X NOTICE
» tombanl de sa bouche mo rappelaient la comparaison » des flocons de neige, appliquée si naïvement au bon » Nestor par le bon Homère. Il sortait de ce parler cx- » tatiquc et de cette attitude de prophète par quelque » mouvement brusque : — « Qu'y a-t-il à répondre à » cela? » — Et il lançait son bonnet de nuit au bout » de la chambre 5 puis il allait gravement le ramasser » (car je ne voulais pas gâter sa pantomime), et , le re- » mettant sur sa tète, il s'écriait d'un ton d'oracle : » — « Rien. •» — J'avoue que toute cette scène me pa- » rut fort ridicule , et ne relevait nullement sa doctrine , » que je trouvais fort mauvaise , ni son bavardage dog- » matique. 11 s'aperçut apparemment à mon sang-froid )) qu'il m'avait étonné sans m'imposer, car il finit par » me dire , et ce fut ce qu'il dit de meilleur : — « Qu'on » vous voie, d'un côté, assis fort tranquillement pour )) m'écouter, et moi, de l'autre, me mettant en quatre -)) pour vous persuader, on jugera aisément que je sou- » liens un système nouveau qui est à moi, et que vous » en défendez un qui est vieux comme le monde. » — » C'était expliquer fort ingénieusement son enthou- » siasmeet ma tranquillité; mais l'impression était faite. » J'étais naturellement ennemi de toute affectation, et )) rien ne me parut naturel dans cet lionrmc. Il me dé- » plut, et ne me laissa d'autre opinion de lui que celle ») d'un missionnaire du mauvais goût, qui ne ferait ja- » mais do moi un prosélyte. »
Nous aurions craint de dérober au lecteur quelque chose de ce récit, qui nous a été conservé par l'auteur des Mémoires sur la vie de M. de La Harpe ' . Il est
* M. Petitot, éditeur des OEwres choisies et posthumes de M. de La Harpe.
SI u I, \ nvni'ii. xj
cxli'.iil des lioU's (|uc idui-ci ,s';iiiiusail à rtriir sur Ifs lioiiiiiics avec li's»|U('ls il ;iv:iil aulrclolsi'iiUctoiill des r»'lalions, et (|u H n'a pas eu le U'iiips d'cncadrei', comme il rainait \oulu, dans (jneK{ue lahican des mœuis de son siècle.
Les l)iograj)lics de i.a Harpe m: lonl aucune mcnlioii des succès qu'il dut obtinir dans son cours de philosophie. On pourrait induire de leur silence (jue ses éludes scolaires ne dépassèrent point la rliétoriquc. Néanmoins il est plus ijue probable qu'il sui\it un cours qui est le complément des études ordinaires-, car, dans la note déjà citée, paj^c 1 1 1, il convient, avec une humilité vraiment chrétienne, «quejusqu'àl âge dedix-neufansila été » élevé et nourri par charité. )> Son esprit juste et porté au raisonnement lui donna sans doute en philosophie la supériorité qu'il avait eue en rhétorique sur tous ses condisciples. Malheureusement ces triomphes, dont la douceur lui en présageait de si glorieux , furent (empoisonnés par l'humiliation la plus amère.
L'envie, qui le poursuivit de bonne heure , l'accusa sans relâche d'avoir essayé sa verve par une satire contre le vieillard dont il reçut le bienfait de l'éducation. Elle ajoutait que son ingratitude était si odieuse, qu'au lieu de le punir dans l'enceinte du collège , on avait eu recours à l'autorité de M. de Sartine, lieutenant-général de police, qui d'abord le lit conduire à Bicètre , puis transférer par grâce au For-l'Evèque , où sa détention dura plusieurs mois. Dans les différentes notices sur sa vie, on n'élève aucun doute sur rexistence d'une pièce qui le lendrait si coupable, s'il eiît été assez pervers pour la composer ^ on s'y borne à le disculper d'en avoir été l'auteur. Nous ne nous sommes pas, dans la Biographie universelle , proposé nous-mêmes un autre but.
