CLYTEMNESTRE
« Vous me répondez par un vain bruit, et votre » proie s'éloigne. Vous pouvez dormir en effet; les «suppliants ne vous importunent guère. » [Les Euménides ronflent. )
« Quel profond sommeil ! Mes douleurs ne vous » touchent pas. Cependant le meurtrier de sa » mère , Oreste, s'enfuit! » ( Les Euménides ronflent. )
«Vous dormez encore! rien ne peut vous éveil- » 1er ! Ah ! noires Furies ! vous ne savez faire que du » mal. « {^Les Euménides ronflent. )
« La Fatigue et le Sommeil se sont unis ensemble j) pour assoupir ces monstres cruels. « (^Les Euménides rorflent , et une d'elles s'écrie , en rêuant : Arrête! arrête! arrête ! )
Un moment après elles s'éveillent enfin , et se reprochent leur négligence. Apollon veut les chasser de son temple : elles le querellent sur la protection qu'il accorde à un parricide. « Jeune dieu , lui » disent-elles, tu as trompé de vieilles déesses. » Cependant Oreste s'est enfui de Delphes à Athènes, et le poète y transporte la scène au troisième acte.
(OU us 1)1 ! I ni II A ii!Hr. a'^.T
l.t' n'est |»;is là, loimiic on \oit , la rci^lc des unîtes. Dispute d'Oreste avoe les Finies dans le temple de iMituTve; mais ce n'est pas l'Oreste que nous tonnaissons, car il leur parle de saiif^-Croid cl avec beaucoup de bon sens. Il ne paraît pas (pie ces Furies lui fassent grand mal, ni mi'ine grand peur. Il implore la |)rotection de Minerve, (jui descend au bruit, et V(;ut savoir de (pioi il s'agit. I,es F.iim(«nides accusent ; Oreste se (K'fend. Miner\e s'abstient déjuger une c:\iisequi est, dit-elle, mi-dcssus des mortels; mais el le déclare cpi'elle va remettre ce jugement à un tribunal compose'" des lionnnes les plus justes et les plus éclairt's d'Atbèncs, Il y a ici un magnifique éloge de ce tribunal, qui n'est autre chose que l'aréopage, dont le poëte attribue l'établissement à Minerve, el relève la majesté jusqu'à le taire juge des dieux et des hommes, pniscpie Apollon plaide devant lui pour Oreste contre les Euménides.Cest pourtant pour cette pièce que l'on voulut lapider Eschyle : il paraît que ce peuple d'Athènes était fort difficile à manier. Conclusion : A|)ollon déclare que « l'enfant est l'ouvrage du « père, et non pas de la mère, qui n'en est que la » dépositaire ; que Minerve elle-même est née de » Jupiter seul, ce qui prouve qu'on peut se passer » de mère, » et autres raisons de la même force , qui p)ersuadent pourtant la moitié de faréopage ; car, lorsqu'on va aux voix, les suffrages poui- et contre se trouvent égaux, et dans ce cas la loi absout. Voilà (Jreste hors d'affaire, et le poëte aussi; mais il faut convenir que voilà une étrange pièce.
anG COURS DE LITTÉHATUHE.
Le sujet des Suppliantes est aussi simple que celui des Euménidesest extraordinaire ; mais il n'y a pas plus d'action dans l'une de ces deux pièces que dans l'autre. Ces suppliantes sont les quarante filles de Danaûs , qui ont quitté l'Egypte pour ne pas épouser les fils d'Égyptus : ellea viennent avec leur père supplier Pélasgus, roi d'Argos, de leur donner l'hospitalité. Trois actes se passent à savoir s'il les recevra ou non. Au quatrième , il y consent ; au cinquième, un envoyé d'Egyptus vient les réclamer. Le roi d'Argos hes refuse, et elles demeurent chez lui. Se douterait-on qu'il y eût là une tragédie ?
