De la la/ /gue française , comparée aux langues anciennes.
Du sublime à la grammaire il y a beaucoup à descendre; mais, pour les bons esprits, tout ce qui est utile à l'instruction est toujours assez intéressant. Dans le plan que je me suis proposé de suivre, une partie considérable de ce Cours étant destinée à faire connaître, à faire sentir les anciens, autant qu'il est possible , même à ceux qui ne peuvent pas les lire dans l'original, il m'importe d'avertir des difficultés inévitables que je dois rencontrer, et des bornes étroites et gênantes que m'impose la nécessité de ne jamais montrer ces auteurs dans leur propre langue, par égard pour les personnes qui ne la connaissent point; et puisqu'ils ne peuvent parler ici que la nôtre, il est également juste et nécessaire d'établir d'abord ce que doit leur faire perdre la différence du langage , même en supposant ce qu'il y a de plus rare, c'est-à-dire la traduction aussi bonne qu'elle peut l'être. La grande réputation de ces écrivains est ici un danger pour eux et un écueil pour moi ; car, bien que leur mérite soit de nature à être encore aperçu dans une autre langue que la leur, il est difficile qu'ils n'en perdent pas quelque chose, surtout en poésie ; et
:>i ilaïufs it'llt' tlisproporlioii on les |iit^cail au «lossous de riilee tjii'on en a\ail, on sexposerail a «'tre iiiitistc envers eux, et e'esl cette injustice ([U(! |e u»e crois oblii^é île prévenir, l.'est tlonc une occasion toute naturelle lie mettre en avant quelques notions , quelques principes sur les dilférences les plus essentielles qui se trouvent entre les iilioines anciens et le nôtre, île discutiîr ce qui a été dit siuce sujet , et d'établir des vérités qu'on a souvent obscurcies connue à ilessein , iaute île lumières ou lie bonne foi. Ce détail sera qui^lquelois puiement «grammatical : il faut bien s'y résoudre, et d'autant plus que la grammaire doit entrer aussi dans ce plan d'instruction. D'ailleurs elle a cela diî commiui avec la géométrie, qu'elle racbète la sécheresse (\v sujet par la netteté des conceptions.
Il n'est pas inutile d'observer que, dans rantiquité, le mot grammatice, qui avait passé des Grecs aux Latins, et dont nous avons fait celui de grammaire, avait une acception beaucoup plus étendue que parmi nous. On mettait les jeunes gens entre les mains du grammairien avant de les contier au rhéteur et au philosophe; et Quintilien, qui nous a tracé un plan très-complet de l'ancienne éducation, nous apprend que les connaissances el les devon-s des grammairiens s'étendaient à des objets qui paraissent aujourd'hui ne pasa])p u tt tiir à leur profession. Non-seulement un grammairien devait apprendre à ses élèves à écrire et à parler correctement, el a connaître les règles de la versiiicution, ce qui est à peu j)res la seule chose qui
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soit aujourd'hui du ressort de la grammaire , mais il devait être encore ce qu'on appelle proprement parmi les gens des lettres un critique; ce qui ne signifiait pas, comme de nos jours, un homme qui , dans une feuille ou dans une affiche, s'établit jugede tous les ouvrages nouveaux, sans être obligé de savoir un mot de ce qu'il dit, ni même de savoir sa langue. Un critique, un grammairien, un philologue (ces trois mots sont à peu près synonymes), était un homme particulièrement occupé de l'étude des langues et de la lecture des poètes, de la connaissance exacte des manuscrits , qui , avant l'imprimerie , étaient les seuls livres ; il devait en offrir aux jeunes gens le texte épuré , les initier dans tous les secrets de la versification et de l'harmonie ; et comme alors la poésie lyrique était toujours accompagnée d'instruments, et la poésie dramatique toujours mêlée au chant, il ne pouvait enseigner le rhythme , si essentiel à la poésie, sans savoir ce qu'on savait alors de musique. Il devait apprendre à ses disciples à réciter des vers sans jamais blesser ni la quantité ni le nombre. Il eût été honteux à tout homme bien élevé de prononcer d'une manière vicieuse un vers grec ou latin : c'eût été une preuve d'une mauvaise éducation; et comme cette étude est infiniment plus aisée pour nous , chez qui les règles de la versification sont très-bornées et très-faciles , rien n'est plus propre à nous faire sentir combien il est indécent que des personnes bien nées estropient des vers dans leur propre langue, en ignorent la mesure et la cadence, et que
ceux ([iii , }»:»!• »l;it, (l(»iN('iit k's ivciter en {)ii))lic, iniitilent si souvent et si grossièrement ce {juils répètent tous les joiH's.
IVlle est 1 i(lé(î (jne nous donne Onintilien des i;ranHnairiens de Koinu cl d Athènes, et (jiii nous rappelle l'importance qu'avait nécessaireMunt dafis les anciennes répul)li(pies tout ce <[ui tenait ;i l'art de bien parler. Cette délicatesse d'oreUle avait contribué à perfectionner l'harmonie de leur langue, et l'harmonie entretenait à son tour cetti^ délicatesse. Mais, au moment d'exposer si sommairement une partie des avantages du grec et du latin (car cet examen approfondi serait une dissertation qui ne pourrait s'adresser qu'aux savants), je crois entendre déjà les reproches inconsidérés de ceux qui, saisissant mal l'état de la question, s'imaginent qu'on veut déprécier et calomnier la langue française. Il seraitassurément bien maladroit et bien ridicule de vouloir rabaisser une langue dans laquelle on a toute sa vie pensé, parlé et écrit : c'est ce qu'on ne peut supposer que de pédants qui n'auraient jamais fait autre chose que commenter les Grecs et les Latins. La méthode facile de mettre les injures à la place des raisons a fait dire aussi aux aveugles apologistes de notre langue, que ceux qui la trouvaient inférieure aux langues anciennes étaient des ignorants qui n'avaient pas su s'en servir; et, ce cpi'il y a de plus étonnant, c'est que lies gens d esprit et de mérite ont euq)lové cette invective très gratuite, persuadés appareunuent qu'en exaltant leur langue ils donneraient une plus
loG COURS DE LITTÉRATLRK.
grande idéedeleursouvriigesJe n'en citerai qu'un , et, selon ma coutume, je le choisirai parmi les morts, pour avoir moins à démêler avecles vivants; c'est du Belloy, dans ses Observations sur la langue et la poésie française. Le but de cet ouvrage, que l'auteur n'eut pas le temps d'achever, est de faire voir que non -seulement notre langue n'est pas inférieure aux langues anciennes et étrangères, mais qu'elle a de l'avantage sur toutes. L'auteur, qui avait voué sa plume à l'adulation , a cru peutêtre flatter aussi la nation sous ce rapport. Mais on peut être très-bon Français sans regarder sa langue comme la première du monde. Elle a sûrement sur toutes les autres de l'Europe l'avantage d'être devenue la langue imiverselle; mais sans vouloir examiner ici toutes les causes de cette universalité, la principale est incontestablement la grande quantité d'excellents ouvrages qu'elle a produits dans tous les genres, et surtout la supériorité de notre théâtre. La question se réduit donc , pour le moment , au latin et au grec comparés au français. Du Belloy commence par s'élever contre (les Parisiens qui écrivent mal^ contre des criailleries de niauvais auteurs , qui voudraient persuader au public que la langue de Racine et de Bossuet ne vaut pas celle de Virgile et de Démosthènes. Il y a dans ce début beaucoup d'humeur et de mauvaise foi. Ces Parisiens, ces mauvais auteurs, sont Fénelon dans ses Dialogues sur l'Eloquence ; Racine et Despréaux, qui, après avoir eu le projet de traduire X Iliade , y ont renoncé, comme tout
« OL'KS Dr lin hu\i l'ui". 107
k' nioiitlc s.iil , parce (|u ils (lcsf>|»ciau'iil «le I loiiver dans leur laiii;iit' dr (jiioi liill» r loiilic rrlU* irHoiiH"re; le Iviiqut' Kousstaii , ([iii 110 se servait pas mal de la sienne; eidin VOllaire , cpii n'était pas un superstitieux idolâtre des anciens, ni un iionnne a préjugés pédantesqucs. (l'est ce dernier qui s'est plaint le plus souvent de ce qui manquait à notre langue et à notre; versification : on pouiiait le citer la-dessus en cent endroits. Je me borne à ces vers de son Epiire à Horace :
Notre langue , im peu sèehe et sans inv.ersions . Peut-elle subjuguer les autres nations?
On j)eut répondre oui, puisque cela est déjà tait; et nous avons vu pourquoi. Mais dans cet endroit de son Épltre, l'auteur vient de dire qu'il ne se flatte pas que la langue dans laquelle il a écrit fasse vivre ses ouvrages aussi long-temps que celle d'Horace a fait vivre les siens. Je crois qu'il a tort d'en douter; mais ce n'est pas là la question. Il ajoute :
Nous avons la clarté , l'agrément , la justesse ; Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce ?
