‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 30 sur 38 · C.OLKS 1)F LITTÉRATURK. O.l · texte numérisé non relu

C.OLKS 1)F LITTÉRATURK. O.l

Le premier tli laiit que Ton ail remarque ilaiis rKnéidi' s c'est le earaeteie du héros; et c'est ici que l'on jx-iit voir euuihieii l>amotte et consorts se trompaient ipiaml ils reprochaient à Homère les imperfections morales de son liérps, et combien Aristote en siivait davantat^e (piand il a marqué ces mêmes caractères imj)ar(aits en moiale, comme les meilleurs en poésie. Assurément il n'y a pas le plus petit reproche à faire au pieux Énée : il est, d'un bout du poëme k l'autre, absolument irrépréhensible; mais aussi, n'étant jamais passionné, il n'échauffe jamais , et la froideur de son caractère se répand sur tout le poëme. Il est presque toujours en larmes ou en prière. Il se laisse très-

Eiinius ; mais aussi l'on sait que Virgile ne s'en cachait pas , puisqu'il se vaulait de tirer de l'or du fumier d'Ennius. Fumier soit : l'on peut croire , par les fragments qui nous restent de lui , qu'il y avait bien du mauvais goût dans son style , et d'autant plus que la langue n'était pas encore épurée ; mais la quantité d'expressions heureuses et vraiment poétiques qu'il a fournies à Virgile prouve que cet Eunius avait un véritable talent, et surtout le sentiment de l'harmonie imitative, et justifie l'espèce de vénération qu'avait pour lui le grand Scipion , connaisseur trop éclaire pour ne goûter dans Ennius que le chantre de ses exploits.

Virgile ne dissimulait pas non plus qu'il avait suivi Théncritr dans ses Eglogues, et Hésiode dans ses Géorgiques : il rend luimême cet hommage à ses modèles , dans ces mêmes ouvrages où il les a laissés, surtout Tlésiode , bien loin derrière lui. Mais , ce qu'on ne sait pas communément, c'est que ce second li\ re i\i: Y Enéide , si universellement admiré, ce grand tableau du sac de Troie, est copié, presqiu- mol à mot , pcnc adverbum

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tranquillement aimer par Didon, et la quitte tout aussi tranquillement dès que les dieux l'ont ordonné. Cela est fort religieux, mais point du tout dramatique; et ce même Aristote nous a fait entendre que l'épopée devait être animée des mêmes passions que la tragédie, quand il a dit que la plupart des règles prescrites pour celle-ci étaientaussi essentielles à l'autre. Concluons donc que le grand principe d' Aristote a été pleinement confirmé par l'expérience , puisque les deux héros de l'épopée qui aient paru les mieux choisis et les mieux conçus chez les anciens et chez les modernes, sont deux caractères passionnés et tragiques ; l'Achille de V Iliade et le Renaud de la Jérusalem. Ce dernier

( ce sont les expressions de Macrobe ) , d'un poëte grec , nommé Pisandre , qui avait écrit en vers une espèce de recueil d'histoires mythologiques. Macrobe parle de ce nouvel emprunt comme d'un fait connu de tout le monde , et même des enfants , et de ce Pisandre comme d'un poëte du premier ordre parmi les Grecs. II y a tout lieu de le penser , si l'original de la prise de Troie lui appartient ; et il est difficile de douter du fait , d'après l'affirmation de Macrobe. En ce cas , la perte des ouvrages de Pisandre doit être comptée parmi tant d'autres qui excitent d'inutiles regrets.

Il est à remarquer que deux poètes, tels que Virgile et Voltaire" se soient également permis de s'enrichir d'un assez grand nombre de beaux vers connus : c'est parce que tous deux étaient très— riches de leur propre fonds , qu'on leur a pardonné de dépouiller autrui :

Le Parnasse est oomine le monde :

On n'y ])eriiiel (|u'iiux riches de voler.

( (U lîs 1)1 1 1 1 1 1 u \n i\r. 1 1 j

même esl tu piiilic iiuxlclc ^iir T. mire; il csl aussi brillant, aussi lier, aussi iniprlucux. \ oilà les hommes qu'il nous huit eu jx^-sit-; aussi unt-ils réussi partout, et le caracti'it' (rKiu'c n'a pas eu plus de succès au théâtre que tlans l épopée.

On convient assez que la marche des six premiers chants de i'Énéide esta peu près ce qu'elle pouvait être, si ce n'est i[u'apiès le giand effet (lu<piatiiènie Hvre, qui contient les amours de Didon, la description des jeux, qui remplit le cinquième, quel- (pie belle cju'elle soit en elle-même, est peut-être placée de manière à refroidir un peu le lecteur, qui, après tout, en est bien dédommagé dans le livre suivant, où se trouve la descente d'Enée aux enfers. INlais ce qu'on a généralement condamné, c'est le plan des six derniers livres : c'est là qu'on attend les plus grands effets, en coiisécpience de ce |)rii)cipe , que tout doit aller en croissant, comme Homère l'a si bien pratiqué dans VJliade; et c'est là malheureusement que Virgile devient également inférieur à lui-même et à son modèle. La fondation d'un état qui doit être le berceau de Rome; une jeune princesse qu'un étranger , annoncé |>ar les oracles, vient disputer au prince qui tloit l'épouser; les différents peuples de l'Italie partagés entre les deux rivaux : tout semblait promettre de l'action, du mouvement, des situations et de riiilérèt. Au lieu de tout ce qu'on a droit d'espérer d'un pareil sujet, ([ue tiouve-t-on ? VjW roi Latinus , qui n'est pas le maître chez lui et ne sait pas même avoir une volonté; qui , après avoir très-bien leru

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les Troyens, laisse la reine Aniate et Tiirnus leur faire la guerre, et prend le parti de se renfermer dans son palais pour ne se mêler de rien ; une Lavinie , dont il est à peine question , personnage nul et muet, quoique ce soit pour elle que l'on combat; cette reine Amate, qui, après la défaite des Latins, se pend à une poutre de son palais; enfin Turnus tué par Énée, sans qu'il soit possible de prendre intérêt ni à la victoire de l'un, ni à la mort de l'autre. Voilà le fond des six derniers chants de V Enéide; et il en résulte que, pour l'invention, les caractères et le plan , l'imitateur d'Homère est resté bien loin de lui.

A l'égard de ses batailles , il n'a guère fait qu'abréger et resserrer celles d'Homère , qu'il traduit presque partout. Il a moins de diffusion, mais il a aussi moins de feu. Il a d'ailleurs un désavantage marqué , qui tient à la nature du sujet. La guerre de Troie était un si grand événement dans l'histoire du monde, dont elle fait encore une des principales époques, que tous ceux qui s'y étaient distingués occupaient une place dans la mémoire des hommes : c'étaient des noms que la renommée avait consacrés, qui étaient dans la bouche de tout le monde, et pour ainsi dire familiers à l'imagination. Rien n'est si favorable à un poète que ces noms qui portent leur intérêt avec eux, et une partie de cet intérêt se répand sur les six premiers livres de V Enéide, où se retrouvent des faits et des noms déjà immortalisés par Homère. Mais dès le septième livre, Virgile nous mène dans un monde

roLHS i>i: i.ii 1 l'n V rrRF. n^

tout lumvoau, et nous montre des personnages absolument ignorés, et avec qui même il n'a pu, dans le plan (|ii'il a nuIn i , iiieltre le leeleui" à portée de faire connaissance, et l'on s'api'reoit alors qu'il est bien dillérent d'avoir a mettre en scène Aiax, Hector, Ulysse et Diomede, ou Messape, Uléns, Tarclion et Mézence. On sait bien (pie \ iigile a voulu flatter à la fois les Romains et yVuguste, les ims par la fable de leur origine, l'autre jnir le double raj)port qu'il établit entre Auguste et linée, tous deux fondateurs et législateurs. IMais il n'en est pas moins vrai qu'Homère, en cliantant le siège de Troie , avait pris pour son sujet ce qu'il y avait alors de plus fameux dans le monde, et que Virgile, en voulant célébrer l'origine de Rome , comme il l'annonce dès les premiers vers , s'est obligé à s'enfoncer dans les antiquités de l'Italie, aussi obscures que celles de la Grèce étaient célèbres. On sent tout ce que ce contraste doit lui faire perdre; aussi les héros d'Homère sont ceux de toutes les nations, de tous les théâtres : nous sommes accoutumés à les voir en scène avec les dieux , et ils ne nous semblent pas au-dessous de ce commerce. Les combats de V Iliade nous offrent les plus grands spectacles : nous croyons voir aux mains l'Europe et l'Asie; mais ceux de V Enéide ne nous paraissent, en comparaison, que des escarmouches entre quelques peuplades ignorées. Virgile a tâché du moins de répandre quelque intérêt sur le jeune Pallas, (ils d'Evandre; sur Lausus, fils de Mézence; sur Ca-

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mille , reine des Voisques; mais cet intérêt passager et rapidement épisodique, jeté sur des personnages qu'on ne voit qu'un moment, ne saurait remplacer cet intérêt général qui doit animer et mouvoir toute la machine de l'épopée.

