‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 31 sur 38 · SECTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SECTION PREMIÈRE

Idées gt'nérali's sur le Thratre dos atuions.

HiEN n'est si commun en tout genre que les avis extrêmes, et c'est par cette raison que rien n'est si rare que la vérité; car elle est, comme la vertu , placée entre deux excès. On trouve encore bien (les personnes instruites qui croient le théâtre grec fort supérieur au notre, et qui soutiennent qu'Eschyle, Sophocle et Euripide n'ont pas été supassés, ni même égalés. Il y aura toujours parmi les érudits une classe d'hommes qui n'admirent que les anciens, parce qu'ils chérissent exclusivement l'objet de leurs études, et qu'ils ne peuvent ni traduire ni commenter les modernes. D'un autre coté, des hommes de beaucoup d'esprit, mais qui ont peu étudié l'antiquité, ou qui ne peuvent s'accoutumer à des mœurs trop différentes des nôtres, regardent la tragédie grecque comme une déclamation dramatique, et n'y voient que l'enfance d'un art que nous avons porté à sa perfection. Je crois ces deux opinions également injtistes. Brumoi , littérateur

assez instruit, mais qui avait plus de connaissances que de goût, tout en condamnant ces deux avis extrêmes, ne se montre pas lui-même exempt de toute prévention, et, en avouant que nous avons perfectionné le théâtre, justifie beaucoup de fautes des anciens, et veut trop souvent excuser, par la différence des temps, ce qui partout est mauvais en soi. Il proscrit les pièces d'invention , et croit trouver dans la nature de bonnes raisons pour qu'on ne puisse s'intéresser à ces sortes de pièces. Zaïre, AIzireQt plusieurs autres ouvrages d'un grand effet l'ont suffisamment réfuté. Mais Brumoi s'entendaitil bien lui-même, lorsqu'en recherchant le principe et l'objet de la tragédie, il s'exprime ainsi? « La » crainte et la pitié sont les passions les plus dan- » gereuses, comme elles sont les plus communes; » car si l'une , et par conséquent l'autre , à cause » de leur liaison , glace éternellement les hommes, » il n'y a plus lieu à la fermeté d'âme nécessaire « pour supporter les malheurs inévitables de la vie, » et pour survivre à leur impression trop souvent » réitérée. La tragédie corrige la crainte par la )) crainte, et la pitié par la pitié; chose d'autant » plus agréable, que le cœur humain aime ses sen- » timents et ses faiblesses ; il s'imagine donc qu'on » veut le flatter, et il se trouve infaiUiblement guéri » par le plaisir même qu'il a pris à se séduire. »

J'avoue que je n'ai jamais rien vu de tout cela dans la tragédie. Les paroles de Brumoi ne sont qu'un commentaire subtil et erroné du passage d'Aristote, où il est dit que la tragédie par la ter-

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iviir et Ici pitii' , sail corriger ces dcu.f iiffcctiitus de rdine ; ce qui signilu' siiiiplcinont (|iic I illusion (liainatique, (Ml nous les laisaiil ressentir, Icurôlc ce qu'elles ont de pénible et dainer. Clcttc explication est aussi claire que plausible. Mais ce qui piiil excuser ceux ([iil ont adopté celle de Hrumoi , c'est cette fatalité invin(il)le qui, accaljlant les buniains de malbeurs inévitables, faisait le fond de la traj;édie cbez les (irecs, comme elle faisait la base de leur système religieux. D'après ce principe, le spectacle des malbeurs de la condition bumaine, étalé sur la scène, a pu paraître une leçon qui avertissait de s'armer de courage et de patience, et de repousser également, et la crainte qui glace l'âme, et cette faiblesse plaintive qui l'amollit. Mais, quoiqu'on effet toutes les pièces grecques puissent donner cette leçon , on ne voit point qu'Aristote en fasse nulle j)art l'objet principal de la tragédie et le premier but de l'art dramatique. Les modernes se sont égarés en tlonnant une trop grande extension au passage du maître , et Brumoi en particulier s'efforce de prouver fort au long que si Escbyle et Sopbocle n'ont pas eu précisément cette idée, ils ont du concevoir quelque chose d'approcliant , et quil est impossible que ces grands hommes aient travaillé sans dessein; comme si ce n'était pas avoir un dessein que d'assembler ses compatriotes à un magnifique spectacle pour les amuser, les intéresser et les instruire, émouvoir leur cœur en flattant leurs oreilles, et obtenir des couronnes en donnant des plaisirs.

2'jS cours de littératurk.