Le sujet des Sept chefs en pouvait fournir plus d'une : c'est celui de la Thébaïde , qu'on a tourné de tant de manières, sans en faire jamais rien de bon. « A proprement parler, dit Pompignan, il » n'y a point d'acteurs dans cette tragédie. Etéocle » ne se montre que pour écouter des récits , gronder » des femmes et expliquer des devises. Ismène et » Antigone n'arrivent sur la scène qu'après le com- » bat et la mort des deux frères ; mais il y a dans ce » poème deux personnages invisibles qui le rem- » plissent depuis le commencement jusqu'à la fin , V la Terreur et la Pitié. » Très-invisibles en effet; car j'avoue qu'il m'est impossible de les y voir. Mais cette pièce offre du moins de grandes beautés de détails. Les chœurs, une des parties les plus brillantes d'Eschyle, y sont d'une poésie admirable. Quant au siège de Thèbes, ce pouvait être un grand événement pour les Grecs; mais pour nous
coins in: LiniiRATUiir. a^-y
un sié^e lU' peut nous intéressci- <|u':ml;uit (|uo les assiégeants et les assiégés sont resj)eilivenu'iit dans des situations critiques et attachantes, (^iiand il ne saisit li'autre cliost' ([lu de saNoir si la ville seia prise ou non, et qui régnera d'Etéocie ou de Vo- Ivnice, dont l'un ne paraît même pas, et dont l'auti'e ferait aussi bien de ne pas j)araitre. il n'y a ni teirtnir ni j)itié. Parmi ces longs récits, ces longues descriptions, quehjues morceaux clioisis peuvent doimer une idée du style de l'auteur, et en même temps d'un genre de beautés qui n'entrerait pas aisément dans une de nos tragédies. Souffririons-nous que l'énumérationdes sept chefs qui assiègent Thébes , et la description de leur armure , occupât un acte entier ? C'est pourtant ce que fait Eschyle, et cet acte est le troisième de la pièce ; ce qui pour nous est encore bien plus extraordinaire. Voici la marche de cet acte. Un officier thébain rend compte à Etéocle des dispositions de l'armée des assiégeants. Il y a une attaque préparée à chaque porte, et à chacune commande un des chefs alliés de Polynice. Quand l'officier a fait la description d'un de ces chefs, le chœur implore le secours des dieux; F^téocle nomme le Thébain qui sera chargé de repousser fattaque, et ce détail, qui recommence sept fois , remplit un acte : nous souffririons à peine qu'il remplît une scène.
Le terrible Tydée , au bord de l'Isniiiius , Menace en frciiiissant la porte de Prélus.
^jnH COURS DE LITTKRAÏURE.
Le lleuve vainement s'oppose à son passage ; Vainement le devin, que trouble un noir présage, Veut arrêter ses pas en attestant les dieux : Le guerrier , tel qu'on voit un serpent furieux Dont les feux du midi , sur un brûlant rivage , Embrasent les poisons et réveillent la rage , Le guerrier du devin accuse la frayeur ; Il méprise un augure , il insulte à la peur. Il agite , en parlant , trois aigrettes flottantes , De son casque d'airain parures menaçantes ; Frappe et fait retentir son vaste bouclier , Industrieux ouvrage , où brille sur l'acier Cet astre , œil de la Nuit , qui décrit sa carrière Dans des cieux étoiles que remplit sa lumière. Ainsi marche au combat ce guerrier orgueilleux : Une lance à la main et le feu dans les yeux , Il appelle à grands cris la guerre et le carnage ; Semblable au fier coursier qui , bouillant de courage , Entend bruire de Mars les affreux instrrmients , Et répond à ce bruit par des hennissements, etc.
On croit lire r Iliade, et l'éjDopée n'a pas un autre ton. Étéocle oppose à Tyclée, Mélanippe, fils d'Astacus. L'officier continue son récit :
A la porte d'Electre , aux assauts destinée , S'élève comme un roc l'énorme Capanée ; Et que puissent les cieux , prompts à vous exaucer , Détourner les malheurs qu'il vous ose annoncer ! Nul mortel ne saurait égaler sa stature. Audacieux géant , qu'agrandit son armure , Il jure que nos tours tomberont sous son bras , Que les dieux conjurés ne nous sauveraient pas. D'une voix sacrilège , il défie , il blasphème L'Olympe, le Destin , et Jupiter lui-même.