Tel est le jugement que la postérité, sévèrement équitable , paraît avoir porté sur ce qui manque à V Enéide; mais, malgré tous ces défauts, ce qui reste de mérite à Virgile suffit pour justifier le titre de prince des poètes latins qu'il reçut de son siècle,. et l'admiration qu'il a obtenue de tous les autres. Le second, le quatrième et le sixième livre sont trois grands morceaux, regardés universellement comme les plus finis, les plus complètement beaux que l'épopée ait produits chez aucune nation. Celui de Didon en particulier appartient entièrement à l'auteur : il n'y en avait point de modèle, et c'est en ce genre un morceau unique dans toute l'antiquité. Ces trois admirables livres, l'épisode de Nisus et Euryale , celui de Cacus, celui des fimérailles de Pallas, celui du bouclier d'Enée, sont les chefsd'œuvre de r?rt de peindre et d'intéresser en vers; et ce qui fait en total le caractère de Virgile, c'est la perfection continue du style, qui est telle chez lui, qu'il ne semble pas donné à l'homme d'aller plus loin. Il est à la fois le charme et le désespoir de tous ceux qui aiment et cultivent la poésie. Ainsi donc, s'il n'a pas égalé Homère pour l'invention , la richesse et l'ensemble, il l'a surpassé par la singulière beauté de quelques parties, et par son ex-

COURS DE I.ITTi:R\TL'nE. 9. If)

ccllont goût dans tous les détails '. Ne nous plaij^iions pas (le la nature, (jui jamais no donne tout u lin seul : adniirons-la plutôt dans rdonnantc variété de ses dons, dans cc<te inépuisable fécondité (pii promet toujoursautijéniede nouvi'auxaliments, a la i^loue de nouveaux titres, aux lionunes île nouvelles jouissances.

Silius Italiens, qui fut consul l'année de la mort de Néron, et qui mourut sous Trajan, a imité Vir-

' L'abhé Trublet a fait un parallèle de Virgile et d'Iîonu'-rt' , où il y a quelques idées justes et fines , mais aussi heaiicoup de petits aperrus vagues à force de subtilité , et plusieurs assertions fausses ; celle-ci , par exemple : L'Enéide vaut » mieux ([ue l' Iliade. . . Virgile a surpassé Homère dans le des- » sein et dans l'ordonnance. » Ce résultat n'est rien moins que juste. Un poëme qui , dans son ensemble , manque d'invention et d'intérêt , et dont les six derniers livres , si inférieurs aux premiers, pèchent contre la règle essentielle de la progression , ne vaut sûrement pas mieux que l' Iliade, qui , malgré ses longueurs , est beaucoup mieux ordonnée , puisqu'elle va toujours à son but, et se soutient jusqu'au bout, de manière que l'action devient encore plus attachante h la fin qu'au commencement. Il en résulte qu'Homère , comme je l'ai dit , l'emporte par la totalité , et Virgile par la perfection de quelques parties. Quant à ce que dit l'abbé Trublet : » Virgile a voulu » être poète , et il l'a pu : Homère n'aurait pas pu ne le point » être ; » ce sont là de très-frivoles antithèses , et ce jugement est dénué de sens. On n'est pas poëte comme Virgile, seulement parce cpi'on le veut : on ne l'est à ce degré que (|uand la nature l'a voulu. Le bon abbé Trublet songeait un peu trop à son ami Lamotte , (piaiid il donnait tant au vouloir en poésie. Il est très-vrai cpie Lamotte voulut être poëte ; mais il ne parvint qu'à être un très-médiocre versificateur , et fil tout re qn'oii peut laiif avec de l'opril.

2 20 COURS DE LITTÉRATUEE.

gile, comme Duché et Lafosse ont imité Racine, Nous avons de lui un poème, non pas épique, mais liistorique, en dix-sept livres, dont le sujet est la seconde guerre punique. 11 y suit scrupuleusement l'ordre et le détail des faits depuis le siège de Sacfonte jusqu'à la défaite d'Annibal et la soumission de Carthage. Il n'y a d'ailleurs aucune espèce d'invention ni de fable , si ce n'est qu'il fait quelquefois intervenir très-gratuitement Junon avec sa vieille haine contre les descendants d'Enée et son ancien amour pour Carthage. Mais comme tout cela ne produit que quelques discours inutiles, la présence de Junon n'empêche pas que l'ouvrage ne soit une gazette en vers. La diction passe pour être assez pure, mais elle est faible et habituellement médiocre. Les amateurs n'y ont remarqué qu'un petit nombre de vers dignes d'être retenus; encore les plus beaux sont-ils empruntés de la prose de Tite-Live. Silius possédait une des maisons de campagne de Cicéron, et une autre près de Naples, où était le tombeau de Virgile; ce qui était plus aisé que de ressembler à l'un ou à l'autre.

La Thébaïde de Stace , poème en douze chants , dont le sujet est la querelle d'Etéocle et de Polynice , terminée par la mort des deux frères , annonce par son titre seul un choix malheureux. Quel intérêt peuvent inspirer deux scélérats maudits par leur père, et accomplissant, par leurs forfaits et par le meurtre l'un de l'autre, cette malédiction qu'ils ont méritée? Stace, à force de bouf-

cor us L)i: i.rm» \ iurk. uui

fissure, de moiioloiiie et de iiiMiivaisgont, est beaiieoiij) |)lll^ eimtiNeiix et plus pénible à liro(jue Silius Italiens, cjuoicpi'il ait pins tic verve que lui , et qu'au nulieu de s(M1 fatras il y ait queUpies étineelles. Le meilleur endnMt de sou porine est le combat des deux frères , et ce <pii précède et ce qui suit le combat, qui fait le sujet du onzième livre. i'.c n'est pas (pu^ l'auteur y quitte le ton île déclamation amp(nilée qui lui est natuiel, mais il y mêle quelques traits de force et de palhéticpie. Au reste, Stace a joui pendant sa vie d'une grande réputation. Martial nous apprend que toute la ville de Rome était en mouvement pour allerl'entendre (juand il devait réciter ses vers en public, suivant l'usage de ces temps-là, et que la lecture de /a Tlicbaïde était une fête pour les Romains, Cela suftirait pour prouver combien le goût était corrompu à cette époque. Il vivait sous Domitien. 11 adresse en finissant la parole à sa umse et l'avertit de ne prétendre à aucune concurrence avec la divine Enéide , mais de la suivre de loin et d'adorer ses traces. Sa muse lui a ponctuellement obéi. Il ne laisse pas de se promettre l'immortalité, et de compter sur les honneurs que la postérité lui rendra. Mais il aurait mieux fait de s'en tenir aux applaudissements de son siècle que d'en appeler au notre. Son poème est parvenu jusqu'à nous, il est vrai , et le temps , qui a dévoré tant d'écrits de Tite- Live, de Tacite , de Sophocle et d'Euripide, a res- ]>ecté la 'Ihébaide de Stace. Ainsi, pendant le long cours des siècles d'ignorance , le hasard a tiré de

mauvais ouvrages de la poussière qui couvre encore et couvrira peut-être éternellement une foule de chefs-d'œuvre. Ce n'est pas là sans doute le genre d'immortalité que promettent les Muses ; et qu'importe que l'on sache dans tous les siècles que Stace a été un mauvais poète ? Ses écrits ne sont connus que du très-petit nombre de gens de lettres qui veulent avoir une idée juste de tout ce que les anciens nous ont laissé.

lien faut dire autant du déclamateur Glaudien, qui vivait sous les enfants de Théodose, et qui a fait quelques poèmes satiriques ou héroïques, dont l'harmonie ressemble parfaitement au son d'une cloche qui tinte toujours le même carillon. On cite pourtant quelques-uns de ses vers, entre autres le commencement de son poème contre Rufin. Mais en général c'est encore un de ces versificateurs ampoulés qui, en se servant toujours de beaux mots, ont le malheur d'ennuyer. On peut juger de son style par ce début de son poème de V Enlèvement de Proserpine :

« Inferni raptoris equos , etc. «

Encore puis-je affirmer que la version française, quoique fidèle, ne rend pas toute l'enflure de l'original. Mon esprit surchargé m'ordonne de montrer dans mes chants audacieux les chevaux du ravisseur infernal, V astre du jour souillé parle char de Pluton, et le lit ténébreux de la Junon souterraine ^ etc. Tout le reste est de ce style; mais sur un

corins n» i iii i n viuri . o.-i t

part'il exordc , il tant avoir du couraj^'c pour aller plus loin.