On sent bien qu'il s'agit de l'Italie antique.
Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté ? Et ne péchons-nous pas par l'uniformité?
Nous verrons tout à l'heure que cela n'est (pie trop vrai. ^Nlais comment se refuser à luie observation que les expressions ingénieuses dont se sert du
lo8 COURS DE LITTÉRATURE.
Belloy autorisent assez , et rendent encore plus frappante? Je suis fort loin de vouloir rien ôter à un homme dont les succès au théâtre prouvent un talent estimable à plusieurs égards; mais il est bien reconnu que ce n'est pas le style qui est la partie la plus brillante de ses ouvrages : c'est pour tant l'auteur du Siège de Calais qui ne peut souffrir qu'on trouve rien de plus beau que sa langue , et c'est l'auteur de Mérope et de la Henriade qui avoue l'infériorité de la sienne. Que résulte-t-il de ce contraste et des autorités imposantes que j'ai citées? C'est que pour bien juger des langues, il faut savoir ce qu'il est possible d'en faire, être né pour écrire, et surtout avoir l'oreille sensible. Du Belloy et beaucoup d'autres accumulent citations sur citations pour prouver que nos bons écrivains ont su tirer de leur langue desbeautés que l'on peut opposer à celles des anciens. Eh! qui en doute? Qui doute que le génie ne sache se servir le plus heureusement qu'il est possible de l'instrument qu'on lui confie ? La question est de savoir s'il n'y en a pas de plus heureux. Tous nos jugements en fait de goût, on l'a déjà dit, ne sont et ne peuvent être que des comparaisons. L'homme du meilleur esprit, qui ne sait que sa langue et qui lit nos bons auteurs, ne peut rien imaginer de mieux, parce qu'ils ont tiré de la leur tout ce qu'on en pouvait tirer. Ils sont donc en cela pour le moinségaux aux anciens; je dis pour le moins , car plus ils avaient de difficultés à vaincre , et plus leur mérite est grand. Mais à l'égard de l'idiome qu'ils avaient
COURS m I rrrtRATDnr. iO()
à inaniei', ce n't'st point par tics traits (Irtaclics cpi'on t'iipoiitjii|;t'r, c'est |)ar la niarclic liabitiielle. Il faudrait, l'uliv ^«•ns iiistriiitsot faits jHiur décider la question, prcuilre cent mms d lloiiicic et de \ ir- ♦;ile, les opposer k cent vers de Racine et de Voltaire, comparer, vers par vers, ce que la lan|^ue a <Ionné au\ uns et aux autres, et de plus, statuei- (piel est l'effet total sur les oreilles délicates et exercées. Que l'on fasse cet examen , et l'on verra (pir ilu Reiiov, dans son système, est aussi loin dt; la vérité qu'il l'est de la question. Au reste, il y a longtemps qu'elle est jugée, et il ne s'agit aujourd'hui que d'en faire soupçonner du moins les raisons à ceux mêmes qui n'entendent pas le français.
Dans cet examen comparatif des langues, il faut de toute nécessité revenir aux premiers éléments, il faut parler des noms, des verbes, des articles, des prépositions, des particules; car c'est de tout cela que se composent la construction , l'expression et l'harmonie, c'est-à-dire les trois choses jirincipales qui constituent la diction. Ne rougissons point de descendre à ce détail , qui ne peut paraître petit que parce qu'on en parle très-inutilement aux entants, qui ne peuvent pas l'entendre; mais quand le philosophe pense à tout le chemin qu'il a (aUu faire pour parvenir à un langage régulier et raisonnable malgré ses imperfections, la formation des langues paraît une des merveilles de l'espiit humain que deux choses seules rendent concevable, le temps et la nécessité.
Une des premières qualités d'iuie langue est de
IIO COURS DE LlTTÉUA'JlIRi:.
présenter à l'esprit, le plus tôt et le plus clairement qu'il est possible , les rapports que les mots ont les uns avec les autres dans la composition d'une phrase. Ainsi , par exemple, les rapports des noms entre eux ou avec les verbes sont déterminés par les cas. Le rudiment nous dit qu'il y en a six; mais cela est bon à dire à des enfants: ces cas appartiennent aux Grecs et aux Latins; quant à nous, nous n'en avons pas. Les cas sont distingués par différentes terminaisons du même mot, qui avertissent dans quel rapport il est avec ce qui précède ou ce qui suit. Nous disons dans tous les cas homme. Dieu y livre, et nous sommes obligés de les différencier par un article ou par une particule : l'homme, de r homme, à l'homme, par l'homme. Les femmes savantes de Molière diraient : Voilà qui se décline. Point du tout : voilà ce qu'on fait quand on ne peut pas décliner; car un mot qui ne change point de terminaison est ce qu'on appelle indéclinable. Décliner, c'est dire, comme les Latins, homo, hoininis , homini , hominem, homine, et, comme les Grecs, avôpwTroç, avôpcoTrou, avÔpojrw, avÔpcorov, etc. Pourquoi? C'est que le mot , dès qu'il est prononcé , m'avertit dans quelle relation il est avec les autres. On sera peut-être tenté de croire que ce défaut de déclinaisons, auquel nous suppléons par des articles et des particules , n'est pas une chose bien importante ; mais c'est qu'on n'en voit pas d'abord la conséquence, et ce premier exemple de ce qui nous manque va faire voir combien tout se tient dans les langues. Cette privation do cas proprement
roi; lis r)F. i.rrrFiiATiJHE. i i i
dits est une «los causes eapitales (|iii font que liiiv«'rsi()n n'est point n:itni'elle à notre langue, et (jni nous piivent |)aiconsé(|uentil'un(l<'s plus précieux avanta{,'e.s des langues «incienncs. l*oiir([uoi seiat-on toujours choqué d'entendre dire : Ui vie conservcrjt' i'oiidrais? C'est que ce mot la lur ne présente à l'esprit auciu» rapport quelconque ou l'on puisse s'ari-èter. Vous ne savez, quand vous l'entendez, s'il est uoininatif ou régime, c'est-à-dire s'il doit amener un verbe ou le suivre; ce n'est (juc lorsque la ])l»rase est Unie que vous comprenez cjue le n)ot /a vie est régi par le verbe conserver. Ovy il y a dans toutes les têtes une logique secrète qui fait que vous désirez d'attacher une relation quelconque à chaque mot que vous entende-A, et, pour suivr»* le lil naturel de ces l'elations, il faut absolument dire dans notre langue : Je voudrais conserver la ine, ce qui n'offre aucun nuage à la pensée; mais si je commence ma phrase en latin par le mot vitam, me voilà d'abord averti, par la désinence qui frappe mon oreille, que j'entends un accusatif, c'est-à-dire un régime qui me promet un verbe. Je sais d'où je pars et où je vas, et ce qui est pour un Français une inversion forcée qui le trouble, est pour moi, Latin, un ordre naturel d'idées. Mais, dira-t-on peut-être, y a-t-il beaucoup d'avantages à pouvoir dire : la vie conserver je voudrais ^ plutôt que je voudrais conserver la vie? Non , il y eu a tort peu pour cette phrase et pour telle auti e (jue je choisirais dans le langage ordinaire; mais ileinandez aux poètes, aux historie?»s.
I I a COURS DE LITTKUATLKE.
aux orateurs , si c'est pour eux la même chose d'être obligésde mettre toujours les mots à la même place, ou de les placer où l'on veut, et leur réponse développée fera voir qu'à ce même principe, qui fait que l'une des deux phrases est impossible pour nous et naturelle auxanciens, tient, d'un côté, une multitude d'inconvénients, et de l'autre une multitude de beautés. J'y reviendrai quand il s'agira de l'inversion. Nous n'aurions pas cru les déclinaisons si importantes, et il me semble que cela jette déjà quelque intérêt sur les reproches que nous avons à faire aux particules, aux articles, aux pronoms, long et embarrassant cortège sans lequel nous ne saurions faire un pas. A, de, des, du , je , moi , il, vous, nous , elle, le, la, les , et ce cjue éternel, que malheureusement on ne peut appeler^^zze reti^anché que dans les grammaires latines : voilà ce qui remplit continuellement nos phrases. Sans doute, accoutumés à notre langue et n'en connaissant point d'autres, nous n'y prenons pas garde; mais croiton qu'un Grec ou un Latin ne fût pas étrangement fatigué de nous voir traîner sans cesse cet attirail de monosyllabes, dont aucun n'était nécessaire aux anciens, et dont ils ne se servaient qu'à leur choix? Voilà, entre autres choses, ce qui rend pour nous leur poésie si difficile à traduire. Notre vers , ainsi que le leur , n'a que six pieds , et il n'y a presque point de phrase qui , en passant de leur langue dans la notre, ne demande , pour être exactement rendue, un bien plus grand nombre de mots, parce que les procédés de leur construction sont très-
coDiis i)h urrÉiUTURE. i i3
siiiiplis, rt (|iu' ceux (le l;t nôtre sont trés-coinj)()st'*s. l'ii'nous pour oxcinplc le premier vers de YA/iiù/t'; car il iaut rendre cette dj-rnoiistratioii sensible pour tout le monde, et je demanch; la permission de citei un vers latin sans consécjuence :
>• Anna, virunuiue cano , Troj.T (jiii jiriuiUH ah uris. >•
Adoj)tons pour un moment la méthode de Dumarsais, la version interlinéaire, qui place un mot français sous un mot latin. Il y en a neuf dans h; vers de Virgile , qui sont ceux-ci :
Combats et héros chante , Troie qui premier des bords.