COURS Ui: l.ll I LHAlLHi:. 'À'Ji)
Il o>c M- vaiilcr (|u'cii \aiii i:i- Jieu jaluiix Ariiieruit contre lui suii loïKlroviuil cuiinoux. Pour lui, tout ce Iracas t^ui lait Irciuliiir la li rrr N'i'sl rien que tlu midi la va|ieur iiassa^rn-. Pour jeter plus dVUroi , son l)«)uelier li airain Présente un iionnne nu , la turclie dans la main , Et ces sinistres mots : J'cm/miscrtu lu ville Contre un tel ennenu \ous scra-t-d laede De trouver un f;uerricr pr«H à se mesurer:' Qui l'osera eomltatlic:'
Ou voit que 1 Usage des devises giieiiieres a piécédé de beaucoup la chevalerie moderne. Ktéocle se propose d'envoyer Polifonte à la rencontre de Capanée , et le Tliébain reprend son discours :
Aux remparts de Minerve Hippomédon s'avance ,
Portant, d'un bras nerveux, un houclier immense.
Je l'ai vu , j'ai frémi ; la main de l'artisan
A gravé sur le fer un monstrueux Titan.
Typhée , en rougissant , de sa bouche enflammée
Vomit de longs torrents d'une noire fumée.
Des serpents à l'entour , formant un cercle affreux,
De leurs corps repliés entrelacent les nœuds.
Le cri de ce gxierrier inspire l'épouvante ;
Il a la voix, la marche et l'œil d'une bacchante, clc.
Mais plus loin , vers le nord , au tombeau d Amphioii ,
Respirant le ravage et la destruction ,
Le jeune Partbénope , impatient , s'élance.
Non moins présomptueux, il jure sur sa lance ,
.Seule divinité qu'atteste sa fureur,
Que malgré tous les dieux son bras sera vainqueur.
28o COURS DE LlTTlîllATLlRE.
Brillant fils d'une nymphe , et né sur les montagnes,
Il quitta l'Arcadie et ses belles campagnes,
Lois(pi'un premier duvet, fleur de la puberté.
Ornait à peine encor sa naissante beauté.
Mais , né d'un sang divin , il n'est pas moins farouche ;
L'orgueil est dans ses yeux , l'insulte est dans sa bouche ,
Et son armure même , outrageant nos remparts ,
Nous retrace le monstre , horreur de nos regards ,
Le Sphinx , de nos mallieurs cette impure origine , etc.
C'est bien là le style de l'épopée. Voici celui de l'ode. Le chœur est formé d'une troupe déjeunes filles thébaines : épouvantées des horreurs de la guerre et du sort qui les menace si ïhèbes tombe au pouvoir du vainqueur , elles adressent leur prière aux dieux.
Du plus mortel effroi nos sens sont pénétrés. De combien d'ennemis ces murs sont entourés ! Telle du haut des airs la colombe timide Voit d'un vol effrayant fondre l'autour rapide ; L'infortunée , hélas ! tremble pour ses petits , Et d'une aile impuissante elle couvre leurs nids.
Qu'allons-nous devenir ? Les héros des batailles Ont fait voler les traits autour de nos murailles. Dieux , protégez les murs que Cadmus a bâtis ! S'il faut qu'à l'étranger ils .soient assujettis , Si vous abandonnez cette ville si chère , Des sources de Dircé l'eau pure et salutaire , Dircé , fleuve sacré , pour vous si plein d'appas , Le ])lus be.iu que Neptune épanche en ces climats , Pouve/.-vous habiter dans un plus doux asile ? O dieux ! qui d'Agénor gardez l'auguste ville ,
COURS m: i iiTihjATrftE. v.H
A iu)s f'u'is finifiiiis niivoM/. l.t torrcur ; r?iisf/. rntn' Inirs iiiaiiis l«s tiiiils «It- li-iii' luirur, l,t , siii\«Mirs «Its rii('li;iiiis , garants de iiotri' jçloire , UciTM/ ilaiis nos inuis l'iMicfiis dt- la viftoirt'.