LLCALN.

Il \\r siMait pas juste de confondre Lticain av(;c ces auteurs à peu près oubliés. Il a beaucoup de leurs défauts, mais ils n'ont aucune de ses beautés. I.d Pliarsalc n'est pas non plus un pot-nu' é|)ique : c'est une histoire en vers; mais avec un talent porté à l'élévation, l'auteur a semé son ouvrage de traits de force et de grandeur qui l'ont sauvé de l'oubli.

Dans le dernier siècle, un esprit encore plus boursouflé que le sien l'a paraphrasé en vers français. Si la version de Brébeuf donna d'abord quelque vogue à Lucain malgré Boileau , c'est qu'alors ou aimait autant les vers qu'on en est aujourd hui rassasié, et que, le bon goût ne faisant que de naître, la déclamation espagnole était encore à la mode. Mais bientôt le progrès des lettres et l'ascendant des bons modèles firent tomber la Pharsale aux provinces si chère , comme a dit Despréaux ; et, malgré la prédilection de Corneille et quelques vers heureux de Brébeuf, Lucain fut relégué dans la bibliothèque des gens de lettres. De nos jours , la tratluction élégante et abrégée qu'en a donnée M. Marmontel l'a fait connaître un peu davantage, mais n'a pu le faire goûter, tandis que tout le monde lit le Tasse dans les versions en prose les plus u)édiocres. Quelle en pourrait être

22/î COURS DB LlTTÉRATURr.

la raison, si ce n'est que le Tasse attache et intéresse, et que lAicain fatigue et ennuie? Dans l'original il n'est guère lu que des littérateurs, pour qui même il est très-pénible à lire.

Cependant il a traité un grand sujet : de temps en temps il étincelle de beautés fortes et originales; il s'est même élevé jusqu'au sublime. Pourquoi donc, tandis qu'on relit sans cesse Virgile, les plus laborieux latinistes ne peuvent-ils, sans beaucoup d'efforts et de fatigue , lire de suite un chant de Lucain? Quel sujet de réflexion pour les jeunes écrivains, toujours si facilement dupes de tout ce qui a un air de grandeur, et qui s'imaginent avoir tout fait avec un peu d'effervescence dans la tête et quelques morceaux brillants ! Quel exemple peut mieux leur démontrer qu'avec beaucoup d'esprit, et même de talent, on peut manquer de cet art d'écrire, qui est le fruit d'un goût naturel, perfectionné par le travail et par le temps, et qui est indispensablement nécessaire pour être lu? En effet, pourquoi Lucain l'est-il si peu, malgré le mérite qu'on lui reconnaît en quelques parties ? C'est que son imagination , qui cherche toujours le grand , se méprend souvent dans le choix , et n'a point d'ailleurs cette flexibilité qui varie les formes du style , le ton et les mouvements de la phrase, et la couleur des objets; c'est qu'il manque de ce jugement sain qui écarte l'exagération dans les peintures, l'enflure dans les idées, la fausseté dans les rapports, le mauvais choix, la longueur et la superfluité dans les détails ; c'est que , jetant tous ses vers

OURS 1)1 I I 11 1 ItVTlIRf. 2i:)

(lai)S lo nu'im; mtmlc, cl les fai>^;mt tons loiifliT suile inôrm' Ion , il est éoalomeiit rnoiiotoiic nom r<\sprit et pour- roreille. Il en résulte <nie la pliijyart de SCS hcaulés sont coninie étonfrees parmi tant do défauts, et (pio souvent le lectein- impatienté se refuse; àla peinedt'iesclierclierci à fennui de les attendre.

Tàclions de rendre cette vérité sensible : voyons, dans un morceau fidèlement rendu, comment \aicain décrit et raconte. (3n sent bien que je vais traduire en prose : je ne pourrais autrement remj>lir mon di'Ssein ; car il n'y a (pie r»iél)eiif ([iii puisse j)rentlre sur lui de versifitT tant de fatras, et mémo souvent décharger l'enflure et d'allonger les longueurs de Lucain; mais on verra aisément, dans cette traduction exacte, ce (pi'il faudrait retrancher ou conserver en traduisant en vers.

Je choisis le moment où César, voulant passer d'tpire en Italie sur une barque, est assailli par une tempête, et prononce ce mot fameux adressé au pilote qui tremblait ; Que crains-tu? Tu portes César et sa fortune. Voyons comment le poëte a traité ce trait d'histoire assez frappant , et quel parti il en a tiré.

«La nuit avait suspendu les alarmes de la guerre » et amené les instants du repos pour ces malheu- » reux soldats, qui du moins, dans leur humble » fortune, ont un sommeil profond. Tout le camp M était tranquille, et la sentinelle venait d'être re- » levée à la troisième veille. César .s'avance d'un pas )> in([uiet tlans le vaste silence de la nuit : plein de » ses projets téméraires, dignes à peine du dernier 1. i5

226 COURS DE LITTlÎRATURE.

» de ses soldats, il marche sans suite : sa fortune » seule est avec lui. 11 franchit les tentes des gardes w endormis, et tout bas il se plaint de leur échapper » si aisément. Il parcourt le rivage, et trouve une » barque attachée par un câble à un rocher miné » par le temps. Il aperçoit la demeure tranquille du » pilote, qui n'était pas éloignée : c'était une cabane » formée d'un tissu de joncs et de roseaux, et que i) la barque renversée défendait du côté de la mer. » César frappe à coups redoublés , et ébranle la ca- » bane. Amyclas se lève de son lit, qui n'était qu'un » amas d'herbes : Quel est le malheureux , dit-il, » que le naufrage a jeté près de ma demeure? Quel » est celui que la fortune oblige d'y chercher du » secours? En disant ces mots, il se hâte de rallu- » mer quelques étincelles de feu , et se prépare à ou- » vrir sans rien craindre. Il sait que les cabanes ne » sont pas la proie de la guerre. G précieux avan- » tage d'une pauvreté paisible ! ô toit simple et «champêtre! ô présent des dieux jusqu'ici mé- » connu ! Quels murs, quels temples n'auraient pas » tremblé, frappés par la main de César? La porte )) s'ouvre. Attends-toi, dit-il, à des récompenses » que tu n'oserais espérer. Tu peux prétendre à » tout si tu veux m'obéir et me transporter en Ita- » lie. Tu ne seras pas obligé de nourrir ta vieillesse » du produit de ta barque et du travail de tes » mains. IS^e te refuse pas aux dieux qui veulent te « prodiguer les richesses. Ainsi parlait César : cou- » vert de l'habit d'un soldat, il ne pouvait prendre » le ton d'un maître. Amyclas lui répond : Beau-

COURS ni: MTrKiiATrnE. 2^7

« coup (U* raisons iiMMiiprclicr'.iicnl de me confier

» cette nuit à la nier. Le soleil on s(; coucliant était

■ environné de nnai^es, ses rayons parta^'és sem-

» hlaient ajipeler d'un côté lèvent du midi, et de

>' lauti'e le vent du nctid ; et rui-iiie, ;iu milieu de

» sa course, sa lumière était lailde , et pouvait être

» ree;ardée d'un (vil fixe. La lune n'a point jeté une

» clarté hiillaiile ; son croissant n'était j)oint net

») et serein; sa roue^eur présageait un vent violent,

» et, devenue pâle , elle se cachait tristement dans

» les nuages. Le gémissement des forêts, le bruit

» des flots qui battent le rivage, les dauphins qui

M s'en ajîprochent, ne m'annoncent rien d'heureux.

» Tai remarqué avec inquiétude que le plongeon

» cherche le sable , que le héron n'ose élever dans

» l'air ses ailes mouillées, et que la corneille, se

» plongeant quelquefois dans l'eau comme si elle

» se préparait à la pluie, rase les rivages d'un vol

M incertain. Mais si de grands intérêts l'exigent ,

» j'oserai me mettre en mer, j'aborderai où vous me

» l'ordonnerez, ou bien les vents et les flots s'y op-

» poseront. Il dit, et, déliant sa barque, il déj)loie

» la voile. A peine fut-elle agitée, que non-seule-

» ment les étoiles errantes parurent se disperser et

« tracer divers sillons, mais même que celles qui

» sont immobiles semblèrent s'ébranler. Lue af-

» freusc obscurité couvrait la surface des mers : on

n entendait bouillonner les vagues amoncelées et

» menaçantes, déjà maîtrisées par les vents, sans

« savoir encore auquel elles allaient obéir. Le pi-

» lote tremblant dit à César : Vous vovez ce qu'an-

a 28 COURS DE LITTÉRATURE.