C'est pour nous un galimatias. Ces mêmes mots en latin sont clairs comme le jour, parce que le sens de tous est distinctement marqué par ces finales dont j'ai parlé; en sorte que l'élève de Dumarsais procéderait ainsi : Les Latins n'ont point d'articles : arma est nécessairement un nominatif ou un accusatif; c'est le dernier ici, puisque voilà le verbe qui le régit. Virum est aussi un accusatif. Ainsi mettons : les combats et le héros. Cano est la première personne du j)résent de l'indicatif, car la terminaison seule renferme tout cela : Je chante, et voilà le premier membre de la phrase dans le français, qui n'a point d'inversions, Je chante les combats et le héros. Il y a déjà sept mots, tous indispensables pour en rendre quatre, et en achevant le vers de la même manière, il trouvera (jui le premier des bords de Troie , sept autres mots poui- v\\ rendie I. 8
] l/j COURS DE LITTÉRATURE.
cinq; en sorte qu'en voilà quatorze contre neuf, sans qu'il y ait ime syllabe qui ne soit nécessaire, et sans qu'on ait ajouté la moindre idée. Et comment le latin a-t-il mis dans un seul vers ce qui nous paraît si long par rapport aux nôtres, Je chante les combats et le héros qui le premier des bords de Troie? Pourquoi cette disproportion entre deux phrases dont l'une dit exactement la même chose que l'autre? Voici l'excédant en français, et ce sont ces articles et ces particules dont je parlais, Je , les ,le,de, le , dont le latin n'a que faire. En prose, du moins, on a toute la liberté de s'étendre; mais dans les vers, où le terrain est mesuré, quels efforts ne faut-il pas pour balancer cette inégalité ! et comment y parvient-on, si ce n'est le plus souvent par quelques sacrifices? Aussi Boileau, qui, dans r^rt poétique, a traduit le commencement de r Enéide , a mis trois vers pour deux :
Je chante les combats et cet homme pieux
Qui , des bords d'Ilion , conduit dans l'Ausonie ,
Le premier aborda les champs de Lavinie.
Encore a-t-il omis une circonstance fort essentielle, les deux mots \?^\ms fato profugus, fugitif par l'or^ dre des destins, mots nécessaires dans le dessein du poëte.
Je puis citer un exemple plus voisin de nous, et plus propre que tout autre à faire voir non pas seulement la difficulté, mais même quelquefois l'impossibilité de rendre un vers par un vers, lorsque
COI its DU 1 1 1 l'ifnATirnt:. i i ^
cette précision est le plus nécessaire, comme dans nneinscription. ( )n coimait celle ([n'avait faite Tnrgot pour le portrait de l'iaiiklin : c'rtait un vers latin fort beau, (pii, rappelant à la fois la révolution préparée par l'ianklin eu Ainéii(pie, et ses découvertes sur rélectric ilé, disait :
« Eripult cci'lo ruimen , SfOpliiiiiujiir tyiannis. »
Jlrui'il la foudre aux deux et le sceptre aux tyrans . Otez le pronom //, et vous avez un fort beau vers français pour rendre levers latin; mais malheureusement, ce pronom est indispensable, et la difficulté est invincible.
Cela nous conduit aux conjugaisons, qui se passent du pronom personnel en latin et en grec, et qui cliez nous ne marchent pas sans lui \Je^tu\ il^ nous y vousy ils. Nous ne pouvons pas conjuguer autrement; mais ce n'est pas tout, et c'est ici une de nos plus grandes misères. Nos verbes ne se conjuguent que dans un certain nombre de temps; les verbes latins et les grecs dans tous. Ils se conjuguent à l'actif et au passif, et chez nous à l'actif seulement ; encore au prétérit indéfini et au plusque parfait de chaque mode, et au futur du subjonctif, sommes-nous obligés d'avoir recours au verbe auxiliaire ai'oir, et de dire : fui aimé ^J'avais aimè^ f aurais aimé, que f eusse ainié y que fuie aimé, etc. Pour ce qui est du passif, nous n'en avons pas : nous prenons tout uniment le verbe substantifye vy//>, et nous y joignons le par-
I l() COURS DE LITTÉRATURE.
ticipe dans tous les modes et dans tous les temps, et à toutes les personnes. Ce sont bien là les livrées de l'indigence, et un Grec qui, en ouvrant une de nos grammaires, vernùt le même mot répété quatre pages de suite, servant à conjuguer tout un verbe, ne pourrait s'empêcher de nous regarder en pitié. Je dis un Grec, parce qu'en ce genre les Latins , qui sont riches en comparaison de nous , sont pauvres en comparaison des Grecs. Les premiers ont aussi un besoin absolu du verbe auxiliaire, au moins dans plusieurs temps du passif. Les Grecs ne l'admettent presque jamais , et leur verbe moyen est encore une richesse de plus. Nos modes sont pauvres; ceux des Latins sont incomplets; ceux des Grecs vont jusqu'à la surabondance. Un seul mot leur suffit pour exprimer quelque temps que ce soit , et il nous en faut souvent quatre, c'est-à-dire le verbe, l'auxiliaire avoir, le substantif être et le pronom : tu as été aimé, ils ont été aimés. Les Grecs disent cela dans un seul mot, et ils ont quatre manières de le dire. Nous n'avons que deux participes, ceux du présent, aimant, aimé : les deux du passé et du futur à l'actif, ajant aimé, devant aimer, et les deux du passif, ayant été aimé , devant être aimé; nous ne les formons, comme on voit, qu'avec l'auxiliaire avoir et le substantif e^re. Les Latins manquent de ceux du passé , et ont ceux du futur ; les Grecs les ont tous et les ont trij)lcs , c'est-à-dire chacun d'eux avec trois terminaisons différentes. — Mais à quoi bon ce superflu? s'il n'y a que six participes de né-
<(>IMIS lu II I I I It \ IDIII-. I I -J
ci'ssairos, pouiijiu)! en avoir ilix-luul :' — Voilà, diraient les Grecs, une question de l)arl)arcs. Estce qu'il peut y avoir trop de variété ilans les sons, quand on veut flatter roreille?Et les poêles et les orateurs sont-ils lâchés ilavoii' à choisir? — Mais que de temps il fallait j)our se mettre dans la tète cette incroyable quantité de fhiales d'un même mot ! — Cela ne paraît pas aisé en efl'et; ce[)endanl à Koine tout homme bien élevé parlait le grec aussi aisément que le latin ; les femmes même le savaient communément : c'est que Rome était remplie de Grecs, et qu'on apprend toujours aisément une langue qu'on parle. Mais quand une langue aussi riche que celle là devient ce qu'on app(;lle une langue savante, une langue morte , il y a de quoi étudier toute sa vie.
Maintenant, qui ne comprend pas combien cette , nécessité d'attacher à tous les temps d'un verbe un ou deux autres verbes surchargés d'un pronom , doit mettre de monotonie, de lenteur et d'embarras dans la construction ? et c'est encore une des raisons qui nous rendent l'inversion impossible. La clarté de notre marche méthodique dont nous nous vantons, quoique assurément elle ne soit pas plus claire que la marche libre, rapide et variée des anciens, n'est qu'une suite indispensable des entraves de notre idiome : force est bien à celui qui porte des chaînes de mesurer ses pas, et nous avons fait, comme on dit , de nécessité vertu. Mais quelle foule d'avantages inappréciables résultait de cet heureux privilège de l'inversion ! Quelle pro-
digiense variété d'effets et de combinaisons naissait de cette libre disposition des mots arrangés de manière à faire valoir toutes les parties de la phrase, à les couper, à les suspendre , à les opposer, à les rassembler, à attacher toujours l'oreille et l'imagination, sans que toute cette composition artificielle laissât le moindre nuage dans l'esprit ! Pour le sentir, il faut absolument lire les anciens dans leur langue : c'est une connaissance que rien ne peut suppléer. Je voudrais pourtant donner une idée , quoique très-imparfaite , du prix que peut avoir cet arrangement des mots , et je ne la prendrai pas dans un grand sujet d'éloquence ou de poésie , mais dans une fable tirée d'une des épltres d'Horace , et imitée par La Fontaine. Par malheur elle est du très- petit nombre de celles qui ne sont pas dignes de lui. C'est la fable du Rat de ville et du Rat des champs ^ qui , dans Horace , est un chefd'œuvre de grâce et d'expression. Voici la traduction exacte des deux premiers vers ^ On raconte que le rat des champs reçut le rat de ville dans son trou indigent; c'était un vieil hôte d'un vieil ami. Les deux vers latins sont charmants. Pourquoi? C'est qu'indépendamment de l'harmonie, les mots sont disposés de sorte que champ est opposé à ville j rat à j'at, vieux à vieux, hôte à ami. Ainsi, dans les quatre combinaisons que renferment ces deux vers , tout est contraste ou rappro-
^ Rusticus urbanum murem mus paupere fcrtur uéccepissc cai'o, vetcrem vetiis hospcs amicuiii.
