‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 32 sur 38 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

D'Eschyle.

Eschyle est le véritable fondateur du théâtre grec, car les tréteaux ambulants de Thespis ne méritaient pas ce nom. Eschyle était né dans l'Attique, d'une famille ancienne et illustre. Il se partagea de bonne heure entre la philosophie , la guerre et le théâtre. II étudia les dogmes de Pythagore , se trouva à la journée de Salamine , fut blessé à celle de Marathon , et mit sur la scène , dans sa tragédie des Perses , ces triomphes de la Grèce , dont il avait été témoin. Son génie militaire éclatait dans ses ouvrages, et l'on appelait sa pièce des Sept Chefs devant ThèbeSy V accouchement de Mars. Sa dernière campagne fut celle de Platée, non moins glorieuse aux Grecs que les précédentes. Il se livra dès lors tout entier au théâtre, et donna, sous l'archonte Ménon, quatre tragédies qui furent couronnées, PJiinée , Glaucus ^ les Perses et Proméihée : nous avons les deux dernières. Les traditions historiques varient sur le nombre de ses pièces. La nomenclature de Fabricius en compte près de cent. Euripide et Sophocle en composèrent encore davantage ; ce qui prouve ce que j'ai dit cidessus, que l'art du théâtre et celui de la poésie étaient beaucoup moins difficiles pour les Grecs

OOLllS L)l II I irilATlHi:. Q(3f)

t[iu' pour nous. Nos autL'urs les plus lécomls sont bit'u loin aujourd'hui de ce calcul aritlinu'tique , ([iii n'est encore rien, il est. vrai, si l'on remonte justpj'à notre Hardy, tpii avait lait six cents pièces. Mais Hardy est aussi loin d'égaler Esclivie, (ju'Kschvle lui-niènie est loin de Corneille.

Aristote et Quintilien l'ont regardé comme le véritable inventeur de la tragédie. Chœrile et Phrynicus, cités j)ar Suidas, n'étaient que des chansonniers vagabonds, iniitateu?-s de Thespis. C'est Eschyle , dit Aristote, qui a le premier introduit deux acteurs sur la scène , où l'on n'en voyait quun seul auparavant. Qu'était-ce que des drames où il n'y avait qu'un personnage? Quintilien s'explique plus nettement : Eschyle est le premier, dit-il, cpd ait fait des tragédies. Denys d'Halicai'nasse parle de même. Aucun de ces auteurs n'attribue l'invention du poème tragique à Thespis. Horace est le seul qui ait voulu remonter jusqu'à lui , peut-être par une suite de cette disposition naturelle à chercher la plus petite origine à ce qu'il y a de plus grand.

Eschyle joignait au génie poétique un es|)rit inventeur dans tout ce qui regarde la mécanique et la décoration théâtrales. \\ forma le célèbre Agatharque , qui écrivit un traité sur l'architecture scénique. 11 imagina pour ses acteurs ces robes traînantes et majestueuses que les ministres des autels empruntèrent pour les cérémonies de la religion. Par ses soins, le théâtre, orné de riches peintures, représenta tous les objets conformé-

ment aux règles tic l'optique et aux effet de la perspective. On y vit des temples , des sépulcres , des armées, des débarquements, des chars volants, des apparitions , des spectres. Il enseigna au chœur des danses figurées, et fut le créateur de la pantomime dramatique. Tous ces services rendus aux beaux-arts ne le garanti rent pas de la persécution. Les prêtres lui firent un crime d'avoir mis sur la scène les mystères de la religion dans plusieurs de ses tragédies , et notamment dans ses Euménides ^ que nous avons encore, où Oreste est accusé par les Furies , et défendu par Apollon et Minerve. La populace ameutée voulut le lapider. Il se réfugia près de l'autel de Bacchus. L'Aréopage le sauva de la fureur de ses ennemis en se déclarant son juge, et le renvoya absous en considération des blessures qu'il avait reçues à Marathon. Ainsi ses talents lui auraient coûté la vie , s'il n'en avait eu d'autres que ceux d'un poète. Ce ne fut pourtant pas le chagrin le plus sensible qu'il essuya. Le danger qu'il avait couru n'avait pu fe dégoûter de la poésie. Il eut l'imprudence si commune de ne pas sentir que le génie a aussi sa vieillesse, et qu'il ne faut pas l'exposer au mépris. Les ossements de Thésée ayant été portés à Athènes par Cimon , ce fut pour la ville un sujet de fêtes et de jeux. Il y eut un concours ouvert pour les poètes tragiques. Eschyle ne voulut pas manquer une occasion si solennelle. IMalheureusement il avait pour concurrent un de ces hommes rares dont les premiers pas sont des triomphes : c'était Sophocle, à vingt-