» noncent les menaces de la mer. Je ne sais si elle » est agitée par le vent d'orient ou d'occident , mais » ma barque est battue de tous les côtés ; le ciel et » les nuages semblent en proie au vent du midi : M si j'en crois le bruit des flots, ils sont poussés par » le vent du nord. Nous n'avons aucun espoir d'a- » border aujourd'hui en Italie, ni même d'y être » poussés par le naufrage. Le seul moyen de salut )) qui nous reste , c'est de renoncer à notre dessein » et de retourner sur nos pas. Regagnons le rivage , » de peur que bientôt il ne soit trop loin de nous. » César, se croyant au-dessus de tous les périls » comme il était au-dessus de toutes les craintes, » répond au nautonier : Ne crains point le cour- » roux des flots : abandonne ta voile au vent furieux. » Si les astres te défendent de voguer vers l'Italie , » vogue sous mes auspices. Tu n'aurais aucun ef- » froi , si tu connaissais celui que tu portes. Sache » que les dieux ne m'abandonnent jamais, et que » la fortune me sert mal lorsqu'elle ne va pas au-de- » vaut de mes vœux. Avance au travers des tempê- » tes , et ne crains rien sous ma sauvegarde. Cette » tourmente qui menace les cieux et les mers ne » menace point la barque où je suis j elle porte » César, et César la garantit de tous les périls. La y> fureur des vents ne tardera pas à se ralentir. Ce » navire rendra le calme à la mer. Ne te détourne » point de ton chemin ; évite les côtes les plus pro- » chaînes , et sache que tu arriveras au port de » Brindes lorsqu'il n'y aura plus pour nous d'autre » espoir de salut que d'y arriver. Tu ignores ce

COL lis Ui; MITÉRATURE. U'if)

» (jii'appivlf tout ce i^raïul biiiil : si la iorliiiu' » ébranlo lo ciid et les incis , cVst (ju'olio clicrclie » à me servir. Comme il pailail encore, un coup » lie vent \int Irappei- le navire, l)ii,sa les coi tiares » et tit voler les voiles au-dessus du mât ébranlé. » \à\ barcjue retentit de cette violente secousse, et » bientôt tous les orages réunis viemienl fondre » sur elle des bouts de l'univers. l>c vent du cou- » chant lève le premier sa tète de l'océan Allanti- » que, et entasse les flots les uns sur les autres » connue un amas de lochers. Le froid Borée court » à sa rencontre et repousse la mer , qui , long-temps )) suspendue, ne sait de quel coté retomber. Mais » lafiu-eurde l'aquilon l'emporte: il fait tournoyer » les flots, et les sables découverts j^araissent fqr- » mer des gués, borée ne pousse point les flots con- » tre les rochers ; il les brise contre ceux qu en- » traîne son rival, et la mer soidevée pourrait com- »' battre contre elle-même sans le secours des vents. » Celui d'orient ne demeura pas oisif, et celui du )) midi, surchargé de nuages, ne resta pas dans les » antres d'Éole : chacun d'eux soufflant avec vio- » lence du côté qu'il défendait, la mer se contint ))dans ses limites, au lieu que les tempêtes mé- » lent le plus souvent les flots des différentes mers, » tels que ceux de la mer Egée et de la mer de » Toscane, ceux de la mer Ionienne et du golfe » Adriatique. Combien do fois ce jour vit les nion- » tagnes couvertes de flots 1 Combien de hauteurs » parurent s'abîmer dans la mer! Toutes les eaux » du monde abandonnèrent leurs rivages. L'Océan

» lui-même , si rempli de monstres , et qui entoure j) ce globe, semblait se confondre dans une seule » mer. Ainsi jadis le roi de l'Olympe seconda du » trident de son frère ses foudres fatigués, et la » terre parut réunie au partage de Neptune lors- » qu'il l'inonda de ses eaux, et qu'il ne voulut d'au- » très rivages que la hauteur des cieux. De même » en ce jour la mer se serait élevée jusqu'aux astres, » si Jupiter ne l'eût accablée du poids des nuages. » Ce n'était point une nuit ordinaire qui se répan- » dit sur le monde : les ténèbres livides et affreuses » couvraient profondément les eaux et le ciel. L'air » était affaissé sous les eaux , et les flots allaient se » grossir dans les airs. La lueur effrayante des » éclairs s'éteignait dans cette nuit, et ne jetait » qu'un sillon obscur. La demeure des dieux est » ébranlée, l'axe du monde retentit, les pôles chan- » cellent, et la nature craignit le chaos. Les élé- » ments semblent avoir rompu les liens qui les unis- » saient, et tout prêts à ramener la nuit éternelle » qui confond les cieux et les enfers. S'il reste aux » humains quelque espoir de salut ,. c'est parce qu'ils » voient que le monde n'est pas encore brisé par » ces secousses terribles. Les nochers tremblants, y> élevés sur la cime des vagues, regardent les abî- » mes de la mer d'aussi haut qu'on la découvre des » sommets de Leucate ; et lorsque les flots viennent » à se rouvrir, à peine le mât du navire paraît-il » au-dessus d'eux : tantôt ses voiles touchent aux » nues, tantôt sa quille touche à la terre. La mer s est d'un côté abaissée jusqu'aux sables, de l'autre

couHs i)i: i.iriKiiMunr. ï^i

» elle est amoncelée, et paraît tout entière dans les -> vagues. La crainte eonfontl tontes les ressources » tle l'art , et le pilote ne sait à quels Ilots il tioit cé- » dei" el (|uels il doit repousser. I /opposition des » vents le sauva : les vaines, luttant avec une iorce » égale, soutinrent le navire, et lepoussé toujours » du côté ou il tondjail, il est balancé sous l'eltort » des vents. Le nautonier ne craignait pas d'être jeté -' w vers l'ile de Sast)n , entourée de gués, ni sur les » côtes de Tbessalie, hérissées de rochers, ni dans >) le détroit redouté d'Ambracie; il necraignait »pie » d'aller heurter les monts Cérauniens.

» César crut avoir trouvé des périls dignes diî » son destin. C'est donc, se dit-il à lui-même, un » grand effort pour les dieux de détruire Césai-, )» puisque, assis dans une frêle nacelle, ils m'attaa quent avec la mer et les tempêtes ! Si la gloire de » ma perte est réservée à Neptune , s'il m'est refusé » de mourir sur un champ de bataille , ô dieux! je » recevrai sans crainte le trépas que vous voudrez » me donner. Quoique la Parque, en précipitant » ma dernière heure, m'enlève aux plus grands ex- » j)loits, j'ai cependant assez vécu pour ma gloire. » J'ai dompté les nations du nord; j'ai vaincu Rome » par le seul effroi de mon nom ; Rome a vu Pom- ») pée au-dessous de moi. Ses citoyens obéissants M m'ont donné les faisceaux qu'ils m'avaient refusés » pendant que je combattais pour la patrie : tous » les titres de la puissance romaine m'ont été pro- » digues. Que tous les humains ignorent, hoivs toi • seule, ô fortune , confidente de tous mes V(t'ux !

232 COURS DE LITTÉRATUBE.

» que César, quoique consul et dictateur, meurt » trop tôt , puisqu'il n'est pas encore maître du » monde. Je n'ai pas besoin de funérailles. O dieux! » laissez dans les flots mon cadavre défiguré. Je ne » demande ni tombeau ni bûcher, pourvu que de » tous les côtés de l'univers on attende César en » tremblant. A peine avait-il dit ces mots, qu'une » vague énorme enleva la barque sans la renverser, i) et la porta sur un rivage où il n'y avait ni écueils » ni rochers. Tant de grandeurs, tant de royaumes, » sa fortune enfin, tout lui fut rendu en touchant » la terre. »