Que veut dire Brumoi quand il prétend que la pitié est une passion dangeieuse , quV^//e glace éternellement les hommes? La plupart des vertus morales, celles surtout qui doivent être les plus précieuses à la société, parce qu'elles sont les plus nécessaires , tiennent au sentiment de la pitié. C'est ce même sentiment que la tragédie développe en nous très-heureusement, bien loin de nous en guérir ; qui , loin de glacer le cœur , l'ouvre à toutes les impressions qui nous portent à aimer, à plaindre, à secourir nos semblables. Brumoi a commis la même faute que ceux qu'il accuse de ne pas assez distinguer la différence des temps, des nations et des mœurs. Il a oublié qu'il n'y avait plus aujourd'hui, ni de dieux oppresseurs, ni d'oracles funestes, ni de crimes nécessaires ordonnés par le ciel ; qu'ainsi la tragédie , bien loin de nous endurcir contre les infortunes d'autrui , nous attendrit sans danger, porte dans notre âme toutes les émotions qui exercent et augmentent notre sensibilité , nous touche de compassion pour le malheur, nous soulève d'indignation contre le crime , nous transporte d'admiration pour la vertu, et grave en nous de grandes et utiles vérités avec le burin delà poésie. Voilà l'objet de l'art dramatique, art beaucoup plus étendu qu'il ne l'était du temps d'Aristote, et qu'il n'a pu lui-même concevoir tout entier, parce que le plus excellent esprit ne peut pas deviner en tout l'expérience des siècles et les pas du génie.

Un principe d'erreur qu'on retrouve dans près-

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que tout ce qui a été écrit sur la tragédie, c'est de vouloir juger eu tout, sur les inéuies règles, le théâtre des aniiens et le nùtie, qui, se r;ij>|)rocliaut pai- les |tremiet-% principes de fart, et par des beautés (pu sont rotunuMus a iUu «l à l'autre, s'éloigneul pai* des ililféreuces essentielles dans les accessoires et les moyens. Nous portons au sj)ectacle un esprit tout dilierent de celui qu'y portaient les Grecs; et ce tju'ils exigeaient de leurs auteius dramatiques ne sutïirait pas, à beaucoup j)rès, pour faire réussir les nôtres. Une scène ou deux par acte, et des ciiœurs qui ne quittaient pas la scène, et se mêlaient au dialogue dans les situations les plus intéressantes, voilà tout ce que IV)n demandait au poète. Tous les sujets tirés de l'histoire des Grecs les attachaient sans peine, malgré leur extrême simplicité, sans qu'il fût besoin que l'action , graduée sans cesse par des alternatives de crainte et d'espérance, ne s'arrétant et ne se ralentissant jamais, offrit à tout moment un nouveau degré il'intérét, un nouvel aliment à la curiosité durant le cours de cinq actes, et ne la satisfît entièrement qu'à la fin du drame. Pourquoi ? c'est que parmi nous le spectacle est pour une assemblée choisie; chez eux le spectacle était pour lui peuple. Une tragédie chez les Grecs était une fête donnée par les magistrats dans certains tem])s de l'année, aux dépens de la république, dont on y piodiguait les richesses. On rassemblait dans un amphithéâtre immense une foule innond)rable fie peuple, et l'on représentait devant lui des événe-

ments célèbres, dont les héros étaient les siens, dont l'époque était présente à sa mémoire, et dont les détails étaient sus par cœur, même des enfants. Une architecture imposante, des décorations magnifiques, attachaient d'abord les yeux, et auraient suffi pour faire un spectacle. La déclamation des acteurs , assujettie à un rhythme régulier et au mouvement donné par l'orchestre, un chœur nombreux , dont les chants s'élevaient sur un mode plus hardi et plus musical , et devenaient plus retentissants par tous les moyens qui peuvent ajouter à la voix, quand ils sont suggérés par la nécessité de se faire entendre au loin dans un espace couvert de simples toiles ; l'accord soutenu entre la déclamation notée, les gestes mesurés et l'accompagnement, accord qui faisait un des plus grands plaisirs d'un peuple sensible à l'harmonie, au-delà de ce que nous pouvons imaginer; enfin tout ce que nous savons, quoique très-imparfaitement, des spectacles anciens; les masques faits pour enfler la voix, les vases d'airain disposés pour la multiplier , tout nous fait voir qu'ils accordaient aux sens infiniment plus que nous; que la nature, vue déplus loin sur le théâtre, était nécessairement agrandie; qu'exagérés dans leurs moyens et dans leurs procédés, ils s'occupaient plus de réunir plusieurs sortes de jouissances que de se rapprocher d'une vraisemblance exacte, et cherchaient plus à plaire aux yeux et aux oreilles qu'à faire illusion à l'esprit.