Ponrrifi— vous voir, o dinix I ces remparts renoinniés ,
Par los flainiM'aux de Mars en cendre consumés,
Et les lillcs de Tlièbe , a servir tleslinées ,
Aux pieds de leurs vainqueurs par les cheveux Irainées ;
Nos citoyens captifs, amenés dans Arj^os,
Marchant le front baissé, comme de vils troupeaux?
Quel désordre ! quel bruit ! ô ville malheureuse !
Tu pleures tes enfants , ta solitude affreuse.
llélas! qu'il est cruel pour de jeunes beautés,
A qui l'Hvnien gardait de chastes voluptés,
De quitter le séjour de leur paisible enfance ,
D'assouvir des soldats la brutale insolence I
La mort est préférable à cet amas d'horreurs
Qu'à des murs pris d'assaut réservent les vainqueurs.
La victoire inhumaine est le signal du crime. ,
L'un emporte sa proie ou traîne sa victime ;
Une torche à la main l'autre embrase les toits ;
L'impitovable Mars ne connaît plus de lois.
Il marche , ivre de sang, à la lueur des flammes.
Au bruit des fers , aux cris des enfants et des femmes :
Sa fureur y répond par des rusjissements ;
11 foule sous ses pieds les plus saints monuments.
Près de lui la Rapine , au milieu du carnage ,
Dispute des débris , combat pour le partage.
Les présents de Cérès , ravis et dispersés ,
Sont aux pieds des soldats au hasard entassés.
Et , debout devant eux , des captives tremblantes
Font ruisseler le vin dans les coupes sanglantes.
Le sort leur donn».- un maître : il faut , -q\iel changement I
Devenir «le son lit le servile ornenuril.
■20'2 COURS DU LITTIiRATURE.
Il faut même oublier que jadis une mère Ne les éleva pas pour ce vil ministère, etc.
Au quatrième acte , on apporte sur le théâtre les corps sanglants d'Étéocle et de Polynice , tués l'un par l'autre, et il y a ici une scène dont l'exécution est belle et pathétique , mais qui pour nous conviendrait mieux à l'opéra qu'à la tragédie. Un chœur de Thébains , et ensuite les sœurs des deux princes, Ismène et Antigone, déplorent tour à tour les crimes, les fureurs et la mort des deux frères, dont les cadavres sont sous leurs yeux. C'est une espèce d'ode en dialogue, un duo de plaintes et de regrets, en très-beaux vers, et d'une forme très-favorable à la musique , dont les développements seraient ici fort bien placés ; mais tout ce qui arrête et suspend l'action est dans une tragédie un défaut réel , et c'est l'inconvénient de cette scène , qui est trop prolongée , et oii la même idée est répétée trop souvent, quoique sous des formes toujours poétiques. Au reste, l'auteur n'avait nulle raison pour l'abréger ; car la pièce est à peu près finie. Le cinquième acte ne contenait rien autre chose que la défense de donner la sépulture à Polynice, qui est mort en combattant contre sa patrie. Il ne me reste donc , pour terminer l'extrait de cette pièce, qu'à donner une traduction de la scène dont je viens de parler.
PREMIER ClIOEnR.
0 frères insensés 1 ô princes déplorables ! Sourds aux conseils de l'amitié ,
COURS i)K II 111 11 A ruui .
\ uU!N A\v/ iisstunl \i)s li.uins iiii|>liualtlrs , Et vous vuil.i tous tlfux uu t»l)jfl dv pitii.-.
SKCOND CIIOKUR.
Ils ont lit- leur iiuuillf îK-hfvi; la ruiiu- , Ils u'oul point (Iciueiiti Itur ùi\n\r orif^inf.
l'Iir.MIKR CHOicun.
Mallu'ureux ! le fi r si:ul a pu vous accorder , Le Ter, de vos débats, seul a pu décider. 1/Kuuu'iiide attachée à toute votre race Était ain»r«'S d'OEdipe ; elle entendait ses cris
Quand il a nuiudit ses deux fils ; Elle \ient d'accomplir sa sanglante menace.