r.OUHS UK I.rri KIIATURF. iCi'J

quatre ans. I/anlioiitc s'ajier«iU qu'il y avait parmi le pt'iipk' «Je* iiiouvi'nuMits cl des l)iit!;iies qui faisaient craitiffre cpio l'esprit de |)aiti n'inliiiàt sur le jugement public. Dans ce moment, Cimon, et les autres généraux (r\tlieiics arrivaient sur le tliéàtie pour y faire des Ubations. J.'aiclionte les pria de faire la fonction de juijes. Sophocle l'emporta, l.e vieux Eschyle en fut itjconsolable. H quitta .sa patrie, et se retira auprès d'Hiéron , roi de Sicile, ami et protecteur des lettres , et qui avait à sa cour Epicharme, Simonide , Pindare. C'est en ce pays qu'il finit sa vie, écrasé, dit-on, par une tortue qu'un aigle laissa tomber sur sa tête chauve. Après sa mort, son fils Euphorion fit encore jouer à Athènes plusieurs pièces que son père avait laissées. Elles furent couronnées; mais l'auteur n'était plus.

11 ne nous en reste que sept de toutes celles qu'il avait écrites : Prométhée , les Sept Chefs devant Tliches y les Ferses , Jgarnemnoji, les Coëpliores , les Euménides, et les Suppliantes. Toutes se ressentent de l'enfance de l'art, et les beautés sont plus de l'épopée que de la tragédie. On y reconnaît un génie mâle et brut, nourri de la poésie d'Homère, dont il .s'avouait l'imitateur. Mes pièces ^ disait-il , ne sont que des reliefs des festins (C Homère. Mans dans les Coëphorcs il y a des beautés vraiment dramatiques, et dans les Sept Chefs ^ des morceaux d'une très-belle poésie. Je m'arrêterai principalement sur ces deux dernières , après avoir- dit lui mot de chacune des autres.

Le sujet de Prométhée est monstrueux. Vulcain , accompagné de la Force et de la Violence, ministres de Jupiter, fait attacher sur le mont Caucase, avec des chaînes de diamant, le dieu Prométhée , que le maître des dieux veut punir, on ne sait pourquoi, d'avoir dérobé le feu du ciel, et d'avoir enseigné aux hommes tous les arts. Les nymphes de l'Océan, l'Océan lui-même, et la malheureuse lo poursuivie aussi par Jupiter, viennent tour à tour entendre les plaintes de Prométhée , que son malheur n'a point abattu, qui se vante même de savoir le seul moyen que Jupiter puisse employer pour n'être pas renversé un jour du trône des cieux, et jure que rien ne l'obligera de le révéler, à moins qu'on ne le délivre de ses chaînes. Mercure vient le sommer de dire ce secret, et lui déclare que, s'il s'obstine au silence , Jupiter va le foudroyer et le laisser en proie à un vautour qui lui déchirera les entrailles. L'inébranlable Prométhée garde le silence , et brave les menaces de celui qu'il nomme le tyran des dieux. L'arrêt s'exécute : la foudre tombe, disperse le rocher où Prométhée est enchaîné , et la pièce finit. Cela ne peut pas même s'appeler une tragédie.

Les Perses , dont le sujet est plus rapproché de la nature, n'offrent rien de plus régulier; mais on sent combien cet ouvrage devait plaire aux Athéniens. C'est la défaite des Perses à Salamine , qui occupe cinq actes en récits, en descriptions, en présages, en songes, en lamentations; nulle trace encore d'action ni d'intrigue. T>a scène est à Suze.