Il n'y a personne qui, dans un morceau de cette étendue, ne puisse reconnaître tous les défauts du style de Lucain ; personne qui n'ait été blessé de tant d'hyperboles portées jusqu'à l'extravagance, de tant de prolixité dans les détails, poussée jusqu'au plus intolérable excès , de ce ridicule combat des vents personnifiés si froidement et si mal à propos; de cette enflure gigantesque, qui est l'opposé de toute raison et de toute vérité. Quoi de plus déplacé que cette verbeuse fanfaronnade de César, substituée au mot sublime que l'histoire lui fait prononcer? Combien le pilote doit trouver ce langage ridicule , jusqu'au moment où César se nomme ! Et même quand il s'est nommé, il ne doit pas l'y reconnaître. Celui qui dit : Je commande à la fortune, doit passer pour fou; mais celui qui au milieu du péril peut dire, en faisant connaître à la lois son nom et son caractère : Que crains-tu? je suis César , en impose à tout mortel qui con-

roulis DE MITtRATURE. ^33

liait ce nom, cl lui l'ail oublier le danger. Le goiît n'est pas moins blessé de cette lonj;ue énuniération ii(»tous les présages du mauvais temps; et surtout il ne faut pas détailler tant de raisons de rester au port, quand on Unit par s'('mbar([uer. Quatre mots devaient suffire, et, dans des circonstances si pressantes, l'impatience de César ne doit pas lui permettre d'en entendre davantage. Je ne dis rien de la tempête. Kbraider la Icrre et le ciel , soulever toutes les mers du globe, faire craindre à la nature de retomber dans le chaos , et tout cela pour décrire le péril d'une nacelle battue d'un orage dans la petite mer d'Epire, est d'abord ime description absolument fausse en physique; c'est le plus étrange abus des figures, et de plus c'est manquer le but principal. Cette description si longue et si ampoulée fait trop oublier César, et c'est de César surtout qu'il fallait nous occuper. Quand la flotte dEnée est assaillie par la tempête, douze vers suffisent à Virgile pour faire un tableau de l'expression la plus vive et la plus frappante. Un orage , décrit avec la même vérité et la même force, eût suffi pour nous faire trembler sur le sort d'un grand homme prêt à voir un moment d imprudence anéantir de si grandes destinées. Et combien le tableau aurait été encore plus frappant, si dans cet endroit de son poëmc, comme dans beaucoup d'autres, Lucain eût employé la fiction dont il a été partout trop avare! s'il nous eût représenté rOlympe attentif et partagé, les dieu?; observant avec curiosité si l'àmcdc César éprouve-

234 COURS DE LITTIÉRATURE.

rait un moment de trouble et de frayeur, incertains eux-mêmes si les flots n'engloutiraient point le maître qui menaçait le monde , et si Neptune n'effacerait pas du livre des destins le jour de Pharsale et l'esclavage de Rome!

Quoique le vice essentiel de Lucain soit ordinairement de passer la mesure en tout, il ne faut pas croire pourtant qu'il la passe toujours au même degré. Il a des morceaux où les beautés l'emportent de beaucoup sur les défauts , surtout dans la peinture des caractères. Tel est , par exemple , l'éloge funèbre de Pompée, prononcé par Caton ; tel est le portrait de Caton lui-même , et le tableau de ses noces avec Marcie ; sa marche dans les sables d'Afrique , et sa belle réponse au beau discours de Labiénus sur l'oracle de Jupiter Ammonj tels sont principalement les portraits de César et de Pompée, mis en opposition dans le premier livre, et qui sont , à mon gré, ce que I^ucain a de mieux écrit. Ce sont ces beautés d'un caractère mâle et neuf qui l'ont rendu digne des regards de la postérité , et qu'il est juste de vous faire connaître, au moins autant qu'il m'est possible , dans une imitation très-libre, telle que doit être celle d'un écrivain qui n'est pas un modèle.

Pompée avec chagrin voit ses travaux passés

Par de plus grands exploits tout près d'être effacés.

Par dix ans de combats la Gaule assujettie ,

Semble faire oublier le vainqueur de l'Asie ;

Et des braves Gaulois le hardi conquérant

Pour la seconde place est désormais tro[) grand

COURS DE MTTÉIIATURIÎ.

De leurs prélfiilioiis la giuTit- cnlln va naître;

L'un ne veut point iré-^al , et l'autre point de maître.

Le fer doit décider, et f»'s riwuix l'aineux ,

D'un suflVaj;e iniposiuil s'autorisent tous deux.

Les dieux sont pour César, mais (]aton suit Pompée.

L'iu» contre l'autre entin prêts à tirer l'épée ,

Dans les champs des combats ils n'entraioiit pas é};aux.

Pompée oublia trop la guerre et les travaux :

La voix de ses flatteurs endormit sa vieillesse;

De la faveur publique il savoura l'ivresse ;

Et livré tout entier aux vains amusements.

Aux jeux de son théâtre, aux applaudissements,

11 n'a plus les élans de cette ardeur guerrière,

Ce besoin d'ajouter à sa gloire première ;

Et fier de son pouvoir , sans crainte et s;ms soupçon ,

Il vieillit en repos , à l'ombre d'un grand nom.

Tel un vieux chêne , orné de dons et de guirlandes ,

Et du peuple et des chefs étalant les offrandes ,

Miné dans sa raciue et par les ans flétri ,

Tient encor par sa masse au sol qui l'a nourri.

Ses longs rameaux noircis s'étendent sans feuillage ;

Mais son tronc dépouillé répand un vaste onibrage.

D'une forêt pompeuse il s'élève entouré ;

Mais seul , près do sa chute , il est encor sacré.

César a plus qu'un nom , plus que sa renommée :

Il n'est point de repos pour cette àme enflammée.

Attaquer et combattre , et vaincre et se venger ,

Oser tout , ne rien craindre et ne rien ménager ,

Tel est César. Ardent, terrible, infatigable,

De gloire et de succès toujours insatiable ,

Rien ne remplit ses vœux , ne borne son essor ;

Plus il obtient des dieux , plus il demande encor.

L'obstacle et le danger plaisent à son courage ,

Et c'est par des débris (pi'il manpie son passiigr.

Tel, échappé du sein d'un nuage brùl.uil .

S'élance avec l'éclair un foudre élinvihnt

a 36 COURS DE LITTlî;ilATURE.

De sa clarté rapide il éblouit la vue ;

Il fait des vastes cieux retentir l'étendue ;

Frappe le voyageur par l'effroi renversé ,

Embrase les autels du dieu qui l'a lancé ,

De la destruction laisse partout la trace ,

Et , rassemblant ses feux , remonte dans l'espace.

Voyons-le dans la description des prodiges qui annonçaient la guerre civile. On s'attend bien qu'un morceau de cette nature doit être beaucoup trop long chez lui ; mais , resserré de moitié et réduit aux traits les plus frappants, il peut produire de l'effet.

Les dieux mêmes , les dieux , qui , pour mieux nous punir,

Souvent à nos frayeurs découvrent l'avenir ,

De prodiges sans nombre avaient rempli la terre :

Le désordre du monde annonçait leur colère.

Des astres inconnus éclairèrent la nuit ,

Et dans un ciel serein la foudre retentit.

Le soleil , se cachant sous des vapeurs funèbres ,

Fit craindre aux nations d'éternelles ténèbres.

L'étoile aux longs cheveux , signal des grands revers ,

En sillons enflammés courut au haut des airs.

Phœbé pâlit soudain , et , perdant sa lumière ,

Couvrit son front d'argent de l'ombre de la terre.

Vulcain , frappant l'Etna de ses pesants marteaux ,

Réveilla le Cyclope au fond de ses cachots.

L'Etna s'ouvre et mugit , de sa cime béante

Descend à flots épais une lave brCdante.

L'Apennin rejeta , de ses sommets tremblants ,

Les glaçons sur sa tète amassés par les ans ;

L'aboyante Scylla , qui hurle sous les ondes ,

Roula des flots de sang dans ses grottes profondes .

couns m irni it viiihf. aSy

!«! iiatuio ;i tliaii^t' sons Ir minrdiiv (l«s rieiix , Kt la iiUTf Irt-inil di* sou iViiit iiioii^tnicux. On niU'iulait j;»!»!!' dos imus ^^'|)uI^•Ialt•^. Scroiiaiil dans sts mains dfii\ lonlics iidcrnalcs , Ii«' Iront rrinl ilt- s»i|Mnls et l'œil arinr d'«'t:lairs , Dr son lialcint' ini|uir<- cnipiiisoniiant lo aiis , lloniait autour dis ninrs mit' allViiisc I.iiuk iiidr : La terre s'ébranlait sous sa course ra|iide. Le libre siu' ses bortis vtoait «le nos lirros S'agiter à |;ranil bruit les anli<|ues tombeaux. Jusque tians nos remparts des ombres s'avanerrenl. Les mânes- de S\lla dans les cliaiiips s'éle>èient , D'une voix lamentable annonrani le mallu iir. Du soc de sa charrue, on dit qu'un laboureur Entr'ouvrit inu- tombe, et, saisi d'époTivanfe, V^it Marins lever sa tète menaçante , Et, les cheveux épars, le front cicatrisé, S'asseoir, pâle et san«;lant , sur son tombeau brisé.

Rien n'est plus connu que le mot de Quintilien , (jin range Lucain parmi les orateurs plutôt que parmi les poètes : Oratoribus magis quam poetis anniunerandus. C'est faire l'éloge de ses discoins; et en effet , il est supérieur dans cette partie , non qu'en faisant parler ses personnages il soit exempt de cette déclamation qui gâte son style quand il les fait agir, mais en général ses discoin-s ont de la grandeur , de l'énergie et du mouvement.