<:()i;ns di i.iri kuaii iif. ik)
chenioiit. 11 est claii qn un paicil ailillci; (K; slyli! (et il y eu a une iiiHnilc de cette espèce) est absohiinent ctrani^er ;"i iiiu- laii^ik' ([ui n'a point «Tinveisions.
Qilinte-Cuicc , liisloriou élocpicnt, commence ainsi son (piatrioinc livre (je conscrvciai d'abord l'anani^cnicut de la |)liras(' latine, aiin tle mieux lairc comj)rondie le dessein de l'auteur dans le mot qui la finit : le moment de son récit est après la bataille d'Issus) : « Darius, un peu auparavant, maî- » tre d'une puissante armée, et qui s'était avancé » au combat, élevé sur un char, dans l'appareil » d'un triomphateur plutôt que d'un général, alors ïj au travers des campagnes qu'il avait remplies de » ses innombrables bataillons, et qui n'offraient » plus qu'une vaste solitude, y'wj^a//. »
Cette construction est très-mauvaise en français , et ce mot/tiyait, ainsi isolé, finit très-mal la phrase, et forme une chute sèche et désagréable. H la termine admirablement dans le latin. Il est facile d'aj)ercevoir l'art de l'auteur, même sans entendre sa langue. A la vérité, l'on ne peut pas deviner que le mot fugiebat^ composé de deux brèves et de deux longues, complète très-bien la période haimonique, au lieu que /«>a/^ est un mot sourd et sec; mais on voit clairement que la phrase est construite de manière à faire attendre jusqu'à la fin ce xno\.fugiebat; que c'est là le grand coup que l'historien veut frapper; tpi'il présente d'abord à l'esprit ce magnifique tableau de toute la puissance de Darius , pour offrir ensuite dans ce seul mot ,
I 20 COURS DE LITTiIrATURE.
fugiebat, il fuyait, le contraste de tant de grandeurs et les révolutions de la fortune ; en sorte que la phrase est essentiellement divisée en deux parties, dont la première étale tout ce qu'était le grand roi avant la journée d'Issus; et la seconde, composée d'un seul mot , représente ce qu'il est après cette funeste journée. L'arrangement pittoresque des phrases grecques et latines n'est pas toujours aussi frappant que dans cet endroit; mais un seul exemple semblable suffit pour faire deviner tout ce que peut produire un si heureux mécanisme, et avec quel plaisir on lit des ouvrages écrits de ce style.
A présent, s'il s'agissait de traduire cette phrase comme elle doit être traduite suivant le génie de notre langue, il est démontré d'abord qu'il faut renoncer à conserver la place du mot fugiebat , quelque avantageuse qu'elle soit en elle-même, et disposer ainsi la période française : « Darius, un » peu auparavant, maître d'une si puissante armée, » et qui s'était avancé au combat, élevé sur un )> char, dans l'appareil d'un triomphateur plutôt » que d'un général, fuyait alors au travers de ces » mêmes campagnes qu'il avait remplies de ses in- » nombrables bataillons, et qui n'offraient plus » qu'une triste et vaste solitude. »
Cet art de faire attendre jusqu'à la fin d'une période un mot décisif qui achevait le sens en complétant l'harmonie, était un des grands moyens qu'employaient les orateurs de Rome et d'Athènes ; et quand Cicéron et Quintilien ne nous en cite-
couns i)K i.iri b!ii,Muni;. lii
raient \y.\s des fxcinpk's j)articiiliors , la lecture des anciens nous rin(li(|U(M'ait à (ont nioincnt. Us savaient conihicM les lionimos rassemblés sont sus- (*ej)til)lt>s tlV'trt' menés j):ir le ])laisirile l'oreilU;, et riiarnionie esl certainement nn des avantages que nous pouvons le moins leur contester. Outre celte faculté des inversions, qui les laisse maîties de placer où ils veulent le mot qui est imaii;e et le mot (pii est pensée, ils ont une harmonie élémentaire qui tient surtout à deux choses, à des syllabes presque toujours sonores, et à une prosodie trèsdistincte. Les plus ardents apologistes de notre langue ne peuvent disconvenir qu'elle n'ait un nombre prodigieux de syllabes sourdes et sèches, ou même dures , et que sa prosodie ne soit trèslaiblcment marquée. La plupart de nos syllabes n'ont qu'une quantité douteuse, une valeur indéterminée; celles des anciens, presque toutes décidément longues ou brèves, forment leur prosodie d'un mélange continuel de dactyles et de spondées, d'ïambes, de trochées, d'anapestes; ce qui, pour parler un langage qu'on entendra mieux, équivaut à différentes mesures musicales, formées de rondes, de blanches, de noires et de croches. L'oreille était donc chez eux un juge délicat et sévère qu'il fallait gagner le premier. Tous leurs mots ayant un accent décidé , cette diversité de sons faisait de leur poésie une sorte de musique, et ce n'était pas sans raison que leurs poètes disaient. Je chante. La facdité de créer tel ordre de mots qu'il leur plaisait leur permettait une foule de constructions
particulières à la poésie, dont résultait un langage si différent de la prose , qu'en décomposant des vers de Virgile et d'Homère, on y trouverait encore, suivant l'expression d'Horace , les membres (T un poète mis en pièces , au lieu qu'en général le plus grand éloge des vers parmi nous est de se trouver bons en prose. L'essai que fit Lamotte sur la première scène de Mithridade^ en est une preuve évidente. Les vers de Racine n'y sont plus que de la prose très-bien faite : c'est qu'un des grands mérites de nos vers est d'échapper à la contrainte des règles, et de paraître libres sous les entraves de la mesure et de la rime. Otez cette rime, et il devien. dra impossible de marquer des limites certaines entre la prose et les vers , parce que la prose éloquente tient beaucoup de la poésie , et que la poésie déconstruite ressemble à de l'excellente prose.
C'est donc surtout en vers que nous sommes accablés de la supériorité des anciens. Enfants favorisés de la nature , ils ont des ailes , et nous nous traînons avec des fers. Leur harmonie, variée à l'infini, est un accompagnement délicieux qui soutient leurs pensées quand elles sont faibles, qui anime des détails indifférents par eux-mêmes, qui amuse encore l'oreille quand le cœur et l'esprit se reposent. Nous autres modernes, si la pensée ou le sentiment nous abandonne , nous avons peu de ressources pour nous faire écouter. Mais l'homme dontl'oreille estsensible est tenté dédire à Virgile, k Homère : Chantez toujours , chantez , dussiez^
i:oi us i>E i.irri-HA 1 1 HK. iu3
vous ne rien dire ; votre voix nje charme quand vos discours ne m Oiiiipriit pus.
Aussi, parmi nous, ceux qui, no songeant qu'au besoin de penser, et craignant de paraître (juelcpicfois vides, ont voulu (pie tous Icius veis niarcpiassent,ou que toutes leurs phrases fussent frappantes, sont tendus et raidcs. Au contraire, Racine, Vohaire , Fénelon , ^lassillon , et ceux (pii , connue eux , ont goûté cette mollesse heureuse des anciens, qui, comme le dit si bien Voltaire, sert à relever le sublime, l'ont laissée entrer dans leurs compositions, et des gens sans goût l'ont appelée faiblesse.
11 s'en faut bien que la conséquence de toutes ces vérités soit désavantageuse à la gloire de nos bons auteurs : au contraire, ce qui s'offrait aux anciens, nous sommes obligés de le chercher. Notre harmonie n'est pas un don de la langue; elle est l'ouvrage du talent : elle ne peut naître que d'une grande habileté dans le choix et l'arrangement d'un certain nombre de mots, et dans l'exclusion judicieuse donnée au plus grand nombre. Nous avons beaucoup moins de matériaux pour élever l'édifice, et ils sont bien moins heureux: l'honneur en est plus grand pour l'architecte. Nous bâtissons en briques, a dit Voltaire, et les anciens construisaient en marbre. Les Grecs surtoiit, aussi supérieurs aux Latins que ceux-ci le sont aux modernes, les Grecs avaient une langue toute poétique. La plupart de leurs mots pei^'X'^t à l'oreille et à limaginalion , et le son expruue l'idée. Ils peuvent
124 COURS DE LITT]êRA.TURE.
combiner plusieurs mots dans un seul, et renfermer plusieurs images et plusieurs pensées dans une seule expression.
