‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 35 sur 38 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

De Sophocle.

Il ne nous reste des nombreux ouvrages qui remplirent sa longue carrière, que sept tragédies , /es Trachinicnnes , Ajax furieux , Antii^one , OEdipe roi , OEclipe à Colonne , Electre , et Philoctète.

Tout le monde sait que Sophocle a fait de belles tragédies : l'on ignore communément qu'il commanda les armées, et fut élevé à la dignité d'archonte, la première de la république d'Athènes. On a souvent rappelé ce procès intenté par l'ingratitude et gagné par le génie; cette odieuse accusation des enfants de Sophocle, qui, las d'attendre son héritage, et impatients de sa longue vieillesse , demandèrent son interdiction à l'aréopage, sous prétexte que sa tête était affaiblie. Le vieillard, pour toute défense, demanda aux juges la j)ermission de leur lire la dernière pièce qu'il

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venait d'achever. C'était son OEclipe à Colonne , ouvrage qui (ievnit confondre doublement ses accusateurs, puisqu'il y représente un père dépouillé par des fils ingrats. Il semblait qu'un sentiment secret lui eût dicté sa propre histoire. Il fut reconduit jusque chez lui avec des acclamations, et? plus indulgent qu'OEdipe, il pardonna à ses enfants. Il avait près de cent ans, et avait composé cent vingt tragédies lorsqu'il fut couronné devant toute la Grèce aux jeux olympiques. Il mourutdans les transports de sa joie et dans le sein de la gloire. Il n'a manqué au Sophocle de nos jours, pour être aussi heureux que l'ancien , que de mourir comme lui au milieu de son triomphe.

Je commencerai par ceux de ses ouvrages qui nous sont le moins familiers, parce qu'ils n'ont pas été encore transportés sur notre théâtre. Je finirai par ceux qu'on y a pour ainsi dire naturalisés, et sur sept, il y en a quatre, les deux OEdipeSy Electre et Philoctète.

Le sujet des Trachiniennes est la mort d'Hercule, causée par la jalousie de Déjanire et la fatale robe de Nessus. Les alarmes et les inquiétudes de cette femme qui attend son époux absent depuis plus d'un an , un chœur de jeunes filles, et son fds Hyllus qui la rassurent et la consolent, forment l'exposition de la pièce. Déjanire est d'autant plus inquiète, qu'un oracle a prédit qu'Hercule périrait (l;ins l'expédition d'OEchalie pour laquelle il est parti, ou que, désormais rendu à lui-même, il jouirait, aprts tant de travaux, d'un destin doux

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cl liaiiquilie : oiaclo à iIoiil)le sens, comme t:i!il irautres; car ce repos ne veut dire ici (jue la mort (|Mi attend Hercule an ri'toin-, et le hiulier d'où il s'eleveia dans l'Olympe. Déjanii'e annt; dans lleicnle lui héros, un libérateur l'I un é|)()u\. l'Ile se plaint que la gloire fenléve hop souxcnl a sa tmdresse. w Vous serez épouses (pieUpie jour (dit-elle » à ces jeunes filies (jui ri'ntourent),et vous saurez » alors tout ce qu'on jjeut souffrir dans la situation » où je suis. » C'est un endroit ipie Racirn.' paiait avoir ïunXc (\m)s y^ndrof/iaqiw , cjuand celle princesse dit à llermione :

\ oiis saurez quclcjuc jour , Madame, pour uu iils jusqu'où va noire amour, etc.