On lui a reproché, avec raison, de manquer de sensibilité , d'avoir trop peu de ces émotions dramatiques qui nous charment dans Homère et Virgile. 11 .s'offrait pointant dans son sujet des morceaux susceptibles de pathétique ; mais la raideur

a38 COURS DE LITTÉRATURE.

de son style s'y refuse le plus souvent, et dans ce genre il indique plus qu'il n'achève. La séparation de Pompée et de Cornélie , quand il l'envoie dans l'île de Lesbos , et les discours qui accompagnent leurs adieux, sont à peu près le seul endroit où le poète rapproche un moment l'épopée de l'intérêt de la tragédie ; encore laisse-t-il beaucoup à désirer.

Autant on lui sait gré d'avoir supérieurement colorié le portrait de César au commencement de son ouvrage , autant on est choqué de voir à quel point il défigure dans toute la suite du poème ce caractère d'abord si bien tracé. C'est la seule exception que l'on doive faire aux éloges qu'il a générament mérités dans cette partie; mais ce reproche est grave, et ne peut même être excusé par la haine, d'ailleurs louable, qu'il témoigne partout contre l'oppresseur de la liberté. Je trouve tout simple qu'un républicain ne puisse pardonner à César la fondation d'un empire dont avait hérité Néron. Mais il pouvait se borner sagement à déplorer le malheureux usage des talents extraordinaires et des rares qualités que César tourna contre son pays , après s'en être servi pour le défendre et l'illustrer. Il faut être juste envers tout le monde, et considérer combien de circonstances peuvent , non pas justifier, mais du moins excuser sa conduite. Il est certain qu'il était perdu s'il eût renvoyé son armée avant de passer le Rubicon. La haine de ses ennemis servit la fortune qui le conduisait. L'aveugle partialité du sénat en faveur de

couns i>i I I n I u VI luu:. ■J.'^^)

Pompée, la KiiMi'ssc d*' Clicéron |t(iiir (ctlc ancienne idulo <|ii il avait décorée, la vieille haim; tic raustère (".atoii cnnlic le voliij>tii«'ii\ (lésar, poussèrent hors (le toute mesure ce premier corps de la répnl)li(pie , dont tontes les démarches furent alors autant de fautes. Ce sénat consentait a llaller l'orgueil de Pompée, qui voulait être le premier de l'état, et condamnait en même tem|)s la herté de OésiU' , qui refusait d'être le second. La situation entre ces deux hommes puissants était sans doute délicate ; mais s'il y avait un parti sage , c'était , ce me semble , de tenir la balance entre eux, afin de les contenir l'un par l'autre : la taire pencher absolument d'un côté, c'était rendre la rupture inévitable , et nécessiter une guerre qui devait finir , comme Cicéron lui-même l'avoue dans ses letti-es, par donner ini maître à Rome. Quand on considère les motifs de la conduite des sénateurs , on n'y trouve pas plus de justice que de prudence. La préférence qu'ils donnaient à Pompée n'avait pour fondement que leur aversion patricienne pour un chet du parti du peuple ; et l'aninîosité des anciennes querelles de Marins et de Sylla subsistait dans ce corps qui, après de si terribles exemples, aurait du ne chérir que la liberté et ne haïr que la tyrannie. Au contraire, ils abandonnaientà Pompée un jiouvoir illégal et excessif, parce qu'il était le chef du parti des grands et prince du sénat. César, qui croyait valoir au moins Pompée , ne voulait pas souffrir qu'il y eût dans Rome im citoyen assez j)uissant pour opprimer Rome et César. Toutes les

l/^0 COURS DE LITTÉRATURE.

propositions qu'il fit étant encore à la tête de ses légions, et avant de passer le Rubicon, avaient un motif très plausible : c'était d'établir l'égalité, et de le mettre en sûreté contre ses ennemis. Je crois bien qu'il ne faisait ces propositions qu'avec la certitude d'être refusé , et qu'au fond il voulait régner. Mais ses ennemis firent tout ce qu'il fallait pour lui fournir le prétexte toujours imposant de la défense naturelle. Il offrait de poser les armes, pourvu qu'on lui accordât le consulat et le triomphe. Il avait mérité tous les deux, et avait besoin de la puissance consulaire pour faire tête à ceux qui voulaient le perdre. Pompée, accoutumé depuis dix ans à régner paisiblement dans Rome, pendant que César conquérait les Gaules, ne put soutenir l'idée d'y voir rentrer César triomphant, revêtu de tout l'éclat et armé de tout le crédit que devaient lui donner dix années de victoires, ses talents et sa renommée. Le sénat, accoutumé à la domination tranquille de Pompée , qu'il regardait comme la sienne, ne vit l'approche de César qu'avec effroi. On lui refusa tout ce qu'il demandait légalement, en même temps qu'on mettait entre les mains de Pompée des commandements et des forces extraordinaires. Il semblait qu'on ne voulût tout prodiguer à l'un que pour accabler l'autre ; et ce qui paraît inconcevable, si l'on ne voyait de pareilles inconséquences dans l'histoire de tous les gouvernements, on poussait à bout un homme dont on croyait avoir tout à craindre, sans prendre aucune mesure pour le repousser et le com-

, coi'HS i>t I irri'UAii UF. i[\\

haltrc. Ct'sar, i[iu se sentait vu ctal ilf sf laiit' justice, ii'i'ul j)as, il est vrai, la daugereiise inagnaiiiuiilt' (le se remettre ciiti»- les mains de ses ennemis. 11 osa tout ce qu'il pouvait, et l'on sait (juollo en fut la suite. Il paraît (jue la supériorité constante (pi'il |)orta dans toute cette guerre jus- (pT.i la journée de Pliarsale fut surtout celle de son caractère; c'est par là qu'il l'emportait sur Pompée, encore plus peut-être (jue parles talents militaires; car, de ce côté, il se peut bien qu'en ne jugeant que par l'événement , ont ait trop rabaissé le vaincu devant le vainqueur. Sa fuite précipitée de l'Italie en Kpire montre en effet qu'il n'avait lien préparé pour soutenir la guerre en Italie ; mais en la transportant en Grèce, il fit voir bientôt qu'il avait pris le seul parti convenable, et qu'il connaissait toutes ses ressources. 11 s'en procura d'immenses, une puissante armée, \n\v flotte nombreuse, des vivres en abondance , tout le pays à ses ordres, et le plan de campagne qu'il adopta en conséquence de ces avantages lui a fait bonneur auprès des juges de l'art. Il sentit la supériorité que devaient avoir en plaine les vieilles bandes de César, qui, après les dix années de la guerre des Gaules, devaient nécessairement l'empoiter par les manœuvres, l'expérience et la fermeté dans l'action.

11 résolut donc d'éviter les batailles, de fatiguer

et d'affamer son ennemi. César ne commit qu'une

faute (eh ! qui n'en commet pas ?) : il étendit liop

ses lignes à Durazzo ; Pompée sut en profiler :

il força ces lignes , et l'attaqua avec tant d'avantage , que la tête tourna entièrement à ces fameux vétérans de César (tant la position fait tout!), et que , pour îa première fois, ils prirent la fuite avec la dernière épouvante. Tous les historiens conviennent , et César lui même, suivant le récit d'Asinius Pollion , avoua qu'il était perdu si Pompée avait poussé sa victoire ce jour-là , et attaqué sur-lechamp le reste de l'armée retirée dans ses retranchements. Mais l'activité et l'audace ne sont pas ordinairement les qualités d'un vieux général. Pompée ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire ; et ce qui est bien remarquable , ce fut précisément cette victoire de Durazzo qui le fit battre à Pharsale. Elle inspira une confiance follement présomptueuse à tous les chefs de l'armée et du conseil de Pompée. Ils se regardèrent dès lors comme triomphants. Las d'une guerre qui les éloignait trop long-temps des délices de Rome , ils accusèrent le général de la prolonger pour ses propres intérêts. Il n'eut pas la force de résister à leurs reproches , et de suivre le plan qui lui avait si bien réussi ; et au moment où César était très-embarrassé de sa situation , il vit tout d'un coup , avec autant de surprise que de joie , Pompée quitter les hauteurs et descendre en plaine pour livrer bataille. Ce fut là une faute capitale. Un moment de faiblesse lui fit perdre le fruit d'une très-belle campagne et de quarante ans de gloire. Voilà ce que produit le défaut de caractère, et ce que César