Ils peignent d'un seul mot un casque qui jette des rayons de lumière de tous les côtés , un guerrier couvert d'un panache de diverses couleurs^ et mille autres objets qu'il serait trop long de détailler. Aussi nos mots scientifiques qui expriment des idées complexes sont tous empruntés du grec , géographie, astronomie, mythologie, et autres du même genre. Ils sacrifiaient tellement à l'euphonie (c'est encore là un de leurs mots composés , et il signifie la douceur des sons), qu'ils se permettaient, surtout en vers, d'ajouter ou de retrancher une ou plusieurs lettres dans un même mot, selon le besoin qu'ils en avaient pour la mesure et pour l'oreille. Ajoutez que les différentes nations de la Grèce, affectionnant des finales différentes, amenaient d^ins les noms et dans les verbes ces variations que l'on a nommées dialectes, et qu'un poète pouvait les employer toutes. Est-ce donc à tort qu'on s'est accordé à reconnaître chez eux la plus belle de toutes les langues et la plus harmonieuse poésie ?
Nous avons , il est vrai , comme les anciens , ce qu'on appelle des simples et des composés , c'est-àdire des termes radicaux modifiés par une préposition. Le verbe mettre ^ par exemple, est une racine dont les dérivés sont admettre, soumettre, démettre, etc.; mais en ce genre il nous en manque beaucoup d'essentiels, et cette sorte de composi-
COUnS DF. I.lTTlinATfJRE. 19.^
tloii dos mots est clioz nous plus l)oruôe et moins significative cjuc ohcz Irs anciens. Ia'Uis prépositions verbales ont plus de puissance et plus d'étendue. Prenons le mot regarder. Si nous voulons exprimer lesdifTérentes manières de regarder, il faut avoir recours aux phrases adverbiales, en luiut^ en haSy etc.; au lieu ([ue le mot latin us/>icere, modifié par une préposition, marque à lui seul toutes les nuances possibles. Regarder delo'm,j)r(}sj)i(('re ; regarder dedans, inspicere ; regarder à travers, perspicere ; regarder au fond , iutrospicere ; regarder derrière soi , respicere ; regarder en haut , suspicere; regarder en bas , despicere ; regarder de manière à distinguer un objet parmi plusieurs autres (voilà une idée très-complexe : un seul mot la rend), dispicere ; regarder autour de soi, circumspicere. Vous voyez que le latin peint tout d'un coup à l'esprit ce que le français ne lui apprend que successivement ; c'est le contraste de la rapidité et de la lenteur ; et pour peu qu'on réfléchisse sur le caractère de l'imagination, l'on sentira qu'on ne peut jamais lui parler trop vite, et qu'une des grandes prérogatives d'une langue est d'attacher une image à un mot. Veut-on d'ailleurs s'assurer , par des exemples , de l'avantage que l'on trouve à posséder des termes de ce genre, et de l'inconvénient d'en manquer? en voici de frappants. Ou rencontre souvent dans les historiens latins , au moment où une armée commence à s'ébranler, et paraît sur le point d'être mise en déroute, ces deux
l'as COURS DE LITTÉRATURE.
mots : fugain circurnspiciehânt , qui ne peuvent être rendus exactement que de cette manière : Ils regardaient autour d'eux de quel côté ils fuiraient. Voilà bien des mots. J'atteste tous ceux qui ont ici quelque connaissance du latin, que ce qui paraît si long en français est complètement exprimé par ces deux mots seuls ifugam circumspiciebant. Quel avantage de pouvoir offrir à l'imagination un tableau entier avec deux mots !
Un autre exemple démontrera l'impossibilité qu'éprouvent les meilleurs traducteurs des anciens à soutenir toujours la comparaison avec eux , parce que enfin l'on ne peut pas trouver dans une langue ce qui n'y est pas ; et quand un écrivain tel que notre Delille n'a pu y parvenir, on peut croire la difficulté insurmontable. Il s'agit de ce fameux épisode d'Orphée, et du moment où, en se retournant pour regarder Eurydice, il la perd sans retour.
C'est bien là que l'on va sentir la nécessité d'exprimer en un seul mot l'action de regarder derrière soi ; car c'est à un seul mouvement de tète que tient tout le destin des deux amants et tout l'intérêt de la situation. Virgile n'y était pas embarrassé. Il avait le mot respicere ; il ne s'agissait que de le placer heureusement, et l'on peut s'en rapporter à lui. Il coupe par le milieu la cinquième mesure, et suspend l'oreille et l'imagination sur le mot terr'ûÀQ^respexit. Ce mot, qui dit tout, le traducteur ne l'avait pas. On ne peut pas faire entrer dans un vers // regarde derrière lui.
rorns ui. r iiterature. 127
Dolillt' a mis :
PiTsqiu' ;uj\ |)«irlts tlii jnur , tnmldi', hors «le lui-int^me, Il s'am^te, il se tourne... Il rc\'oit ce (|u'il iiiine : CVn rst fait , fti'.
11 est trop évident qiù7 se tourne ne peint pas exactement à l'esprit le mouvement fatal ; et quand le poëte aurait mis il se retourne, cela ne rendrait pas mieux l'idée essentielle, ce regard d'Orphée, le dernier qu'il jette sur son épouse : c'est là tpie Virgile s'arrête, et il reprend tout de suite *, et tout ce (ju il a fait est perdu. La contrainte de la rime a forcé la traducteur de mettre // revoit ce quil ^//>72É'. Virgile , au contraire, présente pour première idée (et il a bien raison) qu'Orphée ne la voit plus. Toutes ces différences tiennent uniquement à un mot donné par une langue et refusé par l'autre ; et c'est tout ce qui peut résulter de cette observation que je me suis permise sur la meilleure de toutes nos traductions, sur celle que la beauté continue de la versification et la pureté du goût ont mise au rang des ouvrages classiques. On a fait une objection qui a paru spécieuse; c'est que nous ne sommes pas des juges compétents des langues mortes. Cela n'est vrai , comme bien d'autres choses, qu'avec beaucoup de restrictions. Sans doute il y a bien des finesses dans le langage , bien des agréments dans la prononciation, et en
' Rc sue. vil : Un onini.f
FJfu.ni.' labiir.
conséquence il y a aussi des défauts contraires, qui n'ont pu être saisis que par les nationaux. Mais il n'en est pas moins avéré que les modernes ont recueilli d'âge en âge un assez grand nombre de connaissances certaines sur les langues anciennes , pour sentir le mérite des auteurs grecs et latins , non-seulement dans les idées et les sentiments qui appartiennent à tous les peuples, mais même, jusqu'à un certain point, dans la diction et dans l'harmonie. Toutes les fois qu'on a beaucoup d'objets de comparaison dans une même chose, on a beaucoup de moyens de la connaître. Philosophes, orateurs , poètes , historiens , critiques , tout ce qui nous reste de l'antiquité a contribué à étendre nos idées et à former notre jugement. Les époques de la langue latine sont sensibles pour nous; et quel est l'homme instruit qui ne distingue pas le langage d'Ennius et de Plante, de celui de Virgile et de Térence? Les nombreuses inscriptions des anciens monuments suffiraient pour nous apprendre les variations et les progrès de la langue des Romains. Il faudrait manquer absolument d'oreille pour n'être pas aussi charmé de l'harmonie d'Horace et de Virgile que rebuté de la dure enflure de Lucain et de la monotone emphase de Claudien. Le style de Tite-Live et celui de Tacite , le style de Xénophon et celui de Thucydide, le style de Démosthènes et celui d'Isocrate , sont aussi différents pour nous que Bossuet et Fléchier, Voltaire et Montesquieu, Fontenelle et Buffon. Nous pouvons donc, ce me semble , nous livrer à notre admiration pour
COURS DE LITTÉRATURE. I Vf)
les grands écrivains de l'anticjuité, sans craindre «ju'elle soit aveugle, et cette ohjcetion de T.arnotte, <jiron a sinivenl répétée depuis lui, est une de celles que madame Dacier a le plus solidement réfutées; c'est un des endroits où elle a le plus raison contre lui, raison pour le fond des chosrs , s'entend, car pour la forme elle a toujours tort.