XI J NOTICF,
Etablir qu<; le délit est imaginaire, voilà, sans contredit, le vrai moycm de constater rinnocence de raccusé.Tous les apologistes de La Harpe ont pourtant négligé ce moyen victorieux, à l'exception de Facadémicien Gaillard ■ et de M. Boissy-d'Anglas '. EU! comment ne pas l'absoudre , lorsque ses torts se réduisent à une imprudence de jeunesse cruellement expiée, et que ses accusateurs n'ont pu répondre aux déclarations les plus formelles de sa part ?
Voici le précis de sa défense : « Il est bien vrai , » dit -il, qu'à làge de dix -neuf qns je fis très - ini- » prudemment quelques couplets contre des particu- >) liers du collège d'Harcovirt , et que quelques-uns )) de mes camarades les recueillirent et y en njoutè- » rcnt d'autres; n:ais dans ces couplets il n'est nulle- » ment question d'aucun liomme envers qui j'eusse le « moindre devoir à remplir. » Ensuite il invoque le témoignage de l'abbé Asselin et de tous ses maîtres, qu'il interpelle en les nommante Ailleurs, dans une note, qu'il a supprimée ensuite afin d'etfacer les traces de sa funeste aventure, il s'exprime en ces termes : uOn attri- ■» bua à l'auteur quelques vers puériles contre quelques M particuliers d'un collège dont il venait de sortir. La » manière dont on procéda contre lui n'admettait au-
* Gaillard a consacré un article à la mémoire de La Harpe , son ami , dans le quatrième volume du Dictionnaire historique de l'Encyclopédie méthodique , pag. 199-202.
^ M. Boissy d'Anglas, alors député à l'assemblée nationale , défendit La Harpe contre les attaques de l'abbé Royou , par une lettre du 2 février 1790 , insérée le 20 du même mois dans le Mercure de France.
' Voyez Y Avertis sèment de la tragédie du Timolcon , imprimée en 1764, tom. I, pag. 91.
M II I \ Il Mil'I.. XIIJ
» cunr |iisliii(':ili*)ii. ()ii ;i dil depuis (|uil av.iil ('crit » loiilri» SCS inslilnlcni s et s«'s inaitrcs. I.r lail rst mu il « Il V vu a |>as uu iloul il n'ail coiistMVf' l'amilit' '. » l-'utiii , dans sa ii-poiisc au\ inculpations di- l'alilx' iiovou , après avoir rappclcsou (h'H puMic à ceux cpii Iccaloinuiaicnl, il tinil par ces mois : « ! es cal()Miniat«'urs in: > nianipiaieiit pas; limpudciicc leur inainjuait encore 11» moins. Cependant ils ne s'avisèroul j)as de ié|)ondre; )» ils lîrent ce ({U ils tout U)iijours ; à la première occa- » sion ils recommencèrent , comme si ou ne les eût pas » confondus '. »
1/uu des premiers essais poéticjues dv. La Harpi- lut luie Epilie à Zclis , où règne une sombrt; tiistesse, inspirée par la prison qu'il habitait en la composant. Dans la suite, il eu retianclia le connuencement , ((ui «'tait ainsi :
Dans un séjour où rinnocenl Rougit à coté du coupable , Où mon cœur est inébranlable.
Où je suis encor ton amant ; C'est toi , Zélis , que je réclame , Et je puis du moins t'adrosser L'entretien secret de mon âme , Qu'il m'est défendu d(! tracer.
Peu de temps après, en 1759, il débuta dans la carrière des lettres par deux héroïdes, genre de poésie que le publie, enchanté de VF. pitre cï Hcloïse , par Colardeau, accueillait alors avec une faveur marquée. Dans
* Cette note se trouve dans les Mélanges littrrairrs de La H;u|H-, pag. 3i , in-i2, i-jôS.
- Voyez le 3/f7T«rc r/c France, du ->(> février i-qo.