Un envoyé vient aiuioncer à la leine (pi'il a rencontré Lvcas, l'ami d'Hercule, qui précède son maître; que ce héros revient triomphant, et lui envoie les dépouilles des ennemis et les captives (]u'il a ramenées. En effet, Lycas paraît un moment après, suivi de toutes ces femmes prisonnières, qui se rangent au tond du théâtre. On distingue à leur tète la jeune lole , remarquable par sa beauté. Déjanire, à cette vue, éprouve un mouvement douloureux, qu'elle attribue a la pitié que lui inspire le sort de ces infortunées; mais le spectateur démêle déjà les premières impressions de la jalousie. IjH reine s'occupe particulièrement de cette jeune captive; elle est touchée de sa beauté, de sa douleur modeste et noble. Elle finterroge plusieurs fois. lole baisse les yeux et garde le silence. La reine

interroge Lycas , qui ne lui donne aucune lumière. Elle le fait entrer avec toutes les prisonnières dans l'intérieur du palais. Un homme survient, et s'offre h lui révéler un secret important : elle lui ordonne de parler. Il lui apprend que Lycas la trompe; que Lycas a lui-même avoué, en arrivant, les nouvelles faiblesses d'Hercule; que ce héros, épris des charmes d'Iole, n'a fait la guerre à Euryte, roi d'OEchalie, que pour ravir sa fille, et qu'Iole, bien loin d'être traitée en captive, va régner en souveraine sur la Thessalie et sur Déjanire elle-même. «Malheureuse (s'écrie-t-elle )! quel serpent ai-je )> reçu dans mon sein! » Lycas reparaît pour prendre ses ordres, et, près d'aller rejoindre Hercule qui s'est arrêté au promontoire de Cénée pour faire im sacrifice à Jupiter, Déjanire irritée lui reproche sa perfidie; elle sait tout, et veut tout savoir : c'est le cri de la jalousie. Elle s'emporte, elle menace. Lycas persiste à nier qu'il sache rien de ce qu'elle demande. Alors elle feint de s'apaiser par degrés : elle n'est indignée que de ce qu'on veut lui en imposer; car d'ailleurs elle est accoutumée à pardonner aux infidélités de son époux. Enfin elle fait si bien , que Lycas ne croit plus devoir lui cacher ce qu'après tout, dit-il, son maître ne cache pas lui-même. Toute cette scène est parfaitement conduite, et l'on voit déjà un art inconnu à Eschyle. C'est alors que Déjanire, occupée tout entière des moyens d'écarter sa rivale et de regagner le cœur de son époux, se ressouvient que le sang de Nessus est un philtre qui, si elle en croit ce que lui a dit

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le ceiitaiiii' in»)ur;iiit , lalliiiiu- rainoiii' pit-s tic s'éti'iiulrc. l.llc teint iK' ce saii^ imc lohc (iircllc envoie à son mari, et qu'elle remet à Lycas. Ce n'est pourtant pas sans in(juiétucle et sans effroi (pi'elle se résout à euiployer ce charme inconnu dont clic n'a j)as encoi'c: fait l'cprcuve; car son caractère n'a rien d'odieux, et elle n'a pas une juiisée coupable : elle n'est (pie jalouse et crédule. A peine Lycas est-il parti, qu'elle confie au chœur ses alarmes , ses remords, ses funestes pressentiments. Elle se rappelle que les flèches <pii ont j)ercé Nessus étaient infectées des poisons mortels de l'hydre de Lerne. Elle se livre au désespoir, et jure que, s'il faut que son mari soit victime de son imprudence , elle ne lui survivra j)as un moment. Ses craintes ne tardent pas à être confirmées. Son fils Ilyllus , qui était allé au-devant de son père, l'a vu revêtir la robe empoisonnée, et en a vu les horribles effets. Cette description, digne du pinceau de Sophocle, remplit le quatrième acte. Ces sortes de morceaux plaisaient infiniment aux Grecs, et occupaient chez eux beaucoup plus de place que nous ne leur en permettons aujourd'hui. Ilyllus accable sa mère de reproches. Elle sort sans répondre un seul mot, et l'on apprend, un moment après, qu'elle s'est donné la mort, et que son fils lui-même, instruit de l'erreur qui l'avait lendue criminelle, a embrassé sa mère mourante , et l'a baignée de ses larmes. On apjjorte sur le théâtre le malheureux Hercule, que l'excès de ses maux a endormi un moment. Il se réveille bientôt, et le spectacle

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prolongé (le ses douleurs est une sorte de situation passive qui réussirait moins parmi nous que chez les Grecs, surtout dans un cinquième acte : nous voulons aller plus rapidement au but. Au reste, on peut s'attendre que Sophocle ne met dans sa bouche que des plaintes éloquentes et dignes d Hercule. Cicéron les a traduites en vers latins, et Racine le fils en vers français.