On peut actuellement prononcer avec connaissance de cause sur la question que j'ai posée en commençant. 11 est démontré que nous n'avons point de déclinaisons; que nos conjui^aisons sont très-incomplètes et très-défectueuses; que notre construction est surchargée d'auxiliaires, de particules, d'articles et de pronoms; que nous avons peu de prosodie et peu de rhythme; que nous ne pouvons faircqu'un usage très-bo rué de l'inversion ; que nous n'avons point de mots combinés, et pas assez de composés ; qu'enfin notre versification n'est essentiellement caractérisée que par la rime. Il n'est pas moins démontré que les anciens ont plus ou moins tout ce qui nous manque. Voilà les faits : quel en est le résultat ? Louange et gloire aux grands hommes qui nous ont rendu, par leur génie, la concurrence que notre langue nous refusait ; qui ont couvert notre indigence de leur richesse; qui, dans la lice où les anciens triomphaient depuis tant de siècles, se sont présentés avec des armes inégales, et ont laissé la victoire douteuse et la postérité incertaine; enfin qui, semblables aux héros d'Homère, ont combattu contre les dieux, et n'ont pas été vaincus !
l3o COURS DE LITTÉRATURE.
Je n'énoncerai pas à beaucoup près une opinion aussi décidée sur le parallèle souvent établi entre les langues étrangères et la nôtre. D'abord un semblable parallèle ne peut être bien fait que par nn homme qui saurait parler l'allemand , l'espagnol, l'italien et l'anglais aussi parfaitement que sa propre langue. On demandera pourquoi j'exige ici des connaissances plus étendues que lorsqu'il s'agit des anciens. La raison en est sensible: il n'est pas nécessaire que nous sachions le grec et le latin aussi bien que Démosthènes et Cicéron , pour apercevoir dans leur langue une supériorité qui se fait sentir encore, même depuis qu'on ne la parle plus ( car je n'appelle pas latin celui qu'on parle dans quelques parties de l'Allemagne, et le grec des esclaves de la Porte n'est pas celui des vainqueurs de Marathon ). D'ailleurs , nos idiomes modernes, l'espagnol, l'italien, l'anglais, le français, sont tous de même race ; ils descendent tous du latin, et nous sommes assez naturellement portés à respecter notre mère commune. Mais quand il s'agit de savoir à qui appartient la meilleure partie de l'héritage , il y a matière à procès , et les parties contendantesf sont également suspectes. Il faudrait donc que celui qui oserait se faire avocatgénéral dans cette cause, non-seulement connût bien toutes les pièces du procès, mais aussi fût bien sûr de son entière impartialité. Or, pour nous garantir de la prédilection si naturelle que nous avons pour notre propre langue, dont nous sentons à tous moments toutes les finesses et ton-
COURS DF I.lTTtnATllRE. I '^ I
tos les beautés, jt* m; i()mii;iis mi'un «iiovon; c'est l'habitude d'eu j)ailei' d'autres avec facilité. Ce que j'ai pu ae(|uéiii- de connaissances dans ran<;lais et tians l'itiilien se réduit à pouvoir liic les auteurs; et j)Our |iroiu)ncer décidément mu une; laiigue vivante, il laiil sa\(>ir la |>:irler. Ce (jiic j'en dirai se bornera donc à (juelques observations «générales, à (|uel(|ues faits à j)eu près conveiuis. Je laisse à d«' plus habiles que moi à s'enfoncer plus avant dans cette é[)iiieuse discussion.
L'italien, plus rapproché que nous du latin, en a pris une partie de ses conjugaisons. Il en a emprunté l'inversion, quoiqu'il n'e n fasse guère usage qtie dans les vers et avec infiniment moins de liberté et de variété que les anciens. Il est fécond, mélodieux et nexiblo,etsere commandesurtoutpar im caractère de douceur très- marqué, lia une pro- 'sodie décidée et très-musi cale. On lui reproche de la monotonie dans ses désin ences , p resque toujours vocales, et la facilité qu'ont les Italiens de retrancher souvent la finale de leurs mots et d'appuyer dans d'autres sur la pénultième syllabe, de façon que la dernière ressemble à nos e muets, ne me paraît pas suffisante pour détruire cette monotonie que mon oreille a cru reconnaître en les entendant eux-mêmes prononcer leurs vers. On a dit aussi que leur douceur dégénérait en mignardise, et leur abondance en diffusion. Sans prononcer sur ces reproches , sans examiner si la verbosité et l'afféterie appartiennent aux auteurs ou à la langue , j'observerai seulement que je ne connais j)as parmi
l3a COURS DE LITTÉRATURE.
les modernes un écrivain plus précis que Métastase, ni un poëte plus énergique que l'Arioste. Une description de tempête dans \ Orlando furioso et l'attaque des portes de Paris par le roi d'Alger, m'ont paru les deux tableaux de la poésie moderne les plus faits pour être comparés à ceux d'Homère, et c'est le plus grand éloge possible.
L'anglais , qui serait presque à moitié français , si son inconcevable prononciation ne la séparait de toutes les langues du monde, et ne rendait applicable à son langage le vers que Virgile appliquait autrefois à sa position géographique ,
Et penitus toto dà'isos orbe Bntannos : Les Bretons séparés du reste de la terre ;
l'anglais est encore plus chargé que nous d'auxiliaires, de particules, d'articles et de pronoms. Il conjugue encore bien moins que nous : ses modes sont infiniment bornés. Il n'a point de temps conditionnel. Il ne saurait d'ire , /e ferais , j'irais , etc . Il faut alors qu'il mette au-devant du verbe un signe qui répond à l'un de ces quatre mots , je voudrais, je décorais, je pourrais , j'aurais à. On ne peut nier que ces signes répétés sans cesse , et sujets même à l'équivoque, ne soient d'une pauvreté déplorable, et ne ressemblent à la barbarie. Mais ce qui , pour tout autre que les Anglais , porte bien évidemment ce caractère, c'est le vice capital de leur prononciation, qui semble heurter les principes de l'articulation humaine. Celle-ci doit
COUUS UK I.ini llVIUKli. i33
toujours tendre à décider, à fixer la naturelles sons, et c'est l'ol)jet et rinlcntiori des voyelles, tjiii ne sauraient jamais (lapixi trop distinctement l'oieille. IMais (jue diie d'une laiii;u(* chez qui les VON elles même, (jui sont les éléments de toute prononciation, sont si souvent indéterminées; chez ([ui tant de s\ llahes sont à moitié brisées entre les dents ou viennent mourir en sifflant sur le bord des lèvres? L'Anglais ^ dit Voltaire, p,a'^rn' deux heures par jour sur nous , en mangeant la moitié des mots. Je ne crois pas que les Anglais fassent grand cas de ces reproches, parce qu'une langue est toujours assez bonne pour ceux qui la parlent depuis leur enfance; mais aussi vous trouverez mille Anglais qui parlent passablement français, sur un Français en état de parler bien anglais , et cette disproportion entre deux peuples liés aujourd'hui par un commerce si continu et si rapproché, a certainement pour cause principale l'étrange bizarrerie de la prononciation.
Au reste, malgré l'indécision de leurs voyelles et l'entassement de leurs consonnes, ils prétendent bien avoir leur harmonie tout comme d'autres ; et il faut les en croire, pourvu qu'ils nous accordent à leur tour que cette harmonie n'existe que pour eux. Ils ont d'ailleurs des avantages qu'on ne peut, ce me semble, leur contester. L'inversion est permise à leur poésie, à peu près au même degré qu'à celle des Italiens, c'est-à-dire beaucoup moins qu'aux Latins et aux Grecs. Leurs constructions et leurs formes poétiques sont plus hardies et
plus maniables que les nôtres. Ils peuvent employer la rime ou s'en passer, et hasarder beaucoup plus que nous dans la création des termes nouveaux. Pope est celui qui a donné à leurs vers le plus de précision , et Milton le plus d'énergie.