roi lis 1)1 I 11 I II! \ 1 1 KF. -i^^

nVùt jamais lail. Dos cv. niomciil Poinix'e ne l'ut plus liii-mt'iiu'; et en conscnt.iiil à la Itataillc et en la ilonnaiit , il ne lit plus rien (|tn lut dii^iie ni d'un i^énrral ni trun j;ran(l lionunc. On coiubattait encore lors(|u'il se retira dans sa tente eornnie un homme (jui a perdu la tète. Sa fuite lut lionteuse et désespérée , comme celle diiu hoiuiiie (jui , toujours heureux jusque là, nese trouve poinlde force contre un premiei- reveis. Il lui restait de grandes ressources : il n'en saisit aucune. Il pouvait se jeter sur sa Hotte qui était formidable , prolonger la guerre sur mer contre un ennemi qui avait peu de vaisseaux, et remettre en balance ce qui seuiblait avoir été décidé à Pharsale. Ses lieutenants lirent encore la guerre long-temps après lui , tandis qu'il allait comme un aventurier se mettre à la merci d'un roi enfant , conduit par des ministres barbares. Il trouva la mort en Egypte pendant que César lais- ,^ait la vie à tous ceux qui tombaient entre ses mains. On sait jusqu'où il porta la clémence. On sait qu'à Pharsale même, au fort de l'action , il donna l'ordre de faire quartier à tout citoyen romain qui se rendrait, et de ne faire main-basse que sur les troupes étrangères. Après cela , comment n'être pas révolté lorsque Lucain se plaît à le représenter partout comme un tyran féroce et un vainqueur sans^uinaire; lorsqu'il le peint se rassasiant de carnage , observant ceux des siens dont les épées sont plus ou moins teintes de sang, et ne respirant que la destruction ! La poésie n'a |)oint le droit de déna-

tarer ainsi un caractère connu, et de contredire des faits prouvés ; c'est un mensonge, et non pas une fiction. Il n'est permis de calomnier un grand homme ni en prose ni en vers.

Encore une observation sur cette différence de caractère entre Pompée, trop long- temps accoutumé à être prévenu par la fortune , et César, accoutumé à la maîtriser et à la dompter. L'un jette son manteau de pourpre pour s'enfuir du champ de bataille où l'on se bat encore pour lui ; et l'autre, à la journée de Munda , voyant ses vétérans s'ébranler après six heures de combat , prend le parti de se jeter seul au milieu des ennemis, ramène ainsi ses troupes à la charge, et retrouve la victoire en exposant sa vie. On conçoit, par ce contraste , lequel de ces deux hommes devait l'emporter sur l'autre.

Il n'y a guère de sujet plus grand, plus riche, plus capable d'élever l'âme , que celui qu'avait choisi Lucain. Les personnages et les événements imposent à l'imagination, et devaient émouvoir la sienne; mais il avait plus de hauteur dans les idées que de. talent pour peindre et pour imaginer. On a demandé souvent si son sujet lui permettait la fiction. On peut répondre d'abord que Lucain luimême n'en doutait pas , puisqu'il l'a employée une fois, quoique d'ailleurs il n'ait fait que mettre l'histoire en vers. Il est vrai que les fables de fOdyssée figureraient mal à coté d'un entretien de Caton et de Brutus; mais c'eût été l'ouvrage du

rorns di. miti-ratijui:. o.'\^>

génie cl (lu t;<)Ml de tlu)isir le genre de merveilleux convenable au sujet. I-es dieux et les Uoinajns ne pouvaient-ils j)as agir ensenihle sur- une même scène, et être dignes les uns des autres? Le Destin ne pouvait-il pas être pour quoique chose dans ces grands démêlés où était iuléirssê le sort du monde? Knfin le fantôme de la Patrie en pleurs qui aj)paraît à César aux bords du Rubicon , cette belle fiction , malheureusement la seule que Ton trouve dans /a P/uirsulc, prouve assez quel parti Lucain aurait pu tirer de la fable sans nuire à l'intérêt ni à la dignité de l'histoire.

Il est mort à vingt-sept ans , et cela seul demande grâce pour les fautes de détail , qu'une révision plus mûre pouvait effacer ou diminuer, mais ne saurait l'obtenir pour la nature du plan , dont la conception n'est pas épique , ni pour le ton général de l'ouvrage, qui annonce un défaut de goût trop marqué pour que l'on puisse croire que l'auteur eût jamais pu s'en corriger entièrement.

SECTION m.

Appendice sur Hésiode , Ovide , Lucrèce et Manilius.

Pour compléter ce qui regarde les différents genres de poëmes anciens , il faut dire un mot des poèmes mythologiques, didactiques et philosophiques d'Hésiode , d'Ovide , de Lucrèce et de Manilius.

On ne s'accorde pas sur le temps où vivait Hésiode : les uns le font contemporain d'Homère, les autres le placent cent ans après : ce qui est certain, c'est qu'il a connu du moins les ouvrages d'Homère , car il a des vers entiers qui en sont empruntés. Tous deux doivent être regardés comme les pères de la mythologie; ce qui suffirait pour en faire l'objet de cette curiosité naturelle qui nous porte à interroger l'antiquité. Elle ne nous a transmis que deux poëmes d'Hésiode, tous deux assez courts : l'un intitulé les Travaux elles Jours; l'autre la Théogonie ou la Naissance des Dieux. Le premier contient des préceptes sur l'agriculture , et a donné à Virgile l'idée de ses Géorgiques. On pourrait rapprocher la Théogonie des Métamorphoses d'Ovide , si l'ouvrage de ce dernier n'était pas si supérieur à celui d'Hésiode.

Ce n'est pas qu'à le considérer seulement comme poète, il n'ait, même pour nous, un mérite réel qui justifie la réputation dont il a joui de son temps. \\ balança un moment celle d'Homère, qui, dans la suite, l'effaça de plus en plus à mesure que

roi ns 1)1 I in iiiATiiiiE.

le goiil (il ilt's ino^rrs ; niais c'est iMicori; hcaïudiii» nom* la i;l(>iic tl llrsiotK;, i[uc ctltc* conciin ( ikc passag»'!!'. Il M ist pas viai, inmmc (|ii(;|{jiK's-iins l'ont éciil, t[u il ail vaincu llonu'ii: tians niu; jontc poétitjue aux lunrrailles crAniphidanias : il y remporta en elïet une couronne; mais s'il l'avait obtenue sur un concurienl tel ciiillomere , il y avait assez de tjuoi s'en glorifier pour qu'Hésioile, qui rappelle dans un de ses |>oëines cette couronne qu'on lui avait décernée, nommât le rival cpi'il avait vaincu, et il ne le nomme pas; c'est donc évidemment un coïite qui ne fut imaginé (pu3 par les détracteurs d'Homère.

Le poëme des Travaux et des Jours semble divisé en trois parties : l'une mythologique, l'autre morale , la dernière didactique. Hésiode commelice par raconter la table de Pandore ; et , s'il en est l'uiventeur, elle fait honneur à son imagination : c'est du moins chez lui qu'elle se trouve le [)lus anciennement , ainsi que la naissance de Vénus et celle des Muses, filles de Mnémosyne et de Jupiter. Après l'allégorie de Pandore vient une description des différents âges du monde, qu'Ovide a imitée dans ses Métamorphoses ; mais l'auteur grec eu compte cinq au lieu de quatre, comme ori les com|)te d'ordinaire : l'Age d'or, l'âge d'argent, fàge d'airain, celui des demi-dieux et des héros, qui revient à ce (jue nous nommons les temps héroïques, et le siècle de fer, qui est, selon le jKx-te, le siècle où il écrit : en ce cas, il y a long-temps (piil ilure. Les écrivains, de tous les temps, ont regarde

leur siècle comme le pire de tous. Il n'y a que Voltaire qui ait dit du sien :

Ah ! le bon temps que ce siècle de fer !

Encore était-ce dans un accès de gaieté; car ailleurs il appelle le dix-huitième siècle l'égout des siècles. C'est un de ces sujets sur lesquels on dit ce qu'on veut , selon qu'il plaît d'envisager tel ou tel côté des objets.

Après ce début mythologique , Hésiode commence un cours de morale qu'il adresse, ainsi que le reste de l'ouvrage, à son frère Persée, avec qui il avait eu un procès pour la succession paternelle : cette morale n'est pas toujours la meilleure possible. Elle est suivie de préceptes de culture, entremêlés encore de leçons de sagesse ; car on en rencontre partout dans cet auteur. Il était grandprétre d'un temple des Muses sur le mont Hélicon , et l'enseignement a toujours été une des fonctions du sacerdoce. Mais ce que les Muses ne lui avaient pas dicté , c'est le morceau qui termine son poème , dans lequel il spécifie la distinction des différents jours du mois, dans un goût qui fait voir que celui de V Aluianach de Liège n'est pas moderne. C'est là qu'Hésiode nous apprend qu'il faut se marier le 4 du mois; qu'on peut tondre ses moutons le 1 1 et le 12 , mais que le 12 est infiniment préférable; que le dixième jour est favorable à la génération des mâles , et le quatorzième à celle des femelles , et beaucoup d'autres choses de cette force, ou même d'une sorte de ridicule qu'on ne saurait

COllHS l)K l.l riLHVlDUK. 2/|()

citer. C'étaiiMit sans doute les rêveries de son temps connne du nôtre; mais Homère n'en a pas lait usage.