SECOND CHOEUR
Le fer est descendu jusqu'au fond de leur cucur : Voyez leurs profondes blessures.
PREMIER CHOEUR
Le sang inondait leurs armures , Et leur bouche mourante exhalait leurs fureurs.
SECOND CHOEUR
Tous deux , en immolant un frère , Ils poussaient des cris forcenés.
PREMIER CHOEUR
Tous deux , en combattant , semblaient environnés Des malédictions d'un père.
SECOND CHOEUR
Le deuil noircit nos tours , et nos murs ont gémi. Ils sont tombés , nos rois , hélas ! et Thèbes pleure. Le trône armait le bras de ce couple ennemi ; La terre ouvre à tous deux leur dernière demeure.
PREMIER CHOELR.
D'autres hériteront de ce trône odieux Qu'a long-temps disputé leur rage.
Le fer , de leur querelle arbitre impérieux , Leur a fait un égal partage.
iS:)
a84 COURS DE LITTERATURE,
SECOND CHOEUR
Tous deux n'auront de leur pays Que la place où leurs corps seront ensevelis.
PREMIER CHOEUR
Ah ! malheureuse entre les mères , La mère , épouse de son fils , Qui mit au jour, hélas! ces deux fils sanguinaires y Pour être à jamais ennemis !
SECOND CHOEUR
Fiers rivaux que n'a pu réunir la nature ,
Ce sang qui fut puisé dans une source impure ,
Ce sang répandu par vos coups , Se mêle en s'écoulant, se confond malgré vous.
PREMIER CHOEUR
De la terre exécrable ouvrage ,
Ce métal exterminateur ,
Le fer , présent fait à la rage ,
Mars , impitoyable vengeur , Ont ainsi partagé le funeste héritage Qu'OEdipe à ses enfants laissa dans sa fureur.
SECOND CHOEUR
De la grandeur ils ont senti l'ivresse , Ils ont brigué le pouvoir, les trésors. Dans le sein de la terre ils trouvent leur richesse , Et leur royaume est chez les morts.
PREMIER CHOEUR
L'Euménide , au sein des ténèbres , Au moment où le glaive a terminé leurs jours , Poussa des cris aigus au sommet de nos tours ,
Et lamenta des chants funèbres.
SECOND CHOEUR
Aux portes de la ville , au pied de nos remparts, Até , menaçante , inflexible , Vint asseoir son trophée horrible ,
Et sur les combattants attacha ses regards.
roi' lis i»r I 1 1 1 1 it \ Il m:. '>. o )
l'.llf vil liui tr«''|)as i-ommr rllr vit leurs criinrs , Kt rr>l;( Siilislaitt: au|tr('s dr si-s virtimrs.
ISMIM .
l'oUiuif!
antigom:.
Éléoch- !
ISMÈM'.
O vœux toujours li(iiii|ii> !
AISTIGONi:.
Tous deux fra|»|HMil cl soul iVappis ISMINE.
\.v >anj; loulre le sang!
ANTIGONE
Le frère contre un firre !
ismLne.
Ah ! je succombe à ma misère.
ANTIGONE
D'intarissables pleurs mes yeux seront trempés.
ISMÈNE
Le malheur nous unit autant que la nature.
ANTIGONE
Ciel ! où sera leur sépulture ?
ISMÈNE
Où donc recevrcz-vous, rivaux infortunés, Les suprêmes honneurs qui vous sont destinés?
ANTIGONE
En quel endroit de cette terre?
ISMENE
Au tombeau de nos rois.
ANTIGONE
A côté de leur père , etc.