Ces réflexions sur la diversité des langues conduisent à parler de la traduction , qui est entre elles un moyen de correspondance et un objet de rivalité. On a beaucoup disputé sur ce sujet, les uns exigeant une fidélité scrupuleuse , les autres réclamant une trop grande liberté; car la plupart des hommes semblent ne voir dans tous les arts que telle ou telle partie , pour laquelle ils se passionnent au point de lui subordonner tout le reste. La raison, au contraire, veut qu'on les proportionne toutes les unes aux autres sans en sacrifier aucune, et pose pour premier principe de les diriger toutes vers un seul but, qui est de plaire. Nous avons vu, quand il s'agissait de traduire les anciens , des critiques superstitieux ne pas vouloir qu'il y eût un seul mot de l'original perdu dans la traduction , ni que les contructions fussent jamais interverties, ni que les métaphores fussent rendues par des équivalents, ni qu'une phrase fût plus courte ou plus longue dans la version que dans le texte. A ce système , digne des successeurs de Mamurra et de Bobinet, d'autres ont opposé une licence sans bornes, et se sont cru permis de paraphraser les auteurs plutôt que de les traduire. La réponse à ces deux extrêmes , c'est le conseil que, dans la fable, le Dieu du jour donne trop inutile-
(X)i Hs iti I 1 11 luvriJiii;. ri:»
meut à Pluu'loii : hitci- tilriirri<jiii' tcrw : (Umlc hii n le inilii'ii. Je ne connais (|ii(' (l»ii\ règles indispensables clans toute traduction ; île bien rendre le sens de l'auteur, et de lui conserver son caractère. Il ne Éaut pas traduire (licéron dans le style de Séiiè(jue, ni Sénèque dans le style de (acéron. lout le reste dépend absolument du talent et du f^oùt de C("lui qui traduit, et les aj)plications sont trop nombreuses et troj) arbilaires pour les embrasser dans la généralité des préceptes. Si l'on veut lairc attention à la différence des idiomes, on verra qu'il doit être permis, suivant les circonstances, de supprimer une ligure qui s'éloigne trop du génie de notre langue, et de la remplacer par une autre qui s'en rapproche davantage; de resserrer ce qui, pour nous, serait trop lâche, et d'étendre ce qui nous paraîtrait trop serré; de mettre à la fin d'une phrase ce qui est au commencement d'une période latine ou grecque, si le nombre et l'haimonie peuvent y gagner sans que l'analogie en souffre. Le judicieux Rollin, qui a fondu tant d'auteiu's anciens dans ses ouvrages, a toujours j)rocédé selon le principe que je viens d'exposer. Boileau se moque très-agréablement d'un de ses anciens professeurs, qui voulait toujours que l'on rendît l'idée de chaque mot , et qui , en expliquant une phrase de Cicéron ', dont le sens était, La république avait contracté une sorte cV insensibilité et d'endurcissement , se récria beaucoup sur la dif-
* ObdiirueriU et jjcicatlucrat respublica.
l36 COURS DE LITTÉRATURE.
ficulté de bien rendre toute l'énergie du texte , et, après avoir défié tous les traducteurs passés, présents et futurs, finit par prononcer avec emphase : La république s'était endurcie , et avait contracté un durillon. Il est bien vrai que , dans l'expression latine, prise au propre, ce mot durillon est renfermé étymologiquement : mais qui ne voit que cette idée ignoble ne peut entrer dans la langue d'un orateur ? Cependant je ne serais pas surpris qu'aujourd'hui même il y eût encore des gens qui regrettassent le durillon.
Cette anecdote de Boileau me rappelle une étrange assertion avancée il y a quelques années, et qui n'est, comme tant d'autres erreurs, qu'une extension déraisonnable donnée à une vérité reconnue. Un anonyme a imprimé qu'il n'y a point de mot dans notre langue qu'un poète ne puisse faire entrer dans le style noble quand il saura le placer. Assurément rien n'est plus faux. Le talent exécute ce qui est difficile, mais il ne songe pas même à tenter l'impossible. Je propose, par exemple , à celui qui a tant de confiance, de faire entrer le durillon dans un poème épique. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire de rimes pour voir quelle quantité de mots nous est à jamais interdite dans le style soutenu. Il citait pour exemple le mot ventre qui se trouve dans le Lutrin, et même très-heureusement :
La cruche au large ventre est vide en un instant.
Mais comment ne s'est-il pas aperçu que l'exem-
COURS DE UITICRATURE. 1 3^
pie est hors ilc la cjiu'slioii, ([lu- A- lutrin ^ porinc héroï-comique, adiuettait le laniilier, et que c'est môme ce inrlanije île style, manié avec adresse, qui est un des agréments df l'ouvrage ? (ionnnent n'a-t-il pas vu que le mol (vv/r/v*, dont il ne dit rien, amenait celui de ventre? Mais ce (|ue Desjiréaux a cru trés-bicn placé dans un rej)as de cliant)ines, Taurait-il mis dans les festins des dieux d'Homère? 11 fallait donc, pour que la citation eut quelque sens, nous montrer les mots de eruclie et de ventre ou d'autres semblables dans un sujet noble, et l'on peut, je crois, douter qu'on les y trouve jamais.
INIais quelle est l'intention secrète de tous ces axiomes erronés? C'est toujours de justifier ce qui est mauvais. Des connaisseurs auront relevé dans des vers des expressions indignes de la poésie : on n'essaie pas de les défendre; cela pourrait être difficile , mais que fait-on ? L'on pose en principe que tous les mots peuvent entrer dans tous les sujets, et l'on taxe de timidité pusillanime ceux qui n'osent pas être insensés ; et comme ces systèmes sont fort commodes , attendu qu'ils tranchent toutes les difficultés, on peut imaginer combien de gens sont intéressés à les adopter. Au reste , ce scrupule sur le choix des mots propres à tel ou tel genre d'écrire n'est pas une superstition de notre langue; c'était une religion des langues anciennes, quoiqu'elles fussent bien plus hardies que la nôtre. Tous les critiques sont d'accord là-dessus : Longin en cite beaucoup d'exemples; il va jusqu'à repro-
l38 COURS DE LITTÉRATURE.
cher à Hérodote des expressions qu'il trouve audessous de la dignité de l'histoire : qu'on juge s'il devait être moins sévère en poésie.
Si chaque langue a des termes bas , si ce qui s'appelle ainsi dans l'une ne l'est pas dans l'autre , il en résulte une des plus grandes difficultés que le traducteur ait à vaincre , et un des plus grands mérites qu'il puisse avoir quand il l'a surmontée. On sait que le talent y parvient en sachant relever et ennoblir ces sortes de mots par le voisinage dont il les entoure ; mais cet art a ses bornes comme tout autre , et c'est même parce qu'il en a que c'est un art : si cela se pouvait toujours, il n'y aurait plus de mérite à y réussir quelquefois : c'est une réflexion qu'on n'a pas faite. Il y en a une autre non moins importante, c'est que, dans tous les exemples qu'on peut citer, on trouvera toujours que la premier excuse du mot qu'on a su ennoblir vient d'un rapport réel avec les idées primitives du sujet, et avec tout ce qui a précédé. On a félicité Racine d'avoir fait entrer le mot de chiens dans une tragédie :
Les chiens à qui sou bras a livré Jézabel.
Mais où se trouve ce mot? Dans une pièce tirée des livres saints , dans une pièce où nous sommes accoutumés dès les premiers vers au langage de l'Écriture, où tout nous rappelle les premières chose que nous avons apprises dans notre enfance; et dès lors l'histoire de Jézabel dévorée/>rt/' des chiens est présente à notre esprit, et relevée
(.Ol'HS 1)1 Ml IKKM L'HF. l'^()
par l'idée religieuse tTiiiie vengeance céleste. Ainsi l'imagination a |)ré|)aré l'oreille à ce mot, et prévenu la tlispaiat(\ De menu dans ces vers (|iie j'ai marqués ailleurs :
(Jinl(|U('l()is à r;iulil Je prvseute au pranil-pivlir i-t r«"iui'ii.«i cl le sel ,
non-seulement le mot dVv^ce/^s , qui ollre lulée d'une cérémonie sacrée, amène et fait passer avec lui le mot de sel ; mais la scène est dans le tcniplc des Juifs, et l'on est accoutumée d'avance au langage des lévites. C'est cette analogie secrète qui conduit toujours le grand écrivain : en sorte que ce qui nous paraît une hardiesse de son génie n'est que le coup d'œil de sa raison.
Je croirais avoir omis une des parties les plus importantes de la matière que je traite , si je ne finissais par examiner cette autre question souvent agitée, s'il convient de traduire les poètes en vers : j'avoue que j'ai tenu jusqu'ici pour l'affirmative, et les raisons qu'on y a opposées ne m'ont pas fait changer d'avis. Je persiste à penser qu'on fait descendre un poète de toute sa hauteur en l'abaissant au langage vulgaire. La meilleure prose ne peut le dédommager de cette perte, la plus douloureuse pour lui , la plus inappréciable , celle de riiarmonie. Si vous vous connaissez envers, ne sentez-vous pas qu'ils sont faits pour parler à vos organes ? Ne sentez-vous pas quel inexprimable charme lésulttî de cet heureux arrangement de mots , dt- ce concours de sons mesurés, tour à tour lents ou rapides, pro-
lono^és avec mollesse ou brisés avec éclat ? de ces périodes harmonieuses qui s'arrondissent dans l'oreille, de cette combinaison savante du mouvement et du rhythme avec le sentiment et la pensée? Et n'éprouvez-vous pas que cet accord continuel , qui, malgré les difficultés de l'art, ne trompe jamais ni votre oreille ni votre âme , est précisément la cause du plaisir que vous procurent de beaux vers ? C'est là vraiment la langue du poète : elle s'applique à des objets plus ou moins grands ; il y joint plus ou moins d'idées , il conçoit un sujet plus ou moins fortement, et ses choix sont plus ou moins heureux : c'est ainsi que s'établissent les rangs et la prééminence ; mais il faut avant tout qu'il sache manier son instrument , car le vers en est un. Quelque chose que dise son vers , si l'auteur y paraît contraint et gêné, si la mesure qui est faite pour ajouter à la pensée lui ôte quelque chose, si le rhythme blesse l'oreille qu'il doit enchanter, ce n'est plus un poète : qu'il parle , et qu'il ne chante pas; qu'il laisse là son instrument qui le gêne et lui pèse : il souffre en s'efforçant de le manier, et je souffre de l'en voir accablé , comme un homme ordinaire le serait de l'armure d'un géant.