COURS i)L 1 1 rn':nA 1 iiHK. afx)

l)t;.s vii'illaids , (|iii toniicnl le clmiir, altciKicnl avec iiiquictiulo ties nouvelles de rexpédition de Xerxcs. Alossa, inèro de ce prince, vient leur raconter un M)n|j;e ([ui Tépouvante. Ariive un soldat échappe do rarnit'e , (|ui raconte le désastre des Perses. Atossa évoque l'ombre de Darius, et, contre l'ordinaire des tunbres, qui ne reviennent que [)our révéler aux vivants quehpie grand secret , celle-ci ne parait ([ue pour entendre de la bouche d'Atossa ce qu'elle-mèrae vient d'apprendre de la défaite de Xerxès. Au cinquième acte, Xerxès luimême paraît seul avec un carquois vide, qui est, dit-il, tout ce ([ui lui reste de cette prodigieuse armée qu'il avait amenée contre les Grecs. Il s'est sauvé avec bien de la peine. Il pleure, il gémit, et ne fait autre chose que de recommander à sa mère et aux vieillards de pleurer et de gémir. Toute la pièce d'ailleurs est remplie, comme on peut se l'imaginer, des louanges du peuple d'Athènes : il est invincible, il est favorisé du ciel, il est le soutien de la Grèce. Tout cela était vrai alors ; mais le poète met ces louanges dans la bouche même des ennemis vaincus, et l'on sent combien elles en deviennent plus flatteuses. Il leur montre , pendant cinq actes, les Perses dans la terreur, dans l'humiliation , dans les larmes, dans l'admiration pour leurs vainqueurs. Avec un tel sujet, traité devant des républicains enivrés de leur gloire , et qui n'avaient pas encore appris à être difficiles, on pouvait être couronné sans avoir fait une scène tragique , et c'est ce qui arriva. Mais après la défaite entière des

Athéniens en Sicile , la destruction de toutes leurs forces et la perte de cet ascendant qu'ils avaient dans la Grèce , si quelque poète eût fait une tragédie pour leur prouver qu'ils étaient le premier peuple du monde, je doute qu'ils l'eussent couronné , car les Athéniens se connaissaient en louanges.

Agamemnon est une pièce froidement atroce. On est un peu étonné qu'un homme de lettres qui connaissait les anciens, Lefranc de Pompignan, à qui nous devons une traduction élégante d'Eschyle, porte l'enthousiasme de traducteur jusqu'à dire que ce poète diperfeciiomié V art qu il avait inventé, et se récrie entre autres choses sur la beauté du caractère de Clytemnestre, « y4gamemnon, dit-il, » a le défaut de plusieurs de nos pièces modernes. » Ses premiers actes ne sont qu'une longue expo- » sition : l'action ne commence qu'au quatrième. » C'est un peu tard , et je ne connais point de pièce sur notre théâtre à qui l'on ait pardonné une pareille faute. Il ajoute : « Le cinquième acte est du » plus grand intérêt. Les personnages de Clytem- » nestre et de Cassandre n'y laissent rien à désirer.» Il est vrai que les prophéties de Cassandre sont belles; mais des prophéties sont un beau détail, et ne sont point un caractère. Quant à celui de Clytemnestre, il me semble qu'on n'y peut rien tolérer : elle est d'une atrocité qui révolte. Un grand crime n'est théâtral qu'avec une grande passion ou de grands remords. Si Clytemnestre était forcenée de jalousie comme Hermione, ou d'ambition comme Cléopâtre, je pourrais concevoir

roiins 1)1 I II n RATiiiu:. 'i.'j i

son iiiiiu"; in;iis illc n'rsl ni aiiioiiiciiso, ni jalouse, ni ;nnl)ilieiise. Seiilcmeiil elle vent tncr son mari, et lo tue. Voilà la pièco. Klle se conUMite de dire qu'Againeninon a mérité la mort on Taisant immoler sa fille : elle le répète trois ou (juatre lois. Du reste, il ne soit pas de eetti' anic, (pic l'idée d'un semblable torlaitdevait au moins troubler, un seul mot de passion, un cri de lureui , un accent d(î violence. 11 n\ a point d'exemple d'une scélératesse si tranquille, et par conséquent si froide. Elle attend son époux pour l'égorger sansètre combattue un moment, el quand elle l'a assassiné, elle sort de son })alais pour s'en vanter devant tout le peuple avec une insolence aussi calme qu'inconcevable. 11 faut l'entendre elle-même pour juger où en était encore cet art que Pompignan veut qu'Eschyle ait perfectionné.