Nous voici enfin arrivés au seul ouvrage d'Eschyle, du moins de ceux qui nous restent, où l'on trouve des beautés vraiment tragiques, vraiment
286 COUHS DE LITTÉRATURE.
théâtrales : c'est la pièce intitulée les Coëphores , mot qui s\^n\fie porteurs de libations , parce que le chœur est composé de femmes esclaves qui portent des vases et des présents funéraires. Ce n'est pas la seule fois que le chœur a donné son nom aux tragédies des Grecs. Les Phéniciennes d'Euripide, dont le sujet est précisément la Thébaïde, sont appelées ainsi , parce que le chœur est composé de femmes de Phénicie, et les Trachiniennes de Sophocle, dont le sujet est la mort d'Hercule, tirent aussi leur nom de femmes de Trachine , ville de Thessalie , où se passe la scène. Celle des Coëphores est dans Argos. Le sujet est la vengeance qu'Electre et Oreste veulent tirer du meurtre d'Agamemnon assassiné par leur mère Clytemnestre. Ce sujet, traité tant de fois parmi les modernes , n'a pas excité moins d'émulation chez les anciens. Il a été un objet de concurrence entre Eschyle , Euripide et Sophocle. On n'avait pas alors cette ridicule et révoltante injustice de croire que ce fût un crime de s'exercer sur un sujet déjà manié par un autre auteur. Cette noble rivalité ne passait pas pour une basse jalousie, et les Grecs, occupés de leurs plaisirs, ne calomniaient pas si maladroitement ceux qui leur en préparaient de nouveaux. Le vaste champ des arts est ouvert à tout le monde : nulle partie n'en appartient exclusivement à celui qui le premier y a porté la main ; et les traces mêmes du génie, toutes respectables qu'elles sont, ne rendent point sacrilège celui qui s'avance sur la même route.
COI 11.^ i>i I I 11 I II \ riiui . •i8'7
Ijm (\)fph(ni\s soiil l'iicoie une pièce très-imparhiitt', mais le sujet est ciran)ati(|ue : ou commence à voii- (|iieU{ue idée d'une action tln'àliale. Kschylc est nu iiu> le premier (|ui ait iinaj^iné d'introiluii'e Oieste apj)ortanl la lanssc nouvelle de sa propre mort : invention lieuieiise et qui a été suivie. iMais d'ailleurs il y a peu cl art dans la pièce. l^a reconnaissance du frère et de la sœur n'est nullement ménagée. Au moment ou Electre voit des cheveux sur le tombeau d'Agamcmnon , elle songe à son frère et fait des vœux pour son retour ; Oreste, qui est caché dans le voisinage , se montre aussitôt , et dit : Tip suis celui que vous désirez , • je suis Oreste. Egisthe et Clytemnestre ne paraissent qu'un moment, et pour être égorgés. Nul développement dans les caractères, nulle suspension dans les événements. Electre et Oreste ne sont jamais en danger, et leur danger devait être la plus grande source d'intérêt. Mais enfin le style et le dialogue sont du ton de la tragédie, et la scène qui ouvre le second acte est d'un ordre supérieur. C'était pour la première fois que Melpomène prenait un ton si élevé. On aime à voir ces premiers efforts d'un art naissant, et ce doit être une chose digne d'attention, qu'une scène d'Eschyle que le grand Racine admirait comme un des plus beaux monuments de la tragédie antique. Elle est d'abord d'un aj)parcil très-imposant, et ce n'est pas la seule fois qu'Eschyle a pu servir demodèledans cette partie de l'art, qui consiste à donner à la représentation une pompe qui fait j)artie du sujet
^88 COUlîS DK I.lTTiaiATlIUE.