Plus barbare pour moi qu'Eurysthée et Junon ,

0 fille d'OEnéus! quelle est ta trahison!

Et quels sont les tourments dont tu me rends la proie ,

Par le fatal présent que ta fureur m'envoie !

Tu m'as enveloppé de ce voile mortel ,

Ce voile que pénètre un poison si cruel ,

Voile affreux qu'ont tissu Mégère et Tisiphone.

Tout mon sang enflammé dans mes veines bouillonne.

Je succombe , je meurs brûlé d'un feu caché ,

Qu'allume en moi ce voile à mon corps attaché.

Ainsi ce que n'ont pu , dans l'horreur de la guerre ,

Centaures ni géants , fiers enfants de la terre ,

Ce que tout l'univers n'osa jamais tenter ,

Une femme le tente , et l'ose exécuter.

Mon fils , soutiens ton nom : ton amour pour ton père

Doit effacer en toi tout amour pour ta mère.

Va chercher , va saisir celle qui m'a trahi ,

Traine-la jusqu'à moi , va , cours et m'obéi.

Cours venger. . . Mais , hélas ! que fais— je , misérable !

Je pleure , et jusqu'ici d'un front inébranlable ,

De tant d'affreux revers j'ai soutenu l'horreur.

Mon fils , de ce poison vois quelle est la fureur !

Ose approcher ; et vous , accourez tous ensemble ,

Peuples , que dans ces lieux mon malheur vous rassemble!

Contemplez en moi seul tous les tourments divers.

Ah! précipite-moi dans le fond des enfers,

COURS l)K I 11 I I ItA I IJIU . Hji)

Tt'i'iiiiiU' |Kii ta rmiiln . et nui \ ir et ma lioiitc ,

(îraiid (lieu ! ti'iiuiiii ili'> maux iloiil l'excès iim' .Miniioiilr ,

Qu'isl (IcvciUl iv fOi|ts tjiif j'ai rrrii ilt- toi ;'

Mfs lufinbres t'on'rnit-il> i|U(l<nn' n-Ntc de moi?

Noij , «•ctt»' main si lail)!»- tt |ircs(|ur inanimée

N'est plus la main fatale au lion de Némée.

Est-i'e donc là ee luas de (Aihère vain(|utiir ,

Ce bras dont le (ientaure éprouva la vij^ueur,

(!e bras ipii til londier le mtjuslre d lOiimanllie ,

L'ilvdre contre mes coups sans cesse renaissante ,

Kt i'aiVreux surveillant de ce fruit renommé;

(^e bi;as qu'aucun mortel n'a jamais désarmé , etc. ?

Dans les pi-incipcs tlii tliéàlie grec, celle tragédie est fort bien conduite. Pour nous le sujet aurait quelques inconvénients et deuianderait à être traité différemment. La Déjanire de Sophocle est très-dramatique : son Hercule ne Test pas. jNous ne voudrions pas qu'un liéros ne parut sur la scène que pour y mourir, que sa maîtresse ne fit quun personnag:e rouet, et qu'en mourant il la résignât à son fils, comme fait Hercule dans Sophocle. Mithridate en fait autant pourMonime; mais il sait qii elle aime Xipliares, et leurs amours ont fait le nœud de la pièce. Ceux d'Iolc et d'Hercule ne sont qu'en récit, et nous verrous tout à rijeine un autre exemple encore plus liaj)paiU, (jui nous prouvera que l'amour n'entrait point dans le système théâtral des Cirées. Ce sujet de la mort d'Hercule a été traité plusieurs fois parmi nous, soit en tragédie , soit en opéra , et toujours sans auctni succès. Le rôle d'Hercule est très-difficile a faire : ces sortes de personnages, doul la grandeiu' est plus