« Quand il faut se venger d'un ennemi qui doit » nous être cher , ne faut-il pas lui tendre un piège » qu'il ne puisse éviter? Je méditais depuis long- » temps cette vengeance légitime : l'occasion s'est » présentée ; je l'ai saisie avec ardeur. Agamemnon » ne vit plus : je l'avouerai sans crainte. Tout était » si bien disposé qu'il ne pouvait ni fuir ni se dé- » fendre. Il s'est trouvé pris dans un superbe voile M comme dans des liens indissolubles. Je l'ai frappé » deux fois, et deux fois il a gémi sous mes coups. » 11 tombe à mes pieds, je le frappe encore, et ce M dernier coup l'envoie chez Pluton. 11 expire : son ). sang rejaillit sur moi, rosée qui m'a paru plus i> douce que les eaux du ciel ne \c, sont pour les

ini COURS DE LITTEHATURE.

» productions de la terre. J'annonce sans effroi ce « que j'ai fait : il m'est égal que vous m'approuviez » ou me blâmiez. Voilà le corps d'Agamemnon , le )) corps de mon époux. Je n'ai rien commis que de » juste. Je l'ai poignardé : c'est tout ce que j'avais » à vous dire. » ( Traduction de Lefranc de Pompignaii.)

Je ne doute pas qu'en cet endroit Brumoi ne répondît comme il fait si souvent : I^es athéniens étaient un peuple éclairé : comment croire qu'ils aient applaudi une sottise ? Et il conclut qu'il y a quelque raison que nous ne savons pas, et qui justifie ce qui nous paraît sans excuse. Avec cette méthode, il n'y a rien qu'on ne fît trouver bon. Mais, sans aller plus loin, les Anglais sont assurément un peuple très-éclairé, et tous les jours ils applaudissent ce que nous ne supporterions pas. On en trouverait fort bien les raisons; mais la logique de Brumoi dispense d'en chercher : ce qui est beaucoup plus court. Ici, par exemple , ne peut-on pas dire que si cette pièce fut honorée d'un prix, c'est que le théâtre était encore à moitié barbare et bien loin de la perfection où Sophocle le porta dans la suite? Et qui ne sait qu'à cette époque, ce qui n'est qu'atroce et noir paraît énergique et grand ? Malheureusement , lorsque la corruption et la décadence succèdent aux modèles et naissent de la satiété, l'on retombe, à l'autre bout du cercle, dans le même abus par où l'on avait commencé, et de nos jours ce commentaire trouverait aisément son application.

COURS i>i r iriÉHATimE. jl'j3

Au i"ilU|UU'iii(' ;ntc (les ( V-vyV/o/V'.v ([iii ne sont

;mlr(* chose (|iu* \c siijcl roiiiiii jiar mi nous sons les

noms (Tl-Uiiri' et d'Oicste, c\' (Icriiic r tn<' sa tnèio

aussi lioiilenieut tju'i'lle a tné son é|)onx.

Les Kuménidcs sont la ti-oisicnic jtit'cr qne la famille des Atridrs ail Icxnnio à Ksclivle. Il en a suivi exactement l'histoire dans ses trois tra^étlies, celle d\-/^amc'//iriori, où ce prince est assassiné par sa femme; celle des Coepkores, où il est venj^é par son lils ; celle des Kuménides, où Oreste est en proie aux Furies. Cette dernière est au moins aussi étran£(èi-e à nos mœurs que Pronicthéc. L'ouvertuie du théâtre représente les Euménides endormies à côté d'Oreste dans le temple de Delphes : c'est Apollon, protecteur de ce malheureux prince, qui est venu à bout de les assoupir, et qui lui conseille de proliter de Toccasion et de s'échapper, comme si les Furies devaient être bien embarrassées à leur réveil pour le retrouver; et puis expliquez la mythologie! Quoi qu'il en soit, Oreste trouve le conseil fort bon , et il prend la fuite. Survient l'ombre de Clytemnestre, qui trouve fort mauvais que les Furies sommeillent. En effet , l'on serait tenté de croire que ces filles de la Nuit ne devraient jamais sommeiller tant qu'il y a des coupables à tourmenter. Mais aussi c'est un dieu qui les a endormies, et leur sommeil est bien dur, car il se passe beaucoup de temps avant (pie Clytemnestre parvienne à les réveiller. Cette scène est curieuse : en voici une petite partie fidèlement traduite par I. i8

Pompignaii, mais pour cette fois condaninée par lui-même.

« Écoutez mes plaintes, ô divinités infernales ! « écoutez Clytemnestre qui se montre à vous pen- )' dant votre sommeil ! » {Ici les Eiiménides ronflent. )

Page 1