Que l'on réfléchisse maintenant sur toutes les

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difïérences qui se présenleiil entre ce système théâtral et \c nôtre, ^()lls sommes renrcnnrs dans des bornes loeaUs très droites, et lesohjtîls d'illusion, vus de plus |)r«s, doivent être ménagés avec ime vraiseml)lance Ixaueoup plus rigoin-euse. Nous parlons à une classe tlhoMimes choisis, dont le goût, exercé par Thahitude de ju^er tous les jours, est nécessairement plus sévère, et dont l'àine, accoutumée aux émotions, n'en est qu(; plus difficile à émouvoir. Sans aucun objet qui puisse; les distraire et flatter leurs sens, ils peuvent s'armer de toute la rigueur de leur raison , et sont encore plus disposés à juger qu'à sentir. Il n'y a là aucune distraction favorable au poète : lui seul est chargé de tout, et on ne lui fait grâce de rien. Point de m,usi(pie qui enchante l'oreille, point de chœui- qui se charge de remplacer l'action par léchant. On ne lui permettrait pas de faire un acte avec une ode et un récit, comme il arrive si souvent aux poètes grecs. Il faut qu'il aille toujours au fait, quoiqu'il n'en ait qu'un seul à traiter pendant cinq actes; (ju'il soutienne la curiosité , quoiqu'il n'ait à l'occuper que d'un seul événement; que le drame fasse un pas à cliaque scène, et tourmente sans cesse le spectateur, qui ne veut pas qu'on le laisse respirer un moment. A tant de difficultés que doit vaincre tout auteur dramatique qui veut être joué avec un succès durablejjoignezladifficulté bien plus grande encore, et bien |)lus rarement vaincue, que doit surmonter l'homme de géni(; qui veut être lu par ses contemporains et pai la postérité; la difficulté

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d'être poète dans une langue moins poétique que celle des Grecs , et dans un genre où il faut cacher la poésie aussi soigneusement qu'ils la montraient, et vous verrez que les Racine et les Voltaire sont des hommes encore plus rares que les Euripide et les Sophocle.

Les chœurs établis chez les Grecs permettaient à l'auteur dramatique de s'élever à la j)lus haute poésie, et c'était sur la lyre de Pindare que Melpomène alors faisait entendre ses plaintes. D'un autre côté, la nature de leur idiome permettait une foule d'expressions simples et naïves, qui, dans le nôtre, seraient basses et populaires. Le poète pouvait donc tour à tour être très-naturel sans craindre de paraître bas , et très-sublime sans craindre de paraître enflé. Ainsi ce double avantage, tiré du langage et des mœurs, Téloignait aisément de deux écueils dont nous sommes toujours voisins.

Les modernes en général approfondissent davantage les sentiments et les passions, s'enfoncent plus avant dans une situation théâtrale , remuent le cœur plus puissamment, et savent mieux varier et multiplier les émotions. C'est un progrès que l'art a dû faire ; mais s'il a pu acquérir de l'énergie dans nos grands tragiques , ils n'ont pu surpasser les anciens pour la vérité ; et dans cette partie les Grecs ne sauraient être trop étudiés ni trop admirés. De cette qualité qui les distingue naît l'extrême difficulté de les bien traduire, surtout en vers. La différence du langage en a mis une grande entre leur dialogue et le nôtre. Chez eux les détails de la

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vie commuiu' tl de la comoisatioii lainilicic n\;taiciit point exclus tic la langue pucti(|uc : presque aucun mot n'clait pac lui-rncnic lias cl tiivi;il;ce (pu tenait en partie à Ja constitution républicaine, au i;ran(l rôle que jouait le peu])le dans le gouvernement, et à son commeice conliniiel a^ec ses orateurs, l u n)()l iiffail pas l'i-putc popnhiii-c ponrcxprimcr un usage journalier, et le tciine le plus commuF) pouNait entier dans ïc \(ms le plus pompeux et dans la ligure la plus iiardie. Parmi nous, au contraire, le poêle ne jouit pas d'un tiers de l'idiome national : le reste lui est interdit comme indigne de lui. Il n'y a guère pour lui qu'un certain nombre de mots convenus, et le génie du style consiste à en varier les combinaisons, et à olirir sans cesse à l'esprit et à l'imagination des rapports nouveaux sans être bizarres, et ingénieux sans être recherchés. Ce secret n'est connu que de trois ou quatre hommes dans lui siècle : le reste est déclaniateur en voulant être poëte, ou plat en croyant être naturel. C'est qu'il est bien difficile de soutenir un langage de convention , dont il n'existe aucun modèle dans la société, et d'introduire des personnages qui conversent, en se défendant une grande partie des termes de la conversation. Il faut la plus grande justesse d'esprit et une singulière flexibilité d'élocution pour démêler et saisir ces nuances délicates qui forment ce qu'on appelle le bon goût. Le goût est nécessairement un maître despotique dans une langue cpii fut barbare dans son origine, et rpn n"a dû sa |)erlecti(»n rpj'à |;i politesse «l'un

siècle raffiné; au lieu qu'on peut dire de la langue grecque que le génie a présidé à sa naissance , et que depuis il en resta toujours le maître.

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