‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 6 sur 38 · XVJ NOTICE · texte numérisé non relu

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une noble franchise sur un point de critique assez important : il lui citait avec éloge des vers de Cinna sur Pom])ée, vers dans lesquels le commentateur du grand Corneille ne trouve que de la subtilité. Dans sa réponse très-flatteuse ', le patriarche de Ferney n'oublia point de s'égayer aux dépens deFréron : dès-lors s'établit une correspondance suivie entre le maître et l'élève.

Diderot ne partageait pas l'opinion de Voltaire sur les principes que La Harpe venait de professer publiquement. « J'allai le voir, dit ce dernier "*, deux ou trois mois 1) après le succès de Wanvick , qui avait été très-grand ; 1) ]"v trouvai M. de Pezay, mon camarade de collège et M encore un peu mon ami , quoique celui de Dorât , qui )) n'était plus le mien. Diderot était très-piqué de mon » éloignement , et encore plus de ce que je ne lui avais « point fait part de ma première tragédie, et encore plus 1) de ce qu'elle avait une fortune au théâtre assez grande » pour donner à l'auteur un rang dans la littérature. Je » vis tout cela clair comme le jour dans l'accueil froid » et digne qu'il me fît devant un tiers , et dans l'aigreur )) de ses premières phrases , qui ne furent guère que des » reproches. Il affecta de ne pas me dire un mot de ma » pièce -, mais Pezav en parla de manière qu'il fut obligé » de dire qu'il ne l'avait pas lue. Cela était peu poli ^ 1) maisilestvraiaussiquejenelaluiavaispasenvoyée, et » c'était un manque d'attention. La conversation tomba » sur la lettre à Voltaire, qui est au devant de la pièce,

* Voyez cette réponse de Voltaire, du 22 décembre 1763 , tom. I, pag. 25.

^ L'auteur des Mémoires sur la vie de La Harpe a conservé un si petit nombre de notes manuscrites de cet écrivain , que nous n'avons pas cru devoir omettre celle-ci.

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» Cl qui a fait (jut-lque l)niit. — Cotte lettre est vaine, » me dit gravement Diderot, ouhliaiil (|u'il n'avait pas » lu la pièee. — (^luii! lui dis-je, vous n'avez, pas lu » Il (irwu'k , et vous ;i\e/. lu la Irllie h \'oltairc? — Sou M embarras lui seusiMi'; il roui;it, et l'ut enlièremeuldé- » eonteuanet-, au point de balbutier quebjues mots qui M m avertirent de ne pas le presser là -dessus. Je n'ai 1) point oublié rdlet que produisit sur moi le pitoyable ï> rùlecjue jouait alors devant témoin un liomnit; de Tài^e » de Diderot, uni(juement poui- avoir menti, et menti ■») par vanité et par liunu'ur. Jamais je n'ai pu soullrir le » mensonge et les menteurs; ce qui ne signifie pas <me » je n'aie souvent menti comme un autre, et surtout par » le même motif, par vanité 5 mais combien le pliilo- » sophe me parut petit et humilié , pour avoir voulu » humilier un jeune homme qui ne lui devait rien, et » qui n avait été à son égard qu indillerent ou négligent! » Cette prétention à protéger et à dominer acheva de me » dégoûter de lui. »

La seconde tentative de La Harpe sur la scène ne fut pas, il s'en faut bien , aussi heureuse que la première : la tragédie de Timoléon, jouée le i®"" août 1764, disparut dès la quatrième représentation. L'année suivante, l'auteur se rendit aux invitations de ^ ol taire, qui l'appelait dans sa retraite. Il y séjourna deux mois, et revint à Paris pour y donner Pharamond , que l'on joua le i4 août 17G5. Quoique l'on ne sût pas de qui était ccite tragédie, elle eut encore moins de succès que Tivioh'on n'en avait eu. En vain espéra-t-il se relever de ses deux chutes consécutives , en refaisant le Gustave f asa de Piron : de sa nouvelle pièce, tombée le 3 mars i-(i(), il ne recueillit que les murmures du parterre et lesépigratnnu's ilu vieux poète, son rival. 1. ù