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qu'humaine, ne sont guère faits pour notre système tragique. Je crois pourtant qu'avec un véritable talent pour la scène, on pourrait tirer parti de ce sujet. Les rôles de Déjanire, d'Iole, du jeune Ilyllus, sont susceptibles d'intérêt, surtout si la rivalité des deux femmes était traitée avec art , et que la jeune lole , insensible à l'amour d'Hercule , en eût pour son fils. 11 est pourtant vrai de dire que ces sortes d'intrigues amoureuses sont un peu épuisées, et que ces sujets anciens ne peuvent se rajeunir aujourd'hui que par la magie des couleurs poétiques.

Le sujet ^Ajax furieux est d'abord le désespoir de ce héros, dont la raison est aliénée par Minerve, après qu'Ulysse a remporté sur lui les armes d'Achille ; ensuite sa mort et ses funérailles. Il n'y a pas autre chose, et il n'en faut pas plus pour faire une tragédie grecque. Ne nous hâtons pas de condamner, et ne perdons pas de vue leurs mœurs et leur religion. Songeons que nous sommes pour un moment à Athènes. Quand le cinquième acte d'Oreste, que Voltaire avait trop fidèlement imité du grec, fut mal reçu par le public de Paris, C'est pourtant Sophocle, disait l'auteur à madame de Graffigny : elle lui répondit en parodiant un vers des Femmes savantes :

Excusez-nous , monsieur , nous ne sommes pas Grecs.

Elle avait raison. Quand on fait des tragédies en France , il faut les faire pour des Français ; et Vol-

couiis i»i I ni I u V II iir. '^o i

taii'c lo st'iitit , cai' il idit un aiilrc riii(|iiifiii(' acte. Mais ce qu'on tlisail à \ oltairc , on nr tl<»it pas le (lire à SoplioiK* : on no pcnl pas lui icproilier d'avoirécril pour sa nation. C!('([ui est faux et monstrueux est conclainnablo partout; mais ce (pii n'a tlaulre défaut cpic dèti'e appii\é >ui- ces idées conventionnelles qui varient tl'un peuple à l'autre, ne peut pas être reproché à l'auteur. Voyons \ Ajiijc d'après ce j)rincipe, et si nous n'y trouvons pas une tragédie française , nous y trouverons du moins de quoi admirer le poëte grec.

La première chose à remarquer, comme n'étant pas dans nos usages, c'est l'intervention tl'une divinité. Minerve est un des personnages de la pièce; elle ouvre la scène avec Ulysse près du pavillon d'Ajax. Ce guerrier a fait, pendant la nuit, un massacre horrible de troupeaux et de ceux qui les gardaient. La déesse protectrice des (irecs dit à Ulysse que, pour les sauver de la fureur d'Ajax, elle lui a ôté la raison, au point qu'il a assouvi sur de vils animaux et d'innocents bercfers la rase qu'il croyait exercer sur les Atrides et sur Ulysse. Elle veut rendre celui-ci le témoin invisible de l'état de démence où elle a réduit son malheureux rival. Elle appelle Ajax, qui sort de sa tente, et se vante d'avoir tué les fils d'Atrée et les autres rois. Quant à celui d'Ithaque, il le tient renfermé, ditil, pour le faire périr dans \\\\ long supplice. Il rentre, et Minerve, s'adressant à Ulysse, lui dit :

Eh bien î (les inuiiorlels vous voyez la puissance.

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Voilà ce grand Ajax , la terreur des guerriers I

L'oubli de sa raison a flétri ses lauriers.

Les dieux l'ont égaré : sa gloire est éclipsée.

DLYSSE.

Je le vois et le plains : loin de moi la pensée D'insulter au malheur même d'un ennemi ! Quel affreux changement! Mon cœur en a frémi. Je dois vous l'a> ouer , son infortune extrême , Par un retour secret , m'a consterné moi-même. Que sommes-nous , hélas! nous fragiles humains, Fantômes passagers , vains jouets des Destins !

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