et ajoute à la situation. Electre s'avance, portant des libations et des offrandes, et suivie d'un chœur de femmes esclaves, qui portent aussi des vases et des présents : c'est Cly temnestre qui a chargé Electre de ces dons funèbres, destinés à honorer le tombeau d'Agamemnon , et à fléchir, s'il se peut, son ombre irritée. Pour entrer dans l'esprit de cette scène, il faut bien se souvenir du pouvoir que les anciens attachaient aux imprécations religieuses et à la vengeance des mânes. Si Electre balance , comme on va le voir, à implorer l'ombre d'Agamemnon et à maudire ses assassins , c'est qu'elle est bien sûre que sa prière ne sera pas vaine, qu'elle sera entendue des dieux infernaux, et qu'ils se chargeront de l'exaucer. Demander la mort des coupables, c'est demander la mort de sa mère. Elle tremble , elle hésite, et le chœur la rassure et l'encourage. Parmi nous elle balancerait moins à prononcer des malédictions dont l'effet ne nous paraîtrait pas devoir être si prompt et si infaillible, et qui d'ailleurs semblent être le cri naturel des opprimés et la consolation de l'impuissance. C'est par une suite de cette même croyance , qui n'est pas la nôtre , que Clytemnestre elle-même s'efforce d'apaiser, autant qu'il est possible, l'ombre de son époux massacré, et n'ose se présenter devant sa tombe , qu'elle profanerait par sa présence. Elle envoie sa fille qui est innocente , et qui doit être chère à son père; et sa fille saisit ce même instant pour faire d'un sacrifice expiatoire une invocation de vengeance et de haine adressée aux divinités in-
couns i)i: i rni'K.vriiKr. -j.^i)
feriiales, et ilont l'offel doit lomlxi- >.iir (Jytcninestre. Cette itK'e est grande et sublime, et le moment où Eleclie se résout à lancer enfin ces fatales imprécations devait faire frémir les s[)ectatcurs :
KLECTRE , aux femmes qui ta suivent.
Vous, cju'en mon infortune il m'est permis de voir,
Elsclaves qui m'aiilez dans ce triste devoir ,
Quels vœux puis-je fornu-r sur le tonilteau d'uu père?
Eu épaiuliaut les taux du xase fiuiéraire ,
Dirai-je : « Aj^ameninon , c'est ton épouse en pleurs,
M Qui t'o(Tre , par mes maius , les dons de ses douleurs!
» Aux uiànes d'un époux elle olFre cet hommaiie I »
Non , je ne l'ose pas ; hélas î et quel langage,
Quelle prière encore et quels soidiaits pieux
Conviennent à sa lille en ces funèbres lieux?
Parlez , qu'en ce moment vos avis m'encouragent.
Ah 1 sur les meurtriers dont les présents l'outragent ,
Si ma voix , appelant sa vengeance et ses coups,
De ses mùnes trahis attestait le courroux I
Si mon cœur en croyait ce transport qui l'anime...
Enfui , puisque je viens pour expier un crime,
Dois-je jeter au loin ces vases odieux ,
Et fuir avec horreur en détournant les yeux ?
J'implore vos conseils ; je m'y soumets sans peine.
Vous partagez ici mes malheurs et ma chaîne ,
Ne craignez rien : .songez que, sous les lois du sort.
L'esclave et le tyran sont égaux dans la mort.
Ne dissiuuikz point , et bannissez la crainte.
LE CHOEUR
Nous sommes sans elTroi , nous parlerons sans feinte.
ELECTRE
J'en jure le tombeau du plus grand des mortels, Plus auguste (pie moi , plus saint que les autels. I. 19
Ah ! si vous révérez la cendre de mon père , Vous pouvez tout sur moi ; sa fdle vous est chère. Parlez.
LE CHOEUR
En arrosant ce marbre inanimé, Invoquez ce héros pour ceux qui l'ont aimé.
ELECTRE
Et qui dois-je nommer?
LE CHOEUR
Les ennemis d'Égisthe.
ELECTRE
Moi?
Vous.
LE CHOEUR
ELECTRE
Moi seule , hélas !
LE CHOEUR
Cet abandon si triste Vous fait-il oublier qu'il est encor? Mais non : C'est à vous seule, Electre, à prononcer ce nom.
ELECTRE
Quel est donc votre espoir? et qui voulez-vous dire?
LE CHOEUR
Oreste est loin de vous , mais Oreste respire.
ELECTRE
Quel jour luit dans mon cœur !
LE CHOEUR
Ce cœur infortuné Ne doit rien voir ici qu'un père assassiné. Contre ses assassins...
ELECTRE
Faut-il que je vous croie?
LE CHOEUR
Demandez à ^grands cris que le ciel vous envoie...
colins 1)1 M I 1 liHATDnE. 1()l
ÉLF.CTRF.
Des ju>jos? dos veiififur».'