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Ces revers multipliés mettaient le comble à sa détresse. Il alla puiser des consolations auprès de l'homme illustre qui le couvrait de son égide. Dans ce voyage, qui ne fut pas le dernier , sa femme et lui passèrent au moins un an à Ferney. Doués l'un et l'autre d'un extérieur agréable, d'un bel organe, ils jouaient la comédie sur ce joli théâtre vers lequel on accourait de Genève, de la Suisse et de la Savoie. Les jours de représentation étaient des jours de fêle ; le maître du château payait le zèle de sa troupe par des larmes de joie-, il retenait à souper soixante ou quatre-vingts convives, auxquels on donnait un bal toute la nviit; heureux de l'allégresse qui régnait autour de lui, il se montrait quelques instants au repas ou à la danse, et se retirait dans son appartement pour y travailler ou s'endormir au son des violons : voilà ce que nous apprend Chabanon , l'un des acteurs. Nous avons deux compliments de La Harpe récités sur le théâtre de Ferney , l'un adressé à l'auteur à'Alzire , avant de jouer cette pièce -, l'autre aux officiers français assistant à une représentation à^ Adélaïde DuguescUn. A ces deux petites pièces est joint l'impromptu de Voltaire, remerciant le jeune Sophocle qui venait visiter le vieil Eschyle.

Dominé par son penchant irrésistible pour la critique , La Harpe hasarda plusieurs fois des changements dans les rôles qui lui étaient confiés. Le même Chabanon nous a transmis quelques anecdotes à son sujet, en le désignant par ces mots : « Un homme de lettres fort » distingué par ses talents. » Ce dernier « jouait un rôle » important dans y^ délaide. Il dit à Voltaire : Papa, » j'ai changé quelques vers qui me paraissaient faibles. » — Voyons , mon fils. — Voltaire écoute les change- » menls, et reprend : Bon ! mon fils , cela vaut mieux.

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« chaiigt'x toiijoins de iiirinr, je ne puis (\i\\ gagner. » — Kiilwirdi jiarrc succès, le rélorin.tteur <jsa h' ié(ut- » nier dans une pièce qu'il venait d'achever ', et il ne M prévint pas même l'illustre auteur des corrections » qu'il s'était pei mises. \ oltaireau théâtre s'aperçut des » changements faits à ses vers; il criait de sa place : Il a » raison; c'est mieux comme cela". » Lors(ju'on s'étonnait lie la palience que l'irascible vieillard opposait .mx contradictions d'un jeune homme opiniâtre, il répondait : « 11 aime ma personne et mes ouvrages. » Hieu plus, il le regardait comme un champion toujours prôt à guerroyer pour lui, et cela explique les droits qu'il lui avait laissé prendre. De son côté, La Harpe était si convaincu de la reconnaissance que lui assurait un entier dévoûment à la gloire de son patron, qu'il osa lui tendre un piège qui n'eut pas sans doute été pardonné à tout autre. Dans son premier voyage, à table, en présence de vingt personnes, il met la conversation sur une ode fort belle, dont il ne nomme pas l'auteur, contre lequel ^ oltaire avait épuisé tous les traits du ridicule. Il en récite une strophe magnifique , où le soleil , qu'insultent des peuples barbares, est l'emblème du génie éclairant les hommes , tandis qu'il en est persécuté. Le nom de Pompignan ne se prononce cjue lorsque le grand poëte a manifesté son admiration de manière à ce que l'ennemi acharné ne puisse plus la rétracter^.

* Les Scythes, tragédie représentée, pour la première fois , le i6 raars 176^.

^ Tableau de quelques circonstances de ma vie, ouvrage posthume de Chabanon , publié par Saint-Ange , in-8", 1795, pag. 145.

* Celte anecdote est rapportée avec un détail curieux dans le Cours de Littérature , tom. XIII , pag. i63 , note i.

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