Il est donc évident qu'une traduction en prose commence par anéantir l'art du poète, et lui ôter sa langue naturelle. Vous n'entendez plus le chant de la Sirène ; vous lisez les pensées d'un écrivain. On vous montre son esprit , et non pas son talent. Vous ne pouvez pas savoir pourquoi il charmait ses contemporains, et souvent vous le trouvez mé-
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iliocri' là <ni (»ii Ir Iroiivait adriiiiable, rt pout-ètre raclinirez-voiis (|url(|iierois là où on le trouvait médiocre. Coinhieii d'antres désavaiilagcs n'a-l-il pas encore à essii>er ilans les mains iln piosatenr (pii le dépouille ainsi de ses vêtements poétiques! Telle idéeavait infiniment (legrâceen se liant à telle image (juela prose n'a pu lui laisser: telle j)ljrase était belle ilans sa précision métrique ; l'eilet en est perdu parce qu'il faudra un ou deux mots de plus pour la rendre. Et qui ne sait ce que fait un mot de plus ou de moins? Tel hémistiche, telle césure était d'un effet terrible, et cet effet tenait absolument au rhythme, et le rhythnie a disparu. En vers du moins , la traduction rend poésie pour poésie ; et si le talent du traducteur est égal à celui de l'original , l'idée qu'il en donnera à ses lecteurs pourra ne les pas tromper , parce qu'il remplacera l'harmonie par l'harmonie, les figures par les figures, les grâces poétiques par d'autres grâces poétiques, l'audacieuse énergie des exjiressions par d'autres hardiesses analo£;ues au caractère de sa langue : c'est la même musique jouée sur un autre instrument; et l'on pourra juger, parle plaisir que donne celui qui la répète, du plaisir que faisait autrefois celui qui l'a chantée le premier.
Mais, dit-on ! et c'est la seule objection spécieuse qu'on ait faite), la version en prose, libre de toute contrainte, sera plus fidèle. Quoi ! vous appelez fidèle une copie qui ôte nécessairemet à l'original la moitié de son mérite et de son effet ! làes-vous bien sur que ce que vous nommez fidélité ne soit
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pas une perfidie ? Ce n'est pas que je prétende ni que j'aie prétendu jamais diminuer le mérite et l'utilité des bonnes traductions en prose : elles suppléent , du moins autant qu'il est possible , à celles qui nous manquent en vers ; elles font connaître , quoique imparfaitement, les bons ouvrages des poètes anciens ; et c'est rendre un service réel à ceux qui ne sauraient les lire autrement. D'ailleurs , la difficulté de faire lire un long ouvrage en vers dans notre langue est telle, qu'il sera toujours très-rare d'y réussir. Tel ancien même a un mérite si dépendant de son idiome, si particulier au genre qu'il traitait, si relatif à des mœurs différentes des nôtres , qu'on ne peut en essayer avec succès que des fragments , et que le tout ne pourrait nous plaire. Tel est , par exemple , Pindare , que la ressemblance continuelle de ses sujets , et ses fréquents écarts, qui ne pouvaient plaire qu'à sa nation , rendent intraduisible pour nous. 11 faut donc encourager le travail utile et estimable des bons traducteurs en prose ; mais si l'on veut qu'enfin la poésie française se glorifie un jour de s'être approprié les grands monuments de la poésie antique , on ne peut trop exciter les grands talents à la noble ambition de cueillir cette palme nationale ; il faut rejeter bien loin ces distinctions jalouses et frivoles qui n'accordent les honneurs du génie qu'à l'invention, comme s'il n'était pas démontré qu'une belle traduction en vers est , en quelque sorte , une seconde création; comme si, dans ce cas , le second rang, après un homme tel qu'Homère ou Virgile,
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n'était pas im rangôniiiu'iil ; enliii , comme si l'on pouvait nous rendre en vers le ^énie d'un grand écrivain, sans avoir soi-même ilu ^énie.
Mais prétendre qu'un poète «pii en traduit un ;mtie en veis iloit s'asservir à rciulie tons les mots, à renfermer dans le même espace les mêmes idées dans im même ordre, c'est le ridicule préjui^'é d'un pédant a cervelle étroite, cpii mallieureusement sait assez de latin pour juger très-mal le français , et qui a beaucoup plus de raison pour envier les modernes, que de titres pour admirer les anciens. Tout honnne qui traduit en vers prend la place de son modèle , et doit songer avant tout à plaire dans sa langue, comme l'auteur original plaisait dans la sienne. C'est là le plus grand service qu'il puisse lui rendre , puisque de l'effet que fera sa version dépend l'opinion qu'auront de l'original ceux qui ne peuvent le connaître autrement. C'est donc à l'effet total de l'ensemble qu'il doit d'abord s'appliquer. S'il est fidèle et ennuyeux , n'aura-t-il pas fait un beau chef-d'œuvre ? Il faut que sa composition , pour être animée , soit libre ; qu'il se pénètre quelque temps du morceau qu'il va traduire , et qu'il se rapproche, autant qu'il est possible, du degré de chaleur et de verve où il serait, s'il travaillait d'après lui-même. Alors , qu'il se mette à lutter contre l'auteur qu'il va faire parler; qu'il ne compte pas les mots, mais les beautés, et qu'il fasse en sorte que le calcul ne soit pas tro|> à son désavantage ; il aura fait beaucoup, et son lecteur, s'il est juste, sera content. C'est ainsi que Des-
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préaux et Voltaire ont traduit des fragments des anciens. Sans doute le mérite du traducteur sera d'autant plus grand, qu'il aura conservé plus de traits particuliers et distinctifs de l'ouvrage original, et qu'il en sera demeuré plus près, sans avoir l'air trop contraint et trop enchaîné ; mais il faut un goût bien sûr pour pouvoir décider en quels endroits le traducteur a eu tort de s'écarter de son guide. Il faut démontrer alors la possibilité de faire autrement ; il faut calculer ce que le vers précédent, ce que la phrase entière pouvait perdre. Il n'y a guère qu'un homme de l'art qui puisse faire cet examen avec connaissance de cause ; et quand on a statué d'abord que la version est par ellemême un bon ouvrage , si l'on veut prouver ensuite qu'elle devait être plus fidèle , il n'y a guère qu'un moyen , c'est d'en faire une meilleure.
Il faut s'entendre , et ceux qui ont exigé une fidélité si scrupuleuse ont, je crois, confondu deux choses très-différentes par leur nature et par leur objet, l'explication et la traduction. L'explication est faite pour donner l'entière intelligence de chaque mot à l'écolier qui étudie une langue ; quant à la traduction , si nous voulons savoir bien précisément ce que c'est, remontons au sens étymologique du mot latin traducerejàonX. nous avons fait traduire : c'est proprement faire passer d'un endroit dans un autre , témoin cette expression commune, traduire quelqu'un devant les tribunaux. TiYiduire , quand il s'agit d'un auteur, c'est donc le faire passer de sa langue dans la nôtre, et alors ce
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([ii'il V a ilo mieux à laiic est (•crtaiiicmciit <\v le transporter parmi nous tel qu'il était, c'est-à-dire avec tout sou talent. Teriuinous par des exemples. En voici un que plusieurs circonstances rentlent assez rrmar(piablc. C'est un«* comparaison qui appartient originairement à Homère, et dont il y a eu deux imitations eu latin , l'une de Virgile dans fKnèide , l'autre de Cicéron dans sou po<'me de Marins. Cicéron n'a jamais eu la réputation ni même la prétention d'être poète ; mais il avait cultivé la poésie, qui a toujours eu des droits sur tous les hommes à qui la nature avait donné de l'imagination. Il nous est resté de lui des fragments de ce poëme intitulé Marins, où il a imité en assez beaux: vers cette comparaison dont je parlais tout à l'heure, empruntée de l'Iliade. En voici d'abord Texplicaliou.
a Ainsi l'on voit le satellite ailé de Jupiter qui » tonne du haut des cieux , l'aigle blessé de la » morsure d'un serpent qui du tronc d'un arbre » s'est élancé sur lui : il s'en empare avec ses ser- » res cruelles , et perce le reptile-, qui succombe en » menaçant encore par les mouvements de sa tète ; M l'aigle le déchire tandis qu'il se replie, il l'ensan- » glante à coups de bec, et, assouvi enfin et satisfait » d'avoir vengé ses cuisantes douleurs, il le rejette » expirant, en disperse les tronçons dans les eaux » du fleuve, et s'envole vers le soleil. »
Voilà comme la prose explique : voici comme le poète traduit ou imite.