Xiv NOTICK
la première pièce , Montczume s adressait à Corlès; dans la seconde , Elisabeth de France , épouse de Philippe. II, roi d'Espagne, s'adressait à l'infant don Carlos : l'un et l'autre , suivant la mode , déclamaient contre leurs prêtres. L'auteur naissant avait fait précéder ces deux pièces d'un Essai sur théroïde en général. Préludant au rôle épineux d'Aristarque, auquel il semblait appelé dès sa plus tendre jeunesse, il soumet Ovide et Fontenelle à la rigueur de sa critique. Le dernier, dit-il , « estimable » sans doute à bien des égards, a tenté presque tous les )) genres de poésie, parce qu'il n'était né pour aucun. » Fréron avait à se plaindre de La Harpe •, de l'aveu de celui-ci, il en avait, à un dîner chez Dorât, reçu des procédés offensants ' : aussi le traita-t-il en ennemi dans ses feuilles hebdomadaires. Ne pouvant blâmer son jugement sur Fontenelle , puisque lui-même en parle avec moins de mesure encore, en l'appelant « le corrupteur )) de tous les genres dans l'art d'écrire, » il lui reprocha d'avoir tiré de l'oubli les héroïdes de cet auteur, qui sont, je crois, les premières que l'on ait faites parmi nous. Il se récria surtout contre la hardiesse d'un écolier qui , « d'une main encore soumise à la férule, » osait déjà peser le mérite d'un poëte tel qu'Ovide. Il lui conseilla de relire les anciens au lieu de les juger , et lui prédit qu'avec du travail il parviendrait à grossir la foule des écrivains qui possèdent les qualités qu'on peut acc|uérir au défaut du génie : tel fut le commencement d'une guerre implacable entre La Harpe et le rédacteur de V Année littéraire ■ . On sait que ce dernier donnait à
* Voyez la Correspondance littéraire de la Harpe , lettre xuii, tom. X , pag. 293.
"^ Voyez ce journal , aTiiié(; 1759, tom. VI.
SUR LA HAUPi:. XV
son advoisairc le nom dr lu'hc ilc la liltrinlm c , par allusion au iialti (lu i«>i iIc l*(>lo};;nr Slanislas, rjui s'appelait ainsi.
La llaipc srxnra sur tl aulris sujets, U'is (jue eeuv de Catofi à Crsar, de Socrate à ses amis. Dans 1 ('dilion de ses œuvres, il n a point couseixé ces ébauelits , (jui furent pour lui des éludes dramatiques : il les regardait eoiunie « i\i's tnoiioloi;ues vagues et prolixes '. »
A la lin de i ^(i.i, il dut une célébrité précoce à sa tragédie de lf(ii\vick\ (jui eut ([uin/.e représentations de suite au milieu des plus Nifs applaudissements. l'Ile fut jouée à la eotu', dédiée au prince de Condé , et valut au poète riionneur d être présenté à Louis XV, qui nianil'esta la surprise que lui causait sa grande jeunesse. Un coup d'essai aussi brillant ([ue JT^avwick méritait Taceueil qu'il obtint généralement, par la pureté du style, par la vigueur du rùle principal , par la simplicité de l'action, surtout par la vérité du dialogue. Les spectateurs le voient toujours avec plaisir, quoique l'histoire n'y soit pas respectée, et que le Comte (VEssex, tragédie de Thomas Corneille , semble y avoir fourni quelques situations.
Voltaire, malgré son éloigncmcnt de la capitale, tenait le sceptre de la littérature française. La Harpe lui avait déjà olîcrt en tribut les prémices de; son talent. Par un nouvel hommage, il lui envova sou début au iliéàtrc, en raccompagnant d'une lettre fort bien raisonnée sur I art dramatique, dans laquclK; il osa le contredire avec
* Expressions de La Harpe dans son yîi'crlissemciU sm l'Iiéloide , loni. Ill , pnj;. 38c).
^ Elle bu représentée, pour la pirnn'èn; fois, li- 7 novcm- Itre i'"G3.