La jiremière moitié de Ui Throu^onU' n'est presque ([u'une nomenclatuie continuelle de dieux et de déesses de tout rang et de toute espèce. On a voulu débrouiller ce chaos à l'aide di' lallégorie : on peut l'y trouver tant cpi'on voudra , mais tout aussi mêlée d'inconséquences que la lahie même. Le potite, dont la diction est en généial douce et harmonieuse, prend tout à coup, vers la lin de son ouvrage, un ton infiniment plus élevé pour chanter la guerre des dieux contre les géants, tradition fabuleuse dont il est le plus ancien auteur. Cette description et celle de l'hiver dans les Travaux et les Jours sont, dans leur genre , à comparer aux plus beaux endroits d'Homère. La peinture du ïartare, où les Titans sont précipités par la foudre de Jupiter, offre des traits de ressemblance avec l'enfer de Milton, si frappants, qu'il est difficile de douter que l'un n'ait servi de modèle à l'autre; et c'est une chose assez singulière que la conformité des idées dans un fond que la diversité des religions devait rendre si différent.

Ovide, que je ne considère encore ici que comme auteur des Métamorphoses, parce que ses autres écrits appartiennent à d'autres genres dont je parlerai à leur place, Ovide a été un des génies les plus heuieusement nés pour la poésie, et son poème des IMétamorphosefn^si un des plus beaux présents que nous ai faits l'antiquité. C'est dans ce seul ou-

vrage, il est vrai, qu'il s'est élevé fort au-dessus de toutes ses autres productions; mais aussi quelle espèce de mérite ue remarque-t-on pas dans les Métamorphosesl Et d'abord , quel art prodigieux dans la texture du poème ! Comment Ovide a-t-il pu , de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres, former un tout si bien suivi, si bien lié? tenir toujours dans sa main le fil imperceptible qui, sans se rompre jamais, vous guidedans ce dédale d'aventures merveilleuses? arranger si bien cette foule d'événements, qu'ils naissent tous les uns des autres? introduire tant de personnages, les uns pour agir, les autres pour raconter, de manière que tout marche et se développe sans interruption, sans embarras, sans désordre, depuis la séparation des éléments , qui remplace le chaos , jusqu'à l'apothéose d'Auguste? Ensuite, quelle flexibilité d'imagination et de style pour prendre successivement tous les tons, suivant la nature du sujet, et pour diversifier par l'expression tant de dénoùments dont le fond est toujours le même, c'est-à-dire un changement de forme! C'est là surtout le plus grand charme de cette lecture; c'est rétonnante variété de couleurs toujours adaptées à des tableaux toujours divers, tantôt nobles et imposants jusqu'à la sublimité, tantôt simples jusqu'à la familiarité, les uns horribles, les autres tendres, ceux-ci effrayants, ceux-là gais, riants et doux.

Toutes ces peintures sont riches, et aucune ne paraît lui couler. Tour à tour il vous élève, vous

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ath'iullit , vous elliaitî , soit ([iTil ouvre le |)al;iis (lu Soleil , soil ([u'il eiiaiile les plaintes de rAmour, soit ([d'il j)eigiic les ruicurs de la jalousie et les liorreius du crime. Il décrit aussi lacil(;inciit les combats que les voluptés, les héros que les bergers, l'Olympe qu'un bocage, la caverne de l'Knvie ([ue la cabane de Philémon. Nous ne savons pas au juste ce que la mythologie lui avait foiu-ni, et ce qu'il a pu y ajouter; mais cond)ien(riiist()ires charmantes! quen'a-t-on pas pris d.ms cet te source, qui n'est pas encore épuisée! Tous les théâtres ont mis Ovide à contribution. Je sais qu'on lui rej)roche , et avec raison, du luxe dans son style, c'està-dire trop d abondance et de parure; mais cette abondance n'est pas celle des mots qui cache le vide des idées ; c'est le surperflu d'une richesse réelle. Ses ornements, même quand il en a trop , ne laissent voir ni le travail ni relfort : enfin, l'esprit, la grâce et la facilité, trois choses qui ne l'abandonnent jamais, couvrent ses négligences, ses petites recherches, et l'on peut dire de lui, bien plus véritablement que de Sénèque, (\nil plat't même dans ses défauts. Quelqu'un a dit de nos jours :

J'étais pour Ovide à vinjijt ans; Je suis pour Horaco à quarante.

S'il a voulu dire qu'Horace a le goiit plus sur qu'Ovide, cela est incontestable ; mais je croisqu'à tout âge on peut aimer, et beaucoup , l'auteur des

aSa COURS de littérature.

Métamorphoses. Voltaire avait une grande admiration pour cet ouvrage, et l'on sait qu'il ne prodiguait pas la sienne. Sans doute on ne peut comparer le style d'Ovide à celui de Virgile, mais peutêtre fallait-il que Virgile existât pour que l'on sentît bien ce qui manque à Ovide.

Le sujet qu'a traité Lucrèce est aussi austère que celui des Métamorphoses est agréable. On sait que le poème sur la'Nature des choses n'est que la philosophie d'Epicure mise en vers, si l'on peut donner ce nom de philosophie aux rêveries de l'atomisme et de l'athéisme réunies ensemble. La poésie, d'ailleurs, ne se prête volontiers, dans aucun idiome, au langage de la physique ni aux raisonnements de la métaphysique; aussi Lucrèce n'est-il guère poète que dans les digressions ; mais alors il l'est beaucoup. L'énergie et la chaleur caractérisent son style, mais en y joignant la dureté et l'incorrection. H y a des gens qui , à cause de cette dureté même, lui ont trouvé plus de force qu'à Virgile, par une suite de ce préjugé ridicule , que la dureté tient à la vigueur, et que l'élégance est près de la faiblesse. Mais comme je ne connais point de vers latins plus forts que ceux de Virgile dans l'épisode de Cacus, ni de vers français plus forts que ceux du rôle de Phèdre , je croirai toujours que la force n'exclut ni l'élégance ni l'harmonie , et que la dureté ne suppose pas la force.

La description delà peste et celle des jouissances physiques de l'amour sont les deux morceaux

C()i;ns UE iirihiiviruF. a53

los plus renia i"qiial)Ies du pixinc de Lucrèce ; ainsi pcrsoinic na mieux |miiiI (|iir hii ce (ju'il \ a dans la nature et de plus allreuv cl de plus doux.

Le connnencenient de son onvrai^e a été traduit en vers, dans le siècle dernier, par le poètt; Haiiiaut. 11 V en a île bien faits; mais on sent (pi'il sciait impossible de faire passer Touvra^'t; entier dans une traduction en vers : on l'a tenté de nos jours et sans succès. Le sujet s'y refuse, et c'est là le cas <le traduire en prose; car la prose est le langage du raisonnement. C'est ce qu'a fait avec l)eaucoup de succès feu La^ransre : sa traduction de Lucrèce est la meilleure que nous ayons dans notre langue.

Il nous reste cinq chants du poème de V Astronomie de Manilius, qui, écrivant sous Tibère, paraît déjà loin du siècle d'Auguste. La physique en est fort mauvaise , et la diction souvent dure , quoiqu'il ne manque point de force poétique.

P. S. C'est à l'article de l'épopée que j'aurais dû faire mention d'Apollonius de Rhodes, auteur d'un j)oème giec en quatre chants, sur V Expédition des Argonautes ,'e\L cette omission doit être réparée ici, parce que cet ouvrage ne mérite pas d'être oublié. Ce n'est pas que la conception en soitbonne et vraiment épique : il y a peu d'art dans le plan , qui est à la fois trop historique dans l'ordre des faits, et tiop chargé d'épisodes sans effet et sans choix; mais l'exécution n'est pas sans mérite en ([uclques parties, f.'amour de INIédée |)ourJason

a 54 COURS DE LirrÉRATlIUE.

est peint avec une vérité qui laisse souvent désirer plus de force, mais qui ne paraît pas avoir été inutile à Virgile. On voit que le chantre de Didon n'a pas dédaigné d'emprunter quelques idées d'Apollonius ; mais il faut avouer aussi qu'il leur prête une force d'expression passionnée dont le poète grec est bien loin : les emprunts sont peu de chose , et la supériorité est immense.

Apollonius vivait sous Ptolémée Philadelphe. Valérius Flaccns, poëte romain du temps de Vespasien, traita le même sujet de la Conquête de la Toison cVor^ en huit livres, qui ne sont pas les chants d'un poëme ; car il n'y a de poésie d'aucune espèce : il est aussi loin d'Apollonius que celui-ci de Virgile.

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De la lYagédie uiicicuin'

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